Éditorial La formation religieuse des laïcs
Dieu est chassé de la société
« On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » Nos lecteurs connaissent cette phrase de Georges Bernanos qu’ils peuvent lire au début de la rubrique « Vie spirituelle » de la revue. On pourrait adapter cette phrase pour la rendre plus universelle et plus actuelle : on ne peut pas comprendre le nouvel ordre mondial, qui est en train de se mettre en place après deux siècles de préparation, si on ne voit pas d’abord qu’il est une tentative de chasser le vrai Dieu de la conscience des hommes. Et pour arriver à ce but, le moyen qui a été choisi par les sociétés secrètes, soumises à l’influence du Prince de ce monde, est l’élimination du vrai Dieu de la vie publique.
Depuis les persécutions violentes de la Révolution dite française contre les prêtres, les religieux et les fidèles, jusqu’à la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse, en passant par la laïcisation progressive de la société au cours des 19e et 20e siècles, on peut facilement voir que le but poursuivi est toujours le même. Les événements récents des pays de l’Est doivent se comprendre eux aussi à cette lumière : les violences du communisme doivent être remplacées (provisoirement) par un système mondial plus efficace pour détruire la vraie religion dans la société.
Insistons sur le fait que ce plan démoniaque s’en prend particulièrement à la vraie religion et au culte du vrai Dieu. Cela se comprend bien quand on se rappelle que le but ultime du démon est de se faire adorer par les hommes : il ne faut donc pas supprimer toutes les religions, mais il faut adapter celles qui s’y prêtent en sorte de les rendre capables de préparer les hommes à l’adoration de la bête. C’est la raison pour laquelle, si la religion authentique, c’est-à-dire la Tradition catholique, est persécutée, la nouvelle religion œcuménique bénéficie de tous les appuis des media et du monde.
Or il n’est pas difficile de comprendre que tous les maux dont nous souffrons, y compris les maux économiques et politiques, proviennent de cet oubli de Dieu. Si vraiment Dieu a créé l’homme pour qu’il puisse le connaître et l’aimer, et par ce moyen participer à son propre bonheur divin, le fait de s’éloigner de Dieu est la source de tous les maux. En se coupant de Dieu, l’homme se coupe de la source de la vie et du bonheur et tombe fatalement dans la misère morale et spirituelle.
Le rôle des laïcs
Ce constat une fois compris, il est facile de dire quelle est la solution à la crise de civilisation que nous connaissons : ce ne peut être que de remettre le vrai Dieu à sa place, et d’abord dans la société, par l’établissement du règne du Christ-Roi.
Or il est impossible que cette restauration puisse s’accomplir s’il n’y a pas des ouvriers pour la réaliser, des ouvriers qui connaissent le plan de l’ouvrage à rebâtir, c’est-à-dire la doctrine de la royauté sociale du Christ, et qui soient préparés à le réaliser.
Certes les clercs ont un rôle important à jouer pour faire connaître ce plan et cette doctrine. Cependant il est clair que les ouvriers qui pourront le réaliser seront pour l’essentiel des laïcs. C’est en effet aux laïcs, et non aux clercs, de diriger la société civile. Or il s’agit de restaurer cette société civile en y remettant le vrai Dieu à sa place. Il faut donc absolument qu’il y ait des laïcs préparés à ce rôle.
Cette importance de la formation des laïcs n’a pas échappé aux esprits les plus perspicaces. Prenons deux exemples tirés des deux hommes qui furent sans doute les plus grands esprits de ces deux derniers siècles.
