La subversion de la vie religieuse au concile Vatican II
par Guibert de Gorze
La première partie de cette étude, parue dans Le Sel de la terre 92 (printemps 2015, p. 71 à 95) examinait la vie religieuse en général, avant Vatican II. La deuxième, parue dans le nº 93 (été 2015, p. 88 à 128), montrait la révolution faisant irruption dans la vie religieuse avant le Concile (persécutions extérieures et subversion intérieure). Le troisième article (nº 97, été 2016, p. 45 à 70) expliquait comment le Concile lui-même a profondément dénaturé la vie religieuse. L’auteur examine maintenant les conséquences du Concile sur l’état religieux.
Le Sel de la terre.
Le mystère d’iniquité après le Concile
Comme nous l’avons vu, le concile Vatican II a eu le triste rôle de donner autorité au processus révolutionnaire qui avait déjà commencé clandestinement ses ravages dans la vie religieuse. L’histoire de l’après-concile sera, à vrai dire, le meilleur commentaire des décrets concernant les religieux. Dans cette période, on peut distinguer deux phases : la première est comme un raz-de-marée, où les forces révolutionnaires saccagent l’institution religieuse, semblant devoir la faire disparaître ; la seconde se caractérise par une réaction tendant à stabiliser la situation – sans quoi tout serait démoli – tout en restant dans la dynamique du Concile. Faire sortir un nouvel ordre du chaos provoqué – ordo ab chao – tel est le résumé de ces cinquante ans. Solve et coagula : dissoudre l’ordre ancien et en remodeler un nouveau à partir des racines du premier, tel a toujours été l’objectif de la Révolution.
I – Solve : La vague dévastatrice
Dissoudre l’ordre ancien : abattre les forteresses qui protégeaient du monde les âmes qui l’avaient quitté pour être toutes à Dieu. Voyons comment ce programme s’est réalisé.
Panorama général
a) Le Motu proprio Ecclesiae sanctae
Dès la fin du Concile, Paul VI créa des commissions post-conciliaires pour « mettre en application le plus tôt possible les décisions [1] » qui y furent prises. Les membres de ces commissions étaient les mêmes que ceux des commissions conciliaires correspondantes. Chacune était chargée d’établir des règles précises pour l’application des décrets.
L’ensemble du travail fut remis au pape, qui le promulgua dans le Motu proprio Ecclesiae sanctae [2] le 6 août 1966. Ces règles n’étaient publiées qu’ad experimentum, en attendant le nouveau code de Droit canonique, alors en préparation. Relevons les points les plus significatifs, qui donnent l’esprit de ce document.
• L’urgence d’appliquer le Concile :
Les instituts religieux, pour faire diligemment mûrir les fruits du Concile, doivent […] réaliser, avec prudence, mais aussi avec empressement, une rénovation adaptée de leur vie et de leur discipline. […] Pour appliquer le décret Perfectae caritatis et en presser l’exécution, les normes qui suivent établissent la manière de procéder [3].
• Le chapitre général :
Le pape ordonne la convocation d’un chapitre général spécial , dans les deux ou trois ans, en vue de réviser les constitutions de tous les instituts. Pour préparer ce chapitre, la collaboration de tous est requise : les supérieurs devront organiser une « ample et libre consultation des religieux pour orienter le travail du chapitre ». Cette consultation se fera par le chapitre local [4], ou par des commissions, ou encore par des questionnaires ; ce dernier moyen est d’ailleurs très efficace pour « orienter » les réponses [5]… Traditionnellement, la modification des statuts est l’affaire des supérieurs ; ici, c’est la base qui oriente les travaux : premier renversement.
Outre les modifications du droit propre (les constitutions), le Saint-Siège autorisera volontiers « des expériences contraires au droit commun ». « Elles pourront se poursuivre jusqu’au prochain chapitre général. » La même méthode est employée dans nos « démocraties » modernes pour changer peu à peu la législation ; on commence par favoriser l’immoralité ; dans un second temps, une loi vient sanctionner le désordre et l’érige en droit. Car après avoir pris de mauvaises habitudes, les esprits sont disposés à accepter un changement dans la législation : procédé éminemment subversif.
• L’ « adaptation permanente »
La rénovation adaptée, continue le pape, ne peut d’ailleurs s’opérer une fois pour toutes. Elle doit, en quelque sorte, être sans cesse entretenue par la ferveur des religieux ainsi que par la sollicitude des chapitres et des supérieurs [6].
Cette phrase contient une ambiguïté et un sophisme. L’ambiguïté : elle insinue que l’expression « rénovation adaptée » signifie le fait de s’entretenir dans la ferveur, alors qu’aux paragraphes précédents il s’agissait de « purifier la vie religieuse des éléments étrangers et de la libérer de ce qui est désuet [7]. » Le sophisme : disant que l’adaptation ne peut « s’opérer une fois pour toutes » (ce qui est vrai), il en conclut qu’elle doit être continuelle, ce qui est faux : ce serait la ruine de toute loi et de toute autorité [8]. En effet, les changements trop fréquents font que la loi n’est plus observée. Or, le Motu proprio suggère qu’il n’y a pas de milieu entre « changer une fois » et « changer continuellement » ; c’est là que se situe le sophisme [9]. L’ « adaptation permanente » devient le levier de la « révolution permanente ».
