Le Conte du triolet
On est toujours heureux de voir arriver une réédition d’un ouvrage de René Bazin ; ici il s’agit d’un recueil de contes et nouvelles ayant « pour toile de fond la campagne française » comme le dit fort bien Tony Catta [1] dans sa préface de 1924, reproduite en tête du livre.
L’art de René Bazin n’est plus à démontrer, tout de même nous nous arrêterons sur sa manière étonnante de caractériser en quelques mots une province, un paysage : dans la première histoire « Le conte du triolet », qui donne son titre au recueil, voici comment il présente ce coin de Normandie (la côte ouest du Cotentin) :
Pour la saison, elle me fut nommée : c’était l’automne. Il est pluvieux dans cette presqu’île de dix lieues de large, jetée en plein courant de la Manche, et sur laquelle le vent mène et ramène le bord du nuage anglais. La pluie, la brume et la rosée s’entendent pour faire pousser l’herbe ; et puis, si le soleil paraît, nulle part le rire de la terre n’est plus éclatant. [p. 7.]
Prenons un autre exemple, à la fin du recueil cette fois, pour identifier les Dombes :
Le domaine était situé dans les Dombes, sur ce plateau, voisin de la Bresse, qui porte de nombreux étangs, des bois de chênes clairsemés et des brouillards où vibre tout l’été la fanfare des moustiques. [p. 207.]
Le livre comporte dix neuf récits, l’action se situe toujours à la campagne, nous l’avons dit, la campagne française aux provinces nombreuses et bien marquées chacune par son caractère que l’auteur sait si bien faire ressortir. Les thèmes sont variés, ce qui rend l’ensemble vivant. Le style travaillé sans affectation donne des récits au charme plein de poésie. De la première qui se passe en Normandie, Le conte du triolet, à la dernière, Un baptême qui a pour cadre l’Alsace (l’Alsace pouvait-elle être absente d’un recueil de René Bazin ?), ces nouvelles nous font faire le tour de la France des années de transition entre le 19e et le 20e siècle avec ses peines et ses joies, ses larmes et ses misères.
Une des nouvelles, Les sauveurs du vin blanc, évoque la détresse causée par le phylloxéra dans les provinces viticoles, notamment l’Anjou dont il est question ici ; nous ne pouvons résister à la tentation de citer un extrait du dialogue suivant pour mettre le lecteur en appétit :
— Ah ! monsieur, que d’ennemis elle a eus, que d’ennemis elle a encore, la vigne française, sans parler des ingrats qu’elle a faits ! Beaucoup de mes confrères (c’est un médecin qui parle) se sont montrés injustes envers celle qui, la première, nous a donné l’alcool, mais qui peut seule nous en guérir. Ils ignorent quel a été son rôle prépondérant dans l’Histoire de France. Ils ne veulent pas voir que le sang français n’est ni latin, ni celte, ni germain, mais simplement à base de raisin vermeil, et que c’est pour cela qu’il est ardent. [p. 203.]
Pour résumer, nous avons là un livre plaisant, agréable à lire, idéal pour les vacances et utile aux pères et mères de famille dont les enfants rechignent à la lecture. En effet certains récits étant très courts, ils ne rebutent personne et leur variété permet de trouver pour chacun l’élément déclencheur ; je m’explique : nos garçons ne seront-ils pas charmés par Le premier avion, histoire de ces villageois qui, pendant la guerre de 14, entendant un bruit douteux se précipitent sur leurs fusils pour aller « descendre » l’avion ennemi ? Et les filles pourront-elles résister à ce père qui part dans la tempête de neige, son enfant dans sa gibecière pour le faire baptiser au village, de l’autre côté de la montagne ?
Bien sûr on nous objectera que la France a bien changé depuis un siècle. C’est évident ; mais n’est-il pas intéressant d’apprendre ou de faire apprendre l’histoire par l’aspect sociologique de l’histoire des mentalités, des us et coutumes ?
Claude Jacque
René Bazin, Le Conte du triolet et Autres récits, Edilys, 2017, 254 p., 20 x 14 cm, 15 €.
[1] — Tony Catta était un gendre de René Bazin.