Le cardinal Pie parlait ainsi à l’occasion de l’ouverture de la faculté de théologie de Poitiers :
« Si l’enseignement d’une bonne faculté de théologie, disait-il, recrutait chaque année dix ou douze étudiants laïcs des divers points de la France, s’ils venaient y suivre un bon cours de philosophie selon saint Thomas, un cours de droit naturel, un cours de droit social chrétien et de droit ecclésiastique, avec cela le pays changerait de face. « Dans dix ans, cent élèves auraient reçu cet enseignement et, la moitié d’entre eux dussent-ils n’en pas profiter, car il faut prévoir les défaillances, les autres iraient porter dans les fonctions de l’État, dans les carrières libérales, au grand avantage du pays, cette science que le prêtre est le seul aujourd’hui à connaître et dont, en dehors de lui, nul n’a plus l’idée. Une vingtaine, une trentaine d’hommes supérieurs, fortement nourris de la science du droit, appuyée sur des principes dont l’Église est demeurée seule dépositaire, auraient une influence énorme soit dans une assemblée nationale, soit dans la gestion des diverses charges publiques. « A plusieurs reprises, des écrivains et des orateurs, d’ailleurs intentionnellement très dévoués à la religion, se sont assez malencontreusement targués d’être étrangers à la théologie, et ils ont posé en règle que cette science ne pourrait être qu’un embarras pour le laïc engagé dans les affaires de ce temps. Nos adversaires ont parlé avec plus de sens quand ils ont émis l’opinion directement contraire et qu’ils ont déclaré que la théologie était au fond de toutes les questions modernes. L’absence de notions précises sur ces matières délicates a occasionné chez nos hommes publics, même les plus honnêtes et les plus éloquents, de grandes erreurs qui ont été la source de grands maux ; il est arrivé à beaucoup d’entre eux de sacrifier souvent les principes, faute de les connaître [1]. »
On sait que saint Pie X, le dernier pape canonisé, avait fait sa devise de cette expression de saint Paul : omnia instaurare in Christo. Pour cette restauration de toutes choses dans le Christ, il attachait beaucoup d’importance à la constitution d’une élite de laïcs catholiques capables de restaurer la société chrétienne. Tenons-en pour preuve ce dialogue avec un groupe de cardinaux :
« “Qu’y a-t-il, dit le pape, de plus nécessaire aujourd’hui pour le salut de la société ? – Bâtir des écoles catholiques, répondit l’un. – Non. – Multiplier les églises, repartit un autre. – Non encore. – Activer le recrutement sacerdotal, dit un troisième. – Non, non, répliqua Pie X, ce qui est présentement le plus nécessaire, c’est d’avoir dans chaque paroisse un groupe de laïcs à la fois très vertueux, éclairés, résolus et vraiment apôtres.” « D’autres détails nous permettent d’affirmer que ce saint pape, à la fin de sa vie, n’attendait le salut du monde que de la formation, par le zèle du clergé, de fidèles débordant d’apostolat par la parole et l’action, mais surtout par l’exemple. Dans les diocèses où, avant d’être pape, il exerça le ministère, il attachait moins d’importance au registre de statu animarum qu’à la liste des chrétiens capables de rayonner d’apostolat. Il estimait que dans n’importe quel milieu on pouvait former des élites. Aussi classait-il ses prêtres d’après les résultats que leur zèle et leur capacité avaient obtenus sur ce point [2]. »
Le Sel de la terre et la formation de cette élite de laïcs
Contribuer à la formation d’une élite de laïcs catholiques, « vertueux, éclairés, résolus et vraiment apôtres », est un des principaux objectifs de notre revue. Cette formation doit être faite à la lumière de la révélation contenue dans l’Écriture sainte et la Tradition, complétée par le travail de la théologie qui cherche à en tirer toute l’intelligibilité, puis appliquée dans la vie personnelle et sociale. Nos lecteurs ont reconnu là les quatre principales rubriques du Sel de la terre : la rubrique d’« Écriture sainte » nous donne des études sur le texte sacré commenté à la lumière de la Tradition, celle dénommée « Études » procure des réflexions sur la doctrine catholique, spécialement adaptées à la situation présente, enfin les rubriques « Vie spirituelle » et « Civilisation chrétienne » montrent comment cette doctrine doit devenir la vie des âmes et des sociétés.
Remarquons aussi que saint Pie X « estimait que dans n’importe quel milieu on pouvait former des élites ». Il ne s’agit donc pas d’un élitisme qui ne chercherait à former que des intelligences supérieures. Les élites catholiques dont nous parlons doivent être formées dans tous les milieux : parmi les agriculteurs comme parmi les universitaires, parmi les mères de famille comme parmi les hommes politiques. Tous n’ont pas besoin des mêmes connaissances, mais tous ont besoin d’une connaissance solide de la doctrine catholique et des principales erreurs qui les menacent afin de bien vivre leur vie chrétienne dans le monde actuel. C’est cette connaissance fondamentale que nous voudrions donner, en y ajoutant de temps à autre quelques considérations plus particulières propres à aider telle ou telle catégorie de nos lecteurs.
Avec ce numéro 10, nous pouvons commencer à faire un petit bilan des débuts de la revue. Dans ce but nous avons établi la table des articles parus jusqu’ici, que vous pourrez trouver à la fin de ce numéro. Cette table fait aussi l’objet d’une petite brochure publicitaire que nous adresserons gracieusement aux personnes que vous voudrez bien nous signaler.
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[1] — Discours prononcé à l’occasion de l’érection de la faculté de théologie de Poitiers en 1875. Œuvres de Monseigneur l’évêque de Poitiers, Oudin, Paris, 1884, t. 9, p. 216-217. Le début de cette citation se trouve dans le très bon ouvrage de Théotime de Saint-Just, La Royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ d’après le cardinal Pie, Chiré-Sainte Jeanne d’Arc, 1988, p. 103.
[2] — Dom J-B. Chautard, L’âme de tout apostolat, reprint diffusé par Fideliter (112 route du Waldeck, 57230 EGUELSHARDT), sans date, p. 168-167.

