Quoi de neuf sur Luther ?
En 1983, la commission mixte catholique-luthérienne affirmait que de « nouveaux travaux » scientifiques ont permis « une vision catholique plus positive de Luther [1] ». — Quels sont donc ces travaux ? Hirpinus faisait ainsi le point dans Si Si No No du 15 décembre 1983.
Le Sel de la terre.
Les intellectuels catholiques et Luther
Depuis la Contre-réforme jusqu’à nos jours, la personnalité et les ouvrages de Luther et sa prétendue « réforme » ont été l’objet d’une étude approfondie de la part d’historiens et de théologiens éminents. Nous indiquerons ici saint Laurent de Brindes, Denifle, Grisar, Hergenröther, Pastor, Jedin, pour nous en tenir aux plus connus.
Au cours de cinq siècles, ont été concédées, de la part des catholiques, à l’artisan de la réforme protestante toutes les circonstances atténuantes possibles :
— l’influence de la renaissance culturelle par Érasme et Reuchlin,
— la décadence des mœurs dans le haut et bas clergé,
— la crise de la papauté, plus soucieuse de ses propres intérêts mondains que du bien de l’Église,
— l’aspiration à une réforme disciplinaire et morale dans l’Église,
— l’intérêt qu’avait le pouvoir public à mettre la main sur les biens ecclésiastiques et à neutraliser le pouvoir de Rome,
— un nationalisme exaspéré et un esprit anti romain diffus dans les pays de race et de langue germaniques, etc.
Aux circonstances historiques, qui en réalité expliquent plus la rapide diffusion de la rébellion anti romaine que le comportement personnel de Luther, il faut ajouter le tempérament impressionnable de celui-ci, enclin à la mélancolie, tourmenté par les scrupules, avec des formes de névrose, ne pouvant souffrir aucune discipline, habitué à rationaliser, même par des arguments contradictoires, les choix qu’il avait faits sous une impulsion émotive.
Voici ce qu’écrit le père Hartmann Grisar, jésuite, dans son étude bien connue Martin Luther, sa vie et son œuvre [2] :
Si gros de dangers que fut ce résultat [de son combat intérieur] pour la chrétienté toute entière, il ne faut point l’attribuer uniquement à la mauvaise volonté de Luther ni à la prévision des dommages causés : il faut tenir compte du caractère anormal du novateur, de ses erreurs mystiques et des maux dont la société et l’Église souffraient alors. Ce n’est point la « corruption », la « déchéance » intérieure qui a ouvert la voie à ce malheureux, les preuves font défaut, mais divers facteurs intervinrent, sans grande culpabilité. Au fond, il y eut en tout, pour ce tempérament morbide, l’épouvante d’un Dieu irrité et de l’éternelle prédestination. D’autre part les symptômes moraux qui accompagnèrent ses premiers débuts, les travers de son caractère, sa tendance à refuser aux bonnes œuvres la valeur qui leur appartient, tout disposait à donner à la question de la responsabilité une solution défavorable pour lui. Mais la véritable responsabilité, l’effrayante responsabilité semble n’avoir commencé pour lui qu’au moment où il se heurta à la décision de l’Église le menaçant d’excommunication. Il ne s’est pas soumis à l’autorité établie par Dieu, voilà sa grande faute, et ce fut sa perte.
Il est évident que le père Grisar ne peut être accusé d’esprit factieux ni d’aversion préconçue pour Luther, mais il est évident aussi qu’en historien honnête il ne peut conclure que par un jugement négatif sur le prétendu « réformateur ». Il est indéniable, en effet, que le mouvement réformiste entraîné par Luther n’avait rien à voir avec l’heureuse réforme disciplinaire et morale que l’on attendait alors et qui fut réalisée plus tard par le concile de Trente. La prétendue « réforme » luthérienne fut une subversion de fond en comble de la foi et de la morale catholiques ainsi que de la constitution divine de l’Église. De ce fait, la doctrine de Luther n’est pas la doctrine catholique et les peuples de l’Europe germanique qui adhérèrent à la réforme de Luther cessèrent d’être catholiques.
Restent donc établies, au-delà de tous les conditionnements culturels, historiques et psychologiques qui ne suppriment pas le libre arbitre, les responsabilités de Luther dans sa séparation de l’Église catholique au sein de laquelle il était né, avait été élevé et avait émis les vœux de religion, et dans la séparation de presque toute l’Europe de race et de langue allemandes arrachées à l’unique véritable Église du Christ.
