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Histoire d’une œuvre d’excellence : 

La Cité catholique1945-1963

 

 

 

par Louis-Marie Muel

 

 

 

Préambule

« Aujourd’hui plus que jamais, qu’on le comprenne bien, la société a besoin de doctrines fortes et conséquentes avec elles-mêmes. Au milieu de la dissolution générale des idées, l’assertion seule, une assertion ferme, nourrie, sans alliage, pourra se faire accepter. Les transactions deviennent de plus en plus stériles et chacune emporte un lambeau de la Vérité. Comme aux premiers jours du Christianisme, il est nécessaire que les chrétiens frappent tous les regards par l’unité de leurs principes et de leurs jugements. Ils n’ont rien à emprunter à ce chaos de négations et d’essais de tout genre qui attestent si haut l’impuissance de la société présente. Elle ne vit plus, cette société, que des rares débris de l’ancienne civilisation chrétienne, que les révolutions n’ont pas encore emportés, et que la miséricorde de Dieu a préservé jusqu’ici du naufrage... Il y a une grâce attachée à la confession pleine et entière de la Vérité. Cette confession, nous dit l’Apôtre, est le salut de ceux qui la font, et l’expérience démontre qu’elle est aussi le salut de ceux qui l’entendent [1]. »

 

Le premier numéro de la revue Verbe proposait cette citation de Dom Guéranger comme la charte de l’œuvre d’exception qui allait prendre le nom de « Cité catholique [2] ».

L’étude qui suit, si brève soit-elle, se présente comme un travail objectif d’histoire qui se veut ni polémique, ni agressif. Il s’agit d’un constat de l’excellence de l’œuvre, de ses succès, de son ascension, de ses hésitations et de sa décadence. Il est élaboré à partir des archives et des conférences de Maurice Muel, qui fut l’un des premiers collaborateurs de Jean Ousset, fondateur de la Cité catholique. La description chronologique du développement de la Cité catholique est, quant à elle, inspirée du livre de Raphaëlle de Neuville, Jean Ousset et la Cité catholique, véritable travail d’historien.

Notre propos est de rappeler ce qu’a été la Cité catholique dans sa période glorieuse, celle des quinze années au cours desquelles elle a combattu le bon combat pour la Royauté Sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ. « Glorieuse », non pas par l’importance qu’elle a prise, mais par l’excel­lence de son combat, la droiture de sa pensée, l’efficacité de ses méthodes. Nous ne détaillerons pas son évolution après 1963, mais cependant nous essaierons de comprendre comment et pourquoi les dirigeants de la Cité catholique ont progressivement abandonné le combat de départ pour adopter une ligne d’action qui n’avait plus grand-chose en commun avec celle d’origine.

Il est intéressant de rappeler que, parmi les résistants de la première heure aux côtés de Mgr Lefebvre, pour échapper à la vague conciliaire qui submergeait la société civile et commençait à détruire l’Église, se trouvaient des hommes et des femmes issus des rangs de la Cité catholique. Combien de familles qui fréquentent assidûment les foyers de la Tradition ont des ancêtres qui ont été des adeptes ou sympathisants de la Cité catholique !

Qui d’autre que la Cité catholique a fait ce travail de patiente, lente et profonde formation en tous domaines de la vie sociale ? Aucune organisation, aucun mouvement. Il y a bien eu des réalisations ponctuelles, partielles, mais rien de général et de systématique n’a été entrepris comme l’a fait la Cité catholique. Dans cette deuxième moitié du 20e siècle, on parlait peu des encycliques de Pie IX, Léon XIII, Pie X, Pie XI et Pie XII. La Cité catholique était pratiquement la seule à les faire connaître.

Les origines de la Cité catholique

La période de maturation

L’idée de création de la Cité catholique est née dans la tête d’un jeune homme, artiste, tumultueux, brouillon, mais à la quête d’un idéal : Jean Ousset. Né en 1914, il sera éduqué par son grand-père maternel à Montalzat, petit village du Bas-Quercy : « J’ai appris de ce grand-père à peu près tout ce qui compte le plus dans la vie, c’est à dire les fondements » reconnaissait-il. Nous reviendrons sur son enfance et sa jeunesse, mais nous pouvons affirmer dès maintenant que les amitiés qu’il découvre au collège Saint-Elme d’Arcachon, tenu par les dominicains, seront capitales pour la suite. Ils sont trois ou quatre jeunes, tous unis par la même passion, la passion d’apprendre. Parmi ces jeunes, il y a celui qui sera l’ami de toujours, avec qui il fondera l’œuvre : Jean Masson.

Tous les deux seront très influencés, d’une part par leur supérieur, le père Morel, qui ne cesse de leur répéter : « Demandez à Dieu d’être des hommes de grand désir », et, d’autre part, par leurs lectures : bien sûr les grands classiques que sont Homère, Sophocle, Socrate, Aristote, Tite Live, mais surtout Péguy, Psichari… Élevé par son grand-père maternel, il  « subira » l’influence bénéfique d’une ambiance familiale dominée par les idées monarchistes.

 

Deux événements seront déterminants dans la vie de Jean Ousset. Ils produiront une évolution fondamentale dans les orientations de ce groupe d’amis :

 

— Le premier sera la rencontre, en 1936, avec celui qui va donner une ligne directrice à laquelle Jean Ousset restera fidèle pendant plus de quinze ans : l’abbé Choulot, curé de Montalzat. C’était un homme remarquable, d’une grande humilité mais d’une grande érudition, docteur en théologie, qui avait réuni dans des dossiers, une documentation doctrinale, politique et religieuse énorme (des coupures de journaux, des revues, des notes, une bibliothèque impressionnante). Voilà ce qu’en dit Arnaud de Lassus dans Action familiale et scolaire de février 1992, quelques mois après sa mort :

[…] Son influence sur le fondateur de la Cité catholique fut décisive. […] La crise dans l’Église trouva l’abbé Choulot inébranlable. Il en avait vécu les prémisses, avec le retour en force du modernisme, à l’occasion de l’affaire de l’Action française […]. Il restera toujours fidèle à la messe traditionnelle […]. Il eut l’intelligence du combat civique des laïcs, que les prêtres doivent guider sur le plan doctrinal sans pour autant les caporaliser […]. Le trait qui le caractérisait était une sorte d’allégresse dans la Vérité, une forme particulière du gaudium in Veritate, la joie tranquille de posséder et de communiquer. 

Jean Ousset dira de lui : « C’est lui qui m’a fait, à partir du moment où il m’a mis le grappin dessus ».

 

— Le second événement qui orientera définitivement la destinée de Jean Ousset et son groupe d’amis sera la découverte, en 1944, des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, prêchés par le père Vallet, jésuite puis fondateur des Coopérateurs paroissiaux du Christ-Roi (C.P.C.R.). Cette expérience est, pour Jean Ousset, une véritable révélation. Il va faire sien, un des principes-clés de la pensée de saint Ignace :

L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu notre Seigneur et par ce moyen sauver son âme. […] Toutes les choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l’homme, pour l’aider dans la poursuite que Dieu lui a marquée en le créant.

