La terreur communiste
par Arthur Monin
Le 4 décembre 2016, Ségolène Royal faisait l’éloge du dictateur communiste Fidel Castro : un monument de l’histoire. De son côté, Jean-Luc Mélenchon se présente comme un « rouge », admirateur du sanglant Robespierre ; il ne voit « pas de problème » à être communiste, et déclare le 6 mars 2012 : « Non, les communistes n’ont pas du sang jusqu’aux coudes ». Mélenchon incarne d’ailleurs, à lui seul, les trois faces du communisme :
— les origines, avec la référence aux Lumières, à 1789, à Robespierre ;
— le communisme historique : celui de la révolution de 1917, de l’URSS, de la Chine et des autres pays communistes du 20e siècle ;
— le communisme actuel, remodelé en mondialisme libéral libertaire.
Le communisme historique est responsable, au bas mot, de cent millions de morts. Ce simple rappel quantitatif prouve que, oui, les communistes ont bien du sang jusqu’aux coudes. Mais contrairement à leurs confrères nazis, ils n’ont jamais été jugés. Le Parti communiste existe toujours en pleine liberté. Ses victimes sont systématiquement oubliées. Aux dernières élections présidentielles (où l’extrême-gauche obtint neuf millions de voix), Nathalie Arthaud tenait ses meetings devant un immense portrait de Lénine. Lénine : dix millions de morts. ça n’a posé de problème à personne.
Exposer en quelques pages la terreur communiste à l’échelle planétaire – de 1917 au 21e siècle – est tout simplement impossible. Après avoir rapidement rappelé l’acte fondateur – la révolution russe de 1917 – il faudra nous contenter de simples aperçus de la terreur en différents pays communistes. Nous pourrons enfin analyser les origines philosophiques et historiques d’une telle barbarie.
La terreur, moyen révolutionnaire
Dans l’esprit des communistes de 1917, il faut prendre le pouvoir par une révolution pour réaliser ensuite la Révolution permanente. La prise du pouvoir ne peut s’accomplir sans actes de terreur, et la Révolution permanente, à son tour, ne se conçoit que par la terreur : pas de communisme sans terreur.
La terreur dès 1917
La révolution russe de 1917 bénéficie de la précieuse expérience idéologique mais aussi stratégique de la Révolution française et de la Commune de Paris (1871). La violence qui s’installe dès la révolution de février – et pas seulement à partir d’octobre – s’identifie immédiatement à celle de 1789. A Kronstadt, base navale sur l’île de Kotline au large de Petrograd, les officiers sont assassinés et mutilés par les marins. C’est une des premières marques de la terreur future. Or le massacre des gradés importants par les soldats de base est une caractéristique de la Révolution française, qui sera amplifiée en Russie.
La place des références à la Révolution française s’accroît avec le gouvernement de Kerenski.
Kerenski et les ministres socialistes ont en tête le modèle de la Révolution française, le paradigme de leur culture politique. Ils croient rejouer 1792 en 1917 ; dès lors, pourquoi pas une guerre patriotique pour souder la nation derrière la révolution comme au temps des bataillons fédérés de Valmy ? Une partie de l’Intelligentsia a foi en la même croyance. La Marseillaise, dans une adaptation russe, est devenue l’hymne national depuis février, les ouvrages sur la France révolutionnaire encombrent les librairies, il est à la mode d’user de la langue de Molière [1].
Pour parvenir à ses fins, Lénine joue l’exaspération populaire contre le pragmatisme du pouvoir, la base contre le sommet. L’accusation d’ennemi du peuple, terriblement efficace, apparaît à cette époque. Sous la pression de l’extrémisme bolchevique, la révolution s’enfonce peu à peu dans la violence avec d’autant plus de volupté que la guerre mondiale continue de meurtrir la société. « La violence est la sage-femme de la révolution » déclare Lénine. Des massacres de centaines d’officiers par la troupe ont encore lieu, avec des violences horribles : on arrache les yeux et la langue, on plante des clous à la place des épaulettes. De nombreux jeunes officiers se suicident pour y échapper. La manipulation révolutionnaire opérée par Lénine lors du coup d’État d’octobre et, plus encore, la propagande qu’il orchestrera à son sujet, permettent d’inscrire l’événement dans la lignée des glorieuses révolutions qui l’ont précédé. Sur une suggestion de Trotsky, les nouveaux ministres de Lénine sont appelés Commissaires du peuple en référence ouverte à la Révolution française. Lénine commente : Parfait, ça sent la Révolution. Il danse le jour où le pouvoir bolchevique atteint, puis dépasse les 72 jours de la Commune. Et la révolution d’Octobre, première application de la terreur communiste, va servir à son tour de modèle pour toutes les révolutions communistes dans le monde entier.
Le communisme de guerre
Les communistes sont convaincus de posséder la seule conception valable du monde et, partant, d’être chargés de la lourde mission de conduire l’humanité vers ce bonheur qu’eux seuls conçoivent correctement. A peine la révolution russe achevée, ils cherchent à copier le modèle dans tous les pays où ils sont présents, et d’abord en Europe. L’agression contre la Pologne donne à Lénine l’occasion d’expérimenter un autre moyen de terreur : la guerre révolutionnaire, ou communisme de guerre. La guerre sera désormais un moyen privilégié d’expansion communiste.
Thierry Wolton remarque :
Au fond, il n’a existé de communisme que de guerre, le terme même de communisme de guerre est une tautologie [2].
La guerre n’est pas seulement un moyen d’expansion. Elle affaiblit la société, comme l’a déjà montré le début de la première Guerre mondiale :
La guerre, bien plus que n’importe quelle force sociale, ou qu’une quelconque volonté individuelle, va conduire à l’issue fatale, au coup d’État bolchevique qui allait enfermer la Russie dans le carcan totalitaire pour des décennies. Comme cela se vérifiera par la suite pendant tout le 20e siècle, la guerre est l’un des fourriers du communisme [3].
La guerre fournit aussi un outil de contrôle terroriste sur les populations. Elle accélère la révolution et l’avènement de la société communiste. Elle devient ainsi un moyen d’imposer le système à la société et une nécessité pour justifier son maintien.
Le but essentiel du communisme de guerre n’est pas de se débarrasser des vestiges du capitalisme pour fonder la société socialiste. L’objectif suprême serait plutôt la destruction de la société civile, sa disparition même, afin que le Parti-État puisse imposer sa dictature, et mettre en place le régime totalitaire [4].
Le communisme de guerre devient un passage obligé pour instaurer la toute-puissance du Parti-État, ce qui expliquera son usage permanent, partout où s’installeront à l’avenir des régimes communistes. Il a besoin d’ennemis qui justifient l’état même de guerre. Il y a les ennemis extérieurs, ces puissances impérialistes qui rêvent de revanche sur l’histoire, qui refusent l’émancipation des peuples, qui jalousent le paradis socialiste, comme le croit le nouveau pouvoir bolchevique. Il y a surtout les ennemis intérieurs, tous ceux qui veulent rétablir l’exploitation, reprendre leurs biens aux pauvres, imposer la loi des plus riches, ou tout simplement ceux qui refusent de suivre la marche de l’histoire, comme se charge de le rappeler sans cesse la propagande pour entretenir la flamme guerrière et justifier un état d’exception permanent. Le communisme de guerre est ainsi le premier moteur de la terreur intérieure, et l’État communiste ne fait pas vraiment la différence entre la guerre extérieure et la guerre intérieure.
