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De l’ancien au nouveau Testament

Judentum, Christentum, Germanentum

 

 

 

par le cardinal Michael Faulhaber

 

 

 

Face aux attaques du régime national-socialiste contre la sainte Bible, le cardinal Michael Faulhaber (1869-1952), archevêque de Münich, rappela solennellement la doctrine catholique sur l’ancien Testament en cinq sermons prononcés dans la grande église Saint-Michel de Münich, aux quatre dimanches de l’Avent (3, 10, 17 et 24 décembre) et le soir de la Saint-Silvestre 1933.

L’affluence fut si grande, que les deux plus proches églises durent être reliées à Saint-Michel par des haut-parleurs.

Malgré la police nazie, qui voulait en empêcher la diffusion, ces prédications parurent en cahiers, semaine après semaine. Elles furent ensuite réunies en un volume, intitulé Judentum, Christentum, Germanentum, qui dut être diffusé sous le manteau, car sa vente en librairie avait été interdite.

Le chanoine Raymond Dulac, qui s’illustra ensuite dans la défense de la messe traditionnelle, traduisit en Français ces cinq homélies pour les faire connaître dans notre pays. Elles répondent de façon claire et précise à des objections qui ont ensuite été reprises par le courant dit de la « nouvelle Droite ». Mais elles permettent aussi de mieux profiter de la sainte Écriture et de la liturgie.

Le Sel de la terre.

 

I. Les valeurs religieuses de l’ancien Testamentet leur accomplissement dans le christianisme

Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. Car je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé. [Mt 5, 17.]

Dès 1899, au congrès antisémite tenu à Hambourg, l’idée s’était fait jour qu’un fossé infranchissable doit séparer le christianisme du judaïsme, que du christianisme doit être écarté tout élément juif ; idée reprise, la même année, par un livre de Chamberlain, Les principes du 19e siècle. Moins de vingt ans plus tard, de nouvelles publications : Le Péché contre le Sang, La grande Duperie, Le faux Dieu, venaient ranimer ces principes, que judaïsme et christianisme ne pouvaient subsister côte à côte, qu’une bible germanique devait supplanter la bible juive, et que Martin Luther n’avait accompli qu’à moitié sa tâche, puisqu’il avait fait place dans sa Bible aux Écritures de l’ancien Testament. Aujourd’hui, ces voix isolées se sont enflées en un chœur sans cesse grandissant, qui exige le reniement de l’ancien Testament. Ainsi, un christianisme s’appuyant encore sur les Écritures de l’ancien Testament ne serait qu’une religion juive, inconciliable avec les aspirations de la race allemande. Joseph l’Égyptien, comme Moïse, devrait être rayé de l’Histoire Sainte enseignée aux enfants. Et dans leur unisson ces voix impérieuses sont capables d’ébranler, jusque dans ses bases les plus profondes, la foi de tout un peuple.

Cette véritable révolution religieuse n’a pas craint de s’attaquer à la personne même du Christ. Certains ont voulu le défendre en cherchant à déguiser sa naissance. Ils ont prétendu qu’étant de Galilée où habitaient des Aryens, il était aryen et non juif. Mais aussi longtemps que les sources historiques les plus certaines prévaudront contre de pures hypothèses, aussi longtemps subsistera ce fait incontestable que le titre du premier chapitre du premier évangile s’énonce ainsi : Généalogie de Jésus-Christ, fils d’Abraham, fils de David. L’Épître aux Romains (1, 3), elle aussi, atteste que Jésus est « né de la postérité de David ». Sans doute, les Galiléens, vivant à la frontière de deux pays, réunissaient-ils parmi eux plusieurs races ; mais le Christ n’est pas né en Galilée : il est né à Bethléem, dans la ville de David, sur le territoire de la race de Juda, et fut porté comme descendant de David sur le registre public des naissances. Or, devant cette certitude, d’autres viennent nous crier : Si Jésus était un juif, nous devons le renier ! Et c’est ainsi que se répètent aujourd’hui les paroles de l’Évangile : « Ils le chassèrent de la ville et le menèrent jusqu’au sommet de la montagne afin de le précipiter en bas » (Lc 4, 29). « Alors les juifs prirent de nouveau des pierres pour le lapider » (Jn 10, 31).

Devant de tels discours, devant de tels mouvements, un évêque n’a pas le droit de se taire. Si la lutte raciste, à laquelle le terrain religieux doit être étranger, se mue en une lutte contre la religion et veut porter atteinte aux assises mêmes du christianisme, si le mouvement contre les juifs d’aujourd’hui vient s’attaquer aux Écritures saintes de l’ancien Testament et au christianisme lui-même en raison des attaches qu’il a conservées avec le judaïsme d’avant le Christ, si au cours de l’année même où nous commémorons le dix-neuvième centenaire de son œuvre sacrée de rédemption, on veut lapider Notre Seigneur et Rédempteur, un évêque n’a pas le droit de se taire. Et c’est pourquoi l’ancien Testament et son accomplissement dans le christianisme formeront le thème de ces sermons de l’Avent.

Ayant, onze ans durant, enseigné cette matière à l’Université de Würzbourg, et tenu à l’Université de Strasbourg la chaire des Écritures saintes de l’ancien Testament, j’estime pouvoir revendiquer le droit de traiter ce thème.

1. Une triple distinction

Afin d’être parfaitement clair et de dissiper tout malentendu, il est d’abord nécessaire de faire une triple distinction.

 

I. — Nous devons en premier lieu établir une différence entre le peuple d’Israël avant la mort du Christ et le peuple d’Israël après sa mort.

• Avant la mort du Christ, c’est-à-dire durant les années qui s’écoulent entre la vocation d’Abraham et la plénitude des Temps, le peuple d’Israël était porteur de la Révélation. L’Esprit de Dieu habitait et éclairait les hommes qui réglaient d’après la Loi, la Thora mosaïque, la vie religieuse et sociale ; qui tiraient des Psaumes le livre de prières familial et le livre de chant pour les liturgies de la communauté ; qui enseignaient la philosophie dans les livres sapientiaux tandis que la parole enflammée des prophètes éveillait la conscience du peuple. Mes sermons de l’Avent n’auront pour objet que cet Israël des temps bibliques.

• Après la mort du Christ, Israël a perdu la charge de la Révélation. Les juifs n’ont pas reconnu l’heure de la visitation. Ils ont renié et repoussé l’Oint du Seigneur, l’ont chassé de la ville et cloué sur la croix. Et lorsque le voile du Temple de Sion s’est déchiré en deux, s’est rompue en même temps l’alliance du Seigneur et de son peuple. Sion, la fille de Dieu, fut répudiée, et depuis ce temps Ahasverus erre sans cesse ni repos de par le monde.

Mais comme l’a dit saint Paul, les juifs, après la mort du Christ, sont encore un mystère et un jour, à la fin des Temps, viendra pour eux aussi l’heure de la grâce (Rm 11, 25). Cependant ces sermons de l’Avent porteront exclusivement sur le judaïsme d’avant l’ère chrétienne.

 

II. — Nous devons, en second, lieu distinguer les Écritures saintes de l’ancien Testament et les écrits talmudiques du judaïsme de l’ère chrétienne qui sont, soit des gloses marginales et des commentaires des textes bibliques, soit des livres religieux en eux-mêmes. Je fais ici allusion en particulier au Talmud, à la Mischna et au recueil de loi médiéval de Schulchan Aruch. Les écrits talmudiques sont l’œuvre des hommes et ne sont pas inspirés par l’Esprit de Dieu. L’Église de la nouvelle Alliance a pris pour seul héritage les Écritures saintes qui faisaient la loi d’Israël avant la venue du Christ, et non le Talmud.

 

III. —  Enfin, il y a lieu de discerner, dans les livres mêmes de l’ancien Testament, les dispositions qui n’avaient qu’une portée provisoire de celles qui ont une valeur éternelle.