Ainsi, la politique et les institutions sont-elles des moyens pour aider l’homme sur terre dans la poursuite de la fin surnaturelle à laquelle il est ordonné. Les Exercices de saint Ignace seront donc pour le fondateur de la Cité catholique une école de vie sociale et politique. Le père Vallet, véritable génie dans son genre, avait décelé dans Jean Ousset l’homme qui pouvait « faire quelque chose », pour la restauration de la vie catholique sur le plan social et familial. Cette première retraite fût un élément décisif dans la création de l’œuvre,

parce que c’est là que son idée d’une œuvre à former des hommes prit corps. Jusqu’à ce qu’il découvre Chabeuil, il revenait sans cesse au dilemme suivant : pour rendre vie à une société, faut-il s’attacher prioritairement aux hommes ou aux institutions ? Les institutions ont une influence déterminante sur les hommes, qu’elles atteignent en nombre ; les hommes peuvent à leur tour modeler les institutions, à cette différence près qu’il leur suffit d’être une minorité pour y parvenir. […] Ousset commence alors à entrevoir beaucoup plus clairement qu’auparavant ce qu’il faut faire : une œuvre sur le modèle de Chabeuil, mais dans le domaine temporel, une école de cadres catholiques, une institution capable, par sa nature même, de résister au départ comme à la mort de ceux qui l’ont fondée [3].

Il serait incomplet de ne pas citer, parmi les hommes qui ont une influence bénéfique sur le fondateur, Dom Frénaud, maître des études à Solesmes. Il fut un grand soutien doctrinal et spirituel pour l’œuvre naissante.

La fondation et les débuts de l’œuvre

Après une première tentative en août 1939, avortée en raison de la déclaration de guerre, Jean Ousset, Jean Masson et leurs compagnons font la consécration de leur œuvre au Christ-Roi, à Montmartre, le 29 juillet 1946. Le même jour, ils vont mettre leur œuvre sous la protection de Notre-Dame, dans la chapelle de la Médaille miraculeuse de la rue du Bac. La Cité catholique était née sous un premier nom de Centre d’études critiques et de synthèse.

Les débuts sont modestes. Les conditions de travail sont précaires et même spartiates. Ces commencements sont marqués par l’activité des deux piliers principaux de l’œuvre :

 

— Jean Ousset va s’occuper essentiellement du travail de rédaction. Il publiera deux ouvrages sous le nom de Jean Marial : Au commencement, qui est un rappel de quelques principes fondamentaux, et D’où vient la France ? sur les origines de notre pays. Il rédigera également les premiers numéros de la revue de l’œuvre : Verbe. Vingt-cinq numéros sortiront entre 1946 et 1949.

 

— Jean Masson, l’ami d’enfance, imprimeur de métier, est installé à Salon-de-Provence. Il propose ses locaux pour lancer l’œuvre. Jean Ousset s’y installe avec les premières archives. Un poulailler fait office de bureau. Ces conditions précaires dureront deux ans jusqu’à ce que Jean Ousset s’installe en 1948 dans la région parisienne, à Garches.

La finalité de la Cité catholique

Rappelons qu’en cette fin de première moitié du 20e siècle, le monde venait de subir de profonds bouleversements avec, d’une part, le Front Populaire qui a déchristianisé la France et, d’autre part, le choc de la Deuxième Guerre mondiale et l’arrivée aux affaires d’un homme, Charles De Gaulle, qui, au lieu de réconcilier les Français, les a divisés. La France avait perdu son unité et son idéal. Abasourdis par ces événements mais épris d’absolu, nos jeunes amis ont compris que la civilisation chrétienne est la seule forme qui puisse redonner à la France sa force, son rayonnement, sa gloire, et que la seule conception de l’homme qui tienne et rende pleinement compte de l’ordre humain selon toutes ses exigences, c’est le catholicisme ; d’où leur volonté de refaire une cité catholique.

Il y a une claire prise de conscience que le monde moderne, dans son organisation sociale et politique, s’inscrit sous le signe du refus de la reconnaissance des droits de Dieu. Il s’agit donc, pour ces militants de la foi, de christianiser la société, de restaurer le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la société infestée par le libéralisme philosophique et paganisée par le laïcisme.

Le but est donc clairement de « contribuer à l’instauration de la Royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Cette finalité ne sera atteinte que par la découverte, le développement et la mise en œuvre de la doctrine sociale de l’Église.

Celle-ci est la partie de la doctrine de l’Église qui traite de la vie des hommes dans les sociétés temporelles qu’ils forment. « C’est l’application des principes constants de la théologie morale à la vie en société », nous dit Jean Madiran.

Cette doctrine se fonde sur l’ordre des choses, considéré comme la première expression du vouloir divin à l’égard des hommes, cet ordre qui, selon saint Thomas d’Aquin « […] est conforme à la nature des choses telles qu’elles ont été créées ». Cette doctrine s’appuie sur le réel, sur la vérité, sur la liberté. C’est ainsi qu’on peut dire que la loi naturelle en est le principal fondement dans la mesure où elle dérive de la nature humaine et parce que l’homme connaît par la lumière naturelle de sa raison. Mais ce serait une erreur de limiter les fondements de la doctrine sociale de l’Église à la seule loi naturelle. La loi surnaturelle y joue une part prépondérante comme le rappelle le cardinal Pie :

On ne changera point l’essence des choses : Jésus-Christ est la pierre angulaire de tout l’édifice social. Lui de moins, tout s’écroule, tout se divise, tout périt […]. Les hommes ne sont pas moins soumis à l’autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur vie privée.

La mise en œuvre de cette doctrine est bien l’objectif que se sont donné les fondateurs de la Cité catholique. Jean Ousset aimait à rappeler que « nous serons près du but, le jour où les chrétiens connaîtront la doctrine sociale de l’Église. » Ils ont compris que tous les principes qui en sont issus doivent constituer le fil conducteur de leur action afin de répondre pleinement à cette exhortation du saint pontife Pie X : « La force des sociétés est dans la reconnaissance pleine et entière de la Royauté sociale de Notre-Seigneur et dans l’acceptation sans réserve de la suprématie doctrinale de son Église. »

Il serait trop long de détailler ici tout le contenu de la doctrine sociale de l’Église tellement les champs d’investigation sont importants et diversifiés. Bien sûr, lorsqu’on parle de doctrine sociale de l’Église, on pense immédiatement à la place primordiale de la famille, au mariage, au respect de la vie, à l’éducation, à la propriété, à la vie économique et à l’organisation des métiers et des corps professionnels intermédiaires, à la juste place du travail. Mais nous retiendrons l’avertissement d’Arnaud de Lassus qui met en garde contre la tentation d’assimiler un peu rapidement la doctrine sociale de l’Église à un ensemble de textes pontificaux comme l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII sur le travail et la condition des ouvriers au 19e siècle : « Confondre la doctrine sociale de l’Église avec la doctrine de l’Église sur la question sociale, c’est confondre le tout et sa partie ».