Les polices politiques
Dès son institution, l’État communiste veut éliminer tous les ennemis potentiels de la société communiste. Sa vision du monde reflète le manichéisme de Lénine : il y a « Eux », les obstacles au communisme, et « Nous ». Le monde est irrémédiablement coupé en deux, et la tâche des communistes est d’éradiquer ou de soumettre les autres. Dès juillet 1918, la constitution soviétique inscrit dans le marbre une première liste d’ennemis en les excluant du bonheur socialiste annoncé. L’arbitraire qui accompagne la mise en place du communisme de guerre sert à instaurer un climat de peur généralisé. Il ne s’agit pas de combattre des ennemis le plus souvent imaginaires, mais de terroriser le peuple pour le domestiquer. La guerre civile permanente a commencé. Car il faut une armée pour combattre cet ennemi intérieur. En décembre 1917 est mise en place la Tchéka (plus tard GPU, NKVD, MVD, KGB), véritable arme de guerre contre ceux qu’on qualifie d’avance de « contre-révolutionnaires ». La Tchéka, « bras armé » du parti-État, pourra même parfois se substituer à lui, et envahir l’ensemble de l’espace politique. La dictature du parti se mue en dictature policière. Tout à la fois police politique, gardienne des prisons, gestionnaire des camps de concentration, tortionnaire, bourreau et exécutrice des basses œuvres du régime, la Tchéka sera au cœur du pouvoir, sur tous les fronts.
Il faut un Fouquier-Tinville qui nous matera toute cette racaille contre-révolutionnaire [5], a ordonné Lénine pour qui la terreur jacobine reste la référence. Le chef de la Tchéka est d’abord Félix Dzerjinski. Selon Boukharine, c’est un solide jacobin prolétarien ; il est surnommé « Félix de fer » et déclare :
Ne pensez pas que je cherche une forme de justice révolutionnaire. Nous n’avons que faire de justice ! Nous sommes à la guerre, sur le front le plus cruel, car l’ennemi s’avance masqué et c’est une lutte à mort ! Je propose, j’exige la création d’un organe qui réglera, de manière révolutionnaire, expéditive, authentiquement bolchevique, leur compte aux contre-révolutionnaires [6].
Il assure tranquillement : « Il n’y a rien de plus efficace qu’une balle pour faire taire quelqu’un [7] ». Tandis que Lénine proclame :
La Tchéka est l’organe suprême de la dictature du prolétariat. Tant que nous ne soumettrons pas les trafiquants à un régime de terreur, à l’exécution sommaire, nous n’obtiendrons rien… Les pilleurs doivent être également traités avec fermeté, on doit les fusiller sur place [8].
La Tchéka s’installe place de la Loubianka. En juin 1918, il y a déjà 15 000 tchékistes. L’organisation est remarquable. Les tchékistes ont compétence sur tout, des opérations de simple police à la liquidation physique des opposants, en passant par les enquêtes sur « l’état d’esprit » des populations, la censure, la surveillance des fonctionnaires. Ils sont à la fois la loi et au-dessus d’elle. Critiquer leurs actions est interdit. L’impunité des tchékistes y attire la lie de la société, c’est « une organisation truffée de criminels, de sadiques, d’éléments dégénérés du lumpenprolétariat » selon Boukharine. « Sans révolution violente, il est impossible de substituer l’État prolétarien à l’État bourgeois », annonce Lénine. L’ennemi, c’est le bourgeois, un terme vague qui englobe ceux qui sont, ou paraissent, plus riches que les autres. A défaut de soulager les plus pauvres, le pouvoir fait de la vie des plus riches un enfer, ce qui plaît aux déshérités animés d’un désir de revanche sociale. Il s’agit selon Lénine de piller les pillards.
Bientôt, on assiste à une multiplication des scènes d’horreur : à Taganrog (Don), des Cadets, fils de bourgeois, sont précipités vivants dans des hauts fourneaux. A Eupatoria (Crimée), des matelots massacrent des centaines d’officiers et de bourgeois en les noyant après leur avoir brisé les membres. Dans le delta de la Volga, des paysans russes pillent, incendient les villages d’éleveurs kalmouks, tuent ceux qui ne réussissent pas à fuir, y compris les femmes enceintes [9]. Isaac Steinberg (commissaire à la Justice) témoigne : « Le simple fait d’être un ancien bourgeois vous privait de vos droits humains les plus élémentaires ». Il décrit l’ambiance :
On négligeait de vous remettre vos tickets de rationnement, on vous interdisait, comme aux Noirs américains, l’accès à certains lieux publics, on exilait vos enfants, votre famille, dans les quartiers les plus malsains de la ville. Qu’un membre de votre classe, ou de votre parti politique, s’avisât de contrecarrer le pouvoir révolutionnaire, et cela suffisait pour qu’on fît de vous – de vous qui n’étiez coupable de rien – un otage. Si vous refusiez d’avouer ou de trahir vos proches, vous étiez soumis à la torture, grossière ou raffinée, physique ou morale. Si enfin vous ne donniez aucun prétexte aux persécutions, si vous dissimuliez habilement vos pensées au pouvoir, si, formellement, vous restiez insaisissable, nous faisions en sorte de vous obliger, malgré vous, à tomber dans les filets de nos provocateurs [10].
Dzerjinski a le sentiment de mener une guerre :
Je suis au front. Vie de soldat. Aucun répit. Il me faut sauver la maison Russie. […] Je mène personnellement les interrogatoires les plus importants. Il m’est arrivé d’exécuter moi-même les coupables. Mes mains sont pleines de sang et j’en ai horreur, mais comment faire autrement ? Quelqu’un doit bien faire le sale travail ! Je suis sans pitié, une détermination de fer m’habite et j’irai jusqu’au bout pour extirper le mal et l’injustice du vieux monde [11].
En 1921, il n’y a pas moins de 283 000 tchékistes. « La Tchéka est la beauté et la fierté du parti ; les lettres GPU sont les lettres les plus populaires de la terminologie internationale », proclame Zinoviev. « La Tchéka, c’est ce que nos organes politiques peuvent nous donner de mieux », affirme de son côté l’adjoint de Dzerjinski [12]. Logique, puisque, pour Lénine, « un bon communiste est aussi un bon tchékiste [13] ». La violence de l’arbitraire devient totale puisque « l’ennemi » ne sait pas vraiment pourquoi il est condamné et ignore jusqu’au sort qui lui est réservé. Privé de son destin, l’individu se retrouve nié dans son être même, il n’est plus qu’une « chose » aux mains du parti-État tout puissant.
Tous les pays communistes se doteront par la suite de polices politiques inspirées de la Tchéka. En Allemagne de l’est, la Stasi, créée en 1950, avec 266 000 agents, était désignée comme « le bouclier et le glaive du parti » par la propagande du régime. En Pologne, la police politique se nommera le SB (Service de Sécurité) ; en Roumanie la Securitate ; à Cuba, la SDE, etc.
Le traité de Brest-Litovsk entérine une paix aux conditions désastreuses pour la Russie. Pour Lénine, peu importe le désastre : l’essentiel est de sauver la Révolution. Or la cessation de la guerre contre l’ennemi extérieur va lui permettre de mener la guerre essentielle : la guerre civile des prolétaires contre la bourgeoisie. Il avait déclaré lors du coup d’État :
Cette guerre pourra être violente, sanguinaire, elle pourra coûter la vie de dizaines de milliers de propriétaires fonciers, de capitalistes et d’officiers qui épousent leur cause. Le prolétariat ne reculera devant aucun sacrifice pour sauver la révolution [14].
Alors que le pays est officiellement en paix, il se dote d’un ministre pour diriger la guerre civile, en la personne de Trotski, nommé à la tête du « Commissariat du peuple à la guerre ». Il est chargé de mettre en place l’Armée rouge, 2e bras armé du parti-État. Dans son esprit, cette armée ne doit pas seulement être l’instrument du pouvoir, elle doit servir d’école et de modèle au socialisme à construire. Créer l’armée, c’est créer l’État, prêche-t-il [15]. Cette armée, qui passe de 360 000 hommes en juin 1918 à 5 500 000 à la fin de 1920, fonctionne à la terreur et à la peur à tous les degrés. Tchéka et Armée rouge sont les structures de force, l’ossature du régime. D’ailleurs, « ce sont les seules institutions soviétiques appelées à bien fonctionner », observe Wolton [16]. Avec elles, la terreur devient officielle.
La terreur dans le monde
La terreur soviétique
La première terreur officielle en Russie va s’étendre de 1918 (5 septembre) à 1920 : c’est la terreur rouge, une méthode de répression de masse destinée à servir de modèle à tous les massacres révolutionnaires. Le 5 septembre 1918, est publié un décret du Sovnarkom ordonnant officiellement la terreur rouge. On y lit notamment :
Il est essentiel de protéger la République soviétique des ennemis de classe en les isolant dans des camps de concentration.