Ainsi, les longs registres généalogiques avaient une valeur pour l’ancien temps, mais n’ont pas une valeur éternelle. Il en est de même pour les centaines de prescriptions qui s’appliquaient aux anciens sacrifices liturgiques et aux lustrations. Pour le thème que nous abordons, seules les valeurs religieuses, morales et sociales de l’ancien Testament qui ont conservé leur pleine signification dans le christianisme, doivent retenir notre attention.

2. Les valeurs religieuses de l’ancien Testament

C’est un fait remarquable de l’histoire des civilisations que chez aucun autre des peuples d’avant l’ère chrétienne il n’y eut, comme parmi celui de l’ancien Testament, un tel nombre d’hommes éminents pour mettre leur parole et toute leur personnalité au service de la règle religieuse de leur peuple. Chez aucun autre peuple on ne trouve une telle abondance d’Écritures où les vérités fondamentales de la vie religieuse apparaissent de façon aussi claire, aussi précise, avec autant d’unité, que dans le Pentateuque mosaïque avec ses belles et naïves histoires bibliques, dans les livres de Samuel et les livres des Rois avec leur art classique de la narration (nos germanistes peuvent en être persuadés), dans les Chroniques avec leurs prescriptions liturgiques, dans les Psaumes avec leurs émouvantes prières, dans le livre de Job avec ses grandes lamentations, dans les livres sapientiaux avec leur philosophie, dans les livres des quatre grands et douze petits prophètes avec leurs sermons populaires, dans les livres des Macchabées qu’illumine encore toute la foi héroïque des anciens Temps.

Maintenant que l’histoire et la production intellectuelle des autres peuples antiques nous sont connues, la science religieuse peut procéder à des comparaisons et rendre au peuple du Jourdain ce témoignage : Par l’élévation de ta conscience religieuse, tu as éclipsé tous les autres peuples des temps anciens ; parmi eux, c’est toi qui as fourni les plus hautes valeurs religieuses.

Or, le judaïsme d’avant le Christ n’a pas puisé en lui-même ces valeurs : « car ce n’est pas par une volonté d’homme qu’une prophétie a jamais été apportée, mais c’est inspirés par le Saint-Esprit que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2 P 1, 21). L’Esprit du Seigneur les a illuminés, leur langue était, selon le mot des Psaumes, la plume de Dieu, et c’est pourquoi leur parole était la voix de Dieu, et leurs livres avaient, comme l’ont déclaré les Pères du Concile de Trente, « Dieu pour auteur ». Le critique français de la Bible (Renan) a voulu voir dans les livres d’Israël le fruit des dons naturels de l’intelligence sémitique. Mais dans ce cas, pourquoi les autres peuples de la race sémitique n’ont-ils rien produit de semblable ni même d’approchant ? Les Babyloniens furent les maîtres de la civilisation du monde, experts surtout dans la construction des canaux et des forteresses, mais ils furent stériles au point de vue religieux. Les Arabes, eux aussi des sémites, voisins des Israélites et d’un sang parent du leur, furent religieusement aussi secs que leurs déserts ensablés. Pourquoi le Seigneur a-t-il précisément choisi le peuple d’Israël confiné sur l’infime terre de Palestine comme Porteur de sa Révélation, c’est ce qui reste le mystère de ses choix gratuits. Mais nous devons remercier le Dieu de Lumière que les Saintes Écritures du peuple élu aient été copiées et traduites et soient ainsi devenues pour nous le Livre de la Vie (Si 24, 32).

La civilisation humaine et la religion chrétienne doivent en particulier à l’ancien Testament [1] une idée pure et sublime de Dieu, ce qu’il y a de plus biblique dans la Bible ; elles lui doivent la révélation de Yahweh, Celui qui Est, le Dieu-Sabaoth, le Dieu des Armées ; du Dieu unique qui ne souffre auprès de lui aucun autre Dieu ; du Dieu immense et personnel qui par la Révélation s’est abaissé de ses hauteurs infinies et a parlé aux hommes par ses envoyés, qui a donné sa loi et exigé l’obéissance à cette loi ; du Dieu qui, dans la langue poétique des psalmistes étrangers à la philosophie, est la sublimité et la majesté mêmes, qui se fait de la lumière un manteau et du ciel une tente, qui fait des esprits ses messagers et du feu son héraut. Or l’idée de Dieu est bien la pensée la plus élevée que l’esprit humain puisse concevoir.

Les peuples de Chanaan n’ont pas atteint, de très loin même, à cette haute idée du Dieu de la Bible. N’en approchèrent ni les Assyriens et Babyloniens dont les hymnes sacrés sont empreints de tant de piété ; ni les Égyptiens qui adoraient des idoles animales ; ni même le peuple d’Hellas. Ce dernier même qui a atteint pourtant un si haut degré de sagesse, adorait une Olympe de dieux et n’a pu concevoir, malgré l’épuration néo-platonicienne de sa doctrine théologique, une idée aussi sublime de Dieu.

Je sais de quelles objections est l’objet la notion du dieu de l’ancien Testament : Dieu aurait exigé d’Abraham un sacrifice humain. Mais Dieu n’a pas exigé de sacrifice humain. Il a voulu mettre à l’épreuve l’auteur de la souche d’Israël et voir s’il était capable de foi dans des circonstances qui dépassent l’entendement humain et capable d’obéissance quand bien même celle-ci devrait briser son cœur paternel. Dans d’autres récits bibliques, Jéhovah apparaît courroucé et violent parce que les mots brutaux convenaient en ces temps de mœurs grossières. D’autres récits encore se parent des flamboyantes métaphores du langage oriental qui expriment la jalousie et l’esprit de vengeance ou prennent le ton pédagogique qui seul pouvait frapper l’imagination de ces enfants admis à l’école préparatoire de la révélation.

La conception divine de l’ancienne Alliance s’est trouvée complétée et confirmée par l’Évangile. Le Christ est venu dans le monde pour que les hommes connaissent le Père, le seul vrai Dieu, et son envoyé Jésus-Christ (Jn 17, 3). Les hommes de l’ancienne Alliance parlaient comme des enfants ; ceux de la nouvelle Alliance « sont devenus hommes et ont fait disparaître ce qui était de l’enfant » (1 Co 13, 11). Le même Dieu qui avait parlé dans le buisson ardent sur le mont Horeb, s’est rendu sensible dans la personne de l’Emmanuel, du Dieu-avec-nous. Le Christ a nommé Dieu des vivants (Mt 22, 32) le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et a merveilleusement résumé dans les premiers versets du Notre Père, les hymnes sacrés chantés avant sa venue. Le Dieu de la nouvelle Alliance n’est pas un autre Dieu que celui de l’ancienne. Et cependant les perfections de Dieu ont été révélées avec plus de clarté. On est passé de la notion du Dieu unique de l’ancien Testament à la doctrine de la sainte Trinité. Sans doute ce mystère était-il inclus dans l’idée de Dieu trois fois saint, mais il a été dès lors explicitement énoncé, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. C’est l’Évangile qui montre maintenant le chemin de Dieu : « Nul ne vient au Père que par son Fils » (Jn 14, 6).

Notre gouvernement a fait une profession de foi publique, dont nous avons pris acte avec reconnaissance. Ce n’était pas un acte de foi envers le Dieu de l’ancien Testament. Ce ne pouvait être qu’un acte de foi envers le Dieu de l’Évangile, et par conséquent envers le Christ.

Car les chrétiens ne peuvent évider le nom de Dieu de telle sorte qu’il puisse s’appliquer aussi bien au Jupiter de l’Olympe, à l’Allah de la Mecque, ou au Donar des anciens Germains.

La deuxième grande valeur religieuse de l’ancien Testament est la notion de Rédemption. L’Évangile est la bonne nouvelle de la « Rédemption éternelle » (He 9, 12).

Aujourd’hui, nous avons entendu dans l’Évangile de saint Luc : « Levez vos têtes parce que votre délivrance est proche » (Lc 21, 28). Nous retrouvons ce cri dans tout l’ancien Testament : « Je sais que mon vengeur est vivant » (Jb 19, 25). — « Que les cieux répandent leur rosée et que les nuées fassent pleuvoir le Juste, et la terre germera le Sauveur » (Is 45, 8).

