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Une œuvre grandiose : le patronage

par le père Jean Reynaud, des frères de Saint-Vincent-de-Paul

 

Préliminaires

 

Dans les annales de l’histoire du patronage, le 3 mars 1845 est une date linéaire pour la congrégation des frères de Saint-Vincent-de-Paul, en raison de son « entreprise contre-révolutionnaire » par les œuvres.

Le 3 mars 1845 les trois fondateurs se rencontraient pour ouvrir leur premier patronage. Le texte de cette aventure a été fidèlement consigné par l’un des acteurs :

« Monsieur Myonnet prend la direction du patronage que la société de Saint-Vincent-de-Paul installait au 16 rue du Regard et commence la vie religieuse. Monsieur Maurice Maignen ainsi que monsieur Le Prévost font, avec lui, les exercices de communauté. Et tous les trois assistent à la messe que Mgr Angebault, évêque d’Angers, célèbre à l’intention de l’institut naissant, devant la châsse de Saint-Vincent-de-Paul [1]. » Tous les trois sont agrégés à l’œuvre de charité, lancée en 1835 par Frédéric Ozanam [2]. Monsieur Le Prévost lui avait fait accepter le patronage et le nom de Saint-Vincent-de-Paul, le grand apôtre de la charité des temps modernes. Dès la fondation de leur « conférence de Saint-Vincent-de-Paul », Frédéric et ses jeunes camarades se voient sollicités par une foule de misères. Les enfants et les jeunes sont du nombre, abandonnés, livrés à la rue, désœuvrés. Dès 1836 plusieurs sont pris en charge, tant bien que mal, par des cœurs dévoués… mais, avec des résultats tels que l’existence de cette généreuse initiative est mise en cause par le « conseil » des patronages de Paris. Pour beaucoup, à cette époque, « le patronage a pour but de mener les apprentis en promenade le dimanche ».

A cinquante ans de distance, il est intéressant et instructif d’entendre un des pionniers des œuvres de jeunesse, un meneur d’hommes aussi, Maurice Maignen (1822-1890). Il a connu plusieurs régimes, plusieurs révolutions dont celles de 1848-1852-1871. Il a vécu, dans ce contexte de troubles, d’agitations, de débuts déprimants, d’harassante maturation. Puis ce fut la flambée prometteuse d’une restauration sociale, catholique. Hélas ! en définitive la retombée, mais dans l’espérance en Dieu pour une relève certaine d’hommes de sa droite.

« Ce qui étonne, ce ne sont point ces explosions des fureurs populaires, de plus en plus rapprochées et terribles ; ce qui confond, c’est l’état d’insouciance des hautes et moyennes classes, perpétuellement menacées et aussitôt replongées dans leur commode optimisme dès que le péril semble passé avec le triomphe momentané de la force. On l’a vu deux fois, en moins de vingt ans, après le coup d’État de 1852 et après la Commune de 1871 (…). Devant les efforts désespérés des gens de foi et de cœur qui, au sortir de ces crises, ont surgi, elles sont restées indifférentes et n’ont pas voulu prendre rang dans leurs phalanges héroïques, mais insuffisantes en nombre et en ressources. On a continué la vie de salon et de château, spectateur indifférent et peut-être railleur de ces tentatives de régénération sociale. Et pourtant l’échec de ces efforts serait l’écrasement définitif des tranquilles jouisseurs qui les dédaignent. « La France, depuis 1848, aurait été cent fois sauvée, si les hautes classes l’avaient voulu, si elles se fussent énergiquement résolues à soutenir ces œuvres qu’elles n’ont plus le droit d’accuser maintenant d’impuissance, après leur avoir refusé non, sans doute, leurs aumônes, mais un concours efficace, des sacrifices réels, proportionnés aux difficultés à vaincre, enfin et surtout la plus puissante autorité morale sur les masses, l’exemple [3]. »

Mgr Baunard [4] et dom Delatte [5] apportent un confirmatur à ce constat douloureux et sévère. Ils nous offrent une peinture tragique de la montée et du ravage du libéralisme catholique. Nous y voyons la cause profonde du démantèlement ou de la désagrégation de la « masse catholique », aux heures des choix définitifs.

Dès avant 1880 – après quelques années d’hésitation et de molle résistance à la montée du laïcisme –, c’est le triomphe de la législation laïque : l’école neutre, laïque et obligatoire (loi Jules Ferry), le divorce (loi Naquet). Tout le train y passera, entraînant l’expulsion des religieux, le crochetage des églises, les inventaires, la loi de séparation de l’Église et de l’État, la rupture des relations entre le gouvernement français et Rome.

La petite congrégation des frères de Saint-Vincent-de-Paul subit nécessairement les contrecoups de la tempête. Pire, pour petite et modeste qu’elle soit, elle est la cible des forces sataniques, flairant une farouche opposition à son avancée triomphale. Elle est pénétrée du venin du libéralisme et des erreurs du jour. Le saint pape Pie X la sauve de justesse par une amputation chirurgicale des trois quarts de ses membres, prêtres et frères. La consigne pontificale – reprise après la guerre meurtrière de 1914-1918 – commande d’abord la réorganisation des communautés et le renforcement de la vie religieuse, conditions d’un apostolat fécond.

 

 

Le patronage : son esprit

 

Le nouveau supérieur général, très révérend père Desrousseaux, nommé directement par saint Pie X, s’aligne scrupuleusement sur les consignes pontificales. Suivi avec enthousiasme, par ses collaborateurs fidèles.

En dépit de la première et de la seconde guerre mondiales, la congrégation reprenait sa vitesse de croisière, également dans le monde de l’enfance et de la jeunesse, par le moyen du patronage.

Nous sommes en 1953. Le nouveau supérieur général, révérend père Houdiard, dans la ligne de saint Pie X, rappelle à tous, mais spécialement aux jeunes pères et frères, directeurs et aumôniers de patronage, l’esprit des fondateurs et des anciens. Grands, en effet, et nombreux les dangers qui se dressent. Il fallait toute la perspicacité des vétérans, leur énergie, l’amour de la vérité pour dénoncer les sirènes du jour aux jeunes pères et frères, qui n’avaient pas connu les affrontements douloureux de 1914. Jeunes, ils souffrent, comme leurs confrères ecclésiastiques des paroisses, du clergé séculier, de la déchristianisation des masses. Zélés, ils se défendent mal d’un zèle débordant jusqu’à l’excès et qu’ils admirent, par exemple chez les prêtres-ouvriers, chez les aumôniers de groupements largement ouverts et imposants par le nombre de leurs adhérents.

