+ La droite du Père
Voici un ouvrage qui va relancer les mythes gnostiques dans nos milieux traditionalistes. L’éditeur, Trédaniel, est spécialiste de ce genre de publications. La droite du Père ? Vous croyez qu’il s’agit du Père éternel ? Détrompez-vous : il s’agit du père de la gnose ; disons : René Guénon, pour ne pas en évoquer un autre.
L’auteur, Éric Vatré, présente à ses interlocuteurs un questionnaire bien curieux. Après avoir demandé à chacun ses origines familiales, puis ses sources d’inspiration, il en vient à la crise de l’Église, dans ses aspects les plus frappants : le concile, la nouvelle messe, la rencontre d’Assise, le cas de Mgr Lefebvre. Puis il infléchit ses questions en direction de « la Tradition », du « sacré », au neutre, bien sûr (to; iJerovn, dirions-nous en grec), notion floue applicable à tout le domaine du créé, pour en arriver à la question essentielle, celle pour laquelle l’ouvrage a été écrit : « Que pensez-vous de René Guénon ? » et « Pensez-vous qu’il puisse exister une gnose chrétienne ? » C.Q.F.D. Il n’y a qu’un seul remède à la crise de l’Église, c’est le retour à la gnose de toujours. Voilà ce qui s’appelle un interrogatoire piégé.
Dans le choix des interlocuteurs, on note que les deux tiers sont des gnostiques chevronnés, estampillés comme tels, dont les noms encombrent nos milieux de droite : on y trouve Jean Borella, Jean Hani, Jean Phaure et d’autres dont les réponses sont connues d’avance, même si elles sont verbeuses, longues, ennuyeuses et inintelligibles pour la plupart.
J’ai relevé quelques réponses dans lesquelles je me suis senti concerné, sans être nommé ; celle de monsieur Michel-Michel, par exemple, un guénonien d’Action Française : « Je dois enfin dire combien je suis agacé par ces réflexes conditionnés dans certains milieux “tradi” qui consistent à soupçonner systématiquement toute quête métaphysique sur le mode intellectif de l’intuition, de résurgence de l’éternelle gnose, mère de toutes les hérésies, les mêmes qualifiant de “panthéisme” toute tentative pour reconnaître l’ordre du monde et son “enchantement”. Il faut reconnaître la légitimité de l’école rhénane [1], de la théologie apophatique [2] et de la succession de Denys l’aéropagite [3], et non mutiler la tradition de l’Église, comme le voudraient certains chasseurs de gnostiques. Je ne suis pas hostile à l’inquisition, mais je souhaite que les inquisiteurs soient au moins qualifiés . »
Non, monsieur Michel-Michel, il ne s’agit pas de soupçon, mais d’accusations franches et nettes adressées à des gnostiques qui enseignent clairement la gnose et le panthéisme, qui, pour ne pas « mutiler », comme ils disent, la tradition de l’Église, l’empoisonnent avec celle de Lucifer et ne répondent jamais aux objections qui leur sont adressées. Par ailleurs, mes accusations ne sont pas des « réflexes conditionnés », comme vous le dites, mais bien le fruit de recherches et d’études auxquelles j’ai consacré toute ma vie. Enfin, tout vrai chrétien, s’il a la foi éclairée et solide, est « qualifié » pour en dénoncer les falsifications.
J’ai noté, au cours de la lecture de cet ouvrage, quelques réponses remarquables qui détonnent au milieu du concert des louanges adressées à René Guénon.
Pierre Boutang, par exemple, a eu le courage de montrer que Charles Maurras était tout à fait étranger à cette soi-disant tradition : « Maurras n’était pas spécialement orienté vers une pensée comme celle de Guénon. Il avait la plus grande défiance pour ce qui est gnostique et probablement quelque méfiance aussi à l’égard de ce qui touche au néo-platonisme et plus généralement à l’ésotérisme. » Et Boutang conclut : « Une vision gnostique n’est pas chrétienne et, si elle est chrétienne, elle n’est pas gnostique. Que sait-on du christianisme gnostique ? Saint Augustin a passé une partie de son temps à combattre contre les gnostiques [4]. »
Merci, monsieur Boutang ! Charles Maurras était bien trop raisonnable, il avait bien trop de bon sens pour se laisser attirer par les élucubrations des gnostiques.
Jean-Marie Paupert, également, a bien noté ses répugnances : « Tant par nature et par instinct que par mes études, je me méfie de tout ce qui émane des courants gnostiques, syncrétistes et de tous les esprits en quête de je ne sais quelle grande et mystérieuse tradition. »
Mais la réponse la plus éclairante est celle de Thomas Molnar, le seul qui ait eu le courage de définir avec précision et clarté ce qu’est la gnose : voici cette définition : « A proprement parler, il y a contradiction entre “gnostique” et chrétien. Celui-ci croit que son âme et son corps ont été créés par Dieu, dans sa bonté, que le fidèle ne “contient” aucune étincelle de la divinité, qu’il ne fusionnera pas avec Dieu à sa mort mais restera créature, ayant besoin de la grâce toute sa vie. Le gnostique est convaincu, par contre, qu’il n’est pas créé par Dieu, mais par le principe opposé, le démiurge, le prince des ténèbres, que l’âme des “élus” contient l’étincelle divine qui les distingue des êtres “matériels” et qu’au bout du drame cosmico/apocalyptique les élus vaincront le démiurge et rétabliront le règne de Dieu, en réintégrant la lumière divine, jusque-là privée de l’apport de leur propre “étincelle lumineuse”. On constate, à chaque étape de ce drame, l’incompatibilité foncière entre le christianisme et la gnose, comme on constate à quel degré nos idéologies modernes, y compris les matérialistes, empruntent la charpente de leur croyance à la gnose chrétienne, à la gnose tout court. Et nous apercevons bien les raisons de l’attrait de la gnose pour certains chrétiens à certaines époques. »
On ne peut mieux dire. Bravo, monsieur Molnar ! Toutes les études sur la gnose que j’ai réparties dans mes trois ouvrages ne font que développer ce schéma si clair et si fondamental et qui est la réponse exacte à ces autres interlocuteurs embarrassés dans leur verbiage et leurs élucubrations [5].