La doctrine sociale de l’Église repose sur des notions essentielles sans lesquelles il est inconcevable de construire une société chrétienne, telles que le bien commun, les notions d’autorité, de justice, d’ordre public. Construire une société selon la doctrine de l’Église, c’est mettre en œuvre les règles morales et pratiques qui vont garantir de saines et harmonieuses relations entre les diverses composantes du corps social selon le principe de subsidiarité ; c’est donner aux corps intermédiaires un rôle civilisateur de cohésion et de progrès social. Construire une société chrétienne, c’est aussi rechercher une organisation politique qui garantisse le respect des principes précédemment rappelés et donne à chacune des trois réalités essentielles de l’ordre temporel que sont la patrie, la nation et l’État, une juste place et un rôle équilibré. La patrie se définit comme étant la terre des pères, l’héritage que nous laissent les aïeux, la nation comme l’ensemble de la communauté vivante des héritiers passés, présents et à venir, ceux qui ont un lien commun par la naissance, et l’État enfin comme une société organique et hiérarchisée, une entité politique et juridique durable constituée par une collectivité formant un territoire, un groupe indépendant et soumis à une autorité supérieure.

Voilà ce que la toute jeune Cité catholique veut faire découvrir aux laïcs de bonne volonté pour répondre, en fille dévouée de l’Église, au vœu récemment formulé par sa sainteté le pape Pie XII dans son discours à l’Action Catholique italienne le 29 avril 1945 : « La doctrine sociale de l’Église est claire dans tous ses aspects ; elle est obligatoire, nul ne peut s’en écarter sans danger pour la foi et l’ordre moral… »

Jean Ousset et ses collaborateurs ont compris que cette doctrine de l’Église sur l’organisation de la société n’était pas une matière à option, mais bien une obligation pour satisfaire au magistère de l’Église qui enseigne, à travers la parole du même pontife que « de la forme donnée à la société, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le bien ou le mal des âmes [4] ».

Les méthodes de la Cité catholique

Les méthodes sont multiples mais il importe de souligner les plus significatives.

La formation doctrinale

Sans la formation doctrinale, la Cité catholique considère que toute action serait vaine. Cette place laissée à la formation est due principalement aux leçons que Jean Ousset a tirées de sa fréquentation de l’Action française et de l’aveu même que Charles Maurras lui a fait en 1939 : « Je n’ai pas fait de doctrine, je n’ai voulu ni pu en faire. Je n’ai voulu qu’une action. Vous comprenez, une action… une action française. » Déçu par cette réponse, il ne retiendra que la parole finale de cet entretien : « Toutefois, si vous cherchez une doctrine, soyez certain qu’il n’y a de doctrine vraie que catholique. Si donc vous êtes catholique, ne le soyez pas à moitié [5]. »

Cet épisode met fin aux hésitations de Jean Ousset : il faut mettre en place une centrale de formation civique. La priorité donnée à l’œuvre naissante est donc d’enseigner la doctrine aux catholiques, considérant que la majorité d’entre eux ignore jusqu’à l’existence même de la doctrine sociale de l’Église. Ils doivent s’en imbiber, la divulguer et ensuite s’appliquer à la mettre en œuvre. La Cité catholique ne fera d’ailleurs que suivre les recommandations du pape Pie XI dans l’encyclique Divini Redemptoris (1937) :

Si la conduite de certains catholiques a laissé à désirer dans le domaine économique et social, la cause en fut souvent que ces catholiques ne connaissaient pas assez, n’avaient pas assez médité les enseignements des souverains pontifes sur ce sujet.

L’œuvre va donc s’appuyer avant tout sur les enseignements pontificaux, faire étudier les encycliques, les lettres pastorales. Mais elle s’attachera à faire connaître également tout ce qui s’oppose à cette doctrine, les manœuvres, les méthodes, les techniques et les tactiques de la Révolution, afin que les catholiques soient armés pour mieux exercer leurs responsabilités sur le plan temporel.

Toutefois, le but n’est pas de former des experts « ès doctrine », mais de faire une œuvre de formation générale et de « rayonnement d’élites, de cadres solides et sûrs, répartis en tous lieux et tous milieux ». Quand Jean Ousset aimait à répéter : « former les élites », il ne désignait pas systématiquement les hommes exerçant d’importantes responsabilités dans la société, mais plutôt ceux qui répondaient à la définition qu’en avait donnée un membre éminent de la Cité catholique, l’amiral Auphan (ancien secrétaire d’état à la marine du maréchal Pétain) :

Font partie de l’élite, tous ceux qui, venus au monde dans n’importe quel milieu social, accomplissent leur tâche quotidienne, si modeste soit-elle, en voyant plus haut que leur intérêt personnel, en pensant au bien commun de la portion de société, grande ou petite, où leur action s’exerce, en remplissant leur devoir d’état avec abnégation, en surmontant les épreuves avec le sens du sacrifice.

Dès 1951, était organisé à l’Institut Catholique de Paris, tous les mercredis, un cycle d’étude où Jean Ousset commençait par dire aux assistants, et cela a été son leitmotiv tout au long des bonnes années : «  se former pour avoir le pif catholique ». C’était l’époque où a été créé un instrument pour un complément de formation à la doctrine de l’Église qui était distillée ensuite dans la revue Verbe : « L’Arsenal ». C’était un dossier de classement méthodique de documentation, non seulement sur le plan doctrinal mais aussi sur le plan social et politique ; un instrument très bien fait pour « acquérir une mentalité catholique en tous les domaines », selon une expression de Jean Ousset.

Le travail en cellule

Pour donner de l’efficacité à la formation doctrinale et garantir une large diffusion des idées, la Cité catholique, dès sa fondation, va fonder son action sur le travail en cellule. Jean Ousset en faisait le levier indispensable à la réussite du combat contre-révolutionnaire. Voilà ce qu’il écrivait dans la revue Verbe de 1959 :

Notre but n’est pas de travailler à ce que Verbe, à ce que la Cité catholique même, soient connus. Notre but, c’est la formation profonde, sérieuse, patiente d’une élite civique toute donnée au Christ-Roi. Or cela, c’est le travail des cellules. C’est le travail en cellule. Tout, chez nous, doit se mesurer à cela, s’ordon­ner à cela [6].

La première cellule fut mise en place en 1949, dans la région parisienne. Dix ans plus tard, on en dénombrait 400, prenant la forme soit de cellules polyvalentes réparties dans chaque région, soit de cellules par corps de métiers (militaires, professions médicales, étudiants, enseignants, commerçants, etc.).

