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Le sacrifice

 

Ce petit essai d’une soixantaine de pages offre un aperçu métaphysique et mystique du mystère du salut dans ce qui en constitue le noyau : le sacrifice ré­dempteur du Christ. Mais avant même d’en venir au sacrifice historique de la croix et à sa perpétuation sur l’autel, l’abbé Rulleau veut pénétrer la notion de sacrifice en elle-même,  son essence, afin de montrer que précisément le sacrifice de Notre-Seigneur n’est pas un sacrifice parmi d’autres, même infiniment supé­rieur, mais le Sacrifice unique, le Sacrifice absolu, cause exemplaire et réalisation transcendante de toutes les formes de sa­crifices de l’histoire humaine.

Jean-Marc Rulleau, dans son premier chapitre (Mystère), insiste sur le caractère inexprimable, en termes humains, du mystère du salut et même, antérieure­ment, de notre connaissance de Dieu : « Dieu est ineffable. Nos paroles ne sont que des balbutiements, impuissants à faire pénétrer l’essence du sacré. Et pourtant nos jugements théologiques sont véri­diques. » (p. 2) « Le discours sur Dieu est donc analogique. » (p. 7) Cette analogie, l’abbé Rulleau montre bien, dans les chapitres sur la satisfaction, la justice et la propitiation, qu’elle est de toute nécessité, sous peine de verser dans l’absurde ou l’anthropomorphisme : limité par sa connaissance sensible et son intelligence, l’homme ne trouve à parler adéquatement que de ce qui est à sa mesure, accessible à son expérience et à sa raison, à savoir de lui-même : le péché de l’homme envers l’homme, les torts qu’il cause à son pro­chain, et les réparations ou expiations né­cessaires, offrent un sens, semble-t-il, im­médiatement perceptible ; mais rapportés à Dieu, les mêmes termes d’offense et de réparation, quoique exacts, n’englobent plus la réalité de l’événement. Qu’est-ce donc qu’offenser un Dieu qu’aucune of­fense ne saurait, au sens strict, blesser ou avilir ? En quoi Dieu est-il lésé par le premier péché et la multitude de ceux qui suivront, quand rien ne saurait être ajouté ou retiré à la gloire de Celui qui est Tout ? Qu’est donc cette « colère », terme bi­blique s’il en fut, d’un Dieu par essence immuable et impassible ? En quoi l’expia­tion peut-elle apporter quelque chose à Celui qui n’a besoin de rien ni de per­sonne ? Tous ces termes, seuls conformes à notre expérience pécheresse, sont non seulement légitimes mais encore néces­saires : la Tradition scripturaire, patris­tique et théologique en est garante. Et pourtant,  rapportés strictement à leur ob­jet qui est Dieu, ils sont au-dessous de toute mesure. Ils tentent d’exprimer un indicible, un au-delà de nos pauvres fai­blesses ou de nos maigres rachats, et c’est en cela que réside le Mystère chrétien. Et l’abbé Rulleau de citer maintes fois, pour ceux qu’une telle pensée pourrait sur­prendre, la Somme théologique où revient fréquemment la notion de « métaphore ».

Au reste, l’abbé Rulleau précise et montre bien l’exigence d’une qualification orthodoxe de ce rapport de l’homme à Dieu ; si l’on accentue l’analogie jusqu’à en faire une allégorie ou un pur symbole, on verse dans le modernisme, ou l’agnos­ticisme, ou dans toutes les formes de pseudo-mysticisme ; mais si l’on réduit l’analogie, si l’on rapproche excessivement le divin de l’humain, on verse dans le ra­tionalisme, ou le naturalisme, ou plus subtilement dans l’humanisme et le psy­chologisme. Assurément, les sacrifices des hommes de tous les temps possèdent les caractères de vrais sacrifices (imploration, propitiation, satisfaction...), comme celui du Christ, mais le sacrifice du Christ est autre chose qu’un sacrifice « coefficienté », fût-ce à l’infini ! Il transcende le temps, l’espace et tout l’ordre du quantitatif. Le mystère, tel que l’Église le propose à la foi (fides quaerens intellectum), se situe tou­jours entre deux déviances, et l’abbé Rulleau, dans cet important chapitre de l’analogie, eût pu ajouter, en exemple, la doctrine de saint Thomas sur les Noms di­vins ou bien le jugement final qu’il porta sur son œuvre, après une célèbre extase à la fin de sa vie : « C’est de la paille bonne à brûler » !

Par ailleurs, l’auteur montre bien, par plusieurs exemples tirés des religions an­tiques, que l’aspiration au sacrifice d’ex­piation et de propitiation est le centre obligé de toutes les religions, sans aucune exception, tout comme la nécessité d’un sacerdoce sacrificateur ; et de citer Georges Dumézil et l’anthropologie mo­derne qui devient, à son corps défendant, un argument d’apologétique puissant. En contrepoint, seule peut-être de l’histoire du monde, la société moderne, bien moins religieuse que les antiques sociétés païennes, méprise absolument et le sens de la faute et la soif d’expiation. Ce der­nier thème à lui seul vaudrait un autre ouvrage car il est l’une des clefs du péché contemporain.

