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Princesse et combattante


Marie de Croÿ et de Sol­re, née à Londres en 1875 et morte dans la Nièvre le 20 juin 1968, est une figure emblématique de la résistance belge, pendant la Première Guerre mondiale. Née dans une illustre famille, alliée à toutes les familles régnantes de l’époque, elle mit sur pied un réseau d’évasion qui a permis à quantité de soldats belges, français et anglais de gagner la Grande-Bretagne, via la Hollande.

Après la retraite de Charleroi (août 1914), son château de Bellignies, à la frontière française, se transforme en hôpital de campagne. Sa tour médiévale et son passage secret seront utilisés par les alliés pour quitter la Belgique. Un vrai roman d’aventures.

Dans un récit sobre et très factuel, elle raconte comment ceux de l’arrière, essentiellement les femmes, ont pu sauver la vie de nombreux soldats alliés.

« Servir »

Dans le détail souvent émouvant des sauvetages, on admire d’abord la patience héroïque des soldats. Certains, pour échapper aux Allemands, se cachaient des semaines entières et tentaient de regagner la zone libre.

Un groupe avait vécu pendant huit mois dans un abri souterrain, ne sortant que la nuit ; ces malheureux avaient une mine pitoyable et leurs vêtements, rongés par l’humidité, tombaient en lambeaux. [p. 6l.]

Les femmes et les jeunes filles ne sont pas en reste. Leur courage et leur sang-froid ont sauvé la vie de nombreux hommes :

Avant le départ en tournée des jeunes filles, nous préparions l’itinéraire à l’aide de cartes militaires allemandes, admirablement faites, indiquant jusqu’aux sentiers. Il fallait également s’arranger pour ne pas arriver au clair de lune et en tenir compte dans nos prévisions. A leur arrivée à Bel­lignies, on enfermait les hommes dans la cabane aux outils du jardin potager, et Mlle Thuliez venait me prévenir […]. Je me postais dans les buissons près de la grille fermée et j’attendais parfois longtemps dans l’obscurité. Le moindre bruit [...] me faisait sursauter. [p. 62.]

Il fallait faire preuve de patience et de discernement pour reconnaître en ces hommes de vrais alliés et non des espions. En effet, nos ennemis d’alors ne connaissaient pas la pitié : tout civil suspecté d’avoir aidé un soldat allié à s’évader était condamné à mort.

La barbarie

Pas plus que la pitié, les Prussiens ne semblaient connaître le respect des choses sacrées : églises et chapelles sont détruites sur leur passage, avec force sacrilèges. Les châteaux sont saccagés pour le plaisir de montrer leur puissance.

Dans le château hôpital de Mme de Croÿ, certains officiers allemands demandent que les pansements des blessés soient retirés afin de vérifier que ces hommes sont effectivement souffrants.

Condamnée et prisonnière

Mais, dès l’été 1915, Mlle Edith Cavell, qui assurait en bout de chaîne le départ des alliés vers la Hollande, est arrêtée avec ses compagnes. Bientôt, tout le réseau est démantelé. Marie de Croÿ est arrêtée en septembre 1915, puis jugée et condamnée à dix ans de travaux forcés, quand la plupart de ses compagnes sont condamnées à mort.

Elle va connaître la prison en Allemagne et son cortège de misères : le froid, l’air insalubre, la nourriture indigeste, les cris et les pleurs des autres détenues, qui n’ont pas la force morale de la princesse, puisée dans la foi et la prière. L’inactivité la mine surtout :

Les jours et les nuits me paraissaient interminables, sans ouvrage, sans occupation. Il y avait bien un bec de gaz dans ma cellule, mais il n’était jamais allumé et l’obscurité régnait l’hiver de quatre heures du soir à huit heures du matin : seize heures de nuit..., huit heures de jour gris. [p. 137.]

Des prêtres catholiques allemands peuvent secourir les prisonnières et leur permettre de supporter ce véritable chemin de croix. Marie de Croÿ puise dans les sacrements la patience et la charité. Elle-même, très faible physiquement, partage son pain avec des détenues et, par des sourires, soutient le moral des autres.

Car toutes les occasions sont bonnes : un jour que des soldats français et belges, détenus dans une proche prison, viennent apporter à la prison des femmes le combustible et le ravitaillement,

un tout petit Français revint sur ses pas pour refermer la lourde grille, mouvement qui l’amena vers moi, hors de la vue de la sentinelle. D’un air d’intelligence, il murmura interrogativement mon nom, reçut un petit signe affirmatif et dit gaiement : « Allez, Madame, ne vous en faites pas, on les aura ! » Oh, qu’elle me fit du bien, cette expression de soldat. [p. 165.]

Elle profite de son nom pour exiger que les prisonnières politiques françaises et belges ne participent pas à la fabrication de munitions allemandes qui serviront à tuer leurs frères de sang. Sa demande est entendue.

Mais sa santé faiblit et l’on craint qu’elle ne meure en prison. Pendant trois semaines, toutes les personnes influentes de l’époque, jusqu’au pape et au roi d’Espagne, interviennent pour obtenir de l’empe­reur Guillaume que la princesse puisse être soignée dans un hôpital. Elle est alors transférée à l’hôpital de Münster. Ses camarades d’infor­tune veulent témoigner leur amitié en lui envoyant des petits souvenirs, « bagatelles ingénieusement fabriquées avec les seuls pauvres matériaux dont elles pouvaient disposer. Je les ai toujours » (p. 169).

Une joie amère

En novembre 1918, elle est libérée. Les armées allemandes sont en retraite et l’Allemagne est en pleine révolution bolchevique :

Des gardes à brassards rouges, debout à côté d’une pile de fusils, désarmaient, à mesure qu’ils descendaient des trains, tous les soldats qui passaient. [p. 187.]

La joie de se retrouver en Belgique laisse place à la souffrance de voir son pays dévasté. Sa propriété est anéantie. La révolution marxiste souffle sur l’Europe.

L’intérêt de l’ouvrage

Ce petit livre de souvenirs nous permet de découvrir la vie des non-combattants : « On n’avait souvent le choix qu’entre la prison, et même la mort, ou la trahison d’une cause sacrée en abandonnant des compatriotes et alliés en danger » (p. 195), et pose la question délicate de la résistance passive.

Toujours discrète sur le rôle de premier plan qu’elle a joué dans le réseau de libération des soldats alliés, la Princesse termine son récit en rapportant la fin glorieuse de Gabrielle Petit.

Fusillée à 22 ans pour avoir soigné son fiancé blessé au combat et lui avoir permis de passer en Hollande, afin qu’il puise rejoindre l’armée belge, elle fut considérée par les Allemands comme une espionne. Cependant, « les personnes qui travaillent dans leur propre pays pour leurs compatriotes contre l’ennemi commun ont droit à un nom plus honorable », note la Princesse. Tout fut fait pour essayer de la faire parler et qu’elle livrât les noms des personnes du réseau. Mais

son courage ne faiblit pas un instant et elle marcha vers la mort sans avoir compromis aucun de ses associés. Portant la rosette aux couleurs nationales, elle refusa de se laisser bander les yeux à l’instant suprême, disant : « Vous verrez comment une femme belge sait mourir pour son pays. »

Puisse Dieu permettre que ces sacrifices n’aient pas été consentis en vain ! [p. 194.]

 

S. Dénéchaud

 

 

Marie de Croÿ, Princesse et combattante. Mémoires, 1914-1918, Bibliomnibus, 2015, 196 p., 11 €.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 101

p. 202-204

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