Le principe est simple : huit à quinze personnes se réunissant  périodiquement (toutes les semaines ou tous les quinze jours), sous la direction d’un animateur, pour étudier un ouvrage ou un texte de référence, portant sur des thématiques ayant un lien direct avec la doctrine sociale de l’Église et sa mise en application pratique dans la société. Pour une plus grande efficience, son fonctionnement exige une participation active des membres du groupe tout en évitant le travers de la « société de pensée » contre lequel Jean Ousset, dès 1951, mettait en garde les responsables : 

Il ne faut pas que le cercle Verbe soit une enceinte fermée où l’on bavarde gentiment, et où l’on se félicite, entre amis, de professer la vérité. Il faut que le groupe soit comme une tour d’où l’on s’échappe pour de nouvelles et incessantes conquêtes et où l’on ne revient que pour se préparer à de plus durs combats.

Ce dernier avertissement du fondateur met en évidence un autre aspect de la méthode Cité catholique.

La nécessité de l’action

Il ne faut pas se contenter d’une formation théorique ; celle-ci n’a de raison d’être que si le prolongement en est l’action pour la reconquête de la société par les valeurs chrétiennes et le Christ-Roi. La méthode d’action proposée s’inspire de celles des groupes marxistes florissants en ce milieu du 20e siècle, qui occupent systématiquement et méthodiquement le terrain. Jean Ousset le reconnaît quand il écrit, en 1965 :

Si demain, la Révolution l’emporte, ce triomphe sera d’une haute et grande justice […]. Ses hommes à elle ont su se battre, ont su tenir, ont su se dépenser opiniâtrement, ouvrir leurs bourses autant qu’il le fallait. […] Dieu sait respecter le déterminisme de son œuvre en ne refusant pas à l’impie le fruit de son labeur [7].

Devant l’inaction et le fatalisme des bons, Ousset veut réveiller les consciences, bousculer les habitudes et engager les catholiques dans un véritable travail de reconquête de tout instant. La seule action qu’il considère efficace et à la hauteur de l’enjeu, c’est celle qui consiste à tisser des liens entre tous les réseaux naturels de relations, qu’ils soient associatifs, amicaux, professionnels, culturels. Il faut saisir toutes les opportunités pour faire connaître les idées vraies, avancer argument contre argument. Ce travail de terrain, la Cité catholique l’appelle l’action capillaire, qu’elle veut étendre grâce à la diversité de l’origine sociale de ses membres et à l’implantation géographique et professionnelle de ses cellules de formation dans lesquelles les membres trouveront la ressource indispensable pour l’action. Ce style d’action exige, on le voit bien, un ordre qu’il convient de préserver : formation puis action.

Pour compléter et alimenter le travail en cellule et donner de la cohésion à cette action par capillarité, la Cité catholique met en place très vite deux outils indispensables au bon fonctionnement du dispositif et qui seront facteurs d’unité : une revue et des congrès annuels. La revue prendra le nom de Verbe en hommage au Christ.  Au départ, simple bulletin de liaison, elle deviendra vite un instrument de diffusion de la doctrine, d’animation des cellules et de coordination des réseaux.

Quant aux congrès, nous y reviendrons.

La place primordiale donnée au spirituel

Enfin, il serait incomplet de parler des méthodes de l’œuvre sans évoquer le rôle essentiel que doit occuper le spirituel et la vie intérieure. Le combat civique pour un ordre temporel chrétien constitue la finalité de l’œuvre mais il ne doit pas faire oublier toute la dimension spirituelle qui doit nécessairement l’inspirer et dans laquelle ses combattants doivent trouver toute leur énergie. Jean Ousset le rappelle régulièrement à ses cadres, notamment à travers la revue Verbe :

Pour grand que soit notre amour de la doctrine, nous saurons toujours nous garder de cette erreur qui consisterait à croire que le catholicisme est simple adhésion à cette doctrine. Il y a plus et sans ce plus, notre œuvre est dérisoire, inutile et inefficace…Une œuvre comme la nôtre deviendra stérile si l’esprit de prière n’anime pas ses membres. [1953.]

C’est par une double consécration au Sacré-Cœur de Montmartre et à Notre-Dame de la rue du Bac que les fondateurs ont commencé ce dur travail de restauration de la société en juillet 1946. Les premiers cadres de la Cité catholique, les laïcs qui ont travaillé avec Jean Ousset, n’ont pu tenir à ce travail intense de formation doctrinale que parce que la vie intérieure était très poussée pour chacun. Ce travail demandait de l’abnégation sur bien des plans et sur le plan familial en particulier, car il fallait y passer beaucoup de temps.

« Cette vie intérieure, nous la puisions dans les retraites. Nous faisions au moins une retraite par an. Notre fondateur en faisait deux par an [8]. » Rappelons que ce sont les exercices spirituels prêchés par les Coopérateurs paroissiaux du Christ-Roi de Chabeuil qui ont été un facteur décisif de l’engagement de Jean Ousset et, pendant des années (de 1947 au début des années 60), ces deux œuvres ont travaillé main dans la main de manière indépendante mais complémentaire. Combien d’exemples édifiants pourrions-nous citer de la force de la prière et de la vie intérieure ! Nous retiendrons celui de l’Institut Géographique National. Un petit noyau de quelques cadres décidés à faire de l’apostolat avait réussi à entraîner dans les retraites une soixantaine de leurs collègues, dont la majorité ont suivi les cellules de formation de la Cité catholique : le jeûne et la récitation du rosaire que s’imposait très régulièrement ce petit groupe ont été la clé de ce succès.

Le développement de l’œuvre, ses soutiens et ses détracteurs

Nous ne procéderons pas à une histoire chronologique détaillée de la Cité catholique, nous renvoyons le lecteur à l’étude plusieurs fois citée de Raphaëlle de Neuville, qui en fait un récit passionnant et très documenté. Nous retiendrons seulement trois grandes périodes qui ont rythmé le développement de l’œuvre. Plusieurs indicateurs nous permettent d’évaluer son essor et son rayonnement intellectuel, notamment le nombre de cellules, la fréquentation des congrès, la production d’ouvrages.

1946-1956 : lente mais régulière progression

Les dix premières années (1946-1956) ont été marquées par une lente mais régulière progression.

Après des débuts laborieux, des difficultés financières, des découragements face à l’ampleur de la tâche et les faibles résultats des toutes premières années, l’équipe commence à mesurer les fruits de ses efforts à force de persévérance et de confiance. Entre le 1er congrès de Saint-Étienne, auquel participaient moins de vingt personnes en 1949, et celui d’Orléans (700 congressistes) qui célébrait le dixième anniversaire de l’œuvre et le cinquième centenaire de la réhabilitation de sainte Jeanne d’Arc, on peut voir le chemin parcouru. Chaque année, un congrès était organisé (à l’exception de 1952, interdit par l’évêque de Nantes). Ces congrès avaient tous pour thème principal « la Royauté Sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ », car, rappelons le, la mission que s’était donnée la Cité catholique était d’instau­rer cette Royauté sociale. Il n’y avait pas d’autre but.