La notion de sacrifice étant ainsi en­tendue, la mort du Christ, sacrificateur et victime à la fois,  ne vient pas « seulement » nous ouvrir les portes du ciel : elle explique les sacrifices païens, balbutiements aveugles d’imploration au Dieu méconnu et courroucé ;  elle ac­complit les sacrifices formels mais vains de la loi mosaïque, elle fonde enfin et confond, pour tout le reste de l’histoire du monde, l’unique sacrifice du Golgotha et de la Messe. Le sacrifice du Christ n’est pas seulement supérieur aux autres sacri­fices, il les contient ; il ne vient pas seule­ment après eux ou avant eux, il est à la fois dans le temps et hors du temps ; sans lui, ils ne sont pas seulement faibles ou incomplets ; ils n’ont pas de sens, ils ne sont pas.

Reste pourtant mystérieux – et l’abbé Rulleau évoque (trop ?) brièvement cette admirable question – le choix libre et gra­tuit par le Christ de son sacrifice : « Le péché aurait pu être réparé sans satisfac­tion de la part de l’homme. De fait, la passion et la mort de Jésus-Christ n’é­taient pas absolument nécessaires pour opérer cette réconciliation. En effet, si un magistrat est injuste qui libérerait un criminel, même repentant, sans qu’il ait réparé sa faute, le juge suprême, maître de l’Univers, pourrait très bien ne rien ré­clamer à l’homme pour lui accorder son pardon. C’est l’enseignement formel de la Tradition. » (p. 32) La Sainte Trinité eût donc pu nous sauver autrement que par le scandale de la croix ; elle eût pu dispenser le Fils de cette immolation révoltante et sublime. Mais la transgression, par le pé­ché, de l’ordre parfait de la création, et l’insulte faite au Créateur infiniment sage et aimant, sont d’une gravité infinie ; « aucune créature, aucun homme ne peut donc restituer à égalité de proportion » (p. 34). La mort d’un Dieu rachète donc éminemment l’offense à un Dieu. Voilà pour l’ordre métaphysique. Mais dans l’ordre même de la nature humaine, com­posé corporel et spirituel, le sacrifice san­glant du Christ est encore d’une adéqua­tion parfaite à nos aspirations les plus profondes : « L’amour de contrition est l’âme du sacrifice (...).  La conversion est douloureuse car elle va contre la volonté elle-même. Elle s’accompagne de la haine du péché, du regret, de la contrition. Et du fait que l’homme est âme et corps, cette douleur est simultanément corpo­relle et spirituelle.  L’amour pénitent, la contrition amoureuse, si elle est vraiment sincère, doit s’accompagner du désir de souffrance. Le corps et l’âme sont un. Leur contrition est une. (...) Il fallait que l’homme pût voir sensiblement l’amour de Dieu et le contraire de cet amour, qui est le péché. C’est en Jésus-Christ mou­rant sur la croix que l’homme en découvre l’horreur, c’est dans le Cœur ouvert du Christ que l’homme découvre l’Amour. » (p. 37 et 38)

Enfin, non content de s’offrir sur le Golgotha pour notre rachat, le Christ perpétue ce même sacrifice sur l’autel, jusqu’à la consommation des siècles, en un sacrement dont l’abbé Rulleau montre, en son dernier chapitre, la sublime et mystérieuse profondeur. Par le sacrifice de la messe, tous les rachetés peuvent enfin, à la différence des païens ou des juifs de l’Ancienne Loi, vivre réellement, et non plus seulement en figure, l’unique sacri­fice rédempteur et s’y incorporer par leurs propres sacrifices.

Voilà donc la trame d’un petit ou­vrage très dense dans son expression, nourri de références nombreuses (178 notes renvoyant à la Somme essentielle­ment, mais aussi à sainte Catherine de Sienne, à saint Augustin...), et dont plu­sieurs thèmes mériteraient à leur tour un développement du même type. Sa lecture fera réfléchir plus d’un catholique, l’intel­lectuel ou le mystique assurément, mais aussi le routinier qui trouve tout naturel son rachat au prix d’un sang divin ; mais, selon nous, il peut encore faire grand bien au catéchumène ou à la personne « en re­cherche », que la méconnaissance du sa­crifice rédempteur rebute ou effraie. La conclusion de l’ouvrage, notamment, ré­sume admirablement l’économie du salut, pour celui qui en ignorerait toute la gran­deur.

 

Dominique Viain

 

Jean-Marc Rulleau, Le Sacrifice, Publication du journal Controverses (diffusé par Tradiffusion), 1990, 71 p., 15 x 21, 12 FS

 

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 10

p. 195-197

Les thèmes
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