La Tchéka est placée au centre du dispositif. La Pravda du 31 août 1918 proclame : « A partir de maintenant, l’hymne de la classe ouvrière sera un chant de haine et de vengeance ». La Krasnaïa Gazeta, organe de l’Armée rouge, écrit pour sa part :
Nous exterminerons nos ennemis, par centaines, par milliers. Qu’ils se noient dans leur propre sang. Pour le sang de Lénine, des flots de sang vont couler, le plus de sang possible.
Grigori Zinoviev, président du soviet de Petrograd, annonce :
Pour défaire nos ennemis, nous devons avoir notre propre terreur socialiste. Nous devons entraîner à nos côtés 90 des 100 millions d’habitants de la Russie soviétique. Quant aux autres, nous n’avons rien à leur dire. Ils doivent être anéantis [17].
Il programme ainsi tranquillement dix millions de morts.
La pratique terroriste la plus répandue devient rapidement l’internement en camp de concentration. Nikolaï Krylenko, commissaire du peuple à la Justice, déclare :
Nous ne devons pas seulement exécuter les coupables. L’exécution des innocents impressionnera davantage les masses [18].
Et Trotski écrit :
La peur est un puissant moyen politique, tant international qu’intérieur. La guerre, tout comme la révolution, se fonde sur la peur [19].
On pourchasse les exploiteurs, un terme générique suffisamment vague pour désigner pas mal de monde. Des révoltes se déclarent partout, la plus organisée est celle de la province de Tambov, avec 40 000 hommes. A Tambov plus qu’ailleurs, les bolcheviks devaient absolument éradiquer ce mauvais exemple de révolution populaire. Le Politburo (instance suprême du parti) nomme le général Toukhatchevski commandant en chef de la région avec une véritable armée et l’ordre de mater la rébellion en un mois. Les résistants de Tambov sont gazés. Sept camps de concentration sont ouverts pour y parquer les familles des bandits insurgés. Durant cette terreur sous Lénine, une autre répression sévit contre les Blancs, à commencer par ceux de Crimée. La Crimée a été appelée « le cimetière de toute la Russie ». Selon Stéphane Courtois, 135 000 civils et prisonniers blancs y furent assassinés [20]. Dans cette région, sévit le fameux communiste et journaliste hongrois Béla Kun, qui publie cet avis :
La Crimée, c’est la bouteille dont ne sortira pas un seul contre-révolutionnaire et, comme la Crimée a pris trois ans de retard par rapport au mouvement révolutionnaire, nous la mettrons rapidement au niveau général de la révolution en Russie [21].
On « nivelle » donc, au moyen d’exécutions de masse inouïes. Non seulement on fusille, mais il y a des cas où l’on massacre les enfants sous les yeux de leurs parents. La tuerie dure des mois. Le crépitement des mitrailleuses retentit chaque nuit jusqu’au matin.
On jetait les cadavres dans les anciens puits génois. Quand ces derniers étaient pleins, on emmenait les groupes de condamnés, on leur faisait creuser des fosses communes, on les enfermait pendant deux heures dans une cave, on les déshabillait en ne leur laissant que leur croix et, à la tombée de la nuit, on les fusillait. On les rangeait par couches. Par-dessus les cadavres, on mettait une nouvelle rangée de vivants pour « égaliser » et ainsi de suite jusqu’à ce que la fosse fût remplie jusqu’au bord. Le matin, on achevait les survivants en leur fracassant la tête à coups de pierres [22].
La répression des rebelles, c’est aussi celle des cosaques du Don, au nord-est de la Crimée : une Vendée soviétique. Il ne s’agit pas là d’une comparaison d’historien, mais de l’expression officielle employée par les bolcheviks en hommage aux Jacobins. Huit mille Cosaques sont passés par les armes en un mois. Isaac Reingold, président du Comité révolutionnaire du Don, déclare cyniquement en juin 1919 : « Nous avons eu tendance à mener une politique d’extermination massive des Cosaques sans la moindre distinction ». En octobre 1920, les Rouges, entament la décosaquisation. Sur environ trois millions de Cosaques, 350 000 à 500 000 sont tués ou déportés. C’est, à l’époque, la région qui connaît la pire des terreurs de masse.
La terreur en tous les domaines
La terreur se fait aussi psychologique et pédagogique. Dzerjinski et la Tchéka sont chargés de former de bons petits Soviétiques. L’Église est une des premières cibles. Par la loi sur la séparation de l’Église et de l’État, tous les biens religieux deviennent propriété de l’État. Des escouades de bolcheviks pillent églises et monastères. L’éducation religieuse est interdite, les ecclésiastiques sont privés de leurs droits civiques et de leur carte de rationnement, des milliers de prêtres sont conduits à la mort.
La famine sert aussi de moyen de pression, et même de solution finale. Elle est une conséquence pratique de la gestion communiste. Confrontés aux difficultés concrètes de la gestion du pays, les bolcheviks se comportent en idéologues, voulant plier le réel à leurs idées et faire coïncider les nécessités à l’espérance révolutionnaire, pour éviter une remise en cause de la théorie. Mais la faim est aussi citée officiellement comme moyen d’extermination. Lénine écrit en mars 1922 aux membres du Bureau politique pour se réjouir de « tous ces gens affamés qui se nourrissent de chair humaine, avec les routes jonchées de centaines de milliers de cadavres [23]. » Il y a, en 1921, trente-cinq millions d’affamés en Russie. La famine de 1921-1922 fera au total plus de cinq millions de morts.
Une forme de terreur sociale ne tarde pas à s’abattre sur les travailleurs : le travail devient un « droit obligatoire » pour tous les citoyens de seize à cinquante ans. On utilise la coercition pour embrigader la main d’œuvre : ne pas pouvoir justifier d’un travail vaut une condamnation pour « parasitisme social ». Travail et répression sont liés. Les perturbateurs obstinés qui refusent de se soumettre aux sanctions disciplinaires sont passibles, en tant que non-ouvriers, du licenciement et de l’incarcération dans les camps de concentration. Des insurrections d’ouvriers ne tardent pas à éclater. En mars 1919 à Astrakhan, 4 000 ouvriers et soldats mutinés sont fusillés ou noyés – jetés, une pierre au cou, depuis des péniches au milieu de la Volga, en représailles à des émeutes déclenchées par des normes de rationnement trop basses. En 1920, Trotski invente la militarisation du travail. Telle est la réalité du Paradis des travailleurs tant vanté par la propagande communiste internationale.
En l’espace de six ans (1917-1923), les bolcheviks ont liquidé physiquement et directement au moins trois millions de leurs compatriotes. Ce n’est pas assez. Lénine ordonne une « répression […] par l’intermédiaire des tribunaux révolutionnaires et populaires le plus rapidement possible et de la façon la plus rationnelle du point de vue révolutionnaire [24] ». Il faut des répressions exemplaires. On arrive à une nouvelle phase : la légalisation du terrorisme d’État. Les communistes se donnent les moyens juridiques de se débarrasser de leurs ennemis politiques. Zinoviev déclare en 1922 :
Nous détenons le monopole de la légalité, nous avons refusé la liberté politique à nos adversaires. Nous ne laissons pas d’existence légale à ceux qui prétendent nous concurrencer [25].
Le code pénal en préparation allait faire basculer la Russie soviétique de manière irrémédiable dans le totalitarisme en donnant un statut officiel à la terreur et en introduisant le « crime » de lèse-État : l’intention de nuire au communisme devient un délit dont l’appréciation est laissée aux autorités, à la fois juge et partie.
Il faut – dit Lénine – poser ouvertement le principe juste politiquement – et pas seulement en termes étroitement juridiques –, qui motive l’essence et la justification de la terreur, sa nécessité, ses limites. Le tribunal ne doit pas supprimer la terreur, le dire serait se mentir ou mentir ; mais la fonder, la légaliser dans les principes, clairement, sans tricher ou farder la vérité [26].
