Le passé ne meurt pas
Le hasard des lectures nous met parfois entre les mains des ouvrages touchants. C’est le cas du petit livre de souvenirs, Le passé ne meurt pas, de l’universitaire Jean de Viguerie, spécialiste de l’histoire religieuse des 17e et 18e siècles, ainsi que de la Révolution française.
Jean de Viguerie est un chercheur dont les travaux sont assez peu connus en dehors des milieux traditionalistes et nationalistes. Mis à part son Histoire et dictionnaire du temps des Lumières, paru dans la collection « Bouquins » chez Robert Laffont en 1995, ses douze autres ouvrages – sauf, peut-être, ceux qu’il a publiés aux Éditions du Cerf en 2010 et 2012 – ne sont pas de ceux que l’on retrouve dans toutes les bibliothèques universitaires ni même dans toutes les bonnes bibliothèques d’histoire religieuse. Le problème est qu’il fut délibérément ignoré par ses collègues, par les libraires et par les médias, en raison de ses convictions religieuses (traditionalisme) et politiques (Action française, proche du Front National).
Pourtant, l’homme que l’on découvre dans cet ouvrage n’est ni borné ni sectaire. Il semble même plutôt sympathique et ouvert. Lorsqu’il organise ses colloques annuels de Fontevraud (dont l’idée vient du gaulliste Bernard Tricot), de 1976 à 1989, il est, selon ses propres mots, « libéral et accueillant » (p. 133). En effet, il n’y a aucun exclusivisme dans le choix des conférenciers et la célèbre abbaye fondée par Robert d’Arbrissel accueille des universitaires aux profils très variés, des religieux, ainsi que des acteurs des sujets à l’ordre du jour. Ainsi, la rencontre sur « Les Résistances spirituelles » voit une intervention de dom Gérard, laquelle donne lieu à un débat houleux qui se termine d’une manière étonnante.
Né à Rome en 1935 dans une famille d’Action française et royaliste, Jean de Viguerie grandit dans le sud-ouest de la France. Scolarisé d’abord au sein de sa famille, il poursuivit ses études au collège de Saint-Théodard à Montauban de la Cinquième à la Première, séjour qui fait l’objet du troisième chapitre de l’ouvrage, après celui sur Rome et celui sur le Giponié, la maison familiale. La classe de Terminale, Jean de Viguerie la suivra à Toulouse où il fut marqué par la figure de Louis Jugnet, son professeur de philosophie, à qui il rend un vibrant hommage. Son témoignage sur ce thomiste, qui a peu écrit mais beaucoup enseigné, est une pièce maîtresse à verser au dossier de Jugnet, car Jean de Viguerie ne l’a pas seulement connu comme professeur en Terminale, mais il a continué à le côtoyer et à faire appel à ses lumières lorsqu’il était étudiant et même plus tard. Les deux hommes furent très proches et Jean de Viguerie nous fait découvrir un Jugnet pris sur le vif, un homme affable envers ses étudiants, toujours disponible, jamais moqueur, même devant les questions les plus stupides, un professeur soucieux d’éclairer les intelligences et de les mettre en garde contre ceux qui pourraient leur faire du tort. C’est le Jugnet du quotidien que l’on découvre, Jugnet à qui il doit tant, Jugnet qu’il considère comme un maître. Il doit également à Maurras, il le dit clairement, mais sans trop s’attarder, probablement parce qu’il ne l’a pas connu personnellement. Et puis, il y a le grand-père paternel et parrain, frère convers à l’abbaye de la Pierre-qui-Vire (où il est entré quatre ans après la mort de son épouse), qui lui enseigne lors de ses séjours « la bonne façon de se conduire dans la vie, les bons usages, les bons comportements » (p. 58). Viguerie devient l’enfant du monastère ; il est « partout où travaillent les frères convers » (p. 59). De belles pages sont également consacrées aux « Grands », ses grands-parents maternels. Ce sont des personnalités de la bourgeoisie nantaise, des rentiers d’Action française dont il ne doit plus rester beaucoup de spécimens.
Jeune étudiant, Jean de Viguerie fit un séjour de sept mois à Milan, auquel il consacre un chapitre, afin de préparer son mémoire principal du diplôme d’études supérieures d’histoire. Il travaille sur l’histoire moderne du 17e siècle italien. Son mémoire est intitulé Les Carcano. Une famille milanaise au 17e siècle. C’est durant cette période qu’il s’essaya au journalisme politique en faisant une chronique italienne pour La Nation française.