Les cellules de formation se développent petit à petit (110 en 1956), mais ce n’est pas sans difficultés car les réactions de la très officielle « Action Catholique » et de certains clercs sont fréquentes : « Vous n’avez pas de mandat… Votre revue Verbe, n’a pas d’imprimatur… Vous n’avez pas d’aumônier… ». Pour surmonter cet obstacle, une démarche est entreprise auprès du cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, afin que l’œuvre soit présentée à l’assemblée des cardinaux et archevêques et obtienne une reconnaissance officielle de la hiérarchie. La réponse est négative, considérant qu’une telle reconnaissance engagerait l’Église, « qui n’a pas autorité pour intervenir dans le domaine pratique des réalisations sociales et économiques… ». Toutefois, dans sa réponse, l’archevêque semble donner un blanc-seing à Jean Ousset lorsqu’il écrit : « Il est bon que l’Église laisse leurs responsabilités aux laïcs, sur des terrains qui ne sont pas tout à fait le sien. »

Cependant, cette absence d’imprimatur n’a pas empêché les responsables de la Cité catholique de tisser des liens d’amitié avec quelques évêques courageux, qui avaient compris toute la dimension, toute l’impor­tance de ce mouvement, dont l’originalité n’avait pas d’égal dans le paysage des œuvres, organismes et mouvements catholiques. Ainsi, un comité de patronage, composé de cinq évêques, a incontestablement facilité son développement et rassuré les plus scrupuleux : il s’agissait de Mgr Marmottin, archevêque de Reims, Mgr Marcel Lefebvre, archevêque de Dakar, Mgr Harscouët, évêque de Chartres, Mgr Robin, évêque de Blois et Mgr Chapoulie, évêque d’Angers. La plupart d’entre eux ont participé aux congrès. Il convient également de souligner le soutien de Sa Sainteté le pape Pie XII, qui a adressé à plusieurs reprises, lors des congrès, un message personnel d’encouragement à Jean Ousset.

Jusqu’alors, la Cité catholique avait plus particulièrement pénétré dans les milieux de jeunes foyers et le monde étudiant plutôt que dans les milieux populaires. Vue sa progression, vue l’importance que prenait l’œuvre dans le pays, des personnalités se sont intéressées à cette nouveauté, des personnalités laïques mais aussi religieuses.

Cette période a été celle des premières publications : signalons-en deux qui vont être de vrais marqueurs de l’œuvre : Pour qu’Il règne publié par feuilletons dans la revue Verbe et qui deviendra très vite l’ouvrage de référence, qui fait comprendre comment la Révolution s’est opposée et continue à s’opposer à l’instauration de la Royauté Sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le second est une réédition de l’ouvrage de l’abbé Meinvielle : De Lamennais à Maritain, qui dévoile ce qu’étaient la démocratie chrétienne et le Sillon. Radicalement opposés à la poussée libérale que connaît le 20e siècle, ces ouvrages vont contribuer à « cataloguer » la Cité catholique.

Fin des années cinquante : apogée et premières hésitations

C’est à la fin des années cinquante que la Cité catholique connaît son apogée mais aussi ses premières hésitations :

L’année 1956 aura donné une nouvelle impulsion à la Cité catholique avec des succès très remarqués, et donc très inquiétants pour les modernistes. L’organisation interne se développe et le travail en réseaux géographiques et en réseaux professionnels prend de l’ampleur. Les cellules continuent de se multiplier (200 en 1957, 400 en 1960) dans tous les milieux : paysans, ouvriers, intellectuels. Le congrès de Poitiers (1957) va marquer un tournant décisif. Alors que l’année précédente, le congrès avait bénéficié d’un soutien remarqué de l’organe officiel du Vatican, l’Osservatore Romano, cinq évêques annoncent leur présence, ainsi que plusieurs supérieurs généraux d’Ordre et d’éminents représentants de la société civile comme M. Rollet, président général de l’Action Catholique Générale des Hommes, M. David, secrétaire général des APEL de France, son altesse royale le prince Xavier de Bourbon-Parme, pour ne citer qu’eux.

Les publications de la Cité catholique sont lues dans tous les milieux et particulièrement dans l’armée ; certains officiers sont membres actifs des cellules de formation doctrinale. Ils appliquent en unité opérationnelle les principes qu’ils ont appris en cellules. Rappelons que la guerre d’Algérie bat son plein. Voilà ce qu’écrivait quelques semaines avant sa mort, un brillant animateur de cellules, le capitaine Gérard de Cathelineau, tué en Kabylie le 12 juillet 1957 :

L’action psychologique des armées est à l’ordre du jour. Elle dispose d’un service officiel au ministère des forces armées et son but essentiel est d’opposer à la foi marxiste, une foi nationale. Or, il est devenu évident qu’il n’y a de fondements sérieux à cette foi nationale que dans un patriotisme authentique, prenant racines à la lumière des doctrines de l’Église. La Cité catholique n’a pas d’autre but que de rayonner cette lumière. Elle est, pour les cadres de notre armée et de notre jeunesse, un instrument providentiel qui ouvre à notre volonté toutes les espérances. Je ne pense pas qu’un plus beau champ d’action ait jamais été ouvert aux générations d’officiers.

Il avait tout compris. Cette influence bénéfique sur l’armée sera l’occasion de critiques et même de virulentes attaques, en 1958, de la part des milieux progressistes, libéraux et de gauche : article d’Henri Fesquet dans Le Monde qui accuse la Cité catholique d’être l’école des « animateurs du catholicisme dur qui inspire les cadres militaires français » ; article également du père Leblond, dans la revue des jésuites Les Études, mettant en cause l’œuvre au motif qu’elle justifierait la torture en Algérie.

L’année 1958 sera décidément une année mouvementée, marquée par ces premières attaques médiatiques, mais aussi par le rendez-vous manqué du référendum de 1958, qui aurait dû être pour la Cité catholique l’excel­lente opportunité de mettre en pratique les principes qu’elle enseignait depuis plus de dix ans, face à un référendum qui proposait une constitution athée ayant gommé toute référence à Dieu. La seule réponse possible était de faire campagne pour le « non ». Mais la position de l’épiscopat français, sous la pression du nouvel homme fort, Charles De Gaulle, était la neutralité, voire même l’encouragement pour le « oui ». Jean Ousset n’a pas voulu se mettre en opposition avec la hiérarchie. Voilà ce qu’il écrivait dans un encart du n° 96 de Verbe :

Ce n’est pas sans excès d’interprétation insoutenable que certains ont voulu la présenter comme une invitation à voter non au prochain référendum. Notre action est doctrinale et ne se veut que doctrinale. La Cité catholique a refusé de donner la moindre directive en ce qui concerne le référendum. Sa protestation faite contre l’agnosticisme de l’État, elle laisse à chacun le soin de régler son vote selon sa conscience. Et en agissant ainsi, nous avons conscience d’avoir scrupuleusement agi comme la hiérarchie. […] Nul ne peut dire que l’épiscopat se soit tu. Nous avons donc refusé de nous taire nous-mêmes. Mais l’épiscopat a tenu aussi à se garder de toute pression indiscrète, et nous-mêmes par conséquent.