Comparons sur ce point l’Écriture sainte aux livres religieux des Hindous qui prédisent la fin dans le Nirvana, qui annoncent le désespoir. Un livre qui apporte la bonne nouvelle de la rédemption : « Secouez votre poussière, la lumière sera et la majesté du Seigneur apparaîtra » (Is 52, 1 ; 60, 1), un livre qui rejette la tristesse et le désespoir est un bienfaiteur de l’humanité.

Dans les prédictions messianiques, la main des Prophètes a tracé, trait pour trait, l’image du Sauveur. Dès les temps les plus reculés ils le saluent comme celui qui écrase le serpent, le désir des peuples, le descendant de la race royale, la Sagesse de Dieu, la lumière des gentils, l’enfant miraculeux, le père de l’avenir et le prince de la paix, l’agneau du sacrifice. Et ici les paroles prophétiques ont trouvé leur accomplissement dans le symbole de l’agneau pascal, par le sang duquel le peuple d’Israël s’est libéré de l’esclavage d’Égypte.

Ainsi, à travers les siècles et avec une merveilleuse continuité, le doigt de Dieu a préparé la Rédemption.

3. Deux graves avertissements

Honorons les Écritures saintes de l’ancien Testament ! Nous n’accordons pas à l’ancien et au nouveau Testament la même valeur. Les Écritures saintes du nouveau Testament, Évangiles, Actes des Apôtres, Apocalypse, Épîtres des Apôtres, doivent avoir la place d’honneur. Mais les Écritures de l’ancien Testament sont également inspirées par l’Esprit de Dieu, ce sont des livres saints, fondements précieux du royaume de Dieu, valeurs inestimables de la règle religieuse. Aussi l’Église a-t-elle étendu aussi sur les Écritures de l’ancien Testament une main protectrice, groupé les quarante-cinq livres de l’ancien Testament à côté des vingt-sept livres du nouveau Testament et introduit également dans la liturgie des textes de l’ancien Testament. Cependant le christianisme n’est en aucune façon devenu une religion juive pour avoir reconnu ces livres, qui ne sont pas l’œuvre des juifs mais qui sont inspirés par Dieu et sont par là, la parole de Dieu et les livres mêmes de Dieu. Ces historiens sacrés étaient les stylets de Dieu, ces chanteurs de Sion étaient des harpes dans la main de Dieu, ces prophètes étaient les porte-voix de la Révélation de Dieu. C’est pourquoi leurs œuvres restent dignes de foi et de respect pour les temps à venir. L’aversion contre les juifs d’aujourd’hui ne doit pas s’étendre aux livres du judaïsme d’avant l’ère chrétienne.

Dans le nouveau Testament, dans l’Épître aux Hébreux, Abel, Hénoch et autres personnages prophétiques de l’ancien Testament, sont offerts en exemple aux chrétiens eux-mêmes pour la profondeur de leur foi. Saint François d’Assise ramasse, un jour, un morceau de papier tombé à terre : « Personne ne doit passer dessus car le nom de Dieu y est peut-être inscrit. » Ainsi personne ne doit piétiner les saintes Écritures de l’ancienne Alliance car le nom de Dieu s’y trouve. Le cardinal Manning disait un jour aux Israélites : « Je ne comprendrais pas ma propre religion si je n’avais pas de respect pour la vôtre. »

Honorons les saintes Écritures de l’ancien Testament ! Ne permettons pas que l’histoire biblique de l’ancien Testament disparaisse des écoles. Les récits qu’elle contient ont la plus haute valeur pédagogique s’ils sont bien choisis, traduits en un langage élégant et si le professeur s’entend à leur communiquer de la vie.

Pour nous catholiques, la Bible n’est pas la seule source de la foi. Il en est à côté d’elle une seconde, la Tradition ecclésiastique. A côté du Livre biblique se tient celui qui enseigne dans la chaire ecclésiastique. Près du bon pâturage se tient le bon pasteur, auprès des pierres de taille le bon architecte. Et donc, pour nous catholiques, ce mouvement qui s’insurge contre Moïse, ce Los Von Moses, ne s’attaque-t-il pas au nerf essentiel de notre religion comme pour nos frères séparés qui tirent de la Bible tous les fondements de leur foi. Mais nous tendons la main à nos frères séparés pour défendre avec eux les livres saints de l’ancien Testament et conserver au peuple allemand leurs enseignements, si précieux dans les écoles chrétiennes.

Les classiques allemands ont mis à l’honneur les Écritures saintes de l’ancien Testament. Des accents bibliques retentissent dans les œuvres les plus anciennes de la littérature allemande, dans la chanson de Roland, dans la chanson du Graal, dans le Parsifal de Wolfram d’Eschenbach. De même dans la prière de Wessobrunn, du 9e siècle, dans la Bescheidenheit de Freidank et dans d’autres morceaux de la poésie gnomique allemande, nous trouvons des idées et des mots empruntés aux livres sapientiaux de l’ancien Testament.

La Bible ancienne est familière à Walter de la Volgelweide ainsi qu’à plusieurs autres troubadours. Et lorsque la littérature allemande est en pleine floraison, Klopstock se fait le chantre de la Messiade, Herder prône les poèmes hébraïques, et Goethe est attiré non sans doute par l’esprit religieux mais au moins par la beauté de la langue biblique et dans son Faust il s’inspire de l’introduction du livre de Job ; c’est lui qui compara les saintes Écritures au voile de Véronique : « Comme les traits du Seigneur s’imprimèrent sur le Linge des linges, ainsi le Livre des livres résonne souvent au plus profond de moi-même. » Enfin, dans les pièces théâtrales des temps modernes, dans les mystères et dans les ouvrages en prose, on retrouve encore des poèmes imités de l’ancien Testament, bien que parfois l’auteur, comme Hebbel dans sa Judith, se soit plus inspiré de la lettre que de l’esprit de la Bible. Il faudrait donc traiter d’imposteurs nos classiques allemands si nous voulions mépriser l’ancien Testament et le bannir des écoles et des bibliothèques publiques. Il faudrait rayer d’innombrables expressions du vocabulaire de la langue allemande.

Il faudrait interdire toute allusion au fruit défendu et aux péchés qui crient vengeance ; au petit Benjamin et au chaste Joseph, aux ténèbres égyptiennes et aux désordres babyloniens, à l’olivier de la paix et au bouc émissaire. Il faudrait renier l’histoire spirituelle de notre peuple. Honorons les Écritures saintes de l’ancien Testament !

Un deuxième avertissement : Employons-nous, avec la grâce de Dieu, à accomplir nous-même l’ancien Testament. Le Christ n’est pas venu pour abolir la Loi ou les Prophètes mais pour les accomplir. Une autre fois il a dit : « Il faut que cette parole qui est écrite s’accomplisse en moi » (Lc 22, 37). Combien de fois saint Matthieu ne répète-t-il pas : ceci ou ceci est arrivé pour que la parole du Prophète soit accomplie. Mais que veut dire accomplir l’ancien Testament ? Cela signifie rendre parfait un ouvrage inachevé ; remplir jusqu’au bord ce qui est à moitié vide (la comparaison est tirée d’une mesure ou d’une coupe), compléter ce qui est partiel. Cela signifie, pour parler en langage sensible, sortir le noyau de son écorce, passer de l’école préparatoire de l’ancien Testament à l’école supérieure de l’Évangile, mener des copies au Prototype. L’ancien Testament était bon, mais comparé à l’Évangile il n’est que partie, moitié, imperfection. Le nouveau Testament l’a complété et a apporté toute la Révélation de Dieu. « Quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel disparaîtra » (1 Co 13, 10).

