Le Bon travail
L'homme moderne voit dans l’effort physique une perte de temps, une dépense inefficace, un désert de l’intelligence. Il demande à la machine de le remplacer partout où il pourrait peiner. En cela, affirme l’abbé Rigault, il a perdu le vrai sens du travail. Notre monde meurt, non pas d’une technique devenue omniprésente, mais du refus de la souffrance volontaire.
En préambule de son ouvrage, l’abbé Rigault raconte l’histoire de cet enfant, fils d’un agriculteur-inventeur, qui à l’âge de huit ans eut une intuition…
L’accélération du progrès lui apparaît comme une multiplication de plus en plus grande, une multiplication infinie… Comment imaginer, comment accepter la fin de cet infini ? Réponse de l’enfant : au bout de cette multiplication de plus en plus grande, il y a un vide immense, un trou sans fond, une chute vertigineuse. L’enfant ne sait pas jusqu’où ira le progrès, mais ce dont il est certain, c’est qu’au bout de ce progrès, il y a une chute. Image d’un caillou lancé très fort, lancé très haut, même s’il est lancé avec un fusil, avec un canon, il finirait toujours par tomber !
Il avait l’intuition du désastre qui menace la civilisation moderne. Le grand vide ? A son âge, il ignore ce qu’il signifie. Il comprendra plus tard que le « progrès » sans limite détruit ce qui assure l’équilibre de la vie humaine : le sens de l’effort, le contact avec le réel, le lien ininterrompu avec les traditions ancestrales.
Mais cette intuition n’oriente pas la vie de l’enfant. « Il a autre chose à penser… A quoi pense-t-il ? Et que fait-il ? C’est très simple, il construit ! »
Fils d’inventeur, il est gagné par le virus de l’invention. Il grandit, entreprend des projets admirables et conçoit des machines extrêmement complexes. Il fait enfin le bilan de son travail, il regarde autour de lui… Il voit l’évolution de la société, révolutionnée par les développements de la technique : la civilisation meurt ; l’homme a perdu le sens du travail. Il revient alors à l’intuition de son enfance : l’image de la pierre.
Que s’est-il passé ? Qu’on n’incrimine pas le technicien, ni même la technique. La société a dissocié l’ingénieur qui invente de l’ouvrier qui utilise. La mode est à la productivité. L’homme servi par la machine, doublé par la machine, remplacé par la machine, se détourne de plus en plus du travail servile, de celui qui pèse, de celui qui coûte. Il aspire à des activités libérales, coupées du travail, pour élever son âme ou occuper ses loisirs. — Mais quelles sont les lois du travail qui ont bâti la société chrétienne ?
Le sens de l’effort
Nos ancêtres avaient le goût du labeur, du travail éprouvant que l’on accomplit patiemment. Le travail n’est pas une torture comme le suggère l’étymologie du mot (tripalium), mais il coûte !
Or justement, c’est l’effort physique qui nourrit le corps, et par son entremise, l’âme. Le travail se tient comme une nourriture. Il n’y a pas de perfectionnement moral qui ne soit le fruit d’une épreuve physique. Est ainsi nourrissant ce que nous effectuons par l’exercice de nos propres facultés, de nos propres forces. Il faut réapprendre à bêcher, autrement dit il faut renoncer à la machine : la voiture, le lave-vaisselle, refaire les gestes d’une vie simple.
De plus, l’homme a une dette envers Dieu, un tribut de souffrances à verser. Nous ne sommes sur terre que pour ça : entrer ainsi dans l’économie de la Rédemption. « Un professeur peut répondre à toutes les questions, mais il ne peut pas faire les exercices à la place de l’élève. De même, Dieu ne peut pas faire l’exercice à la place de sa créature. » Remplacer l’exercice humain par un instrument mécanique, c’est « enlever à l’homme ce pourquoi il est sur la terre ».
Certes, l’homme n’est pas – au sens strict – fait pour le travail [1], mais il ne peut y avoir de rachat de l’homme pécheur en dehors du travail.
La privation
La privation est le chemin de la perfection. L’admiration légitime que l’on peut avoir pour les gadgets électroniques donne une idée du génie humain et du génie créateur de Dieu. Mais après ce premier contact, la privation de ces mêmes biens fait croître l’âme en perfection. Dans ce rapport aux choses fait de jouissance et de renoncement se crée comme un langage. La privation a pour effet de « creuser l’âme » et de ménager en elle une plus grande place pour Dieu.
Le travail lui-même est privation. Quand on travaille, on ne se récrée pas : l’âme qui s’est renoncée est plus disposée à prier. L’âme qui travaille contemple.
La loi d’unité
Toute vie chrétienne se construit sur l’effort et le travail. Jadis, l’homme, au centre de toute activité – économique et industrielle – jouissait de son travail : par les fruits de son effort, mais aussi par cette perfection morale que son effort lui avait octroyée.
L’homme, à la fois corps et esprit, trouve l’unité de sa vie dans une finalité à laquelle répondent à la fois son corps et son esprit. Le recours abusif à la technique constitue un refus de l’exercice corporel, de l’effort. Cet usage nouveau brise la finalité de l’activité humaine et la dissocie en finalités diverses. L’homme adonné aux loisirs veut se « couper » du travail. L’industrie agroalimentaire, qui vise le profit, piétine les lois de la nature, sans pour autant désobéir à la loi naturelle. Dans cette société nouvelle, de plus en plus artificielle, déshumanisée, l’homme n’est plus au centre, et il n’a pas de vie chrétienne.
Dans son ouvrage, l’abbé recommande à chacun de constater la faillite générale du système économique moderne, puis de mettre en œuvre dans sa vie personnelle les restrictions nécessaires pour retrouver le sens du travail.
Sébastien Colinet
Abbé Philibert Rigault, Le Bon travail, précédé de Testament d’inventeur, Chiré-en-Montreuil, éditions de Chiré, 2017, 132 p., 14 €.
[1] —Comme le prétend l’Opus Dei…