Passons, parce qu’ils sont étrangers au but de notre article, sur d’autres aspects négatifs de la personnalité de Luther, tels que son comportement odieux envers les paysans allemands, dont il n’hésita pas à attiser les aspirations et les cupidités pour obtenir leur soutien contre Rome ; lorsqu’ils déclenchèrent d’irrépressibles révoltes dans les campagnes contre les feudataires, le même Luther, qui s’était assuré sur ces entrefaites l’appui des princes, poussa ces derniers à massacrer les rebelles en déclarant qu’il en assumait toute la responsabilité morale. De même en 1525, à Frankenhausen, les bandes rurales conduites par Thomas Münzer furent exterminées par l’armée régulière des princes allemands ; Münzer, ancien compagnon de Luther, finit sur le gibet tandis que commençait contre les survivants une cruelle répression par des massacres inhumains. Tout cela à l’instigation du prétendu « réformateur ».
Un jugement au-dessus de tout soupçon
Toutefois, bien qu’il existe des études catholiques de haute valeur scientifique et d’indéniable objectivité, nous voulons reprendre ici une fois de plus le jugement exprimé sur Luther par un philosophe non catholique, né et élevé dans une ambiance protestante et qu’on ne peut donc soupçonner d’aversion préconçue, le Danois Soren Kierkegaard.
Voici ce que Kierkegaard reproche à Luther du point de vue doctrinal :
1) le manque de logique (Plus j’observe Luther, et plus je me persuade que c’était une tête confuse [3]) ;
2) avoir altéré les Évangiles et jusqu’à n’avoir point foi en leur origine divine ;
3) avoir attenté aux saintes Écritures, pour en avoir écarté l’épître de saint Jacques qui rend insoutenable la thèse de Luther sur la justification par la foi seule ; (nous ajoutons que Luther rejette aussi l’Évangile de saint Luc, où, selon lui, le Seigneur doit être censuré dans ses paroles) ;
4) l’incohérence de ne pas s’être tenu au principe de la « Bible seule », qu’il proclamait, pour s’être arrogé, en touchant à la sainte Écriture, une autorité que même la papauté n’a jamais revendiquée pour elle ;
5) d’opposer à la doctrine du Christ celle de Paul (que Luther se vantait d’avoir découverte et ramenée à sa pureté originelle, alors qu’en réalité il s’est réduit à n’interpréter à son propre usage que six des quatorze épîtres de saint Paul, surtout celle aux Galates, comme l’a démontré le P. Vaccari S. J. usant de sa compétence bien connue [4]) ;
6) d’avoir substitué sa doctrine personnelle à celle du Christ (La façon dont Luther parle de la Loi ou de l’Évangile n’est pas la doctrine du Christ [5]) ;
7) d’avoir altéré la conception chrétienne du mariage ;
8) d’avoir altéré le christianisme en combattant la virginité ;
9) d’avoir éliminé du christianisme l’effort ascétique (le christianisme devient un optimisme ayant pour but de nous faire vivre heureux en ce monde ; et encore : C’est toujours une réforme commode que celle qui tend à débarrasser de ce qui pèse et à rendre la vie facile [6]) ;
10) d’avoir prêché le christianisme non pour la gloire de Dieu (conception verticale de l’apostolat), mais dans l’intérêt de l’homme (conception horizontale, à la mode aujourd’hui, même dans le monde catholique) : Luther est le contraire de l’apôtre saint Paul ;
11) d’avoir abattu le pape pour mettre sur le trône « le public », c’est-à-dire la masse, la « base », le nombre (ce nombre qui est l’ennemi-né du christianisme, parce qu’il veut être chrétien en se débarrassant et en abandonnant l’idéal et qu’il devient insolent du fait d’être tel en si grand groupe [7]).
Non moins radicale est la critique de Kierkegaard concernant la personne de Luther, auquel il reproche entre autres choses :
a) de s’être englué dans la politique ;
b) d’avoir été atteint d’antipapisme viscéral ;
c) d’avoir, en se mariant, renié l’idéal chrétien du célibat pour accroître la masse des étalons ;
d) d’avoir accrédité par la seconde phase de sa vie la médiocrité morale ; le christianisme jouisseur qui a pour devise : Qui n’aime pas les femmes, le vin et les chansons sera un sot toute sa vie, peut bien se réclamer de Luther ; de sa vie de défroqué, on ne peut tirer d’autre enseignement.