En juin 1922 s’ouvre l’ère des procès montés de toutes pièces par la police politique, qui devaient devenir une spécialité du communisme. Dans la première charrette de condamnés, on trouve un chimiste, ami personnel de Lénine, et un poète qui est l’un des plus grands versificateurs russes de sa génération, Goumilev. A une demande de grâce pour le poète, Dzerjinski, répond : Peut-on faire exception pour un poète [27] ? Lénine déclare, à propos de son ami chimiste : La chimie et la contre-révolution ne s’excluent pas [28]. Triste écho à la célèbre sentence du tribunal révolutionnaire de 1794, à propos de Lavoisier : La République n’a pas besoin de savants. Lénine demande à Dzerjinski de prendre des mesures pour « l’expulsion des écrivains et des professeurs qui aident la contre-révolution [29] ». La Pravda dresse une liste de cent soixante intellectuels promis à l’exil.
La terreur devient aussi un moyen de pression à l’intérieur du parti lui-même. En ce sens, épuration et terreur de masse sont liés. Pour purger la société de ses « ennemis », le parti doit lui-même être épuré. Cette terreur se fait plus psychologique. Le membre du parti doit régulièrement remplir un questionnaire, une sorte de confession qui lui permet de prouver qu’il est digne de faire partie des heureux élus. D’une manière générale, un bon communiste n’a pas de vie privée. Entrer au parti, c’est comme entrer en religion ; hors de lui point de salut.
Le système concentrationnaire en Russie
Le camp de concentration est l’autre grand héritage laissé au communisme par Trotski, premier bolchevik à envisager son utilisation contre les ennemis de la révolution pour y enfermer les agitateurs suspects, les officiers contre-révolutionnaires, les saboteurs, les parasites, les spéculateurs [30]. L’ennemi intérieur est substitué à l’ennemi extérieur. L’aspect punitif des camps de concentration, qui n’allaient pas tarder à couvrir l’espace de la Russie soviétique, est donc à l’œuvre dès les premiers mois du régime bolchevique. L’association du camp de concentration avec le travail obligatoire va donner le futur Goulag, créé officiellement en 1930. C’est la logique totalitaire, l’aveuglement idéologique, la certitude de connaître le chemin du paradis terrestre, qui expliquent l’apparition de tout cet arsenal, parce que les bolcheviks en ont besoin pour contraindre le peuple à croire en leur utopie. La terreur est appliquée en toute bonne conscience. La sincérité de certains bolcheviques serait presque touchante, si elle n’avait causé autant de morts. Elle est admirablement condensée dans cet extrait de l’éditorial du Glaive rouge, organe de la Tchéka de Kiev, en date du 18 août 1919 :
Notre moralité n’a pas de précédent, notre humanité est absolue car elle repose sur un nouvel idéal : détruire toute forme d’oppression et de violence. Pour nous, tout est permis car nous sommes les premiers au monde à lever l’épée non pour opprimer et réduire en esclavage, mais pour libérer l’humanité de ses chaînes.
Un mot d’ordre qui résonne étrangement à côté des massacres et des tortures. Pendant la guerre civile russe (1918-1921), la terreur rouge expédie dans les camps un total de 150 000 à 400 000 ennemis du peuple. Les catégories arrêtées par la Tchéka sont très floues : la qualification « ennemi de classe » est la plus commode. En 1923, les camps des îles Solovki deviennent un modèle, un camp laboratoire pour le régime. Par un décret officiel en date du 7 avril 1930, Staline et ses collaborateurs fondent l’institution que l’on connaît sous le nom de Goulag.
Des camps sont ouverts en Russie d’Europe et en Sibérie, puis dans les républiques soviétiques. Staline s’intéresse de près à l’administration et aux performances des camps, en particulier ceux des canaux. Les prisonniers sont appelés « zek ». On distingue les « camps de travail » des « colonies de travail », unités plus petites où sont affectés les individus « socialement moins dangereux ». Au 1er janvier 1935, le système désormais unifié du Goulag regroupe plus de 965 000 détenus. A cette date, la carte du Goulag est, dans ses grands traits, tracée pour les deux prochaines décennies [31]. Les détenus sont affectés aux grands chantiers soviétiques, colossaux, comme l’immense chantier du canal Baltique-mer Blanche. De grands ensembles de 30 ou 40 000 détenus ont pour tâche d’approvisionner en bois de chauffage les grandes agglomérations comme Léningrad ou Moscou. D’autres camps sont chargés de l’exploitation des mines, ou encore d’expérimentations agricoles. Le détenu ou le « colon spécial » est une marchandise faisant l’objet de contrats. En 1938, Beria prend des mesures énergiques pour « exploiter rationnellement et au maximum toutes les capacités physiques des détenus ».
Les camps du Goulag sont loin d’accueillir une majorité de prisonniers politiques, coupables d’activités contre-révolutionnaires. Les autres ne sont pas pour autant des droit commun. Ils ont été condamnés pour avoir enfreint l’une des innombrables lois répressives qui sanctionnent presque chaque sphère d’activité. Ou même pour rien. La majorité des détenus sont des citoyens ordinaires, victimes de la pénalisation générale des relations de travail : terreur quotidienne qui est la plus répandue, et sûrement la plus pénible. De la fin de 1939 à l’été 1941, les camps, colonies et peuplements spéciaux du Goulag connaissent un nouvel afflux, lié à la soviétisation de nouveaux territoires et à une criminalisation sans précédent des comportements sociaux, notamment au travail. L’opération koulak, définie le 30 juillet 1937, fait le plus grand nombre de victimes. Elle vise les éléments socialement nuisibles et appartenant au passé. L’opération dure quinze mois.
La Grande terreur (1936-1938)
Staline décide d’éliminer ses ennemis réels et supposés par une nouvelle vague de répression, et déclenche la Grande terreur, qui dure de 1936 à 1938. C’est toute la société soviétique qui est visée ; les victimes du Goulag sont des fonctionnaires, des militants politiques, des officiers, des journalistes, des scientifiques et des historiens, la plupart des militants communistes qui ont fait la révolution ; pratiquement, n’importe qui peut être atteint. Les purges staliniennes de ces années font 35 000 morts et envoient 700 000 personnes au Goulag. L’Armée rouge pénètre en Pologne, occupe la moitié-est du pays. Le NKVD nettoie la région, les Polonais sont arrêtés et déportés en masse comme éléments hostiles. Un grand nombre d’entre eux sont exécutés en tant qu’« ennemis acharnés et déterminés du pouvoir soviétique ». Parmi ceux-ci figurent les 25 700 officiers et civils que Beria avait, dans une lettre adressée à Staline le 5 mars 1940, proposé de fusiller. Une partie des charniers contenant les corps des suppliciés sera découverte, en avril 1943, par les Allemands, dans la forêt de Katyn. Plusieurs fosses communes contenaient les restes de 4 000 officiers polonais. Les autorités soviétiques tentent d’imputer le massacre aux Allemands, et ce n’est qu’en 1990 que Moscou reconnut la responsabilité des Soviétiques dans l’élimination de l’élite polonaise en 1940. La liquidation de Katyn, et des autres charniers, est menée de façon méthodique et ordonnée pendant cinq à six semaines ; on y liquide 15 000 militaires polonais. On peut citer le cas de l’abbé Ziolkowski, qu’on oublia d’abord de déporter, et qui put ainsi confesser les détenus pour Pâques 1940, avant leur mort. Il fut abattu à Katyn, et, pendant l’exécution, bénissait et absolvait encore ceux qui allaient à la mort avec lui. Son cadavre portait les marques d’une brutalité inouïe. Heureusement, la Pravda était là pour voir le bon côté des choses. Le journal communiste annonce en effet :
Le soleil de la grande Constitution stalinienne répand désormais ses rayons bienfaisants sur de nouveaux territoires et de nouveaux peuples [32].