Il y avait donc inadéquation entre la pensée et l’action de la Cité catholique. Première grande hésitation, première contradiction, qui en a troublé plus d’un. L’année 1958 fut vraiment l’année difficile, aggravée encore par la disparition de Pie XII en qui la Cité catholique avait mis beaucoup d’espoirs. Le IXe congrès, initialement prévu à Bourges, est annulé.

Malgré cela, le travail en profondeur se poursuit et l’esprit de reconquête pour une cité vraiment catholique anime le groupe des permanents et les membres des nombreuses cellules. Ils disposent enfin, imprimé en un seul volume, de l’édition de Pour qu’Il Règne, livre charnière paru quelques années auparavant sous forme d’articles dans Verbe. En 1959, se tient le IXe congrès à Issy-les-Moulineaux, qui fut incontestablement une réussite. Sous le thème de « Pour le règne social du Cœur de Jésus : la doctrine sociale de l’Église, seule forme de charité politique », il réunit plus d’un millier de congressistes et a l’honneur d’accueillir d’éminentes personnalités civiles, militaires et religieuses qui feront des allocutions remarquées : Mgr Rupp, évêque de Monaco, Mgr Harmayon, directeur général de l’enseignement libre, l’amiral Auphan, le général Weygand, le maréchal Juin, le comte Capelle, secrétaire particulier du roi des Belges, Léon Bérard de l’Académie française. Le président de la Côte d’Ivoire, Houphouët Boigny, envoie une lettre de soutien aux congressistes. Le titre du congrès est en lui-même tout un programme, qui attire également de nombreuses délégations étrangères (Belgique, Suisse, Espagne, Argentine, Brésil, Afrique…).

Début des années soixante : nouvelle stratégie

Le début des années soixante est une période troublée, la période d’une nouvelle stratégie.

Malgré un contexte politique et religieux peu favorable et sur lequel nous allons revenir, en ces premières années de la décennie soixante, la Cité catholique continue son œuvre salutaire d’enseignement de la doctrine et de combat des idées. Avec toute une série d’ouvrages remarquables, Jean Ousset s’affirme comme le champion du combat contre-révolutionnaire : Le Marxisme-Léninisme et Marxisme et Révolution en 1960, Pour une doctrine catholique de l’action politique et sociale, Introduction à la politique et Le Travail en 1961 et 1962, Patrie-Nation-État et Les Fondements de la Cité en 1963, pour ne citer qu’eux. En juillet-août 1961, Verbe consacre à la franc-maçonnerie un numéro spécial et republie l’encyclique Humanum Genus de Léon XIII condamnant la maçonnerie.

A la suite de ce numéro, une nouvelle campagne de presse se déchaîne. Soigneusement orchestrée, elle est lancée par Le Progrès de Lyon le 9 novembre 1961. Elle est reprise successivement, dans les trois jours qui suivent, par France-Observateur, Le Monde, Libération, La Croix, Le Figaro et France-Soir. Il s’agit, une fois de plus, de campagnes diffamatrices et mensongères, avec l’intention manifeste de nuire, destinées à encourager les autorités civiles à agir contre la Cité catholique et les autorités religieuses à la condamner.

Tout au long de son parcours, nous l’avons vu, la Cité catholique a eu beaucoup de soutiens, d’encouragements, venant de tous les horizons : évêques, généraux, personnalités du monde politique, de l’aristocratie, du monde professionnel ou artistique et littéraire. Mais, lorsque la tourmente de ce début des années soixante se fait plus menaçante, avec des détracteurs de plus en plus virulents, les défenseurs se font alors plus rares et plus discrets. Cependant, la Providence veille et envoie à l’œuvre quelques consolations pour l’aider à garder le cap. Parmi ces défenseurs courageux, citons : le journal La France Catholique et Jean Madiran, qui publiera, dès le mois de décembre 1961, un tiré à part de vingt-deux pages de sa revue Itinéraires (nº 59), intitulé « Les machinations contre la Cité catholique ». Mais le soutien le plus significatif vient de Mgr Marcel Lefebvre, archevêque-évêque de Tulle, qui adresse une lettre à Jean Ousset le 4 mars 1962. Cette lettre, que certains ont pu considérer comme la charte d’une nouvelle Cité catholique, réfute point par point les accusations qui lui sont faites. Elle est une véritable consécration de la méthode et de l’action de la Cité catholique, comme une reconnaissance de la validité et de la forme non cléricale d’une école de formation catholique. Elle est comme un « nihil obstat ».

Accuser la Cité catholique de s’affranchir du conseil des clercs, est mensonger et c’est méconnaître son histoire : rappelons que c’est à l’abbé Choulot, curé de Montalzat, qu’elle doit son existence et que, tout au long de son développement, elle s’est entourée du conseil, on pourrait même dire de la direction spirituelle et doctrinale d’un homme remarquable, Dom Frénaud, maître des études à Solesmes, sans parler du soutien spirituel des pères de Chabeuil.

Malgré les prises de position publiques de ses plus ardents défenseurs, les dirigeants de l’œuvre réfléchissent aux moyens de faire taire définitivement les attaques incessantes dont elle est l’objet et veulent mettre un terme à ces querelles fratricides. Sur les conseils de Rome, et compte tenu de l’important développement international, il est décidé d’installer le siège international dans un autre pays, le Canada.

Il n’y aura pas de congrès durant les trois premières années de la décennie. L’année 1963 marque un tournant décisif dans la vie de l’œuvre, puisque Jean Ousset annonce officiellement dans le numéro 141 de Verbe (mai 1963) l’abandon de l’étiquette « Cité catholique » au prétexte qu’elle serait trop galvaudée et susceptible d’être un frein à son développement. Le nom de la nouvelle structure est révélateur d’un changement d’esprit et de méthode : L’Office international des œuvres de formation civique et d’action doctrinale selon le droit naturel et chrétien. Deux mois après, en juillet, le mensuel Verbe est abandonné au profit d’une nouvelle revue dénommée Permanences.

Mai 1963 : la fin de la Cité catholique

A partir de cette date, c’est autre chose. L’esprit a changé ; la « Cité catholique » était une école de formation doctrinale avant tout, « l’Office » devient un « organe de liaison et de synchronisation », selon les propres termes de son fondateur :

Nos amis savent déjà par l’éditorial mentionné plus haut quelle direction fut prise, quels furent les principes de la solution adoptée ; la réalité du travail, de l’action à réaliser, nous parut devoir l’emporter sur le prestige de l’étiquette choisie pour les désigner. Autrement dit, le plus grand renom de la Cité catholique comme telle nous parut chose secondaire. L’essentiel de notre effort ne pouvait être là, mais dans le plus grand succès d’une action qui, parce qu’elle se veut capillaire, doit être plurielle, comme les raisons de la vie. […] Alors naquit l’idée d’un Office International de Diffusion et de Synchronisation, qui ne tarda pas à paraître aux yeux de tous comme la solution rêvée, peu encombrante, légère, extrêmement mobile, propice à la meilleure capillarité, avantage considérable, dépassant les possibilités de rayonnement de la Cité catholique, qui, pour active qu’elle ait été dans cette formation, ne saurait être confondue avec elle.