Par la mère du Sauveur une parenté de sang existait entre le peuple d’Israël et le Christ. Mais la parenté du sang ne suffit pas dans le royaume de Dieu. Le Précurseur jetait à la face de ses auditeurs : Vous êtes fiers d’être les enfants d’Abraham ! « Eh bien, Dieu peut de ces pierres susciter des enfants à Abraham ! » (Mt 3, 9) Et au cours d’un sermon, comme on annonçait au Sauveur lui-même : « Ta mère et tes frères sont dehors et ils désirent te voir », il répondit : « Ma mère et mes frères ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique » (Lc 8, 20). Ainsi le Christ repousse les liens du sang, il ne reconnaît que ceux de la foi, il exige que l’on écoute la parole de Dieu. Celui qui est uni au Christ par le baptême et la foi vivante (Ga 3, 26. 28), il le considère comme sa mère et son frère. Ainsi la question qui se pose n’est pas : Le Christ est-il né juif ou aryen ? mais : Sommes-nous incorporés au Christ par le baptême et par la foi ? « Car dans le Christ Jésus ce n’est rien d’être juif ou non-juif ; ce qui est quelque chose c’est d’être une nouvelle créature « (Ga 6, 15). L’ancien Testament était construit sur les liens du sang, le nouveau l’est sur les liens de la foi. Et plus grave que le péché contre le sang est le péché contre la foi.

Le Christ est l’accomplissement personnel de l’ancien Testament. Par le Christ la Loi et les Prophètes ont été accomplis jusqu’au dernier iota et au dernier trait de lettre, c’est-à-dire jusqu’à la moindre consonne et la moindre voyelle de l’alphabet hébraïque. Nous aussi nous devons pousser sur l’ancien Testament, nous devons l’accomplir en nous. Cela signifie, en particulier, pour notre règle religieuse :

— Nous devons accomplir les prières de l’ancien Testament. Les Psaumes, ces admirables et immortelles prières, ont été repris dans le bréviaire de l’Église. Même les prières des Macchabées, qui sont sans aucun doute des prières héroïques (1 M 3, 59), ont été conservées dans ce bréviaire. Mais les prières de l’ancienne Alliance ne seront accomplies que si elles ne sont pas sur nos lèvres des paroles récitées par routine, mais si en esprit et en vérité elles sont dites au nom de Jésus.

— Nous devons accomplir le jeûne et l’aumône. Les Prophètes ont prêché le jeûne saint (Jl 2, 12). Mais plus tard l’hypocrisie pharisaïque enleva au jeûne son caractère sacré et l’aumône fut publiée à tous les coins de rue. Or le jeûne et l’aumône ne seront accomplis dans l’esprit de l’Évangile que si le jeûne est observé dans l’humilité du cœur  et l’aumône guidée non par un égoïsme pharisaïque mais par le véritable amour de son frère malheureux.

— Nous devons accomplir en nous les usages de lustrations de l’ancien Testament. Combien de lavages minutieux et de purifications n’étaient-ils pas nécessaires avant que le lépreux ne fût reconnu pur, avant qu’un impur eût été extérieurement purifié « par le sang des boucs et des taureaux » (He 9, 13) ! Nous n’accomplirons ces usages que si nous délivrons nos âmes de la lèpre du péché par la contrition et la confession, si nous purifions l’homme intérieur par le sang de l’agneau divin.

— Nous devons accomplir les lois de l’ancienne Alliance sur les sacrifices. Sans doute ne faisons nous plus de sanglants sacrifices d’animaux sur des autels fumants, mais nous accomplissons l’ancien Testament en prenant part à la pure oblation des prémices qui, d’après la parole du Prophète, glorifie le nom du Seigneur parmi les peuples « depuis le lever du soleil jusqu’à son couchant » (Mal 1, 11).

Ainsi chacun doit par le Christ, avec Lui et en Lui, accomplir en soi-même l’ancien Testament. De même que nous sommes sortis du royaume d’ombre de l’ancien Testament pour entrer dans le royaume de lumière de l’Évangile, de même que nous avons cessé d’être, par la lettre, les esclaves de Dieu pour devenir par l’esprit ses enfants et que nous sommes passés du judaïsme au christianisme, de même la prière des lèvres a été remplacée par la prière au nom de Jésus ; le jeûne et l’aumône pharisaïques par l’humilité et l’amour, la propreté extérieure par la pureté du cœur, la victime des mains sanglantes par le pur sacrifice de nos autels. Et autant nous avons dépassé le judaïsme de l’ancien Testament, autant nous nous sommes élevés dans le christianisme et gardons en nous l’Esprit du Christ et son Amour.

Amen !

II. Les valeurs morales de l’ancien Testament et leur transposition dans l’Évangile

« Or, tout ce qui a été écrit avant, l’a été pour notre instruction, afin que par la patience et la consolation que donnent les Écritures, nous possédions I’Espérance . » [Rm 15, 4.]

Dans le dernier sermon de l’Avent nous avons examiné les valeurs des Livres saints du judaïsme d’avant l’ère chrétienne, du point de vue de la Religion et de l’Histoire sacrée. Nous avons vu comment la notion biblique de Dieu témoigne d’une élévation d’esprit unique dans l’histoire des civilisations de l’Antiquité, comment la notion du Rédempteur, brillant de l’éclat de l’Étoile du matin, illumine l’Avent de l’ancienne Alliance. Nous avons encore examiné les valeurs liturgiques éternelles de l’ancien Testament, des Psaumes et d’autres textes qui furent repris dans le Bréviaire, dans le Missel, dans toute la liturgie de l’Église. Dans le calendrier chrétien, les termes de Pâques et de Pentecôte nous viennent de l’ancienne Bible. « Tout cela comme des préfigurations à notre usage » (1 Co 10, 6). Et lorsque le prêtre de la nouvelle Alliance offre le sacrifice de la sainte Messe, il adresse au Seigneur cette prière :

Que Dieu veuille accepter ce sacrifice comme il a accepté le sacrifice d’Abel, le sacrifice d’Abraham et celui de Melchisédech.

Nous avons enfin examiné les valeurs pédagogiques de l’ancien Testament, et à cause d’elles nous avons réclamé le respect des livres de Sion et le maintien de l’histoire biblique dans les programmes des écoles allemandes.

Sans doute une grande partie de l’ancien Testament, comme les longs récits de guerre, les tables généalogiques aux innombrables noms, et même quelques-uns des sermons imprécatoires des Prophètes, n’a-t-elle qu’une valeur passagère. Mais une grande partie aussi, plus ou moins transposée ou revalorisée, a gardé pour les temps de l’Évangile valeur éternelle.

Les attaques les plus graves ne sont pas dirigées aujourd’hui contre les valeurs religieuses, mais contre les valeurs morales de l’ancienne Alliance. Les menées les plus récentes contre l’enseignement de la Bible dans les écoles ont pris pour prétexte que le patriarche Jacob, le captateur d’héritage, Joseph l’Égyptien, l’accapareur de blé, et autres monstres, ne sauraient être donnés en modèles de morale aux enfants des écoles. Et contre l’Écriture sainte de l’ancienne Alliance, sur laquelle les fidèles de toutes les confessions chrétiennes posent la main avec respect pour le serment, de tels blasphèmes ont été proférés que l’on ne peut les répéter dans ce sanctuaire. C’est pourquoi j’ai choisi pour le sermon de ce deuxième dimanche de l’Avant ce thème : Les valeurs morales de l’ancien Testament et leur revalorisation dans l’Évangile.

L’épître dominicale commence aujourd’hui par le mot de Paul :

Tout ce qui a été écrit dans le temps passé a été écrit pour notre enseignement.

L’Esprit de Dieu qui a inspiré aussi bien les saintes Écritures de l’ancienne Alliance que celles de la nouvelle, n’est pas seulement un esprit de vérité religieuse ; c’est aussi un esprit de sainteté et de propreté morale. C’est pourquoi ses livres ne traitent pas seulement de la règle religieuse, mais aussi de la règle morale. Ainsi, par l’étude et l’observance des saintes Écritures nous n’augmentons pas seulement notre foi mais encore nous devenons meilleurs et plus moraux. Il s’agit encore aujourd’hui uniquement des saintes Écritures du judaïsme d’avant l’ère chrétienne. Nous plaçons cette méditation sous la protection de l’Immaculée Conception, de la fleur d’une blancheur liliale de l’ancien Testament, de l’image sublime de la grandeur morale.