C’est à ce parterre et auditoire de cœurs ardents et vaillants que le père général s’adresse. Son âge et son expérience lui ont donné le temps d’étudier la science du patronage. Il en a acquis l’art puisqu’il a mis la main à la pâte. Il fut, durant des années, à la tête de l’un des patronages du Nord de la France, des plus florissants, le patronage Saint-Léonard à Lille. Le cardinal Liénart, alors évêque de Lille et cardinal, féru d’Action catholique et des mouvements spécialisés à l’ordre du jour, était obligé de s’incliner devant ce petit père Houdiard. A ce point petit de taille que les douaniers,le voyant franchir la frontière toute proche, plaisamment lui disaient :

— « Monsieur l’abbé, c’est à croire que le pape n’a plus assez de curés. Il les coupe en deux. »

Le cardinal aurait pu leur répliquer, pour le connaître et l’avoir jaugé :

« Parvus corpore et magnus animo », petit de taille mais grand de cœur.

C’est son ardeur et sa « foi » au patronage qu’il veut communiquer à ses fils dans sa circulaire du 8 septembre 1953, en la fête de la Nativité de Notre-Dame ; le titre en est Le patronage.

 

Mes bien chers frères, Il fut un temps où il était superflu de faire l’éloge du patronage ; les hommes d’œuvres le jugeaient favorablement et le regardaient comme un moyen efficace de formation : nos ennemis eux-mêmes en avaient une haute idée et le redoutaient plus que toute autre organisation. Le témoignage du citoyen Da Costa, ancien membre de la Commune de Paris, le prouve abondamment : « Tous les moyens à la disposition du parti clérical – et ils sont aussi puissants que nombreux – ont été mis en œuvre : conférences dans les églises, distributions de secours, de vêtements, de vivres ; formation d’associations ouvrières sur le type de Notre-Dame de l’usine ; conférences contradictoires dans les milieux ouvriers ; enfin et surtout généralisation des patronages religieux. « Ce procédé a été, il faut le reconnaître, un des plus efficaces ; il y a en effet, pour l’enfant qui devient jeune homme, une période pendant laquelle il est particulièrement malléable et qui peut avoir une grande influence sur sa vie, sur sa manière de comprendre et de voir ; c’est la période d’éducation succédant à la période de l’instruction primaire. « Eh bien, les cléricaux militants se sont montrés supérieurement intelligents dans cette organisation systématique de la mainmise sur l’adolescence. Ils ont compris le besoin d’indépendance et de gaîté qui s’empare des jeunes gens au sortir de l’école et ils ont adapté leurs patronages aux besoins à satisfaire ; ils les ont faits gais, amusants, peu absorbants en apparence, sachant bien que la discipline intellectuelle est d’autant plus facilement acceptée qu’elle est moins visible. « Or, pour répondre à cet effort considérable et méthodique, pour neutraliser ses effets, qu’avons-nous entrepris ? Rien ou presque rien. Si la situation est devenue dangereuse, ne nous en prenons donc qu’à nous-mêmes et voyons à réparer les fautes commises et le temps perdu. » De nos jours, le patronage ne jouit plus de la même faveur : beaucoup le tiennent pour une formule vieillotte et périmée, ils n’accordent qu’un petit air de mépris aux arriérés qui croient toujours à l’efficacité de cette institution.

 

A l’engouement général pour un apostolat des masses par des formes et des méthodes nouvelles, quelques rares évêques font exception. Ils croient plus que jamais à l’opportunité et à l’excellence du patronage. Le père les nomme, les cite : témoins et acteurs de résultats, autant que reflets d’un passé riche en résultats.

Le père s’en explique longuement, en parlant du but et des moyens qu’emploie le patronage.

Le patronage est une œuvre de formation chrétienne personnelle et missionnaire. Il forme des chrétiens convaincus et apôtres. Pour réaliser cette tâche immense, incomparablement difficile, il dispose de deux catégories de moyens. La première revient à l’organisation, la seconde embrasse tout ce qui a trait à la piété, soutenue par la direction spirituelle.

 

L’organisation par le règlement

 

L’organisation suppose d’abord un règlement stable et précis. En effet, le patronage doit former l’intelligence de l’enfant, de l’adolescent et du jeune homme, les amener à penser en chrétiens, à juger de tout en chrétiens, à agir conséquemment avec politesse, sincérité, probité et franchise ; cette formation se donne dans les réunions particulières, telles que conseils de suppléants ou de dignitaires, petites conférences, commissions d’entrain, séances d’avis.

Il doit former leur volonté afin que, plus tard, ils ne suivent pas comme des moutons les mauvais bergers du siècle ; d’où nécessité d’obtenir d’eux tout ce qui est possible en fait de dévouement, de les habituer au sacrifice de leurs aises pour le bien commun, de leur confier des responsabilités. Cette formation s’acquiert dans les jeux, dans l’exercice des diverses charges de l’œuvre, dans les conseils où l’on s’habitue à écouter une remarque sans se défendre, à en profiter pour devenir meilleur.

Le patronage doit former leur cœur, nos jeunes ont besoin d’apprendre à sentir et à aimer ; l’affection, l’amour des parents et de l’œuvre, l’amitié vraie et raisonnée, autant de sentiments souvent ignorés d’eux et que les fêtes, les réunions intimes stimuleront et développeront dans leurs âmes.

Or qui ne voit que, pour assurer ces occasions magnifiques de formation, un règlement précis, un coutumier bien établi sont nécessaires ? Qui ne comprend aussi que la stabilité de ce règlement est indispensable ? Quand un malade souffre d’asystolie ou de palpitations du cœur, il éprouve des sensations pénibles, un malaise indéfinissable, des angoisses qui annihilent son activité. Ainsi dans une œuvre, sans un règlement stable, on vit du régime de l’impression, de l’imprévu ; le mécontentement général s’ensuit, et toute formation sérieuse devient impossible.

