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Anthèses poétiques


L'abbé Jean-Paul André publie un recueil de poèmes mystiques intitulé Anthèses poétiques [1] : vingt-deux poèmes, cent cinquante pages de commentaire accompagnées de quatre préfaces. L’abbé introduit ainsi son œuvre :

Notre ouvrage se présente à la manière d’un diptyque dont les tableaux proposent respectivement vingt poèmes formés de quatrains en vers alexandrins et leurs commentaires. […]

Intitulé Synopsis, le premier poème s’apparente à un prélude et trouve son épanouissement dans les dix-neuf poèmes qui le suivent, d’où son titre général : Anthèses poétiques.

Floraison, qui compte onze poèmes, développe le thème des jardins et des fleurs, le thème du voyage, celui de la famille (en trois poèmes dont un épithalame), puis glorifie la Vierge Marie et le Christ.

Dès l’abord le lecteur est saisi par la finition des vers (Extrait du poème « Royaume et palmeraie ») :

Famille très chrétienne, insécable et féconde,

Cépage où de nul pied on ne voit d’agassin,

Tu foisonnes d’élus, refaçonnes le monde !

Laisse-nous pour ta gloire esquisser un dessin.

Rendre compte du réel dans son épaisseur, mais aussi suggérer une beauté idéale par des mots dotés d’une force renouvelée, tel est l’objectif que s’est fixé l’abbé André dans ce recueil. Le lecteur parcourt un jardin qui présente tour à tour des beautés mystérieuses que seule la poésie peut évoquer. C’est Venise :

S’en venir au printemps, par la mer, à l’aurore,

Puis, au môle, franchir la porte sans linteau

Du lion tutélaire et de saint Théodore

Élevés en flambeaux sur leur grand chapiteau.

C’est la grâce toute classique des châteaux de la Loire :

Les parterres brodés, les miroirs de Le Nôtre

Du Grand Siècle ordonné reflètent la clarté :

De son limpide esprit, pour le réveil du nôtre,

Leurs lignes et leurs plans fixent la netteté.

Ces vers, fruit d’un art exigeant, refusent le convenu, le bradé, le rapide. L’auteur s’est appliqué à rechercher le « mot beau et musical » : « le cisèlement général d’un poème est un travail minutieux et patient de “joaillier”. En effet, les mots choisis avec soin […] sont autant de pierres précieuses à sertir. »

Culte de la forme, amour du mot rare, recherche d’une beauté absolue : le lecteur d’Anthèses remarquera que ces vers rappellent très nettement l’école parnassienne. Voici un autre extrait :

Le colchique des prés où dort la Sulamite

– La sœur-épouse, cypre et source en son Aimé,

Aux côteaux d’Engaddi que, de flamme, Il visite – ;

Le pied de mandragore à Ruben réclamé.

Les mots, devenus mystérieux, énigmatiques, sont au service d’une musique qui suggère la fascination du poète devant la Beauté. Nous sommes quasiment dans l’univers de Mallarmé et de son « sonnet en yx » :

La Nuit approbatrice allume les onyx

De ses ongles au pur Crime, lampadophore,

Du Soir aboli par le vespéral Phœnix

De qui la cendre n’a de cinéraire amphore

Une telle ressemblance ne manque pas de soulever des objections.

Le père Longhaye S.J. (1839-1920) [2] résumait ainsi les grands principes de la poésie parnassienne :

1) La poésie parnassienne, qui est une réaction aux effusions sentimentales et égoïstes du romantisme, se tourne vers une exactitude toute scientifique. C’est une poésie impersonnelle et impassible qui a le culte de l’art : elle est un « effort pour éliminer, pour éteindre le sentiment, l’âme elle-même [3] ».

2) La doctrine parnassienne présente le Beauté comme un idéal qui domine la vérité elle-même [4]. La forme prime sur le fond, l’esthétique est considérée comme l’unique vérité. Or le père Longhaye rappelle avec force que « la forme […] est la perfection suprême du fond. »

3) Enfin, cette poésie devient « un objet de luxe intellectuel, accessible à de très rares esprits [5] ». C’est un art sophistiqué et qui se complaît, se réfugie même dans sa complexité. Il a tendance à s’éloi­gner de la nature.

 

L’ouvrage de l’abbé mériterait-il ces critiques ? L’abbé semble les anticiper et se défendre dans son introduction.

Une poésie morte, impassible, sans âme ? L’abbé André prône la retenue. « Nous avons parlé de discrétion dans l’expression des sentiments. Sans l’établir en règle absolue, celle-ci est compréhensible de la part d’un ecclésiastique dont l’état de vie a fait de la retenue comme une seconde nature. »

Une poésie qui nie la pensée et place la Beauté au-dessus d’elle ? Pas de poésie sans pensée, rétorque l’abbé, on pourrait même dire pas de langage sans pensée : « Tant que l’idée fait défaut, il n’y a pas de mots à rechercher et à réunir ; ou alors l’écriture, réduite à n’offrir qu’un plaisir pour l’oreille, confine au verbiage. » Et l’abbé de rappeler le caractère éminemment sensoriel de la poésie : « Mais la poésie est, par excellence, l’art de l’évocation, de la suggestion, de l’effleurement, de la résonance mentale et bien entendu de l’image ; et cet art a son mystère. »

Une poésie réservée à l’élite ? Si l’abbé a choisi « des mots peu usités, souvent d’origine grecque ou latine », c’est parce que « ces mots ont paru préférables à un terme plus commun ou à une périphrase. Leur choix, qui met en valeur l’étymologie, veut honorer la richesse du vocabulaire de la langue française et son large éventail polysémique. »

Si ce recueil de l’abbé André, Anthèses poétiques constitue un bel effort pour redonner vie et prestige à la poésie, il nous rappelle aussi que l’homme moderne a besoin de contempler une beauté authentique : celle qui naît du vrai. Au fond, que réclame le lecteur chrétien d’un beau poème ? Il attend moins le charme d’une musique qu’une œuvre de contemplation. Il veut une vérité plus profonde, servie par une expression juste et claire, et habillée des mots qui en révèleront mieux l’éclat.

 

Sébastien Colinet

 

 

Abbé Jean-Paul André, Anthèses poétiques. Constances et reviviscences, Paris, IBAcom, 2017, 20 €.


[1]  — Le mot « anthèse » vient du grec a[nqo~ « la fleur ». C’est cette même racine que l’on retrouve dans le mot « anthologie », exact correspondant du latin « florilège », c’est-à-dire un choix ou un assemblage de fleurs (un bouquet).

[2]  — Auteur de l’histoire littéraire du Dix-neuvième Siècle et de la Théorie des Belles Lettres.

[3]  — P. Longhaye, Dix-neuvième Siècle, esquisses littéraires et morales, Victor Rétaux, Paris, 1906, tome 3, p. 290.

[4]  — L’école du Parnasse est idéaliste : Mallarmé n’a commencé à « creuser et polir le vers » qu’après avoir lu les œuvres de Hegel, qui lui a suggéré un lien d’identité entre réalité et langage.

[5]  — Leconte de Lisle, Derniers Poèmes, cité par le père Longhaye, Dix-neuvième Siècle, tome 3, p. 289.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 102

p. 214-216

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