1. Les lumières de la doctrine morale de l’ancien Testament

1. — La plus haute règle de l’action morale est la Volonté de Dieu. C’est pour cela que les Psaumes implorent : « Seigneur, montre-moi tes voies ! Envoie-moi ta lumière pour que je reconnaisse tes voies ! Pénètre-moi de ta force pour marcher dans tes voies et pour y persévérer sans écarts ! » La volonté de Dieu s’est exprimée par les dix commandements sur le mont Sinaï, dans une forme très concise et pourtant infiniment profonde.

Sans doute la raison humaine, en s’inspirant du droit naturel, aurait-elle pu élaborer les dix commandements. Sans doute, la raison humaine pouvait-elle concevoir que pour qu’une communauté digne de l’homme fût viable, les hommes ne devaient pas se tuer, se tromper, se voler les uns les autres. Mais le Décalogue a reçu une plus grande clarté, une plus haute autorité et par là même est devenu immuable devant le libre arbitre de l’homme, du fait qu’il a été édicté comme la révélation de Dieu et signé du nom de Dieu. Je veux ordonner ainsi ta vie personnelle et ta vie à l’intérieur de la communauté, a dit le Seigneur :

Tu adoreras un seul Dieu, tu ne jureras pas son Nom en vain, tu sanctifieras le jour du Seigneur. Tu honoreras tes père et mère, tu ne seras point homicide, tu ne commettras pas la luxure, tu ne prendras pas le bien d’autrui, tu ne rendras pas de faux témoignages.

Ces dix commandements sont les fondements éternels de la morale universelle, valable pour toutes les communautés ; les règles éternelles de la loi de tous les États et de toutes les juridictions ; la pierre angulaire éternelle de la vie morale de toutes les familles ; le flambeau aux dix branches dont les flammes illuminent aujourd’hui encore le monde.

Le Décalogue inscrit sur les Tables du mont Sinaï dépasse de tout un ciel, en valeur morale, toutes les lois de l’Antiquité non biblique. Cela à deux points de vue particuliers.

• Tout d’abord la règle morale qui y est exprimée est basée sur la notion religieuse de Dieu. Sur la première Table sont inscrits les devoirs moraux de l’homme envers Dieu. Tu dois adorer le Seigneur ton Dieu, honorer son nom, sanctifier son jour ! Sur la deuxième Table ce sont les devoirs moraux de l’homme envers l’homme : Tu dois veiller à sanctifier la vie de ta famille, respecter la vie et la santé de ton prochain, observer la fidélité conjugale, respecter le bien et l’honneur du prochain. Ainsi aucun respect des droits de l’homme, aucune morale civique ne sont possibles, là où l’on ne trouve ni crainte de Dieu ni religion. La Loi du Seigneur ne peut être séparée du Seigneur de la Loi. Et dans le monde entier, ni une règle morale ni même un paradis ne sauraient être érigés s’ils n’ont pas pour base la foi en Dieu.

• Une deuxième et non moins grande supériorité du Décalogue est qu’il n’interdit pas seulement le mal apparent dans les mots et dans les actes, mais qu’il régit encore les intentions cachées et les soumet à la volonté de Dieu. « Soyez saint car je suis saint, moi, l’Éternel, votre Dieu » (Lv 19, 2. 26 ; 21, 8). Les lois de Babylone sont loin d’approcher de cette grandeur morale, parce que ceux de leurs préceptes qui sont bons se mêlent aux superstitions et aux formules magiques, parce que leurs dieux, et surtout la déesse Istar, ne peuvent être considérés comme des symboles moraux. Parmi les doctrines morales de l’ancien Testament, ce sont les dix commandements du Sinaï qui répandent la lumière la plus radieuse.

 

2. — Il est conforme au caractère le plus profond de la Bible, livre de vérité, que la vertu morale de la véracité y soit au plus haut point exaltée, que tout mensonge, tout ce qui est discorde et dissimulation soit aussi fortement reprouvé. Le huitième commandement : « Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain » (Ex 20, 16) est par excellence la loi protectrice de la vérité. Il faut être vrai soi-même pour comprendre la vérité. On ne doit pas osciller entre la vérité et le mensonge. « Le mensonge est une souillure pour l’homme. » (Si 20, 26). Et c’est façon de Pharisien que de parler « avec un cœur double » (Ps 11, 3).

Un autre précepte pourrait tout d’abord nous surprendre : « Tu ne laboureras point avec un bœuf et un âne attelés ensemble. Tu ne porteras point ensemble des vêtements d’été et des vêtements d’hiver » (Dt 22, 10 et 11) Mais il faut entendre par ce langage parabolique de l’Orient : tu dois repousser tout principe de division, toute contradiction intérieure.

 

3. — Le Livre des Proverbes et les autres livres sapientiaux irradient, eux aussi, les claires lumières de la doctrine morale de l’ancien Testament. Dans ces livres nous trouvons tout d’abord les règles de la bienséance et du savoir-vivre : Si tu te trouves à table, ne convoite pas pour toi les premières places ni les meilleures friandises (Pr 23, 1-3 ; Si 31, 12-21) ; tu ne dois pas écouter aux portes (Si 21-23) et tu dois mettre rarement le pied dans la maison de ton prochain (Pr 25, 17). Parmi ces conseils on trouve également des règles de vie exprimées sous forme proverbiale, et que notre peuple a repris dans le trésor de ses propres proverbes : Bien mal acquis ne profite jamais (Pr 10, 2) ; l’orgueil précède la chute (Pr 16, 18). Ce qu’on apprend dans la jeunesse on le retient dans la vieillesse (Pr 22, 6). Ces règles de convenance pourraient aussi bien être inspirées par la sagesse indienne ou arabe. Elles prouvent seulement que même la vie quotidienne doit être conduite selon la règle morale.

Cependant les livres bibliques prêchent en outre une sagesse plus haute. Non la sagesse populaire, non la sagesse des écoles savantes, mais la règle de vie dictée par Dieu et qui prend ses racines et son couronnement dans la crainte du Seigneur (Pr 1, 7 ; 14, 26). « Craindre le Seigneur et s’éloigner du mal » (Jb 28, 28), voilà la sagesse enseignée par les livres sapientiaux. La si fréquente exhortation que l’on y trouve : Écoute, mon fils, comme le ton doctrinal de ces livres, montrent bien qu’ils ont servi à l’instruction et à l’éducation de la jeunesse. C’est pourquoi, à tant de reprises, ils ordonnent le respect des parents, le respect du vieillard (Pr 16, 31) le respect de la femme (Pr 14, 1). Et c’est ici que les Livres saints brillent d’un éclat particulier : tandis que la femme des pays d’Orient non soumis à la loi biblique était une esclave sans droits, les livres bibliques la désignent dans le même temps comme la couronne de son mari (Pr 12, 4) ; et dans le quatrième commandement : « Tes père et mère honoreras », la mère est présentée à l’enfant comme l’égale du père. Une telle estime de la femme n’a pas été découverte par l’esprit charnel de l’Orient.

Dans le dernier chapitre du livre des Proverbes s’élève un chant de louanges à la femme vertueuse (31, 10-31), qui peint la femme aimée de Dieu et nous énonce ses cinq premières qualités : le dévouement à sa famille, la joie dans le travail et dans la direction de la maison, la bonté envers ses domestiques et envers les pauvres, l’instruction et la piété. Ce chant, c’est le miroir éternel devant lequel toutes les femmes de tous les pays devront scruter leur conscience.

Comme pendant à ce tableau, on trouve dans le 31e chapitre du livre de Job le miroir éternel de la conscience des hommes. C’est la louange d’un homme qui domine ses passions, garde la foi conjugale, est loyal dans le commerce (il s’agit sans doute là d’un marchand), qui respecte les droits de ses serviteurs et compatit à la misère des pauvres (sa porte doit rester ouverte à celui qui n’a pas de toit et la toison de ses troupeaux réchauffera celui qui a froid). Et tout cela pour l’amour du Très-Haut dans le Ciel, aux yeux duquel le maître et le serviteur sont égaux.