 

L’organisation par la collaboration

 

Mais le règlement ne constitue pas toute l’organisation, tant s’en faut ! Si notre œuvre est organisée, nous ne la dirigerons pas tout entière, nous-mêmes nous la mènerons avec nos jeunes, nous la leur ferons faire. Organiser sérieusement nos patronages, c’est les calquer sur le type providentiel de la famille, où les aînés contribuent autant, quelquefois, que le père à l’éducation de leurs frères cadets. Ils ont été élevés les premiers avec plus de soin, leurs parents étant moins absorbés par les soucis d’une nombreuse progéniture. Par leurs conversations, par leurs exemples, ils aident puissamment à donner aux plus petits l’esprit de famille. Dans un foyer, les aînés participent à l’autorité paternelle ; à mesure qu’ils grandissent, cette part devient plus large ; ne sont-ils pas bientôt plus jaloux que les parents eux-mêmes de l’honneur de la famille, de son nom et de ses biens ? Les plus jeunes les écoutent volontiers et tout naturellement finissent par penser et agir comme eux.

Ainsi, dans l’œuvre vraiment organisée, les directeurs cherchent avant tout à former des chefs qui deviendront leurs auxiliaires.

Ces chefs – appelez-les dignitaires, suppléants, chefs de jeux, commissaires – exercent une action morale très étendue et collaborent directement à l’éducation chrétienne de leurs camarades.

Le dignitaire veille à maintenir le bon esprit de l’œuvre, lequel est un esprit de foi, de famille et de simplicité. Dans ce but, il s’insurge contre tout ce qui, de près ou de loin, sent l’esprit de critique, cette peste des associations. Il empêche aussi que ne s’implante à l’œuvre le genre railleur dont les effets sont si funestes, car plus rien ne tient debout de ce qui est sapé par la moquerie. Il combat et le genre blessant qui, sous couleur de plaisanterie, crée la discorde, et le genre grossier qui nuit si fort à toute formation sérieuse. Il est donc le gardien-né du bon esprit dans l’œuvre.

Il prévient tout désordre matériel ; il sait d’instinct et pour l’avoir entendu qu’une œuvre perd son attirance quand elle offre l’aspect d’un capharnaüm, tandis que d’une maison bien tenue se dégage une impression favorable, un sentiment réconfortant qui provoque au bien et facilite la régularité.

Le dignitaire accourt là où son intervention est utile pour ranimer l’ardeur des endormis et des traînards, pour disloquer les petites bandes, si pernicieuses à elles-mêmes et aux autres, pour apaiser les esprits courroucés. Il assure partout et constamment cette surveillance, si indispensable que, sans elle, il vaudrait mieux qu’une œuvre n’existât pas. Il faut habituer, dira-t-on, enfants et jeunes gens à vivre sous le regard de Dieu et, par conséquent, à s’abstenir de tout manquement, même quand personne ne les voit. D’accord, et on ne fera jamais trop en ce sens, mais, de là à laisser son monde livré à lui-même, il y a un abîme. La fragilité humaine est trop redoutable et trop soudaine pour mériter une telle confiance. Le dignitaire surveille donc et pour cause.

Il se mêle aux conversations des uns et des autres pour retenir celles-ci dans de justes frontières, pour les placer à un niveau élevé et pour répandre autour de lui les idées saines et généreuses. Les mots risqués ne lui plaisent pas et l’expression de son visage montre assez le dégoût qu’il en ressent.

Il ne redoute pas de faire une observation à qui la mérite, car il agit par devoir, sans nul souci de plaire ou de déplaire. Il serait du reste dans l’erreur s’il se figurait capter la bienveillance en fermant les yeux quand il en faut faire de gros, et en se taisant quand il faut causer. Les enfants et les jeunes gens comprennent en général qu’une remontrance leur est parfois bonne, et ils savent distinguer ceux qui veulent vraiment leur bien de ceux qui se recherchent eux-mêmes jusqu’en la pratique de la charité.

Chaque dignitaire est chargé pareillement d’une section de vingt à vingt-cinq patronnés dont il a le soin spécial. Il étudiera leur caractère pour les mieux connaître et pouvoir au besoin les mieux guider dans la bonne voie. Le dimanche, il s’enquerra de chaque membre de sa petite famille, et il constatera s’il a prié, s’il a joué, s’il est content. Il ne laissera pas la journée s’écouler sans lui adresser la parole, sans l’encourager, sans essayer de lui rendre quelque petit service ; tout cela sans ostentation, avec tact, avec douceur, de la manière la plus naturelle.

Organiser son patronage, c’est mêler ses membres à la vie même de l’œuvre et tout disposer pour qu’ils s’habituent à avoir de l’initiative et à agir par eux-mêmes.

Le patronage est l’apprentissage de la vie et, puisque, suivant l’expression de Mgr de Ségur, dans le monde tous les hommes sont bergers ou moutons, apprenons à nos patronnés à être bergers à l’œuvre : ils ne seront pas tentés, plus tard, de se contenter de l’humble condition de moutons.

 

La piété

 

Avec l’organisation, il faut dans un patronage une piété vraie, c’est le moteur réel, capable de le faire marcher.

Ce qu’un véritable membre du patronage doit aimer avant tout dans son œuvre, c’est la chapelle, mais la chapelle avec Jésus ! C’est là qu’il parle à Dieu et que Dieu lui parle, c’est là qu’il se confesse très régulièrement, qu’il vient communier fréquemment ; c’est là qu’il assiste au saint sacrifice et s’initie aux beautés de la liturgie ; c’est là, en somme, que sa vie intérieure éclôt et s’épanouit. Aussi, dès qu’il pénètre dans la maison, il rend visite à l’Hôte divin du tabernacle ; il ne va qu’ensuite saluer les directeurs. L’étourdi qui oublie cette coutume ou le nouveau qui l’ignore sont immédiatement rappelés à l’ordre par leurs camarades et ils n’auront de part au jeu qu’après avoir rendu ce devoir à Notre-Seigneur.

Cette visite individuelle au saint sacrement est suivie, au cours de toute réunion, de rendez-vous communs près du divin Maître. Chaque soir de semaine, on récite le chapelet, on écoute une lecture pieuse avec son commentaire ou l’on assiste au salut. Le dimanche, le jeudi, les jours de fêtes et de vacances, on se retrouve à plusieurs reprises devant Notre Seigneur pour prier, chanter et s’instruire. Chaque mois, les plus fervents y font une petite retraite d’une matinée avec méditation spéciale, examen et préparation à la mort. Chaque année, c’est la retraite générale de trois jours pleins pour les écoliers, et d’une semaine pour les apprentis et les aînés. A différentes époques, on invite à des retraites fermées les meilleurs ou les plus nécessiteux.