Ensuite, ce fut l’Algérie, mais dans un milieu privilégié. Il fit la guerre en tant qu’instituteur dans un petit centre éducatif près de Mouzaiaville. C’est en Algérie qu’il rencontra deux universitaires qui devinrent pour lui de grands amis : René et Suzanne Pillorget. Dans ce chapitre, le témoignage de Jean de Viguerie sur le putsch des généraux du 21 avril 1961 est fort intéressant, de même que sa relation sur l’état d’esprit des appelés.
Plus tard, après son mariage avec Talou, il fut nommé assistant à la faculté des lettres de Paris. C’est là, à la Sorbonne, qu’il vécut mai 68 de l’intérieur. Témoin des événements, témoin très proche puisqu’il dut contribuer à assurer la protection du centre de recherche de Roland Mousnier. Il fut donc « habitant » de la Sorbonne pendant un certain temps, assurant des gardes de jour mais aussi de nuit. Ayant vécu les choses de l’intérieur, il peut en parler avec légitimité. Son témoignage est percutant et les événements qu’il rapporte croustillants lorsqu’ils ne sont pas révoltants. Retenons ceci : « De ma vie je n’ai jamais entendu parler autant. Ni écrire autant. Tous les murs sont tapissés de slogans et d’affiches-programmes interminables. On s’exprime à qui mieux mieux et, je dois le dire, en bon français. J’y repense souvent et me dis qu’aujourd’hui les étudiants seraient incapables de parler et d’écrire ainsi. Ceux de mai 68 ont obtenu l’utopie tant souhaitée. L’utopie a rendu les suivants stupides et analphabètes. (p. 121-122) »
Après la Sorbonne, Jean de Viguerie fut nommé maître de conférences au département d’histoire de l’Université d’Angers. C’est une période sur laquelle il s’attarde. Tout un chapitre est consacré à son séjour dans cette ville. C’est à cette époque qu’il rencontra Mgr Marcel Lefebvre et Jean-Marie Le Pen sur lesquels il exprime sa pensée. Après le chapitre sur Angers, on pourrait s’attendre à ce qu’il parle de la période postérieure, celle durant laquelle il fut professeur à l’université de Lille... Étrangement, ce n’est pas le cas. De cette étape de sa vie, il n’est pas question dans l’ouvrage. Cependant, le lecteur n’y perd pas au change puisque l’auteur consacre le chapitre suivant aux conférences qu’il donna en France. Il évoque les sujets, les publics, les salles et la condition du conférencier. Ces pages sont truculentes.
Le dernier chapitre est consacré aux écrits de l’auteur, de la thèse aux publications qui suivirent. Jean de Viguerie y parle notamment de ses éditeurs, de la diffusion de ses livres et des lecteurs. Concernant ces derniers, l’auteur note le fait suivant : « Nous sommes lus mais ceux qui nous lisent, contents ou pas contents, ne nous écrivent plus. L’interruption s’est produite au début des années 2000. Jusqu’à cette époque, pour chaque livre paru je recevais de nombreuses lettres, plus de cent pour les Deux Patries. Je compare : pour Les Pédagogues en 2012, deux lettres ; pour l’Histoire du citoyen en 2014, quatre. Et pourtant ces livres ne se vendent pas plus mal que les précédents. Alors lit-on ce qu’on achète ? » (p. 164). Peut-être pas toujours, en effet, mais il faut aussi dire que la civilité n’est plus et qu’à l’heure des « emails » et des « sms », ils ne sont plus nombreux ceux qui ont le courage de prendre une feuille (les dernières sont dans le tiroir de l’imprimante), de sortir la plume (lorsqu’il y en a encore une dans la maison), d’écrire (les doigts font vite mal pour les habitués du clavier), de mettre la lettre dans une enveloppe avant de se déplacer au bureau de poste car, bien sûr, il n’y a plus de timbres dans les secrétaires des salons.
Ce petit livre est le plus léger des ouvrages de Jean de Viguerie. Il s’agit d’un récit parsemé d’anecdotes, parfois croustillantes, dans lequel il nous promène dans son intimité en racontant quelques épisodes de sa vie, en dressant le portrait de personnalités familiales et en évoquant ses maîtres. L’ouvrage est remarquablement écrit. Les phrases sont courtes et s’enchaînent de façon logique. Il s’agit véritablement d’un beau livre que les lecteurs habituels de Jean de Viguerie liront avec le plus grand intérêt et qui fera découvrir aux autres un homme fort attachant.
Ph. dL.
Jean de Viguerie, Le passé ne meurt pas, Versailles, Via Romana, 2016, 173 p., 19 €.

