top of page

Note critique : Le saint sacrifice

 

Dans sa livraison du 17 février 1993 Esprit et Vie a publié un article du père Philippe Jobert O.S.B. qui entend exposer la doctrine de l'Église sur le saint sacrifice de la messe, et, par là même, justifier la ré­forme conciliaire et montrer la vanité des arguments catholiques contre cette ré­forme.

 

L'auteur expose que le concile de Trente a traité de l'eucharistie en deux dé­crets, promulgués à onze ans d'intervalle. Le décret sur l'eucharistie définit la pré­sence réelle. Le décret sur le saint sacrifice de la messe affirme que celle-ci est un vrai sacrifice. La séparation de ces deux dé­crets, dit-il, destinés à réfuter des erreurs distinctes du protestantisme, non pas à donner un enseignement complet, a en­traîné une fausse conception de l'eucharis­tie conduisant à une séparation entre l'eu­charistie comme sacrement et l'eucharistie comme sacrifice. Cette fausse conception, « le schisme lefebvriste lui est dû en bonne partie ».

En effet, les théologiens post-triden­tins se sont efforcés d'expliquer la messe comme sacrifice, en oubliant que celui-ci est aussi et inséparablement sacrement. D'où une multitude d'explications va­riées, insuffisantes et contradictoires. On groupe ces théologiens en deux catégories. Les « oblationnistes » tiennent que la messe est sacrifice parce qu'elle est une of­frande, mais qu'elle ne contient pas d'immolation. Au contraire les « immolationnistes » tiennent que la messe ne contient pas de nouvelle obla­tion, de nouvel acte d'offrande, mais seu­lement une immolation. Les théories des uns et des autres se heurtent à d'inextri­cables contradictions.

Cet oubli du sacrement, et donc du mémorial, a conduit à ne considérer la messe que comme un sacrifice offert par le prêtre, perspective vraie mais partielle.

Fort heureusement « l'avènement de la conscience historique » (sic) et les théo­logiens du 20e siècle ont permis de redé­couvrir la doctrine eucharistique authen­tique de saint Thomas, doctrine exprimée dans la réforme liturgique de Paul VI. Vatican II a retrouvé ce qu'avait perdu la théologie post-tridentine : l'unité du sa­crement et du sacrifice. L'eucharistie est sacrifice sacramentel, sacrement présent du sacrifice passé, et donc sacrifice.

 

Nous admettons volontiers cette ex­plication du sacrifice de la messe. En effet, comme tout sacrement l'eucharistie est signe du passé. Elle est donc mémorial du sacrifice de la croix. Comme tout sacre­ment l'eucharistie contient réellement ce qu'elle signifie, elle contient donc réelle­ment ce même sacrifice de la croix. On n'a pas attendu les théologiens du 20e siècle, ni leur « conscience historique » pour le savoir. L'auteur englobe dans un même discrédit l'ensemble des théologiens post-tridentins. Il cite, fort pertinemment, l'excellent opuscule de dom Vonier, La clef de la doctrine eucharistique. Mais il au­rait pu aussi bien citer le père Garrigou-Lagrange [1], qui, à l'appui de cette même thèse, outre les médiévaux, cite Cajetan, Jean de Saint-Thomas, Contenson, Cano, Soto et bien d'autres auteurs postérieurs (parmi lesquels dom Vonier). Peut-être cette liste du théologien dominicain est-elle un peu forcée et discutable. Mais elle montre que c'est une caricature menson­gère que d'attribuer à toute la théologie post-tridentine les erreurs de certains au­teurs.

C'est aussi un mensonge que de pré­tendre que le refus de la nouvelle messe par Mgr Lefebvre repose sur les thèses théologiques discutables du père de La Taille S.J. [2]. Mgr. Lefebvre a effective­ment mentionné le père de La Taille dans quelque conférence, il n'a jamais fondé son action sur les thèses de ce théologien.

De plus l'auteur ne discrédite pas seu­lement les théologiens et Mgr Lefebvre, mais il discrédite le magistère même de l'Église puisqu'il affirme que le missel promulgué en 1570 par saint Pie V, et, en particulier, les prières de l'offertoire, re­posent sur la perspective erronée du 16e siècle.

 

En fait l'auteur n'a pas compris la li­turgie de l'offertoire et son explication de la messe n'est pas mieux réussie que celle du père de La Taille.

En effet, il affirme que le sacrifice de la messe « n'est pas un acte, mais le Christ lui-même dans son état de victime actuel­lement offerte ». « “Perpétuer” signifie la permanence dans l'être du sacrifice de la croix, historiquement passé. » « Ainsi l'Église actualise l'acte d'oblation accom­pli à sa place par le Christ en Croix. Ce qui manifeste à la fois que l'acte d'obla­tion opéré par l'Église n'est pas par lui-même le sacrifice du Christ, mais le complète. »

Ainsi donc, d'après l'auteur, le Christ victime est réellement présent sous les espèces eucharistiques, la messe contient réellement le sacrifice de la croix, mais elle en est le mémorial opéré par l'Église, non pas la réalisation. Cette thèse est aussi celle du père Jean-Marie Tillard [3]. On admet que le sacrifice de la croix est rendu présent dans l'eucharistie, mais on refuse qu'il soit « renouvelé », « réitéré », « répété », car il a été offert une fois pour toutes. Le sacrifice déjà accompli n'est pas « refait »; il est simplement offert comme déjà fait, donc simplement commémoré.

Cela entraîne une double consé­quence au point de vue liturgique. L'offertoire de la messe « de saint Pie V » fait double emploi avec le canon, puisqu'il y est question de l'offrande du sacrifice du Christ qui est effectuée durant le canon. Le prêtre tient la place du Christ donnant ce sacrifice à l'Église pour qu'elle le com­mémore et le rende présent. Il doit donc se tenir face au peuple.