Il ne manque pas de patronages où l’on fait l’adoration nocturne mensuelle. Ajoutons les réunions des congréganistes qui rassemblent les plus zélés aux pieds de Marie.

On le voit, la piété constitue le fond d’une œuvre ; c’est notre seule planche de salut, c’est l’unique secret de la réussite, à condition, toutefois, que nous évitions le formalisme. Celui-ci consiste dans toutes ces pratiques extérieures, excellentes en elles-mêmes, disons nécessaires, mais que l’enfant ou le jeune homme subit sans les comprendre. Ce sont ces prières vocales qu’il n’entend pas expliquer, qu’il ne récite pas de lui-même ; en un mot tout ce qu’il fait par force sans que son intelligence et son cœur y soient mêlés. Il manque là une chose essentielle : l’enfant ne saisit pas qu’il accomplit une même œuvre avec nous, il ne voit pas le but que nous poursuivons et que, parfois, à grand tort, nous hésitons à lui dévoiler : rien ne l’empêche autant d’arriver aux convictions chrétiennes.

 

Doctrine

 

Aussi l’une des principales préoccupations des directeurs doit-elle être d’éclairer les esprits par la parole publique et par les conseils privés.

Par la parole publique d’abord ! Nous n’établirons cet esprit de piété sur de fermes convictions que par une instruction religieuse très soignée. Dans cet enseignement, la place de choix est réservée au catéchisme.

Comme les enfants sont admis à l’œuvre dès l’âge de sept ans, c’est dès cet âge qu’on commence à leur exposer les vérités de la foi, en se mettant à leur portée, en recourant aux explications les plus familières et, pour mieux frapper leur imagination, en employant l’image en couleurs ou les projections fixes.

La première communion, dite privée, est une excellente occasion de pousser plus avant le savoir de ces chers petits êtres. Pour les disposer à la manducation du pain eucharistique, on commence par leur rompre avec amour le pain substantiel de la doctrine. Et, si l’on s’en donne la peine, on arrive à de beaux résultats. Ces chers petits enfants vont à la sainte table avec une somme de connaissances bien supérieure à celle qui est strictement prescrite.

Viennent ensuite les trois années de catéchisme préparatoire à la communion dite solennelle ; c’est pour les directeurs de patronage tout profit, leurs enfants continuant d’être instruits par leurs soins.

Enfin le catéchisme de persévérance, qui clôt officiellement l’enseignement de la doctrine chrétienne, présente un intérêt spécial, en ce sens qu’il complète heureusement toutes les leçons antérieures et qu’il permet déjà d’aborder les sujets plus relevés.

Nous ne soignerons jamais assez cet enseignement. Le bienheureux Pie X, dans son encyclique Acerbo nimis du 15 avril 1905, attribuait nos maux actuels « à l’ignorance des choses divines ». Il disait : « Nous ne refusons pas notre approbation aux orateurs sacrés qui s’attachent soit à venger et à défendre la foi, soit à glorifier les saints. Mais leur travail exige un autre travail préalable, celui des catéchismes ; sans celui-ci pas de fondement, et alors c’est en vain que travaillent ceux qui bâtissent la maison. Trop fréquemment, les discours les plus pompeux, qui sont applaudis par les assemblées les plus nombreuses, ont pour unique résultat de chatouiller les oreilles et n’émeuvent pas les cœurs.

« C’est de l’instruction catéchistique, au contraire, bien que humble et simple de langage que Dieu dit par Isaïe : “De même que la pluie et la neige descendent du ciel et n’y retournent plus, mais abreuvent la terre (…), ainsi sera ma parole qui sortira de ma bouche ; elle ne reviendra pas inutile vers moi, mais elle fera tout ce que j’ai voulu et elle accomplira ce pourquoi je l’ai envoyée [6].” »

Mais le patronage offre aux siens mille autres occasions plus spéciales de s’instruire des beautés de notre sainte religion.

Il y a d’abord, pour les nouvellement inscrits ce qu’on appelle « la réunion des aspirants ». Les séances de cette petite assemblée ont pour but d’initier les novices à la vie et à la marche de l’œuvre. En leur expliquant par le détail chaque article du règlement, on est amené forcément à leur inculquer de très utiles notions générales sur des points capitaux de la croyance catholique.

A toutes les réunions du jeudi, un temps est réservé pour une instruction théorique et pratique sur la vie chrétienne. Le dimanche matin on traite un sujet de morale, le même jour, dans l’après-midi, un sujet dogmatique.

Les avis du jeudi et du dimanche soir sont également d’un puissant secours pour la formation religieuse des enfants et des jeunes gens. C’est là qu’on prend à partie les défauts de caractère, c’est là surtout qu’on forme les jugements.

Le bienheureux Pie X, dans l’encyclique précitée, ajoutait : « Les adultes n’ont pas moins besoin que la jeunesse de l’instruction religieuse ; c’est pourquoi, outre l’homélie accoutumée sur l’Évangile, qui doit être donnée (…) pendant la messe paroissiale (…), tous ceux qui ont charge d’âmes feront le catéchisme aux fidèles en un langage facile et adapté à leur intelligence. »

Tout ce qui vient d’être évoqué fait partie de nos règles ; qu’on relise l’admirable chapitre VI de notre Directoire. Il ne sera pas inutile d’en citer quelques lignes principales : « Ne l’oublions pas, ce dont les enfants ont besoin, ce ne sont pas seulement quelques notions théoriques sur la religion, c’est une formation profonde de l’âme, de toute leur âme à la vie chrétienne.

« Faire le catéchisme, ce n’est donc pas seulement instruire des vérités religieuses, c’est entreprendre l’éducation chrétienne des enfants. C’est leur donner l’amour de la parole divine et leur apprendre à la pratiquer. C’est la mettre dans le cœur autant que dans l’esprit et la faire passer de la théorie dans la vie réelle, autant qu’il est possible à des enfants [7]. »

 

Direction spirituelle

 

Cependant, cette action générale ne donnera pas encore toute la formation profonde à laquelle tend le patronage ; celle-ci exige que soit constamment assurée la direction spirituelle des membres de l’œuvre. La jeunesse manque de réflexion, de la maîtrise de ses inspirations, d’expérience, de la prudence du serpent, de la connaissance des hommes, de prévoyance à longue portée, des leçons de la souffrance ; presque tout lui manque de ce qui est nécessaire pour se conduire elle-même avec sécurité. D’autre part, ses qualités mêmes, qui la rendent si charmante, sa fraîcheur, sa spontanéité, sa naïveté, sa malléabilité, sa confiance, sa franchise, la préparent merveilleusement à profiter au centuple d’une sage direction.