Le nombre de condamnations pénales était passé en 1940 de 700 000 à près de 2 300 000 par an. Cette augmentation spectaculaire était le résultat d’une pénalisation sans précédent des rapports sociaux. Les historiens estiment qu’il y eut 10 millions de morts dans les camps et les colonies du Goulag entre 1934 et 1947. Après la guerre, le nombre de zeks augmente encore. Plusieurs centaines de dissidents sont enfermés en hôpital psychiatrique relevant du MVD. On cherche à y obtenir la rétractation des prisonniers au moyen de drogues et d’électrochocs. D’après l’historienne Anne Applebaum [33], 18 millions de personnes sont passées par le Goulag à l’époque de Staline.
Aperçu de la terreur dans la Chine de Mao
En Chine, la terreur a tué directement six à dix millions de personnes. Des dizaines de millions de « contre-révolutionnaires » passèrent une longue période de leur vie dans le système pénitentiaire, et vingt millions peut-être y périrent. Il faut ajouter trente-six à quarante-trois millions de victimes de la famine provoquée en 1959-1961 par les projets aberrants de Mao Zedong, et l’on arrive à un minimum de 65 millions de morts. La Chine communiste, c’est, dès 1949, près des deux tiers de l’humanité asservie.
Inspirée du modèle stalinien, la répression chinoise sait aussi innover ; Mao invente le mode de « la ligne de masse », qui consiste en un encadrement et une mobilisation extrêmement poussées de la population, et sa suite logique : l’insistance sur « l’éducation permanente » comme moyen principal du contrôle social. Le communisme chinois sert à son tour de modèle pour les régimes communistes asiatiques postérieurs à 1949. Les statuts du PC vietnamien témoigne de cette filiation communiste :
Le Parti reconnaît la théorie de Marx, Engels, Lénine, Staline et la pensée de Mao Zedong, adaptée à la réalité de la révolution vietnamienne, comme le fondement théorique de sa pensée, et comme l’aiguille aimantée qui lui indique la direction dans toutes ses activités [34].
Tous ces régimes se caractérisent par une origine guerrière prolongée en militarisation permanente de la société. La place occupée par la police politique dans le système soviétique y revient plutôt à l’armée, souvent chargée des tâches de répression. En Chine comme en URSS, révolution et terreur sont inséparables. Dès la formation du premier Soviet en 1928 par P’eng Pai, on établit un régime dit de « terreur démocratique » : le peuple entier était invité aux procès publics des « contre-révolutionnaires », presque invariablement condamnés à mort ; il participait aux exécutions en criant « tue, tue ! » à l’adresse des Gardes Rouges occupés à découper progressivement la victime en morceaux, que parfois ils cuisaient et mangeaient, ou faisaient manger à sa famille, sous les yeux du supplicié encore vivant ; tous étaient invités aux banquets où l’on se partageait le foie et le cœur de l’ancien propriétaire, et aux meetings où l’orateur parlait devant une rangée de piquets coiffés de têtes fraîchement coupées. La formule chinoise est celle d’un communisme rural et militarisé, à défaut d’un prolétariat ouvrier et urbain ; finalement, comme en Russie, Mao décide de recruter ses militants les plus ardents chez les marginaux, les bandits, car, dit-il, conduits d’une manière juste, ils peuvent devenir une force révolutionnaire [35]. La révolution avance à coup de purges de plus en plus larges.
Une terreur à grande échelle
La répression gagne en sophistication et le système carcéral se développe dès 1932 pour évoluer vers les camps. En 1949, les communistes s’emparent définitivement du pouvoir, et entreprennent immédiatement de mettre les campagnes au pas. On restructure de façon très cérébrale, on redistribue les terres en dépouillant les affreux propriétaires ; ces derniers sont jugés publiquement, pour la plupart condamnés à mort et exécutés sur le champ. Mais ils doivent auparavant faire leur auto-critique. Ce théâtre grand-guignolesque, où chacun joue son rôle à la perfection, et avec une tardive mais réelle conviction, devient un véritable rituel. Ces violences font de deux à cinq millions de morts ; et quatre à six millions de koulaks chinois partent remplir les tout neufs Laogai. Dans les années 1950, le système de contrôle de la population joint aux 5,5 millions de miliciens 3,8 millions de propagandistes et 1,2 million d’hommes dans les troupes de la Sûreté, qui est la police politique proprement dite. On entasse jusqu’à trois cents détenus dans une pièce de 100 m² ; il y en a 18 000 dans la maison d’arrêt de Shangaï. Rien ne leur est épargné : famine, épuisement au travail, discipline inhumaine, coups de crosse dès qu’on relève la tête pendant une marche. Un prêtre chinois meurt après 102 heures d’interrogatoire continu. Un commandant de camp fait enterrer vivants 1 320 détenus en un an. En 1957, on a déjà liquidé trois millions de contre-révolutionnaires, interné 2,5 millions en « camps de rééducation » ; 700 000 se sont suicidés pour échapper aux purges. L’écrivain marxiste Hu Feng ose dénoncer les contraintes du Parti ; on convoque les masses, et Hu cède ; mais l’autocritique qu’il présente est refusée, et il moisit vingt-cinq ans en camp de concentration, jusqu’en 1980. Cet exemple est typique de ce que subissent tous ceux qui s’opposent au Parti.
L’enfermement pénitentiaire est généralement précédé d’un enfermement social : plus personne ne veut connaître le « droitier » ; il doit continuer à aller sur son lieu de travail, mais pour y rédiger confession sur confession, y subir meeting sur meeting de « critique éducation ». Les enfants de ses collègues de travail sont chargés de ne lui laisser aucun répit : sarcasmes, insultes, interdiction de marcher sur le côté gauche d’une rue, « puisqu’on est droitier ». Il convient évidemment de tout accepter sans broncher, sous peine d’aggraver son cas. La bureaucratie édicte qu’au moins 5 % des membres de chaque unité de travail doivent être épurés. Le manichéisme de Lénine se retrouve en Chine : on crée une catégorie rouge, les bons, les ouvriers, les paysans pauvres, les cadres du Parti, les militaires de l’APL (Armée Populaire de Libération) et une catégorie noire, les mauvais, les propriétaires, les capitalistes, les droitiers, les intellectuels. C’est une théorie ; en fait, vous êtes un noir dès que vous êtes contre le parti, qui que vous soyez. L’étiquette colle à la peau. La logique infernale du système, c’est qu’il faut des ennemis à combattre ou à abattre, et que le « stock » doit être renouvelé, par extensions successives. De 1958 à 1961, a lieu la plus grande et la plus meurtrière famine de tous les temps, tous pays confondus ; le système de collectivisation créé par Mao en fut directement responsable [36]. On concèdera que le but de Mao n’était pas de tuer en masse ses compatriotes ; mais les 36 à 43 millions de personnes mortes de faim ne le préoccupèrent guère ; son principal souci semble avoir été de nier au maximum une réalité pour qu’on ne puisse la lui incriminer.
Le système carcéral chinois
Le goulag chinois est appelé Laogai : un millier de camps de travail de grande taille, une myriade de centres de détention. L’appareil répressif chinois a su longtemps se cacher : on n’est pas condamné à la « détention » ou aux « travaux forcés », mais à la « réforme » ou à la « rééducation » par le travail. Les principaux lieux d’internement sont déguisés en entreprises publiques : ainsi, la « teinturerie industrielle de Jingzhou » n’est autre que la prison n°3 de la province de Hubei ; la « ferme de thé de Yingde » correspond à l’unité de rééducation par le travail n° 7. Le Laogai constitue de loin le système carcéral le plus peuplé de tous les temps. Le soleil radieux du maoïsme y enfouit cinquante millions d’individus jusqu’au milieu des années 1980. Environ vingt millions de chinois seraient morts en détention. On y trouve d’abord une majorité de prisonniers politiques, puis de plus en plus de détenus appartenant aux couches populaires. La grande majorité est emprisonnée dans de vastes camps de travail. Le but du camp est de créer l’homme nouveau. La détention n’est pas une punition, proclame le système, mais une occasion de se réhabiliter. Et on énonce :
La reconnaissance de ses crimes est un préalable obligatoire. Reconnaissance et soumission sont les deux premières leçons qu’il faut enseigner au prisonnier et garder à l’esprit tout au long du processus de réforme [37].