Le « chapitre général » spécial
La vague de contestation lancée en sourdine dès les années 1950, sanctionnée et encouragée par Perfectae caritatis de Vatican II, accélérée dans ses applications par Ecclesiae sanctae, devait triompher dans la tenue du chapitre spécial par tous les instituts religieux. Tous les codes législatifs furent revus dans cet esprit de révolte déjà constaté.
a) Une révolution conciliaire en miniature
Comme au Concile, on allait retrouver dans ces chapitres généraux une minorité progressiste agissante, des conservateurs qui résistent, et généralement des supérieurs faibles, voire complices.
Chez les spiritains, le supérieur général – Mgr Marcel Lefebvre – était on ne peut plus conservateur, et ferme, de surcroît. Qu’à cela ne tienne ! Les manœuvres progressistes aboutirent à sa mise à l’écart. Voyant qu’il ne pouvait plus enrayer le processus révolutionnaire, le prélat donna sa démission plutôt que d’avoir à collaborer à la destruction de sa congrégation en signant les actes calamiteux du chapitre.
Chez les capucins [10], le ministre provincial de Lyon invitait à une « libre et saine contestation », laquelle était d’ailleurs déjà en cours depuis quatre ans, disait-il.
Au lieu de gémir dans notre coin, poursuit-il, de nous replier dans une attitude boudeuse ou une critique négative, dans un regret nostalgique d’un passé qui ne reviendra plus, ayons le courage d’entrer nous aussi dans cette contestation : l’Église, l’Esprit-Saint, la situation du monde nous y invitent [11].
Ce même provincial fut un des éléments les plus actifs du chapitre. Par des manœuvres inqualifiables, on s’employa à écarter des commissions les religieux traditionnels. Tous les éléments constitutifs de la vie capucine étaient remis en cause. Mais, comme au Concile, il y avait de la résistance. « Bien au-delà d’une bataille de mots, dit Yves Chiron, c’étaient deux conceptions antagonistes de la vie religieuse qui s’affrontaient [12]. » D’un côté la conception traditionnelle, défendant la vie religieuse comme « mode stable de vie en commun [13] » ; de l’autre, celle qui tentait d’imposer la « pluriformité » ; tel fut le mot qui résumait la bataille du chapitre. La « pluriformité » signifiait qu’il y avait « autant de manières d’être capucin qu’il y a de situations différentes ». Chaque supérieur peut ainsi modifier à volonté les prescriptions.
Le cas des dominicaines du Saint-Nom de Jésus est particulièrement éloquent [14]. En 1967, une nouvelle prieure générale, Mère Anne-Marie Simoulin, est élue. Elle réussit à repousser pour quelques années la Révolution dans sa congrégation. De fortes pressions furent exercées en faveur de modifications substantielles des constitutions. Finalement, en 1974, la valeureuse Mère générale était déposée. Un an plus tard, elle quittera avec d’autres sœurs la communauté emportée par l’aggiornamento, sauvant ainsi la congrégation du désastre. Notons la violence faite à ceux qui refusaient d’entrer dans le mouvement d’ouverture au monde : pas d’« ouverture » à leur égard.
b) De nouvelles constitutions ?
Paul VI avait demandé aux congrégations de mettre leurs constitutions en harmonie avec le Concile. Telle était la raison d’être du chapitre spécial. Pour la plupart des instituts, ce ne fut pas une révision, mais une refonte totale, un changement de constitutions, ce qui n’est tout de même pas la même chose.
La décadence, dit le père Eugène de Villeurbanne, capucin, ce n’est que lorsque les religieux n’ont pas le courage de vivre leurs constitutions – mais ils n’ont pas l’idée de les changer, ils restent dans la droiture de conscience. Tandis que nous sommes dans une période où l’on veut changer les choses [15] ; ce n’est pas pareil. Comme le soldat qui ne se conduit pas très bien, […] il est en faute contre le règlement. Tandis que vous auriez un antimilitariste, il ne veut pas du service militaire, il veut changer la constitution de l’État dans ce domaine-là [16].
Ainsi, la pluriformité est la négation de la vie religieuse, mode stable de vie en commun. Or, on ne peut imposer à un religieux d’autres constitutions que celles auxquelles il s’est engagé. Tel a été le drame de très nombreux religieux et religieuses en ces années. Il y en eut peu qui eurent la clairvoyance et le courage de garder la fidélité aux constitutions traditionnelles au prix des sanctions les plus graves [17].
c) Les congrégations « en situation de chapitre »
Tous les instituts religieux se trouvent en situation de chapitre général, relate un rapport sur l’état de l’Église en Hollande en 1968, stimulés en cela par le Concile Vatican II, c’est-à-dire qu’ils tiennent conseil conventuellement sur le renouvellement et l’adaptation de leur institut aux formes évoluées de culture de l’Église et du monde moderne. […] La formule immuable et traditionnelle du bon religieux devra aussi être mise au rancart. […] Une mise en place méthodique de ce processus d’adaptation est à peine entamée [18].