La faire comprendre aux jeunes, la leur faire pratiquer, c’est donner à l’œuvre sa véritable physionomie, c’est assurer sa réussite tant au point de vue intérieur et surnaturel qu’au point de vue du nombre et de la discipline. Monsieur de Préville ne connaissait pas d’autre méthode ; il disait : « Nous devons devenir les amis intimes de chacun de nos enfants. »

Et voilà ce qui manque le plus dans nos patronages : c’est leur principale lacune :

« Quand nous venons à jeter un coup d’œil sur la multitude des âmes pieuses, qu’est-ce qui excite en nous les plus vifs regrets ? écrit le père Faber. C’est de voir la grâce dissipée, de voir les grands principes disparaître les uns après les autres et d’être témoins de la fragilité des plus nobles desseins. Or la plupart de ces maux proviennent du manque de direction spirituelle. (…) Tous les saints n’ont qu’une opinion à cet égard : avoir un directeur, être plein de franchise avec lui, enfin lui obéir sans scrupules et sans efforts. Une fois ce point obtenu, on a à demi vaincu dans le combat de la vie spirituelle [8]. »

Pourquoi donc les directeurs d’âmes sont-ils si rares ? Monsieur Allemand nous donne la réponse : « Ce qui me fatigue le plus, ce n’est pas la direction générale de l’œuvre, mais cette sollicitude particulière et de tous les instants à l’égard des jeunes gens [9]. » Diriger, c’est se mettre la chaîne aux pieds, c’est aliéner sa liberté.

Et encore :

« Un directeur d’âmes doit entrer sans cesse dans la solitude du cœur, comme autrefois Moïse dans le Tabernacle, pour y consulter le Seigneur et, par beaucoup de gémissements et de prières obtenir la grâce de connaître la sainte volonté de Dieu, hors de laquelle rien ne réussit [10]. » Diriger, c’est se taire, se recueillir et faire oraison.

Et qui consent à une telle vie mortifiée ? Elle est pourtant de règle, pour nous, frères de Saint-Vincent-de-Paul.

« Il est donc nécessaire, dit le Directoire, de donner aux jeunes gens une direction suivie, sérieuse, vraiment surnaturelle. Il faut les prendre pour ainsi dire par la main, se mettre au niveau de leur faiblesse, les guider, les aider à avancer. « Le prêtre doit observer discrètement ses jeunes gens, les suivre, les étudier, les aimer, de sorte que chacun d’entre eux se sente discerné, soutenu, affectionné personnellement [11]. »

Nos prêtres trouveront dans le Directoire la méthode et la matière de la direction ; qu’ils étudient, à la page 187, l’article quatrième qui est un véritable chef-d’œuvre. Ils feront bien également d’approfondir le livre VI de la vie du premier fondateur d’œuvre de jeunesse, intitulé : Monsieur Allemand, directeur d’âmes. Ils verront que cet apôtre formait admirablement ses jeunes gens à l’oraison, et les élevait même, quand il plaisait à Dieu, à un degré plus qu’ordinaire de contemplation. Il ne dissertait pas et n’avait pas l’habitude de raisonner et de subtiliser sur les états d’oraison ; mais il faisait pratiquer les vertus les plus propres à ouvrir l’esprit et le cœur à la parfaite oraison : l’humilité, l’obéissance et la mortification. Sa direction visait constamment à amener ses disciples à un tel état de pureté, de mortification intérieure et de recueillement, que rien en eux ne fît obstacle à l’opération divine, en sorte que le Saint-Esprit, les trouvant libres au-dedans et dociles à sa grâce, pût agir sur eux selon toute l’étendue de son bon plaisir.

Et le père conclut sa circulaire par les lignes suivantes :

Il serait préférable, à coup sûr, que nous soyons, tous, avancés dans les voies de la perfection ; la sainteté opère des merveilles. Mais on ne doit pas oublier que les moyens surnaturels ont leur efficacité propre, absolument indépendante de nos pauvres petits mérites particuliers.(p. 20)

 

Fonctionnement du patronage

 

De l’enseignement, passons à la réalité pratique et opérationnelle du patronage.

Maurice Maignen déplorait amèrement l’attitude de certains directeurs de patronage qu’il taxait de « bricoleurs ».

Il estimait – et en donnait l’exemple – que le patronage, à notre époque, ne doit surtout pas négliger l’aspect social, la formation pour tenir une place dans la société et y faire progresser l’esprit chrétien.

C’est ce à quoi s’emploie le vrai patronage.

Je me servirai d’un schéma d’un directeur de patronage de Saint-Léonard de Lille, prédécesseur du révérend père Houdiard dans cette charge, de la même congrégation et du même esprit. Jusqu’à sa mort, il fut, à Rome, directeur du séminaire de la congrégation. Je nomme le révérend père Jeoffroid, l’un de mes maîtres.

En un temps de relative tranquillité de l’Église, après la seconde guerre mondiale, à l’époque où fonctionne le patronage dans sa forme classique héritée des pères de jeunesse (monsieur l’abbé Allemand, le chanoine Timon-David), les patronages de la congrégation des frères de Saint-Vincent-de-Paul sont bien connus du quartier, des commerçants, surtout des concierges d’immeuble :

— Le patro… ?

— Telle rue, tel nº. Impossible de se tromper, ça se voit, ça se sent !

Le dimanche matin il n’est qu’à suivre le flot des jeunes et même des adultes : une chapelle (dite de secours). Après la messe, suivez encore le flot. Vaste cour, nombreuses salles. Trois « personnages », connus de tous, émergent. Ils vont et viennent : l’aumônier, le frère, le président, c’est la direction. Aux divers échelons d’âge, discrets mais agissants, un encadrement pris au sein même de ce petit peuple d’enfants et de jeunes. De 17 à 20 ans passés, des auxiliaires précieux de la direction : ils la démultiplient par une action des plus concrètes et par une animation morale.

Heure après heure, tout se déroule comme prévu aux divers étages des conseils précédents : activités de jeux, de détente variée, de formation. Le père, le président, leurs auxiliaires mènent la journée. L’aumônier est, à plein temps, chasseur d’âmes.