C’est par les mots Bienvenue à nos nouveaux camarades étudiants [38] ! qu’on accueille les nouveaux détenus. Une période d’étude non-stop sert de stage d’intégration dans l’univers carcéral. Les séances se déroulent suivant un rituel extrêmement rigide, pendant lequel il est rigoureusement interdit de marcher, de se lever, de bavarder, et même de dormir. On y pratique – singerie du catholicisme ! – méditation, confession et repentance érigées en pratiques marxistes-léninistes. Il convient de se purger, de reconnaître qu’on a mal agi parce qu’on était mauvais. Le prisonnier apprend très vite à parler sous forme de slogans qui n’engagent à rien. Le « lavage de cerveaux », ce n’est pas plus que cela : en soi, rien de très subtil, l’imposition plutôt rude d’une idéologie grossière qui a réponse à tout. Il s’agit surtout de ne pas laisser au prisonnier la moindre chance d’une expression autonome. Les moyens en sont multiples : une sous-alimentation systématiquement entretenue, qui affaiblit la résistance ainsi que la vie intérieure, et une saturation permanente par le message officiel, dans un contexte où l’on ne dispose ni de temps libre, ni d’aucun espace d’intimité. La plus grande part du travail idéologique est déléguée aux prisonniers. On se fouille mutuellement, on évalue les résultats de ses compagnons en matière de travail ; surtout, on critique les compagnons de cellule pour les pousser à une autocritique complète. Plus on dénonce et plus on se dénonce, plus on bénéficie de promesses d’indulgences.
Au bout d’un certain temps, à l’usure, l’ensemble des prisonniers donne tous les signes extérieurs de la soumission.
L’efficacité de la rééducation tient à la combinaison de deux puissants moyens de pression psychologique : une infantilisation radicale, le Parti et l’administration devenant le père et la mère, et réapprenant au prisonnier à parler, à marcher (tête baissée, en courant, le gardien guidant de la voix), à contrôler appétit et hygiène, dans une relation de dépendance absolue. Et la fusion dans le groupe, comptable de chacun des gestes, de chacune des paroles, famille de remplacement alors même que les contacts avec la vraie famille sont rendus presque impossibles, qu’on pousse les épouses des détenus à divorcer, les enfants à renier leur père [39].
Parler par slogans, réagir comme un automate, c’est s’anéantir, subir un suicide psychique, mais en même temps se protéger contre les ennuis, survivre. On n’est pas arrêté parce que coupable, mais coupable parce qu’arrêté. Contester son arrestation, c’est s’opposer à la ligne du parti. L’instruction a pour but d’obtenir l’aveu, vrai ou faux, par les moyens policiers classiques : dénonciations, délation, usure physique et morale, mettre le détenu en face de ses contradictions, prétendre qu’on sait déjà tout de lui, confronter sa confession à d’autres aveux… A l’issue, on doit obtenir un roman vrai de la culpabilité, coproduction entre le juge et le prévenu. Le crime est souvent faux, mais il se greffe sur la vie réelle réinterprétée de façon paranoïaque comme l’expression d’une constante opposition politique. Dans la « réforme par le travail », l’un des deux termes au moins n’a rien d’hypothétique. On est noté avant tout sur sa capacité à tenir au long des douze heures d’un labeur d’autant plus épuisant que le régime des deux repas quotidiens est plus que léger. Lors des grandes fêtes, les détenus doivent supporter les interminables prêches politiques.
La terreur connaît un nouvel épisode avec la Révolution culturelle (1966-1976). Si elle fait peu de victimes en comparaison de la réforme agraire (environ un million), le communisme chinois y radicalise encore son discours. Elle se caractérise par les violences à l’encontre des intellectuels et des politiques, mais aussi par la reprise en main brutale du pays par l’APL, face aux affrontements factionnels entre Gardes Rouges.
Le Vietnam de Hô Chi Minh, la Corée, le Cambodge
• Au Vietnam, Hô Chi Minh arrive au pouvoir en août 1945. La terreur commence en septembre. On crée officiellement une unité appelée « Comité d’assassinat d’assaut ». Sur 20 000 personnes internées dans les camps de prisonniers provenant du corps expéditionnaire français, seuls 9 000 survécurent jusqu’en 1954. Le but était de faire se repentir les militaires français, adhérer aux valeurs de leurs geôliers, puis de les retourner, à fins de propagande contre leur propre camp [40]. En 1953, le Viet Minh lance la réforme agraire sur le modèle chinois. Dans chaque village, on choisit des victimes expiatoires, qui doivent obligatoirement représenter 4 à 5 % de la population. Le mot d’ordre officiel est : Plutôt dix morts innocents, qu’un seul ennemi vivant. En février 1959, on lance une sorte de « grand bond en avant » dans l’agriculture. La conjonction des énormes chantiers d’irrigation et de la sécheresse cause une sérieuse famine dont on n’a pas réussi à déterminer le nombre de victimes. En 1980, le premier ministre reconnut 200 000 « rééduqués » internés au sud ; les estimations sérieuses vont de 500 000 à un million de prisonniers pour vingt millions d’habitants ; il faut y ajouter les « rééduqués légers », enfermés quelques semaines. La torture est présente, notamment par flagellation. Pour fuir cette curieuse libération, il y eut des centaines de milliers de boat people, qui moururent souvent noyés ou assassinés.
• Même programme en Corée du Nord, où Kim Il Sung assure :
La ligne de masse consiste à défendre activement les intérêts des masses laborieuses, à les éduquer et à les rééduquer pour les rallier autour du Parti, à compter sur leur force et à les mobiliser pour l’accomplissement des tâches révolutionnaires.
La guerre contre la Corée du Sud pour étendre l’influence communiste fait un demi-million de morts. Comme ailleurs, on purge fréquemment le parti lui-même. Dans le code pénal coréen, il n’y a pas moins de quarante-sept crimes punissables de la peine de mort. La Corée a ses prisons et ses camps, qui se caractérisent par la dureté des conditions de détention. Les camps de concentration les plus durs enferment entre 150 000 et 200 000 personnes, ce qui est peu, mais manifeste en fait un niveau exceptionnellement efficace de surveillance et de contrôle de la population. Des enfants sont internés, comme le petit Kang Chul Hwan, neuf ans au moment de son enfermement. Les exécutions sont légions. Selon des témoignages, on comprime les corps pour en faire de la graisse, on laisse mourir de faim les condamnés, on frappe les prisonniers au marteau derrière la tête, avant d’en faire la cible des exercices de tir ; on torture à l’eau et à l’électricité. Les journées de travail durent 19 heures, même pour les femmes. Celles qui sont enceintes sont obligées d’avorter brutalement : tout enfant né en prison est irrémédiablement étouffé ou égorgé. Même hors des camps, la liberté n’existe guère. Le Ministère de la protection politique nationale contrôle tout et ordonne : « Pensez, parlez et agissez comme Kim Il Sung et Kim Jong Il ». Une fois par semaine, cours d’endoctrinement, et séance de critique et d’autocritique appelée « bilan de vie ».
• Au Cambodge, les Khmers rouges ne laisseront dans l’histoire qu’une traînée de sang. Dès 1975, le pays se couvre de Centres de rééducation [41]. Contrairement aux autres pays communistes, le régime le plus dur y est généralisé. Dès qu’on y entre, l’issue la plus normale est la mort. Famine et mauvais traitements viennent rapidement à bout de la majorité des détenus. Dès la prise de Phnom Penh, commence l’ère des déportations. On ruralise la quasi-totalité de la population, en assignant d’office les lieux de déportation ; le pouvoir contrôle ainsi l’installation géographique de tous les individus. 46 à 54 % de la population est jetée sur les routes. La poignée de catholiques cambodgiens fut vraisemblablement le groupe le plus meurtri, avec 48,6 % de disparitions. La cathédrale de Phnom-Penh fut le seul édifice de la ville entièrement rasé.