Ces deux chapitres, les miroirs de vertus proposés à la femme et à l’homme, atteignent aux plus sublimes sommets de la morale biblique.

 

4. — Les Lois alimentaires de l’ancienne Alliance, objet de tant de railleries, doivent être aussi regardées comme des gardiennes de la règle morale. Vous ne mangerez point la viande d’une bête qui a déjà mangé une bête (Ex 22, 31). Vous ne souillerez pas votre âme en mangeant ce qui a rampé dans la poussière de la terre (Lv 41, 44). De telles lois signifient : vous devez vous éloigner de tout ce qui est bestial, vous tenir à distance de tout ce qui est poussière et serpent. C’est la même idée que celle exprimée symboliquement par l’image de l’Immaculée qui écrase du pied le serpent dans la poussière. Loin tout ce qui est bestial, loin tout ce qui est païen ! La soumission aux prescriptions sur ce que, d’après la loi mosaïque, les Israélites doivent manger et sur ce qu’ils ne doivent pas manger, rappelle le mot de Paul parlant du joug de la loi (Gal 5, 1). Nous nous demandons si les enfants de ce temps apprenaient véritablement par cœur ces longues listes d’aliments où les animaux purs se trouvaient séparés des animaux impurs. Le sens de toutes ces lois alimentaires était : vous ne devez pas manger avec les païens sur la table desquels est servie la viande de porc (Lv 11, 7) et d’autres bêtes qui sont impures pour vous, et en général vous ne devez avoir avec eux aucune relation sociale. Ainsi les lois alimentaires ont dressé un mur entre juifs et païens.

Elles sont devenus superflues lorsque ce mur fut abattu dans la révélation à l’apôtre Pierre (Ac 11, 5-10).

 

5. — Plus claire encore que d’abstraits et secs paragraphes, la lumière de la morale biblique brille dans chacun des vivants portraits de la grandeur morale. En terre d’exil le patriarche Joseph voit venir l’heure où il rendra son âme à Dieu et où il sera réuni à ses pères.

Il n’a pas été un spéculateur avide. Ouvrier de la Providence, économe prévoyant, il a fait, durant les années grasses, amasser dans les greniers du roi le blé superflu. Il n’a pas voulu le jeter sur le marché mondial des Phéniciens. Il l’a mis de côté pour les années maigres et a ainsi sauvé le peuple de la famine. Il n’y a là aucun accaparement des denrées, parce qu’il s’agissait du service du peuple, et non d’un enrichissement personnel. Et maintenant, comme l’a déjà fait son père Jacob (Gn 49, 29), il réunit ses fils autour de son lit de mort et leur dit :

Après ma mort Dieu vous conduira dans le pays qu’il a promis à nos pères. Et vous emporterez mes os avec vous. [Gn 50, 23 ; Ex 13, 19.]

C’est là, dans la Terre Promise, que viendra le Rédempteur et son ombre s’étendra sur le tombeau des patriarches à Mambré.

Quelle grandeur morale s’exhale de cette foi en la parole de Dieu ! L’incrédulité est obscurité, la foi est rayonnement, elle jette une vive clarté, même aux heures les plus sombres.

 

• Une autre étincelante figure de grandeur morale est Moïse, le guide du peuple, le plus grand législateur de l’Antiquité, initié à toute la sagesse des Égyptiens et, de plus, armé par le ciel de la baguette miraculeuse. Trois montagnes, comme trois bornes, se dressent sur le chemin de sa vie : l’Horeb où sur une hauteur solitaire il reçut du buisson ardent sa vocation et sa mission. Le Sinaï où, pour ainsi dire, en de silencieuses retraites, il s’entretint avec le Seigneur. Le Nébo, des hauteurs duquel il salue de loin la Terre Promise. Michel Ange a immortalisé dans le marbre ce grand conducteur d’hommes, l’archevêque Pyrker l’a chanté dans une épopée. Grand fut Moise lorsqu’il leva la baguette miraculeuse et qu’il confondit les magiciens d’Égypte ; plus grand encore lorsqu’il tonna contre la danse autour du Veau d’or et dans sa sainte colère brisa les Tables contre les rochers ; mais c’est lorsqu’il déclara devant le Seigneur qu’il était prêt à sacrifier sa vie pour son peuple révolté qu’il se montra le plus grand !

Seigneur, pardonne-leur ce péché ! Sinon, efface-moi de ton Livre de vie ! [Ex 32, 31.]

Quelle grandeur morale s’exhale de cette prière du grand conducteur d’hommes qui aimait son peuple plus que la vie !

 

• Un troisième exemple de grandeur morale nous est donné par Job, le résigné. Les combats de son âme nous sont magistralement décrits dans le livre qui porte son nom !

D’abord un mot de dévouement serein : « Nous avons reçu de la main de Dieu le bien, pourquoi ne recevrions-nous pas aussi le mal ? » (2, 10). Puis la nature craintive devant la souffrance se rebelle, et dans un cri d’impatience il maudit le jour qui l’a vu naître. Puis encore il est partagé entre l’espérance et le désespoir, entre la volonté de vivre et celle de mourir. Et finalement, c’est le cri de son âme victorieuse de la tentation : « Je sais que mon vengeur est vivant » (19, 25). Job n’est pas le modèle de la résignation spontanée mais de la résignation acquise de haute lutte, et c’est en quoi précisément il est notre modèle. Notre modèle parce que notre nature aussi, craintive devant la souffrance, se révolte contre elle. Notre modèle parce que nous aussi, à travers toutes les luttes de l’âme, nous devons croire : mon vengeur est vivant !

« Tout ce qui a été, dans le temps passé, écrit l’a été pour notre instruction afin que par la patience ainsi que par la consolation que donnent les Écritures nous possédions l’Espérance », afin que nous surmontions les faiblesses de notre foi et notre crainte devant la souffrance.

2. Les ombres de la doctrine morale de l’ancien Testament

Nous défendons l’ancien Testament contre le reproche d’être dénué de toute valeur, mais nous ne voulons pas tracer des mœurs du judaïsme d’avant l’ère chrétienne un tableau trop éclatant. Pour toutes les religions comme pour toutes les races, la réalité de la vie reste loin derrière l’idéal tracé par les commandements de la morale. A côté de tant de lumières, il est des ombres profondes ; à côté de la vérité, des mensonges nombreux ; à côté de la sagesse, beaucoup de folie ; à côté de la foi, beaucoup d’incrédulité ; à côté de hautes valeurs morales, maintes moindres valeurs.

 

l. — Le plus grave reproche adressé aujourd’hui à la doctrine morale de l’ancien Testament, est d’être une morale d’intérêt. Dans ces dernières années, le quatrième commandement fut partout rejeté comme non-allemand parce qu’il comporte la promesse : Tes père et mère honoreras afin de vivre longuement. Le 13 novembre 1933, au Palais des Sports à Berlin, les « Chrétiens allemands » [protestants] ont adopté cette résolution : « Nous attendons que notre église nationale se libère de tout ce qui n’est pas allemand, en particulier de l’ancien Testament et de sa morale juive de l’intérêt. »