Le jour de congé en semaine (le jeudi à l’époque), jour privilégié pour les scolaires, de 6 à 7 ans, à l’âge de la persévérance, 14 ans. La matinée, après la messe, le catéchisme bat son plein.

Une « armée » de dames et demoiselles catéchistes… Dans la réunion mensuelle, elles ont reçu de l’aumônier enseignement doctrinal et pratique. Elles ont « passé en revue » leurs enfants, les parents, les familles de leurs enfants, sans oublier l’école, le lycée. A la « fermeture » du patronage, elles communiqueront à l’aumônier les présences et les absences ; elles solliciteront sa présence pour des cas plus graves. Elles recevront de lui consignes pour l’apostolat dans le quartier.

Elles peuvent compter sur de nombreux parents, dont elles se sont fait des amis. Les mamans surtout, davantage présentes dans l’immeuble et pérégrinantes, par nécessité, pour les courses, le marché. Comme les catéchistes, les parents, surtout les mamans, tiennent à leur réunion régulière présidée par l’aumônier, assisté parfois du frère et du président.

Deux très efficaces et très dévoués groupes ! Combien précieux pour la fidélité des enfants et des jeux comme pour le recrutement de nouveaux, la bonne réputation du patronage !

Pour arriver à ces résultats dans un patronage de date récente, comme ses devanciers, l’aumônier aura dû peiner et même parfois pleurer… Il n’a pas hésité à faire du porte à porte : la fameuse « visite des familles ». Débuts combien arides. Avant de quitter le local pour ses expéditions apostoliques, que de fois il est allé se ressourcer, s’encourager et se fortifier auprès de l’Hôte divin du tabernacle : secret de tout aumônier de patronage ; partagé également par le frère.

Ah ! ce frère ! Il s’infiltre partout. Les portes et les cœurs s’ouvrent devant lui, adultes, jeunes. Recruteur privilégié, confident et conseiller, sergent-recruteur pour le ministre de Dieu.

Apparence « bon enfant » que le vrai patronage. Détrompez-vous ! C’est un « complexe » très vivant. Il ne cesse de s’étoffer de tout un ensemble de bonnes volontés favorables au recrutement et à la persévérance : depuis le papa non pratiquant, hostile même, jusqu’au chef d’entreprise, catholique pratiquant, qui finissent par fraterniser inconsciemment à l’œuvre commune.

Tous ont été gagnés, à des titres divers et dans les circonstances les plus variées, pour aider ce patronage de curés qui accroche, garde si bien les jeunes, surtout aux heures difficiles, jusqu’à l’âge d’homme, des jeunes souvent partis de rien pour déboucher dans la vie dignement.

 

Répétons-le : pour en arriver à ce résultat et faire du patronage un poste de mission, une piste d’envol, un centre de formation personnelle et missionnaire, sans oublier les vocations, germant et fleurissant dans un milieu des plus favorables parce que essentiellement surnaturel dans son but et ses moyens privilégiés, il a fallu un départ très souvent dur pour le prêtre sans le frère, ou le frère sans le prêtre. Disons-le, une somme peu ordinaire de courage, d’esprit de foi, de confiance en Dieu.

D’ordinaire, il s’agit d’aborder quelques enfants, de gagner leur confiance, de s’introduire auprès des parents, de la famille. Puis, d’organiser des activités attrayantes, simples, peu coûteuses. Le plus tôt possible, d’orienter ces petites âmes vers Dieu, avec le désir de lui amener des camarades d’école, de l’immeuble, du quartier. Alors, c’est la découverte de la croisade eucharistique prie, communie, sacrifie-toi, sois apôtre. Pris au sein de cette croisade, un petit noyau de « responsables » aux responsabilités proportionnées à leur âge, à leur maturité.

Les congrégations mariales selon les diverses sections d’âge prendront le relais de la croisade eucharistique jusqu’à l’âge d’homme.

Dans ce petit monde en mouvement constant, une époque cruciale, pour les jeunes et pour le patronage, étape à prévoir soigneusement pour être franchie obligeamment : la période qui succède à la communion solennelle. Comment assurer la « fidélité » à ces jeunes qui s’entendent dire (et qui finissent par se croire) « libérés » de leurs devoirs de « catéchisme » et qui aspirent à du « nouveau » ?

La solution sera trouvée, facile, le jour où parents, catéchistes et la diversité des « confrères », eux aussi auxiliaires, à leur niveau, de la direction, maintiendront, par leur présence et par le mot approprié, le « persévérant » dans la « fidélité », les yeux fixés – ravis – sur les plus grands, heureux d’être au patronage, fiers d’y exercer des charges, bien vus et estimés de tout le quartier.

Tout cela laissera entendre que la direction du patronage n’aura pas cessé un instant d’introduire, de perfectionner patiemment, avec persévérance, tout ce qui assure l’esprit et donne vie au patronage.

 

Jeunes confrères, vous le pressentez, le vrai patronage est une science et un art. Il ne s’improvise pas. Science, il exige des connaissances auprès de maîtres qui se sont donné la peine de s’instruire, de saisir sa nature selon l’esprit multiséculaire de l’Église. Art également, il exige de s’inspirer des méthodes, du tour de main, des procédés les plus judicieux qui ont bien réussi à ceux qui les ont employés.

 

 

La science et l’art du patronage

 

Ce n’est pas connaître le patronage que de s’extasier sur les devants de la scène, grâce à quelques prises de vue.

Ce n’est pas connaître le patronage, non plus, que de le présenter, de le voir comme une garderie, un refuge, un hall, une maison de jeunes, une centrale sportive, artistique, amicale, etc.

Pour bien connaître le patronage, le vrai, il faut le connaître à son origine même. Et son origine est d’habitude comme celle des rivières et des fleuves majestueux. Leur point de départ est très souvent des plus modestes, misérable même et presque caché. Cet aspect provient essentiellement – disons-le sans ambiguïté – de son caractère surnaturel à forte dose. Disons-le franchement et clairement, le vrai patronage est marqué dès son origine par l’esprit de sacrifice, de don de soi, d’amour intégral des âmes et de Dieu. Le vrai patronage est essentiellement allergique au naturalisme ; il refuse et vomit, de par sa constitution, le poison du naturalisme, même à dose homéopathique pour répondre aux goûts du jour.