Aux sources de l’inhumanité
Le sur-homme face au sous-homme
S’il est impossible de faire le tour du monde des goulags – cubains, africains, américains,… –, il faut souligner l’universalité du système :
Partout où la théorie a été appliquée, dans la trentaine de pays qui ont connu un régime communiste, comme dans les dizaines de partis qui se sont réclamés d’elle, les mécanismes de pouvoir ont été les mêmes. Derrière les apparentes variations nationales, et malgré les divisions, parfois même les conflits entre pays ou écoles de pensée, il y a bien une unité du système communiste de par son mode de fonctionnement, autant que par les résultats obtenus. […] C’est à l’échelle mondiale que le phénomène se comprend le mieux [42].
Tout vient, fondamentalement, de l’idéologie matérialiste : la spécificité du vivant n’est qu’apparente ; tout s’explique entièrement par la matière. L’homme lui-même peut être réduit à la matière et expliqué par elle. Freud a fait faire un grand pas au matérialisme en l’appliquant à toutes les manifestations de la vie humaine. Survient Marx qui a cette illumination : il en va de même dans la société. La psychanalyse de Freud révèle en fait les antinomies sociales au sein même de l’individu. Les pulsions injustement opprimées sont les prolétaires. Ils se rebellent contre l’appareil psychique, qui est le capitalisme dominant, l’État, l’ordre bourgeois établi. Marx montre ainsi que la société est explicable par la matière – les instincts économiques des foules – comme l’homme est explicable par ses pulsions.
Le rôle que jouent les instincts chez Freud correspond exactement à celui des forces économiques chez Marx, et la vie psychique consciente apparaît comme une « superstructure » à l’égard des instincts, qui seuls sont réels, au même titre que, dans le marxisme, la culture à l’égard de la réalité économique [43].
Héritier de tous les matérialismes précédents, le communisme fait de l’homme un sous-homme : un matériau humain. Marx reçoit de Freud le schéma de luttes entre instincts matériels, qu’il applique à la politique, mais sa vision de l’homme comme sous-homme, exclusivement matériel, est celle des Lumières. En dehors de la caste élue des hommes éclairés, tout n’est que barbarie. « Je considère les hommes non civilisés comme une multitude de ressorts épars et isolés », affirme Diderot [44]. L’homme de la Déclaration des Droits de l’homme est à ce niveau. Il « n’a guère de substance. Sa société politique est vide, son bonheur incertain, sa liberté fragile [45] ». Heureusement, le système républicain vient à son secours. « Il a été imaginé, continue Viguerie, pour imposer à un homme diminué, réduit à un sous-homme, la dictature de la loi révolutionnaire [46] ».
Voilà la terreur. « Il n’y a de citoyens dans la République que les Républicains [47] ». « Nous ne laisserons aucun corps hétérogène dans la République [48] ». Lénine est dans la même logique : « Un bon communiste est aussi un bon tchékiste ». « La terreur est une émanation de la vertu », proclamait Robespierre, parce que, « sans la terreur, la vertu est impuissante [49] ». Raisonnement puissant. Les Lumières, comme le communisme, réussissent la prouesse de faire cohabiter deux conceptions de l’homme diamétralement opposées : le sous-homme et le surhomme. Mais ce ne sont pas les mêmes individus qui sont concernés. Il y a les surhommes, les élus des Lumières, de la Nomenklatura, du parti, face aux sous-hommes, le reste. L’idéologie du surhomme, dont le maître à penser est Nietzsche, s’est incarnée en politique dans la société idéale de la Révolution. Pour cela, le révolutionnaire doit créer le besoin artificiel « d’une puissance anorganique, aveugle et violente [50] », de la masse et du nombre. C’est le but de la propagande. « Par le climat de peur qu’elle crée, ou par la disette qui crie vers l’État comme vers un père protecteur et nourricier, ou par l’abondance des biens matériels qui le fait aimer [51] », elle fait désirer l’absorption de chaque citoyen dans l’État. On aura alors atteint le surhomme, chacun participant par son anéantissement à la grandeur, à la sécurité, à la puissance quasi divine de l’Humanité nouvelle. Ce n’est pas un hasard si l’avènement du surhomme a coûté plus de cent millions de vies humaines.
L’influence de la Révolution française et de la Commune
La Révolution française n’a pas franchement prôné la communauté des biens, sinon à la marge. Elle est pourtant à l’origine de cette aspiration au renversement radical de l’ordre existant. Elle a servi de modèle aux révolutionnaires sous toutes les latitudes. Elle a ouvert une ère nouvelle de trois façons complémentaires :
— en introduisant d’emblée une rupture radicale entre l’ancien et le nouveau, par la liquidation d’une royauté millénaire ;
— en révélant au peuple son droit d’œuvrer pour son propre destin ; l’Autorité, qui n’est plus transcendante, devient l’instrument que les hommes choisissent pour atteindre leur but ;
— enfin, avec les Jacobins, en partageant le monde entre le bien et le mal.
Autant de caractères qui firent de 1789 le paradigme universel des apprentis révolutionnaires. Lénine qualifie lui-même sa théorie violente de la prise du pouvoir de Jacobinisme russe.
La Révolution est, par définition, l’incarnation du progrès. Il reste à qualifier ce progrès. C’est chose faite en France dès les années 1830, lorsque Saint-Simon, Fourier, Proudhon et d’autres récupèrent à leur manière l’idéal égalitaire déjà promu par la Révolution française. Le progrès, c’est le socialisme. Et tout à leur volonté d’adapter la réalité à leur idéal, les quêteurs de révolutions n’auront de cesse de se couper du réel pour sauvegarder l’utopie. Gracchus Babeuf, qui avait préconisé, dès 1796, qu’une minorité éclairée mène la lutte armée contre les inégalités sociales et pour le communisme, apparaît comme celui qui avait compris le vrai sens de la Révolution française, et perçu l’avènement du capitalisme.
Bien qu’il fût personnellement opposé à la terreur, Babeuf a imprimé à l’histoire un pas décisif dans la marche vers le terrorisme égalitariste car il est le premier à faire de son utopisme un véritable projet politique et un programme d’action. Déjà, la Révolution a fait passer dans l’ordre des faits des projets qui semblaient impossibles. Elle a ainsi rendu l’utopie optimiste. Elle lui a permis de se croire réalisable. Babeuf brûle de passer aux actes : le passage effectif de l’égalité de droit à l’égalité de fait.
Mais la terreur communiste s’inspire aussi de la Commune de Paris. En 1871, les Communards ont tué massivement des Parisiens et détruit à grande échelle des biens, avant et lors du retour de l’armée régulière. Ils ont incendié les bâtiments publics et les maisons privées. D’innombrables colonnes de fumée ont rendu l’air souvent irrespirable pendant cette période. Des récits contemporains témoignent qu’un quart de Paris aurait été détruit. De sang-froid, ils ont tué des dizaines d’otages innocents, dont des prêtres et l’archevêque de Paris. Ils se sont débarrassés des espions suspectés en les jetant pieds et mains liés dans la Seine. Tous ces actes destructeurs ont servi de modèle aux révoltes prolétariennes qui ont suivi. Trotski consacre un chapitre entier à la Commune dans son ouvrage Terrorisme et communisme. Pour lui, les qualités que les socialistes prêtent à la Commune sont précisément les défauts qui ont concouru à sa perte : ces « traits de douceur et de grandeur d’âme qui n’étaient souvent, à vrai dire, que l’envers de l’irrésolution ». La Commune en a fait trop peu :
Nous chérissons le souvenir de la Commune en dépit de son expérience par trop restreinte, du manque de préparation de ses membres, du caractère confus de son programme, de l’absence d’unité parmi ses dirigeants, de l’indécision de ses projets, de l’irrémédiable confusion dans l’exécution, et de l’effroyable désastre qui en résulta fatalement [52].
Dans une étude plus ramassée, Trotski pense avoir trouvé le remède :
Nous pouvons ainsi feuilleter page par page toute l’histoire de la Commune, et nous y trouverons une seule leçon : il faut une forte direction de parti.
Telle est la grande leçon de l’expérience des Communards : il faut être plus ferme, et exterminer ses ennemis sans scrupule, jusqu’au dernier.