Qu’est-ce que ce processus ? C’est ce qu’il nous faut voir maintenant.
L’après-chapitre. La subversion à l’œuvre
Après le triomphe législatif de la Révolution, il s’agissait maintenant d’en urger l’application. Contrairement à ce que l’on pense, la « réforme » fut imposée ; elle n’était pas réclamée par le grand nombre des religieux. Comment imposer de tels changements à des personnes qui ne les souhaitaient pas ? Le seul moyen de les leur faire accepter, ce sont les techniques de subversion. Voyons-en quelques exemples.
a) Le « concile pastoral » de Hollande
Le « concile pastoral » de Hollande [19], en 1970, publia un rapport sur les religieux. Le but de la « réforme» de l’institution religieuse était de lui donner un tour démocratique. Pour cela, on institua un « groupe de travail » chargé de trouver les méthodes destinées à « favoriser le processus de prise de conscience ». Ce groupe « doit avoir les coudées franches, sans être lié à aucune instance ». Autrement dit, ce groupe n’est soumis à aucune autorité, et a tout pouvoir pour faire pression sur les consciences, pour changer les mentalités. Pour justifier sa position, le cardinal Alfrink affirma qu’il n’était pas nécessaire que toute l’Église soit d’accord sur certaines réformes ; certaines Églises (c’est-à-dire, diocèses) devaient aller de l’avant [20]. Il faut habituer les esprits aux nouveautés par des chocs médiatiques ; finalement, tous finiront par les accepter.
b) Les religieuses du Cœur Immaculé de Marie
Un autre exemple, terrifiant celui-là, est celui des religieuses du Cœur Immaculé de Marie, aux États-Unis. Le docteur William Coulson a raconté comment, avec ses collègues, il a démoli cet institut en un temps record. Disciple de Carl Rogers, il a appliqué les techniques de la dynamique de groupe [21] : écarter tout « conditionnement », toute orientation extérieure, antérieure (éducation reçue) ou présente (guide spirituel). On ne peut rien trouver de plus incompatible avec le catholicisme , dans lequel la tradition (c’est-à-dire « transmission ») a une place de premier ordre. Cette entreprise de démolition se fit par le biais de conférences aux religieuses ; Coulson et les siens invitent les religieuses à une introspection profonde, insinuant que ce n’est pas un mal de se laisser aller à leurs pulsions. Le résultat : « Nous avons détruit leurs traditions, avoue Coulson, nous avons détruit leur foi. » Sur les 560 religieuses de la congrégation, « il y a les sœurs à la retraite dans la maison-mère de Hollywood ; il y a un petit groupe de féministes radicales qui animent un autre centre de théologie dans une boutique de Hollywood. » En tout, « environ deux douzaines, en dehors desquelles toutes les autres ont été dispersées [22] ». Voilà ce qui reste d’une congrégation enseignante florissante. Mais ce n’est pas tout.
Nous avons mis en œuvre des programmes similaires pour les jésuites, poursuit notre auteur, les franciscains, les sœurs de la charité de la Providence et les sœurs de la Merci. Nous avons vu des douzaines d’organisations catholiques, parce que – comme vous vous en souvenez – dans l’enthousiasme d’après Vatican II, tout le monde voulait se mettre à jour, tout le monde voulait se rénover ; et nous offrions un moyen de rénovation, sans avoir à se soucier d’étudier. Nous disions : « Nous allons vous aider à faire votre introspection. Après tout, Dieu n’est-il pas dans votre cœur ? N’est-il pas suffisant d’être vous-même, et ainsi ne serez-vous pas bon catholique ? Et si cela n’arrive pas, c’est que peut-être vous n’auriez pas été non plus bon catholique dans votre premier état. » Eh bien, au bout d’un moment, il ne restait plus beaucoup de catholiques.
c) La méthode des questionnaires : la « recherche »
La démarche fondamentale du religieux est la recherche de Dieu. Saint Benoît ne met pas d’autre condition à l’admission des novices [23]. Pour cette recherche, le novice renonce à tout le reste. Or, par des questionnaires envoyés aux religieuses, on s’employa à les faire douter du don qu’elles avaient fait d’elles-mêmes bien des années auparavant, et on les tourna vers la recherche d’elles-mêmes.
Par exemple, voici, le questionnaire adressé par le père Guillet en 1968 à des tourières [24] carmélites.
— Qu’est-ce que vous ne trouvez pas dans votre vocation ?
— Qu’est-ce que vous désireriez ?
— Que pensez-vous de la vie de sœur externe [ou tourière], si