Ses fondateurs ont inscrit sa « nature surnaturelle » et son caractère surnaturel en lettres d’or dans sa vie et ses activités. Ainsi saint Philippe de Néri au 17e siècle en Italie. Ainsi monsieur l’abbé Allemand et le chanoine Timon-David en France, fin 18e et début 19e siècle. Dans ses œuvres de jeunesse, la congrégation des frères de Saint-Vincent-de-Paul s’est inspirée dès l’origine de ces trois vrais pères de jeunesse, magnifiés par l’Église, critiqués et combattus par les ennemis de l’Église, surtout les plus virulents parce que les plus avertis, les plus prévenus, les plus hostiles au surnaturel.

 

Jeunes confrères, qui me pressez de vous parler du patronage, je ne puis mieux faire que de vous citer, en préambule, les vers fameux du poète :

« Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir,

« Un prince, dans un livre, apprend mal son devoir. »

Je prends donc les devants pour solliciter votre charité fraternelle en me mettant en avant.

D’abord, un aveu catégorique, qui encouragera ceux d’entre vous qui ne se sentent aucun atome crochu pour s’occuper de l’enfance et de la jeunesse, surtout selon la formule et les méthodes du patronage.

C’était mon cas au départ.

Au sortir du séminaire, la tête pleine de philosophie, de théologie et d’histoire, rêvant réforme de la société… J’étais dans le rêve. Mes supérieurs me ramènent au concret, au réel.

Je suis nommé à Paris, dans une maison d’œuvres qui avait abrité un patronage célèbre. Il venait d’être transféré, depuis peu, en des lieux plus spacieux et plus adaptés, dans un quartier aux nouveaux immeubles d’habitation. Seule restait la chapelle, sorte de construction légère sur pilotis. De ses fenêtres le regard donnait sur une espèce de terrain vague, poussiéreux par temps sec, boueux avec la pluie et l’humidité. Sous la chapelle un préau à plein vent et, le jouxtant, un réduit moitié pour le chauffage, moitié pour un baby-foot, ainsi qu’une pièce de 30 mètres sur 5, éclairée par la lucarne de la toiture.

Quelques jeunes apprentis – 5 ou 6 – habitués des locaux anciens et agglutinés par une amitié solide autour d’un aîné, aussi inconditionnel de la chapelle qu’ensorcelé par ces lieux de sa prime enfance, continuaient à fréquenter ce qui restait de la cour et des salles. Le nouveau et jeune supérieur de la chapelle et du terrain nu avait obtenu, de l’autorité, grâce en faveur de ces contestataires entêtés. Ainsi donc, malgré la précarité et l’insécurité de l’installation et du site, on allait tenter de commencer un « patro ».

Fin 1938, un samedi après-midi, le nouvel aumônier est présenté à ses nouveaux patronnés. Si le cœur n’y est qu’à contre cœur et par obéissance pure, ses oreilles et ses yeux perçoivent nettement les réactions de ces titis parisiens : « Qu’est-ce qu’ils nous f… comme curé ! C’est tout juste un séminariste. Au mieux un enfant de chœur ! »

Les jours et les nuits se suivent et se ressemblent. Et, pour fond de tableau, comme un refrain lancinant, le slogan cueilli de la bouche d’un baroudeur de patro : « Pour faire du vrai patronage, il faut être un peu fou ! »

Cette « folie », la Providence l’avait inoculée à forte dose au cœur du jeune supérieur, au cœur du frère, ancien de patro et depuis des années directeur de patronage.

Ils avaient la sagesse et la patience de prendre l’aumônier de a jusqu’à z aux heures du conseil de patronage chaque lundi. Également en tête-à-tête, chacun selon son temps et son charisme. Et cela, tout cela : avant, pendant, après les crucifiantes heures de contact dans la cour, dans les salles et sous le préau au temps des jeux et des moments libres, sans oublier les instants au bureau, à la chapelle, en tête-à-tête avec les enfants, les grands, les familles. Aussi bien le dimanche que le jeudi (congé) et les jours de vacances ; durant les promenades, les colonies de vacances, les camps.

 

Jeunes confrères, qui me sentez aujourd’hui épris du patronage, oui, à certains jours, en chambre, à la chapelle, celui qui vous parle avait conscience d’être davantage saule pleureur que jardin en fleurs.

Bien consciencieusement, également sur les conseils du supérieur et du frère, je m’acharnais alors à redevenir étudiant, en me plongeant dans la vie et les écrits des pères de jeunesse et de mes anciens.

 

Par un de ces jours habituellement brumeux, un rayon de soleil bien chaud : au-delà de la lèpre de la cour et des salles étouffantes tout proches, des rires et des chants, des galopades joyeuses.

D’un frère qui passait à ce moment, j’obtins l’explication :

« Cher petit Père, c’est le B. C. qui fait un peu parler de lui. C’est le nom du patronage du Bon-Conseil sur la paroisse voisine Saint-François-de-Sales ; son fondateur, le saint abbé Esquéré, excellent prêtre parisien, était de ces prêtres qui, à la fin du 19e siècle, croyaient au vrai patronage. Il a fait du Bon-Conseil un patronage solide, rayonnant, d’où est sorti un important groupe d’anciens, honneur de la paroisse et du quartier. Le B. C. actuel garde quelque vestige du glorieux temps passé où l’abbé Esquéré croyait à fond au surnaturel et faisait reposer son patronage avant tout sur le surnaturel. Ce n’est plus tout à fait ça aujourd’hui. Courage ! avec le temps, le bon Dieu fait lever la semence. Les sacrifices et la prière obtiennent nécessairement des fruits durables. »

Ah ! Ce frère ! Surnaturel lui aussi et expert en tant de choses, dans les jeux, les distractions, les avis, les histoires. Il m’a aidé de ses conseils, de ses encouragements, de ses exemples aussi. Mais l’a-t-il jamais su ! Il a été aussi l’occasion de plus d’une larme, bénéfique et salutaire. Qu’il en soit remercié maintenant dans l’éternité.

Ce rêve de « grand enfant » d’être un aumônier heureux, entraîneur de jeunes, comme l’abbé du B. C., j’ai fini par le réaliser un jour, mais comme tout naturellement, après des mois et des années, à la façon où le fruit à point se cueille tout simplement et sans effort.

 

Juin 1945 — Promenade dans les bois de Chaville. Que les anges gardiens veillent !