Il est vrai : les hommes pieux de l’ancien Testament attendaient aussi en récompense de leur piété une prospérité temporelle. Ils espéraient que leurs greniers « seraient remplis de blé et que leurs cuves regorgeraient de moût » (Pr 3, 10). Que la crainte de Dieu leur apporterait « une couronne de grâce » (4, 8) et « augmenterait leurs jours » (10, 27). Mais il est faux de prétendre que le quatrième commandement inculque aux enfants une notion mercenaire de leurs rapports avec Dieu, magnifie et sanctifie une soif de lucre qui n’est pas allemande. Sans doute est-ce le sommet de la moralité que de marcher sur le chemin de la vertu par pur amour de Dieu et du Bien, sans espérer une récompense immédiate ou future, et d’atteindre ainsi à l’idéal moral. Mais pour atteindre à des hauteurs si sublimes il n’est que les saints, dont l’un disait à Dieu : Seigneur je t’aime non pas parce que tu sauves mon âme et que tu me protèges de l’enfer, je t’aime uniquement pour l’amour de toi. Un éducateur prudent ne pourra donc pas dès l’abord faire appel aux mobiles moraux les plus élevés, lorsqu’à l’école il expliquera à l’enfant le quatrième commandement, et les hommes moyens, eux aussi, ont besoin dans les heures de faiblesse et de découragement de se raccrocher aux promesses du Seigneur et d’espérer de lui, longue vie et prospérité. Si quelqu’un vient m’affirmer qu’il fait le bien purement et simplement pour l’amour du bien, sans en attendre aucune récompense, je lui dirai : Ami, ou bien tu es un saint – et l’un des rares – ou bien un hypocrite qui s’abuse lui-même. Ceux qui combattent l’ancien Testament pour les promesses qui s’y trouvent sont-ils vraiment si éloignés de toute idée de gain qu’ils n’attendent jamais de leurs services de la reconnaissance, un surcroît de salaire, un avancement ou quelque autre avantage ? Le Christ a répondu à l’apôtre qui lui demandait : Qu’avons-nous donc à attendre ? (Mt 11, 27). — Votre récompense sera grande (Lc 6, 23-35). Apprenez de moi à être doux et humble de cœur et vous trouverez du repos pour vos âmes (Mt 11, 29). Une doctrine morale qui s’adresse à tous les hommes doit aussi, à côté des mobiles les plus parfaits, se servir de mobiles moins élevés.

 

2. — Une ombre s’étend également sur quelques récits et sur quelques textes de l’ancien Testament qui sont choquants pour la morale. Onan a donné son nom à un vice effroyable. Thamar a vendu son honneur sur la voie publique. Ailleurs, la Bible parle encore de l’impudence de Cham, des filles de Loth, de Rahab, la prostituée de Jéricho. Dans le livre des Proverbes, la folie joue le rôle d’une fille de rues. Dans le Cantique des Cantiques, on trouve quelques passages osés, et plus encore dans le texte hébraïque que dans les traductions ; de même dans le livre d’Ézéchiel. Les Écritures saintes ont rapporté toutes ces choses trop humaines dans la langue du temps, dans la langue de ce peuple primitif de bergers. Mais elles n’ont pas pour cela approuvé ces scandales et voulu rendre moral ce qui est immoral. Au contraire.

Elles montrent aussi que le châtiment suivait de près le crime, comme pour Onan ; et les Prophètes qui jetaient sans crainte la vérité à la face des grands de leur temps ont même annoncé au royal adultère le châtiment de Dieu (2 S 12, 10). Aussi longtemps que Dieu prendra pour ouvriers de son salut des hommes et non les purs esprits du ciel, aussi longtemps s’accompliront des actions trop humaines. Aucun pharisien n’osera prétendre que tous ces vices ont disparu chez les peuples de la nouvelle Alliance. Grâce à Dieu, au cours de ces derniers mois, la vie publique de notre peuple fut débarrassée comme par un balai de fer de beaucoup d’immoralités ; mais ce serait tenir le langage du juif pharisien que de remercier Dieu d’être meilleurs que les autres races, et de ce que nos grandes villes sont des jardins de vertu en comparaison de Sodome et de Gomorrhe.

Une chose est juste ; la Bible complète ne doit pas être mise dans les mains de jeunes élèves des écoles. La sainte Écriture est écrite pour les hommes moralement formés. Déjà la synagogue de l’ancienne Alliance avait interdit à la jeunesse le Cantique des Cantiques et le livre d’Ézéchiel, parce que quelques-uns de leurs textes pouvaient enflammer des âmes neuves, promptes à prendre feu. Au lieu de la Bible complète avec ses 1 335 chapitres, il serait très suffisant de présenter à la jeunesse des écoles une anthologie des plus belles histoires bibliques. Mais qui voudrait supprimer toutes les histoires bibliques du programme scolaire éteindrait bien des étoiles au firmament des enfants.

Après ce qui vient d’être dit, nous ne pouvons admettre entièrement l’affirmation des professeurs du congrès de Brême, en 1905 :

Les conceptions morales de l’ancien Testament sont devenues étrangères à notre temps.

Si cette affirmation est valable pour quelques textes, l’ancien Testament reste au contraire dans sa totalité la chronique de cette merveilleuse pédagogie divine, qui se montrait indulgente aux faiblesses de ses enfants, et pourtant atteignait son but.

 

3. — Il est aussi, pour le sentiment chrétien, une ombre qui s’étend sur les psaumes de malédiction et les chants de vengeance de l’ancienne Alliance. Le chantre du Psaume 69 supplie : Seigneur, accours à mon aide pour que je massacre mes ennemis. Le chantre du Psaume 109 souhaite que la malédiction revête son ennemi comme d’un vêtement, qu’elle pénètre dans son intérieur comme l’eau qu’il boit et dans ses os comme l’huile dont il s’oint. Le chantre du Psaume 138 prône hautement devant Dieu qu’il « hait ses ennemis d’une haine ardente ». Ces ennemis, vraisemblablement les hommes d’Héliodore qui ont pillé les trésors sacrés, étaient regardés par le psalmiste, gardien des choses sacrées, comme ses ennemis personnels et, dans son zèle pour la gloire de Dieu, il croit devoir répéter à leur égard la malédiction que Dieu a jetée sur toute la race des serpents. Et dans d’autres chants vengeurs encore, apparaît l’idée de vengeance par le sang, qui était alors reconnue licite. Le Christ a fait justice de ces chants de vengeance : « Vous avez entendu qu’il a été dit : œil pour œil, dent pour dent […]. Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis, faites le bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 38-44). Tandis que cette malédiction nous vient des temps les plus reculés : Lamech sera vengé non seulement sept fois, mais septante fois sept fois (Gn 4, 24), le Christ parodiant à dessein la forme de la malédiction du premier livre de la Bible, lui a opposé son nouveau commandement : Tu pardonneras à ton frère qui t’a offensé ; je ne dis pas sept fois mais septante fois sept fois (Mt 18, 22).

Nous nous trouvons ici devant la loi de la morale chrétienne la plus difficile à concevoir pour l’âme germanique. Le précepte de l’amour du prochain n’a, il est vrai, pas aboli celui de l’amour de soi, ni le droit de s’affirmer soi-même ; mais dans le royaume du Christ, la force de souffrir doit exister à côté de la force d’agir ; et à côté de la vertu active doit exister la vertu pour ainsi dire passive de la patience et du pardon par amour du prochain, vertu qui porte en soi plus de force et de grandeur morale que l’énergie combative. Nous n’avons pas d’autre choix : ou bien nous sommes les enfants du Christ, ou bien nous retombons dans le judaïsme pré-évangélique et ses chants de vengeance.

 

4. — Une ombre s’étend encore sur maintes figures bibliques. Ainsi le patriarche Jacob donne raison aux attaques des adversaires de l’ancien Testament pour qui le vrai Jacob est synonyme d’imposteur et de captateur. D’accord avec sa mère, il a par une supercherie extorqué la bénédiction de son père aveugle, et privé son frère de son droit d’aînesse.

L’Écriture sainte rapporte ces faits sans les approuver. Et nous ne tentons, nous ne cherchons aucun savon noir pour laver le patriarche Jacob de l’accusation d’imposture. Le forfait de Jacob jette une ombre épaisse sur sa figure.

Comme tout ce qui nous vient de l’ancien Testament, ceci aussi a été écrit pour notre instruction. Le Tout-Puissant peut écrire droit sur des lignes tordues et se servir de la méchanceté des hommes pour mener à bien leur salut. Or, le droit d’aînesse ne comportait pas seulement le droit véritable sur le sol et autres biens temporels. Pour les patriarches, le droit d’aînesse représentait encore le privilège d’être l’aïeul de la souche porteuse de la promesse et qui devait donner naissance à Celui qui écraserait le Serpent. Et lorsque ce droit est passé de la tête d’Esaü sur celle de Jacob, cela signifia : ce n’est pas le privilège de la naissance, ce n’est pas le privilège de la chair et du sang qui doit décider seul. Le Seigneur conserve toute liberté dans son élection et il lui est loisible de désigner un puîné comme aïeul du Christ.