 

Cette explication subtile permet de maintenir la présence réelle du sacrifice de la croix, tout en réduisant la messe à un mémorial et en justifiant ainsi la liturgie post-conciliaire.

 

Au contraire, pour saisir l'insuffisance (pour ne pas dire plus) de cette explica­tion, il suffit de tenir, dans la ligne même de la doctrine de saint Thomas, explicitée par le père Garrigou-Lagrange et dom Vonier, que le sacrement est à la fois signe et réalité. La messe est donc à la fois mé­morial et réalité du sacrifice de la croix. Ce sacrifice de la croix a été donné à l'Église. Or un sacrifice n'est pas un objet ou une substance, mais un acte. Donc l'Église, par le ministère du prêtre, non seulement rend présent, mais fait vérita­blement ce sacrifice de la croix. La messe est tout entière du Christ et tout entière de l'Église et du prêtre. Elle se distingue physiquement du sacrifice de la croix mais elle lui est sacramentellement iden­tique [4].

Affirmer que le sacrifice de la croix est présent, mais non pas accompli par le prêtre et par l'Église rejoint la doctrine protestante et contredit celle de l'Église exprimée par saint Augustin, saint Thomas d'Aquin [5] et le concile de Trente. Ce dernier, non content de dire que le sacrifice de la croix est offert, pré­cise que le Christ est immolé à la messe [6]. Le sacrifice de la croix n'est donc pas seulement présent, mais il est « fait », « renouvelé », « réitéré ». Ce re­nouvellement, cette réitération ne répète pas le sacrifice de la croix, comme s'il était insuffisant (ce qu'objectent les protes­tants), car l'Eglise le renouvelle, le réitère, de manière sacramentelle, non pas phy­sique. L'immolation de la messe est phy­siquement distincte de celle de la Croix, mais elle est sacramentellement identique.

Le sacrifice de la messe est le sacrifice de la croix accompli par l'Église et le prêtre. Et de même que le Christ est la victime du sacrifice de la croix, l'Église et le prêtre sont la victime du sacrifice de la messe. Les fidèles s'offrent au Christ par la médiation du prêtre pour devenir la ma­tière, la victime du sacrifice. Le pain et le vin signifient la matière du sacrifice : le Christ avec tout son corps mystique.

Par le prêtre l'Église réalise sacramen­tellement l'oblation et l'immolation du Calvaire à l'instant même de la consécra­tion. La liturgie de la consécration réalise et signifie explicitement le sacrifice comme acte du Christ. L'offertoire signi­fie explicitement que la messe est aussi acte de l'Église et du prêtre, et que ceux-ci constituent une seule victime avec le Christ. L'offertoire est, selon le signe, of­frande de la victime par l'Église en tant que la messe est aussi son sacrifice et pas seulement le sacrifice du Christ [7]. D'où les prières : « Suscipe sancte Pater omnipo­tens aeterne Deus hanc immaculatam hos­tiam quam ego indignus famulus tuus offero... », « Offerimus tibi... », « Suscipe Sancta Trinitas hanc oblationem quam tibi offerimus... ».

Donc, sans l'offertoire (ou avec l'« offertoire » de la messe de Paul VI), la messe est valide (Mgr. Lefebvre ne l'a ja­mais nié) mais elle ne signifie plus qu'elle est le sacrifice de la croix offert pas l'Église. Elle n'en est donc que le mémo­rial. La doctrine de Philippe Jobert n'est pas purement et simplement protestante, ni pour autant catholique. Par son essai de justification elle confirme le caractère hé­térodoxe de la liturgie de Paul VI.

 

J.-M. Rulleau

 

Esprit et Vie, 17 février 1993, article du père Philippe Jobert O.S.B.


⚜️


[1] — De Eucharistia, DDB, 1943, p. 283.

[2] — La thèse de cet auteur est réfutée par le père Garrigou-Lagrange (ibid.). Notons aussi que le père Karl Rahner s'inspire, sur ce point, du père de La Taille (cf. Joseph de Sainte-Marie, L'eucharistie, Salut du monde, Cèdre, 1982, p. 74, n. 4).

[3] — Cf. Grégoire Célier, « Le nouveau visage de la messe », Le sel de la terre 6, p. 85.

[4] — Pour plus de détails voir Jean-Marc Rulleau, Le sacrifice, éd. Controverses, c. 8.

[5] — Cf. ST III, q. 83, a. 1, où se trouvent des citations de saint Augustin.

[6] — Decr. de Missa, c.1 § 2 (DS 1741 ; 1743).

[7] — Cf. Joseph de Sainte-Marie, op.cit., III, ch. 9. Guérard des Lauriers, Itinéraires, déc.1971, n.158. G. Célier, « De l'offertoire à la présentation des dons », Le sel de la terre 1 et 2.

« Quod etiam sacramento altaris fidelibus noto frequentat Ecclesia, ubi ei demonstratur, quod in ea re, quam offert, ipsa offertur. » « Et ce sacrifice, l'Église ne cesse de le reproduire dans le sacrement de l'autel bien connu des fidèles, où il lui est montré que dans ce qu'elle offre, elle est elle-même offerte. » (Saint Augustin, De Civ. Dei, X, 6).

Informations

L'auteur

L'abbé Jean-Marc Rulleau a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et professeur de théologie au séminaire d'Écône, avant d'embrasser la vie monastique.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 10

p. 198-200

Les thèmes
trouver des articles connexes

Vie Spirituelle : Doctrine, Oraison et Perfection Chrétienne

Liturgie et Sacrements : Doctrine, Messe Traditionnelle et Vie Sacrée

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page