Voilà comment Jean Ousset annonça la fin de la Cité catholique dans le n° 141 de Verbe.

C’est dans le même numéro que Jean Ousset, dans un article intitulé « Socialisation et Socialisme », tente de justifier ou peut-être d’excuser les orientations progressistes de l’encyclique Mater et Magistra de Jean XXIII, par une formule qui dut faire mal à ceux qui se sont formés, grâce à la Cité catholique, à la lecture de Pour qu’Il règne et des grandes encycliques :

Bien loin de réaliser comme une ouverture plus large que celle autorisée par ses prédécesseurs, les formules de Jean XXIII nous paraissent plus strictes que telles autres de Pie XI ou telles de Léon XIII.

Jean Ousset interprète la pensée de Jean XXIII comme les « conser­vateurs » l’avaient fait au 19e siècle pour l’encyclique sur le ralliement de Léon XIII, et cherche à prouver la continuité de l’enseignement des papes.

Ce changement de ton, de méthode sera consacré par le premier congrès de « l’Office », qui se tiendra en 1964 en Suisse, à Sion, rassemblant 1300 congressistes sous le thème « L’homme face aux totalitarismes modernes », et par celui de Lausanne en 1965 (1500 participants) dédié à « L’information ». Ce seront les congrès de la transition.

La transformation est flagrante lorsque l’on compare les textes de 1957 et ceux parus quelques années plus tard ; voici, à titre d’exemple, ce qui était écrit dans Verbe n°1 et 2 et repris dans Pour qu’Il règne, page 361 :

Pour n’avoir pas à parler de Dieu, on ne rougira pas d’employer les formules les plus déconcertantes, jusqu’à ce désopilant supplément d’âme de Bergson […]. On se gargarise avec les forces morales et la dignité de la personne humaine. Cela fait plus neutre, c’est plus équivoque, partant, moins dangereux […]. L’expression « forces morales », c’est avant tout la périphrase pudique et commode dont se servent, pour désigner le catholicisme, tous ceux qui se décident à lui demander une collaboration sans cependant vouloir lui rendre un explicite hommage.

Et voici ce que la revue Permanences de l’Office (n° 99 et 100) publiait quelques années plus tard :

L’homme contemporain dont le progrès dilate le corps, a besoin, comme le dit si bien Bergson, d’un supplément d’âme. Un tel supplément ne sera satisfait que dans un vaste et profond mouvement de solidarité, supérieur à tout esprit de division […] . Soit d’abord celui auquel tout est suspendu […], celui des plus hautes finalités de l’homme, celui des vérités, de ces forces suprêmes par rapport auxquelles tout doit être ordonné […] : finalité, vérités, forces morales, spirituelles, religieuses…

Notre propos, ici, n’est pas de critiquer les réalisations de l’Office – il s’y est fait de bonnes choses et continue de s’en faire –, mais de déplorer l’abandon des principes qui ont animé la Cité catholique pendant quinze années et qui ont fait sa gloire, son efficacité.

Les raisons de cette évolution

Pour mieux comprendre ce profond changement, cette « destruction de la Cité catholique » selon les propres termes de son fondateur (voir le n° 93 de Permanences, en 1975), il faut rappeler le contexte de ces années 1960-1963, peu propice à la sérénité aussi bien sur le plan politique que religieux : les attaques répétées de la presse nationale dont nous avons fait mention, l’affaire algérienne avec le putsch d’Alger, la répression de Charles De Gaulle contre tout ce qui s’opposait à sa politique, le refus de plusieurs évêques de cautionner l’action de l’œuvre, l’évolution progressiste des enseignements pontificaux de Jean XXIII notamment à travers les encycliques Mater et Magistra (1961) et Pacem in terris (1963), le vent de libéralisme et de modernisme qui soufflait sur la préparation et l’ouverture du concile Vatican II, le ralliement aux idées nouvelles, en 1963, des coopérateurs paroissiaux du Christ-Roi de Chabeuil. C’est dans ce contexte politico-religieux particulièrement complexe et difficile que le besoin d’un changement radical de stratégie dans la conduite de l’œuvre va se manifester. 

Les principales raisons de cette mutation, nous les trouvons dans :

– Un besoin évident de reconnaissance officielle de la hiérarchie, un souci de ne déplaire ni aux évêques, ni à Rome.

– Un défaut de discernement dans la perception même du pape ; Jean Ousset aimait à répéter ce qu’il avait souvent entendu dans les retraites de Chabeuil : « Vous avez un phare de la vérité, c’est Rome », mais négligea l’objection que l’abbé de Nantes lui faisait quelques années plus tôt : « Que ferez-vous lorsque vous aurez un pape libéral ? »

– La trahison d’un certain nombre de clercs proches de la Cité catholique, à laquelle ses dirigeants n’étaient pas préparés ; clercs en qui ils avaient mis une excessive confiance, sans avoir su exercer le discernement suffisant. Certains appelleront cela du cléricalisme. 

– Une volonté de faire taire les accusations de vouloir infiltrer la politique dans la religion ou d’imposer le spirituel au temporel.

– Les blessures qu’ont provoquées chez Jean Ousset ces attaques mensongères et incessantes, venant pour l’essentiel de clercs et de la presse catholique.

– L’obsession de voir se renouveler une « affaire d’Action française », dont on sait qu’elle s’est terminée par une condamnation de Rome avec, comme conséquences, la privation des sacrements et des obsèques religieuses.

– Une lassitude devant l’inefficacité de la méthode, que confessait Jean Ousset lui-même dans la revue Permanences n° 93 :

Convenons-en, nous nous sommes trompés lorsque dans nos débuts, nous avons pensé qu’il existait en France un très grand nombre de catholiques prêts à combattre pour un ordre social chrétien. […] Nous ne pouvons plus croire à l’efficacité de l’argument de l’autorité invoqué dès l’abord. C’est à un retournement de l’argumentation pratiquée jusque-là que nous eûmes recours. Au lieu de commencer par l’argument d’autorité, c’est par lui que nous avons tendance maintenant à finir.

– Une recherche de l’efficacité : habitués pendant la décennie des années cinquante à avoir le soutien de personnalités éminentes et l’adhésion croissante de militants, les dirigeants de l’œuvre ont cru nécessaire, pour conserver cette audience et accroître son influence, de ne pas se mettre en opposition avec le courant libéral qui s’affirmait de plus en plus dans les diocèses et les dicastères ; il fallait donc adapter le discours et  changer la méthode au point de renoncer à l’argument d’autorité. 