 

L’ombre du mensonge assombrit aussi la ligure de l’héroïque Judith de Béthulie. La ville de ses pères assiégée par les Assyriens est dans le plus grand péril. Si quelque secours n’arrive pas dans l’instant, la ville est perdue avec les habitants, ce qui signifiait alors d’après le droit de guerre : mort et destruction. Alors Judith se pare de ses plus beaux bijoux, sort de la ville et se dirige vers le camp ennemi pour tuer Holoferne. Aux sentinelles qui l’interrogent elle ment en déclarant qu’elle veut passer chez les ennemis parce que la cause de son peuple est perdue. Un nouveau mensonge lui permet de parvenir jusqu’à Holoferne et d’endormir sa méfiance ; alors, elle lui tranche la tête (Jdt 8, 15). Judith a agi, sans doute, de bonne foi, pensant qu’elle pouvait pour le prix d’un mensonge sauver son peuple et sa patrie. Mais maintenant les gardiens des mœurs viennent, et déclarent dans un livre qui circule partout : L’ancien Testament est un livre plein de mensonges et de tromperies juives. Posons-nous pourtant cette question : si le peuple et la patrie se trouvaient, comme Béthulie, devant la certitude d’une destruction imminente, et que vous puissiez sauver par un mensonge votre peuple et votre patrie, viendriez-vous me déclarer d’un cœur tranquille : on ne doit pas mentir ?

Oserez-vous placer moralement l’héroïne biblique qui a fait monter vers le Seigneur ses chants de louanges (Jdt 16) plus bas que la Kriemhild germanique avec son chant de haine ?

Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre à l’héroïne de Béthulie. Malgré ses mensonges, Judith reste un exemple pour la jeunesse féminine, non parce qu’elle a menti mais parce qu’elle a aimé son peuple et sa patrie.

 

Pour beaucoup, l’auteur du livre de l’Ecclésiaste jette aussi une ombre sur les valeurs morales de l’ancien Testament. L’auteur du petit livre, qui porte le nom d’Ecclésiaste ou de prêcheur, s’est avancé loin sur la voie de l’erreur avant d’atteindre à la foi en Dieu et en l’Au-delà. Avec la même franchise que saint Augustin dans ses Confessions, il nous décrit les erreurs de sa jeunesse. Il a d’abord voulu jouir de la vie selon les principes d’Épicure, s’adonner à la bonne chère et à la vie voluptueuse. Puis il perdit aussi Dieu et déclara que tout était vanité (omnia vanitas). Mais finalement il a retrouvé son Dieu, et alors il a crié à ses compagnons : « Pense à ton créateur pendant les jours de ta jeunesse ! Dieu t’appellera pour tout en jugement » (Qo 12, 1.13). Malgré ses erreurs, cet homme reste en exemple aux jeunes gens, non parce qu’il a erré, mais parce qu’il a fait preuve de bonne volonté et retrouvé la grâce de Dieu pour croire. Cela aussi a été écrit pour notre instruction. Les personnages de la Bible n’ont pas été des saints nés. Ils ont senti la loi dans l’esprit et « l’autre loi dans la chair » (Rm 6, 23). Mais ils étaient assez droits pour reconnaître leurs forfaits et revenir sur leurs erreurs ; c’est pourquoi ils sont donnés en modèles de morale à la jeunesse de tous les temps. La force de la grâce divine se réalise pleinement dans la faiblesse de la nature humaine (2 Co 12, 9).

 

Le Christ n’a pas soufflé les lumières de la doctrine morale de l’ancien Testament. Il a revalorisé les valeurs morales de la période pré-évangélique, dans l’Évangile. Il a assigné à l’effort moral des buts plus élevés, exhaussé l’édifice de l’ordre moral, accordé aux âmes qui combattent des grâces suffisantes pour vaincre. « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). En particulier le Christ a placé le Décalogue à la base de la règle morale chrétienne et l’a revalorisé en prêchant la loi mosaïque comme sa loi. « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements » (Mt 19, 17). Le Christ a résumé dans un précepte d’amour la diversité des commandements de l’ancien Testament et ainsi, comme le dit saint Paul (Rm 13, 17), la loi pré-évangélique a été accomplie. Nous n’avons aucun droit de déclarer impur ce que le Christ a déclaré pur et a assumé dans son Évangile.

Mais bien plutôt nous pouvons et nous devons nous délivrer des ombres de la doctrine morale de l’ancien Testament. La libération qu’on nous propose aujourd’hui, Loin de nous l’ancien Testament ! (Los von Alten Testament), ne peut avoir de sens pour nous que si l’on entend par là le rejet des ombres de l’ancien Testament, le rejet de tout ce que représentaient Cham, Onan et Thamar ! « Frères, écrit l’apôtre Paul, vous avez été appelés à la liberté des enfants de Dieu », vous avez rejeté le joug de l’ancienne loi, « mais que votre liberté ne serve pas d’excitation à la chair » (Ga 5, 13.19).

Le rejet de l’ancien Testament peut seulement signifier pour nous : rejet du pharisaïsme qui parle si peu des nombreuses lumières de l’ancienne Alliance et tant de ses ombres pourtant rares, qui ne trouve que des lumières dans son propre peuple et que des ombres dans les autres races ! Rejet des chants de malédiction et de vengeance de l’ancien Testament, doit signifier : la haine n’est pas une vertu chrétienne, contre qui d’ailleurs qu’elle s’exerce. La soif de vengeance est un retour au judaïsme d’avant l’ère chrétienne. Rejet de la fausseté d’un Jacob et de la soif de jouissance d’un Ecclésiaste doit signifier : nous devons nous libérer des ombres de la vieille doctrine morale juive !

Et c’est parce que quelques personnages de l’ancien Testament, même parmi les aïeux maternels et paternels du Christ, n’ont pas dominé les passions de leur nature non rachetée, qu’a retenti avec d’autant plus d’ampleur durant l’Avent, le cri des non-rachetés, vers le Rédempteur. Rien n’atténuera la grandeur morale qui s’exhale de cette soif du Sauveur, cette fermeté dans l’Espérance de l’humanité d’avant le Christ. Les justes de l’ancienne Alliance ne l’ont pas vu et pourtant ils ont cru en lui. Des temps les plus reculés ils sont venus à son devant avec leur foi et leur désir. Nous, les enfants de près, nous n’avons pas le droit de rester en arrière. Nous devons, durant ces semaines de l’Avent, préparer nos âmes et aller à la rencontre. de l’Enfant-Dieu de Noël. Heureux ceux qui ont soif d’être sauvés, car leur désir sera exaucé. Amen.

 

 (à suivre.)


[1]  — Le terme de Testament, témoignage de l’héritage, fut donné par le Christ lui-même (Mc 14,34) et employé par Paul dans ses Épîtres. En réalité, il n’est juste que pour le nouveau Testament puisque « un testament n’est valable qu’en cas de mort et n’a aucune force tant que le testateur vit » (He 9, 17). Mais ce terme fut par la suite également appliqué à l’ancien Testament.

Informations

L'auteur

Archevêque de Munich, Mgr Michael Faulhaber (1869-1952) fut, avec le cardinal Pacelli, un des rédacteurs de l'encyclique Mit brennender Sorge par laquelle Pie XI condamna l'idéologie nationale-socialiste en 1937.

Dès 1933, il avait dénoncé la propagande antisémite du nouveau régime dans une série de sermons qui fut ensuite publiée sous le titre Judentum, Christentum, Germanentum (judaïté, christianité, germanité).

En 1940, il protesta également publiquement contre l'« opération T4 » qui organisait l’euthanasie des invalides et des malades mentaux, jugés « indignes de vivre », car « improductifs » sur le plan économique.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 102

p. 73-93

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