Il est 14 heures. Une centaine de garnements, par section, avec fanions, encadrés de « chefs de section », quittent le local. En l’absence du frère directeur, deux grands, d’une vingtaine d’années, « dignitaires », secondent l’aumônier. On a pris le train à Montparnasse. Jeux éblouissants dans les bois, à la « baguette », au « foulard » – goûter – retour par le train et de nouveau, Paris, le quartier.

« Père, on se forme en sections » avec les fanions. « Et on chante ». C’est le cri unanime de section en section.

Au signal, boulevard Pasteur, rue de Vaugirard, rue Émile Duclaux, et rue Blomet, les chants préférés du répertoire jaillissent du cœur et des lèvres de cette centaine de petits gars. Les voitures s’écartent, les fenêtres se garnissent de têtes. Vive le patro ! Merci mon Dieu. Merci sainte Vierge et saints anges !

Les années avancent avec une telle rapidité que le patro semble, tour à tour, se vider, se remplir et déborder. Devenus grands, tous, hélas, n’ont pas continué dans l’esprit du patronage.

 

1950-1955 (?) — Téléphone du commissariat de police du quartier : « Monsieur l’aumônier, nous vous attendons pour que vous veniez faire la morale à l’un de vos anciens de 20 ans, qui n’a pas suivi vos leçons du patronage. »

Vers la même époque, le patronage reçoit une convocation en règle du palais de justice. Un jeune de 20 à 21 ans, un dur, a voulu se mesurer avec la police, pas seulement à main nue comme autrefois dans les exercices de gymnastique. Devant une pléiade de magistrats, avocats, juges, assistantes sociales, la parole m’est donnée. Ces genres de contact sont ineffaçables, jusqu’aux propos tenus :

« Il me semble que nous sommes sur la jetée ou la plage d’une mer en furie. Un paquebot fait naufrage. Nous réussissons à sauver quelques victimes. Hélas ! Nous les rejetons à l’eau, je veux dire dans une société en pleine tempête.

« — Que faire, me direz-vous ?

« — Pie XII nous a donné la solution : “refaire la société jusque dans ses fondations, l’urgence, c’est l’enfance, la jeunesse. Je ne connais pas de meilleure formule de salut, plus sûre que le patronage.” »

C’est ma conviction profonde ! Dix ans de science et d’art du patronage m’ont forgé dans la tête et le cœur cette évidence, que je voudrais crier et faire connaître à tous.

 

Quels sont donc les mystérieux rouages de cet édifice d’apparence sans prétention où s’engouffrent et s’ébattent les jeunes ! Cacherait-il quelque laboratoire sophistiqué qui rend pantois, surtout ses adversaires. Inquiets, les pires ennemis de l’Église en ont fait déjà l’aveu à la fin du siècle dernier : « Les cléricaux militants se sont montrés supérieurement intelligents dans cette organisation systématique de la mainmise sur l’adolescence. »

Oui, qu’est-ce donc que cet édifice du patronage à ce point « grandiose » qu’il est redouté, combattu par les adversaires de l’Église ? Et pourquoi si peu estimé des fidèles et des prêtres ? C’est ce que nous verrons dans la suite de cette étude.

 

(à suivre)

 

⚜️


[1] — Charles Maignen, Maurice Maignen, directeur du cercle Montparnasse, et les origines du mouvement social catholique en France (1822-1890), Luçon, 1927, t. 1, p. 61.

[2] — Étudiant à Paris, « au quartier des écoles » (futur quartier latin) il fréquentait, comme d’autres étudiants, un cercle (« conférence littéraire »). L’esprit voltairien marquait la majorité de ces jeunes. Infime minorité de catholiques, ils étaient la cible de quolibets faciles. Une chaude discussion provoque un résultat inattendu : « Le christianisme a fait autrefois des prodiges. Aujourd’hui, il est mort ! » « Eh bien, à l’œuvre ! Que nos actes soient en accord avec notre foi ! » (Charles Maignen, Vie de Jean-Léon Le Prévost, prêtre, fondateur de la congrégation des frères de Saint-Vincent-de-Paul (1803-1874), Desclée de Brouwer & Cie, Bruges, 1923, t. 1, p. 60.)

De la Révolution il reste surtout des ruines, dommageables principalement pour les plus déshérités, la classe ouvrière. L’Empire n’a rien arrangé, la Restauration n’a fait que passer. Pour un maigre troupeau d’étudiants, entreprise démentielle. Des adultes (dont le tout premier M. Le Prévost, président de la « Conférence Saint-Sulpice, “Reine des conférences” ») vont faire corps avec ces jeunes pour commencer ce que l’histoire appelle Le mouvement social catholique en France au 19e siècle.

[3] — Charles Maignen, Maurice Maignen, directeur du cercle Montparnasse, et les origines du mouvement social catholique en France (1822-1890), Luçon, 1927, t. 1, pp. 143-144.

[4] — Cf. Mgr Baumard, Histoire du cardinal Pie, évêque de Poitiers, Oudin / Poussielgue, 1901

(6e éd.), 2 vol.

[5] — Cf. Un moine bénédictin de la congrégation de France [il s’agit de Dom Delatte], Dom Guéranger, abbé de Solesmes, Plon / Mame, 1950 (2e éd.), 2 vol.

[6] — Is 55, 10-11.

[7] — Institut des frères de Saint-Vincent-de-Paul, Directoire, Tournai, 1933, nº 818 & 819.

[8] — R.P. Frédéric-William Faber, Progrès de l’âme dans la vie spirituelle, Téqui, 1916, p. 331.

[9] — Gaduel, Vie et esprit du serviteur de Dieu J.J. Allemand, préface de Mgr Dupanloup, Paris, Lecoffre, 1867, p. 203. On peut aussi consulter sur Monsieur Allemand : H. Arnaud, La vie étonnante de J.J. Allemand apôtre de la jeunesse, Marseille (41 rue Saint-Savournin, 13 005), 1965 (avec bibliographie)

[10]Op. cit., p. 201.

[11] — Institut des frères de Saint-Vincent-de-Paul, Directoire, Tournai, 1933, nº 839 & 840.

Informations

L'auteur

Ordonné prêtre le 4 juillet 1937 dans la congrégation des frères de saint Vincent de Paul (SV) le père Jean Reynaud (1912-1997) y fut initié à la pédagogie du patronage.

Fidèle à la messe traditionnelle, il fut aumônier du Mouvement de la Jeunesse Catholique de France (MJCF) à partir de 1975.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 10

p. 132-149

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