On regrette aussi que l’auteur de l’ouvrage ait évité de poser les questions sur Guénon et sur la gnose aux quelques religieux dominicains ou bénédictins qu’il a bien voulu interroger. J’aurais cependant aimé entendre la réponse d’un père Marie-Dominique Philippe, par exemple. Après avoir exalté la philosophie d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, il aurait probablement pourfendu avec vivacité et humour ces pauvres guénoniens empêtrés dans leurs mensonges.
Enfin je me suis senti en communion profonde de foi et de pensée chrétienne avec les deux seuls prêtres de la Fraternité Saint-Pie X interrogés.
Comme l’abbé Philippe Laguérie, j’ai eu la chance de naître dans une famille profondément chrétienne : honneur à mes parents, comme à ceux de sa famille, qui ont su transmettre leur foi tout entière. C’est un privilège rare aujourd’hui, tant de parents ont renoncé à enseigner la foi à leurs enfants et trahi ainsi leur premier devoir d’État ! Comme l’abbé Laguérie, j’ai la foi « chevillée au corps ». C’est une expression qui m’est chère et que j’ai retrouvée avec joie dans sa réponse. Comme lui également, je n’ai jamais douté. C’est la réponse de Bossuet à un mourant qui lui demandait :
« Monsieur, je vous ai toujours cru honnête homme ; mais me voici prêt à expirer : parlez-moi franchement ; j’ai confiance en vous ; que croyez-vous de la religion ?
« — Qu’elle est certaine et que je n’en ai jamais eu aucun doute [6]. »
Éric Vatré a réservé pour la fin de son ouvrage les réponses de Mgr Tissier de Mallerais et il a bien fait. Enfin un évêque et un évêque vraiment catholique, celui qui va donner la vraie pensée de l’Église sur la gnose :
« Dès le premier siècle, dit-il, l’Église s’est opposée à la gnose, cette soi-disant “tradition primordiale” qui existait avant la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ. La gnose, vous le savez ( ?), consiste en l’affirmation d’une doctrine supérieure et plus secrète que la doctrine chrétienne et en l’idée que le salut vient par la science et non par la vertu. La gnose pèche donc contre la foi, contre la tradition authentique de l’Église. Il n’y a donc pas de vision gnostique possible du christianisme. La Tradition chrétienne et catholique s’appuie, à l’intérieur même de la vie de l’Église, sur la théologie catholique, celle de saint Thomas d’Aquin. »
Point final. Conclusion nécessaire. Voilà une belle parole d’évêque. Pourquoi l’auteur de l’ouvrage a-t-il ajouté, en contradiction manifeste avec ces fières paroles, une page de conclusion dans laquelle il a trouvé le moyen de ramener encore le nom de Jean Borella ?
Étienne Couvert
VATRÉ Éric, La droite du Père. Enquête sur la Tradition catholique aujourd’hui, Guy Trédaniel, 1994, 17 x 24, 372 p., 130 F.
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[1] — A côté du bienheureux Henri Suso, de Tauler et de Ruysbroek, cette école contient des noms moins sûrs, voire douteux, comme ceux de Maître Eckart, dont certaines propositions ont été condamnées par l’Église après sa mort, ou de Nicolas de Cues de tendance gnostique.
[2] — Apophatique, c’est-à-dire qui affirme qu’on ne peut rien dire sur Dieu. A prendre les mots dans leur sens propre, il y a là une contradiction dans les termes : si on fait de la théologie [(= discours sur Dieu)], c’est pour parler de Dieu, comme l’ont fait tous les théologiens, à commencer par saint Thomas d’Aquin qui a rempli des pages sur Dieu. L’expression « théologie apophatique » ne peut s’entendre que dans un sens dérivé pour signifier la contemplation silencieuse de Dieu, la voie mystique. Mais les gnostiques ne vous expliqueront pas cette distinction et vous feront de longs (et faux) discours sur Dieu au nom de leur prétendue « théologie apophatique » qu’ils placeront bien au-dessus de celle de saint Thomas.
[3] — Les tendances platoniciennes de Denys ne sont pas pour déplaire aux gnostiques qui préfèrent Platon à Aristote.
[4] — Cf. Étienne Couvert, La gnose contre la foi, Éditions de Chiré, 1989, ch. 1 : « Gnose et platonisme » où je montre ce combat de saint Augustin contre les gnostiques de son temps.
[5] — Cf. mes trois livres sur la gnose édités par Chiré : De la gnose à l’œcuménisme (1984), La gnose contre la foi (1989), La gnose universelle (1993).
[6] — Cité par Paul Hazard, La crise de la conscience européenne, Boivin, 1934, p. 206.