Prétentions superficielles et effrontées
La critique faite par Kierkegaard n’a pas besoin de commentaire, car la personnalité, les écrits et l’action de Luther se montrent viciés de tels déséquilibres et excès que même les savants protestants sont contraints de les reconnaître. Aujourd’hui toutefois, des hommes d’Église catholique s’emploient à imposer au « peuple de Dieu » une réforme semblable à celle de Luther en ignorant volontairement tout ce qui a été démontré avec compétence et érudition par une pléthore d’historiens et de théologiens au cours de cinq siècles. Avec une prétention incroyablement superficielle et effrontée, ils donnent à entendre plus ou moins explicitement que tous ceux – catholiques et non catholiques – qui ont exprimé un jugement défavorable sur Luther sont soit sectaires, soit ignorants. Tel quel, car Luther ne serait pas l’hérésiarque, le schismatique, le défroqué que nous avons toujours connu, mais au contraire un « homme de Dieu », un « prophète », un « père de la foi » (de la foi postconciliaire s’entend, et par là ceux qui sont atteints par le Concile se condamnent eux-mêmes).
Et voici le cardinal Willebrands qui prend bruyamment l’initiative d’aller porter des fleurs sur la tombe de Luther. Et voici le même cardinal, chargé du secrétariat pour réaliser (hors de la vérité) l’unité des chrétiens, qui affirme en 1970 à l’occasion de l’assemblée plénière de la Ligue luthérienne mondiale à Évian près de Genève, qu’au cours des siècles la personne de Martin Luther n’a pas toujours été appréciée correctement et que sa théologie n’a pas toujours été présentée de façon juste. […]
Mensonges œcuméniques
Dans son discours de 1970, le cardinal Willebrands faisait allusion à des recherches communes de savants catholiques et protestants mais sans autrement les spécifier, ni alors ni jamais. Jean-Paul II dans sa lettre lui fait ponctuellement écho :
Les efforts scientifiques des spécialistes évangéliques et catholiques, qui d’ailleurs se rejoignent largement dans les résultats de leurs travaux ont conduit à une image plus complète [non : totalement différente] de la personnalité de Luther.
Hélas, ces « savants » comme le jésuite Jacques Martina et le dominicain Congar sont malheureusement parmi les champions du genre superficiel, irresponsable et arrogant qui caractérise ce triste hiver de l’Église.
Ainsi a été mis en lumière, poursuit la lettre signée par le pape, le profond esprit religieux de Luther, animé d’une passion brûlante pour la question du salut éternel [8].
Tout est là : les « savants », atteints de manie œcuménique, ont découvert… la lune. Pour établir que dans la phase monacale de sa vie, Luther s’est laissé obséder par les scrupules au point d’en venir à se créer une religion sur mesure, la plus large possible, il n’y avait pas besoin de recherches scientifiques – au fait, elles n’ont pas eu lieu – il suffisait de consulter un manuel des études élémentaires. Mais – et voilà le hic – il s’agit justement de scrupules, c’est-à-dire d’une déviation pathologique du sentiment religieux […].
Magis Amica Veritas
Rien de neuf, donc, sur Luther. Ce qu’il y a de neuf, c’est un irénisme œcuménique qui aux faits anciens, aux causes jugées, prétend imposer une étiquette nouvelle. Ainsi, le fanatisme de Luther devient zèle, son scrupule, profond esprit religieux. Et, sur tout ce qu’on ne peut déformer, silence.
Hirpinus, Si, Si, No, No, 15 décembre 1983.
[1] — DC 1855, 3 juillet 1983, p. 694-695. — Voir Le Sel de la terre 99, p. 137.
[2] — Lethielleux, 1931, p. 57 (trad. Ph. Mazoyer).
[3] — Soren Kierkegaard, Diaire, 1849, A 154.
[4] — Voir A. Vaccari, Scritti di erudizione e filologia II, Roma 1958, Edizioni di Storia e Letteratura, a cura di Don G. de Luca.
[5] — Soren Kierkegaard, Diaire, 1854, XIA 572.
[6] — Soren Kierkegaard, Diaire, 1854 XI A 572 et 1849 XA 154.
[7] — Soren Kierkegaard, Diaire, 1854 XI A 162.
[8] — L’Osservatore Romano, 6 novembre 1983 ; La Documentation Catholique, 4 décembre 1983.

