L’histoire bégaye
DEPUIS le Concile, les efforts pour résister à la trahison de la Rome néo-protestante et néo-moderniste ont été nombreux et variés. On peut même remonter bien avant, car le Concile n’a fait qu’officialiser un esprit et des erreurs qui avaient pénétré depuis longtemps dans les institutions catholiques.
Notre résistance, comme l’a expliqué maintes fois Mgr Lefebvre, n’est que le prolongement du combat qui, depuis Luther, la Renaissance et 1789, oppose les ennemis et les amis de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la Révolution et l’Église catholique, le libéralisme et l’antilibéralisme. C’est le combat des deux Cités. Ce qui est nouveau, c’est qu’après avoir attaqué l’Église de l’extérieur pendant des siècles, ses ennemis ont désormais réussi à la pénétrer de l’intérieur. Ils occupent aujourd’hui tous les degrés de la hiérarchie après avoir conquis la masse des clercs et des fidèles. C’est l’accomplissement du programme de la Haute Vente des Carbonari, révélé à la demande de Pie IX en 1859 :
Ce que nous devons chercher et attendre, comme les juifs attendent le Messie, c’est un pape selon nos besoins. […] Or, pour nous assurer un pape dans les proportions exigées, il s’agit d’abord de lui façonner, à ce pape, une génération digne du règne que nous rêvons.
[… Ce faisant] vous aurez prêché une révolution en tiare et en chape, marchant avec la croix et la bannière, une révolution qui n’aura besoin que d’être un tout petit peu aiguillonnée pour mettre le feu aux quatre coins du monde [1].
L’actuelle génération des catholiques fidèles à la Tradition est héritière de ceux qui, à la veille et au lendemain du Concile, ont eu la clairvoyance, la résolution et la générosité nécessaires pour maintenir la foi malgré une opposition générale et transmettre l’héritage catholique à leurs enfants dans une grande pénurie de moyens. Si nous avons aujourd’hui des prêtres fidèles, des centres de messe traditionnelle, des familles et des écoles chrétiennes, tout un arsenal de livres et de revues catholiques et contrerévolutionnaires, c’est grâce à eux.
Il est donc juste de rendre hommage à ces anciens. En même temps, il est utile de faire connaître aux jeunes générations les grandes heures et les grandes œuvres des débuts de la Tradition. Ceux qui baignent dans le milieu traditionnel depuis leur naissance ignorent trop souvent ce que les combats de la foi ont exigé de sacrifices et d’efforts. Ils pourraient facilement croire que tout cela leur est dû et, par ignorance des principes, se retrouveraient désarmés face aux sirènes du monde moderne apostat. La connaissance du passé peut les éclairer et les enthousiasmer pour la cause de Jésus-Christ.
Cette rubrique sur Les grandes heures de la Tradition évoquera, au fil des numéros à venir, quelques-uns des combats passés dont nous sommes aujourd’hui redevables.
Le but n’est pas d’écrire une histoire complète de ce qu’on appelle aujourd’hui (improprement) « la Tradition », mais de profiter des leçons qu’offrent les réussites et les échecs du passé et d’y trouver les lumières capables d’éclairer les incertitudes des batailles actuelles. Dans des circonstances nouvelles, nous sommes actuellement confrontés aux mêmes pièges, menacés de tomber dans les mêmes erreurs que nos devanciers des années 1960-2000. L’histoire bégaye. Les illusions, les tentations, les faux arguments qui troublaient les catholiques au lendemain du Concile, quand sont apparues la nouvelle messe et les principales réformes conciliaires, restent, à bien des égards, les mêmes que ceux qui nous menacent aujourd’hui. Pensons-nous être meilleurs que nos devanciers ? N’allons-nous pas tomber dans les mêmes filets, achopper sur les mêmes obstacles ? Historia magistra vitæ, disaient les anciens ; l’histoire est maîtresse de vie, à condition de se laisser enseigner par elle. Nous devons nous demander pourquoi certaines œuvres ont tenu tandis que d’autres ont sombré dans la tourmente conciliaire.
Pour cette première livraison, voici quelques réflexions sur l’initiative qui fut comme la matrice de nombreuses œuvres traditionnelles de l’après Concile : la Cité catholique.
Le Sel de la terre.
[1] — Les papiers secrets de la Haute Vente des Carbonari (embrassant une période qui va de 1820 à 1846) furent saisis par la police pontificale de Grégoire XVI. A la demande du pape Pie IX, Crétineau-Joly les publia dans son ouvrage L’Église romaine et la révolution (1859, 2 vol. ; reprint par le Cercle de la renaissance française, Paris, 1976).