Conclusion

Nous n’avons fait que survoler l’histoire de cette œuvre qui a su mobiliser une foule d’hommes de bonne volonté, de toutes catégories sociales, de toutes conditions, pour servir un idéal, pour combattre derrière un seul étendard, celui du Christ-Roi. Une œuvre qui a enthousiasmé, une œuvre qui a suscité un immense espoir, qui a su entraîner dans son sillage, nous l’avons vu, les plus grandes élites de la nation, généraux, ambassadeurs, députés, médecins, académiciens, princes de l’Église, aux cotés d’hommes de condition plus modeste mais décidés à redonner à la société et à ses corps intermédiaires les valeurs chrétiennes que la Révolution n’a cessé de combattre depuis des décennies. 

Jacques Trémolet de Villers, qui a préfacé le livre plusieurs fois cité de Raphaëlle de Neuville, disait de Jean Ousset : « Il a fondé la première école pratique de l’art politique chrétien qui ait existé depuis qu’a commencé le cycle historique de la Révolution ». Le génie de Jean Ousset a été de trouver cette articulation, cette complémentarité entre formation et action ; et Jean Madiran d’ajouter : « Jean Ousset a été le théoricien d’un pouvoir temporel du laïcat chrétien à restaurer et la restauration de ce pouvoir-là constitue peut-être la meilleure part de l’espérance qu’il nous lègue ».

Que l’histoire de cette poignée de catholiques qui avaient tout compris du rôle des laïcs dans la cité, serve d’exemple à notre jeunesse en quête d’un idéal. Pleine de générosité et toujours prête à l’action, qu’elle comprenne d’abord qu’il y a un ordre à ne pas bouleverser, c’est celui de la formation qui doit précéder l’action.

Qu’elle comprenne ensuite que le combat des laïcs pour rendre la France au Christ-Roi ne se résume pas à une collaboration des laïcs à l’apostolat des prêtres, qui était une caractéristique des mouvements d’action catholique, mais qu’il s’agit bien du plein exercice de leurs responsabilités de laïcs chrétiens, indépendamment du rôle des clercs, quels que soient les niveaux de la société auxquels la Providence les placera. La raison principale en est que le laïc, beaucoup plus que le clerc, est engagé dans l’ordre temporel, dans la vie économique et sociale, dans l’ordre séculier.

Mgr Marcel Lefebvre écrivait à Jean Ousset dans sa lettre du 4 mars 1962 :

Il est bien juste que les laïcs catholiques se préoccupent de l’avenir de leur famille et vivent dans la hantise de voir leurs enfants grandir dans un climat de matérialisme, de laïcisme, d’athéisme. Comment expliquer qu’à une époque où l’on souhaite que le laïcat prenne plus de responsabilité dans le domaine qui lui est propre, on s’efforce de le décourager et d’anéantir ses légitimes initiatives !

Cinquante ans plus tard, ce message de Mgr Lefebvre reste d’une brûlante actualité dans cette société du 21e siècle, qui a inversé les valeurs, bouleversé l’ordre établi, méprisé les lois naturelle et surnaturelle qui en sont les principaux fondements. A l’heure où les forces de la Révolution triomphent dans tous les domaines, la reconquête ne sera possible que si les laïcs prennent  pleinement conscience de leurs responsabilités.

 

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Annexe : Maurice Muel

 

Maurice MUEL, ingénieur des travaux cartographiques de l’État, père de famille nombreuse, est né en 1919 et décédé en 2011. Converti par une retraite de Saint-Ignace prêchée par les pères de Chabeuil en 1947, il a consacré une grande partie de sa vie au combat de la foi : tout d’abord, aux côtés de Jean Ousset dont il fut l’un des tout premiers collaborateurs (il a fondé la première cellule de formation de la Cité catholique dans la région parisienne), ensuite comme président national des Coopérateurs Paroissiaux du Christ-Roi (anciens retraitants de Chabeuil, C.P.C.R.) et enfin dans le sillage de la reconquête conduite par Mgr Lefebvre, dont il était un ami proche.

 

Il est l’auteur d’ouvrages ou d’articles historiques ou bibliographiques sous le nom de Nicolas Dehan. Sous ce pseudonyme il a publié dans Le Sel de la terre un certain nombre d’études :

– « Un étrange phénomène pastoral : l’Opus Dei » (nº 11, p. 125) ;

– « Un évêque : Monseigneur Le Fer de la Motte. Le défenseur de la cité » (nº 12, p.154) ;

– « Le chemin de la rectitude » (témoignage sur le père Calmel) (nº 12 bis, p. 6) ;

– « L’école et le monopole » : I. « De 1801 à 1950 » (la loi Falloux et ses conséquences) (nº 14, p. 135) ; II. « De 1950 à nos jours » (la loi Barangé et la loi Debré) (nº 15, p. 151) ;

– « Le troisième ralliement » (l’apostasie nationale de 1958) (nº 21, p. 84) ;

– Une recension de l’ouvrage de P. Bernardin : Machiavel pédagogue ou le ministère de la réforme psychologique (nº 16, p. 196) ;

 

Il était devenu un expert de l’analyse du libéralisme dans la société chrétienne depuis deux siècles. Il en a exposé les grandes lignes dans un important ouvrage à diffusion limitée, intitulé ; Le libéralisme catholique : véritable fléau, deux siècles d’ère libérale.

Maurice Muel a commencé son apostolat au sein de son milieu professionnel (l’Institut Géographique National, IGN) en envoyant une soixantaine de ses collègues aux retraites de Saint-Ignace prêchées par Chabeuil. Sa grande souffrance aura été le ralliement successif aux idées conciliaires et à la Rome néo-moderniste d’un bon nombre de personnalités de la Tradition en qui il avait mis toute sa confiance. La principale préoccupation de ses dernières années aura été de transmettre à la jeunesse, et notamment à ses petits-enfants le sens du combat antilibéral, ce que Jean Ousset appelait « le pif catholique ».

 

Le Sel de La terre.


[1] — Dom Guéranger, Le Sens chrétien de l’histoire, 1858.

[2] — Sur la Cité catholique, voir les articles de C. Duchâteau parus dans Le Sel de la terre nº 73, p. 44(« Verbe et la Cité catholique ») et nº 95, p. 305 (« le cardinal Pie et la Cité catholique »). (NDLR.)

[3] — Jean Ousset et la Cité catholique, Raphaëlle de Neuville, DMM, 1998, p. 48.

[4] — Discours pour le 50e anniversaire de l’encyclique Rerum Novarum, 1941.

[5] — Citée par R. de Neuville dans Jean Ousset et la Cité catholique, p 42.

[6] — Pour le lecteur qui souhaiterait en savoir plus sur l’originalité de cette méthode, nous renvoyons à la description détaillée qu’en a fait Raphaëlle de Neuville dans sa biographie de Jean Ousset (Iean Ousset et la Cité catholique, p. 170 et sq.).

[7] — Cité par R. de Neuville dans Jean Ousset et la Cité catholique, p. 155.

[8] — Témoignage d’un des premiers collaborateurs.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 101

p. 146-167

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