Leur humanitarisme sentimental n’était que l’envers de leur passivité révolutionnaire. […] Dans la révolution, la plus grande humanité n’est autre que la plus grande énergie. […] La magnanimité était bien dans l’esprit des premiers jours de la Commune, mais elle n’en fut pas moins une erreur [53].
Conclusion
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; il s’agit de le transformer [54] », disait Marx. Mais l’émancipation qu’il a fixée pour objectif ne peut être atteinte sans une totale communisation de la société, que seule une dictature peut réaliser. Proudhon le notait déjà, en soulignant les caractéristiques de l’État envisagé par Marx :
Centralisation absorbante, destruction systématique de toute pensée individuelle, corporative et locale, réputée scissionnaire, police inquisitoriale, abolition ou du moins restriction de la famille, à plus forte raison de l’hérédité. […] Après avoir supprimé toutes les libertés individuelles, il les concentre dans un homme, une individualité suprême. […] Au nom du peuple, on concentre tous les pouvoirs entre les mains d’un seul ou d’une oligarchie qui vit de l’oppression de ce même peuple [55].
La terreur communiste est déjà chez Marx, qui en a élaboré les concepts et les outils. C’est au nom de la lutte des classes, promue moteur de l’histoire, que seront éliminés les ennemis du peuple qui entravent sa marche. Marx admet le recours à la violence et appelle de ses vœux l’avant-garde intellectuelle, au fait de l’histoire, qui conduira l’émancipation.
Mais derrière cette logique toute mécanique, une autre dimension se laisse apercevoir. Ces massacres devenus rituels finissent par évoquer de véritables sacrifices humains. Car le communisme est une mystique. « Marx semble donner le secret de la divinité de l’homme succédant à celle de Dieu », remarque François Furet [56]. Pour de nombreux sociologues, le marxisme représente l’archétype de ces religions séculières définies par Raymond Aron comme des « doctrines qui prennent dans les âmes la place de la foi évanouie, et qui situent ici-bas, dans le lointain de l’avenir, sous la forme d’un ordre social à créer, le salut de l’humanité [57] ». Grâce à ce nouveau dogme, l’homme peut construire son propre paradis. Il peut aussi – et il doit même, en toute justice – honorer sa propre divinité en s’offrant à lui-même des victimes bien choisies. Le communisme est une parodie de la rédemption des humbles, disait Pie XI, et l’on sait qu’il n’y a pas de rédemption sans effusion de sang [58].
Derrière cette fausse religion, caricature sanglante de la vraie, on aperçoit sans peine l’influence du Singe de Dieu, père du mensonge et homicide depuis le commencement.
[1] — Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme, vol. 1, Paris, Grasset, 2015, p. 54.
[2] — Wolton, ibid., p. 114.
[3] — Wolton, ibid., p. 52-53.
[4] — Wolton, ibid., p. 114.
[5] — Lénine, cité par T. Wolton, ibid., p. 116.
[6] — Félix Dzerjinski, le 7 décembre 1917, présentant son programme de patron de la Tchéka devant le Conseil des commissaires du peuple, dit Sovnarkom (la plus haute autorité gouvernementale sous le régime soviétique). Témoignage de Vassili Bontch-Brouevitch, chef du service administratif du Sovnarkom, cité par Nicolas Werth, « Dzerjinski et les origines du KGB », L’Histoire, n° 158, septembre 1992.
[7] — Dzerjinski, le 31 mai 1918, cité par Stéphane Courtois, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, Paris, Perrin, 2017, p. 397.
[8] — Lénine, Œuvres, Éditions sociales, Paris-Moscou, 1958-1976, t. 35, p. 311.
[9] — Sergueï Melgounov, La Terreur rouge en Russie, 1918-1924 (Payot, 1927), éditions des Syrtes, 2004, p. 157-161.
[10] — Isaac Nachman Steinberg, In the Workshop of the Revolution, Rinehart, New-York, 1953, p. 131.
[11] — Cité par Nicolas Werth, « Dzerjinski et les origines du KGB », ibid.
[12] — Martin Latsis, cité par Sergueï Melgounov, La Terreur rouge, p. 306 et 381.
[13] — Lénine au 9e Congrès du parti, Œuvres, ibid., t. 30, p. 495.
[14] — Lénine, Œuvres, ibid., t. 23, p. 339.
[15] — Trotski, Ecrits militaires. Comment la révolution s’est armée, L’Herne, 1967, p. 854.
[16] — Wolton, ibid., p. 125. — « Toute l’industrie fut mobilisée pour cette armée qui en devint le principal employeur – un tiers de la main d’œuvre – et le principal destinataire. » Stéphane Courtois, Lénine, ibid., p. 398.
[17] — Propos rapportés par la Severnaja Kommuna du 19 septembre 1918.
[18] — Cité par Issac Nachman Steinberg, In the Workshop of the Revolution, ibid., p. 227.
[19] — Léon Trotski, Terrorisme et Communisme, éditions Prométhée, 1980, p. 59.
[20] — Stéphane Courtois, Lénine, ibid., p. 405.
[21] — Cité par Sergueï Melgounov, La Terreur rouge en Russie, 1918-1924, (Payot, 1927), éditions des Syrtes, 2004, p. 121-126.
[22] — Sergueï Melgounov, La Terreur rouge en Russie, 1918-1924, ibid., p. 121-126.
[23] — Lettre de Lénine aux membres du bureau politique, 19 mars 1922. Cité par T. Wolton, ibid., p. 153.
[24] — Lénine, lettre au commissaire du peuple à la Justice (fév. 1922) Œuvres, t. 44, p. 396.
[25] — Cité par M. Heller et A. Nekrich, L’Utopie au pouvoir, Calmann-Lévy, 1982, p. 110.
[26] — Ibid., p. 117, cité aussi par Stéphane Courtois, Communisme et Totalitarisme, Perrin/Tempus, 2009, p. 121.
[27] — Propos rapporté par la veuve de Goumilev à Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Robert Laffont/Bouquins, 2001, p. 624.
[28] — Cité par Michel Heller et Aleksandr Nekrich, L’Utopie au pouvoir, ibid., p. 116.
[29] — In L’Utopie au pouvoir, ibid., p. 117.
[30] — Léon Trotski, Ecrits militaires. Comment la révolution s’est armée, ibid., p. 245. Décret de Trotski du 8 août 1918.
[31] — Pour le transport des prisonniers du Goulag sur l’immensité du territoire russe, l’aide américaine fournit, au titre du prêt-bail, trains, wagons, cargos, rails, etc. Voir T. Wolton, Histoire mondiale du communisme, ibid., vol. 3 : « Les complices », p. 817-846. — Voir également, de Martin J. Bollinger, Cargos pour le Goulag (Éd. Babouji, Maîtres du Vent, 2013, 128 p.) qui montre le rôle des États-Unis dans la fourniture et l’entretien des cargos qui transportèrent, entre 1932 et 1953, les esclaves de Staline vers le goulag de la Kolyma, le pire d'URSS.
[32] — La Pravda du 8 août 1940. Cité dans Le livre noir du Communisme (dir. Stéphane Courtois), Paris, Laffont, 1997, p. 236.
[33] — Anne Applebaum, Goulag, Paris, Grasset, 2005.
[34] — Statuts du « Parti du Travail » (PCV) en 1951. Quotidien Nhân Dân, 7 mai 1964, cité in « Révolutionnaires d’Indochine », Cahiers Léon Trotski, n° 40, décembre 1989, p. 119.
[35] — Y. Chevrier, Mao et la révolution chinoise, Florence, Casterman/Giunti, 1993, p. 65.
[36] — Voir Yong Jisheng, Stèles. La grande famine en Chine, 1958-1961, Paris, Seuil, 2012.
[37] — Document interne de la Sécurité. — Voir Harry Wu, Laogai : le goulag chinois, Paris, éditions Dagorno (édition originale en anglais, 1992), p. 49.
[38] — Jean Pasqualini (avec Rudolph Chelminski), Prisonnier de Mao : sept ans dans un camp de travail en Chine, Paris, Gallimard, 1975 (éd. originale en anglais, 1973), p. 282.
[39] — Stéphane Courtois (dir.), Le Livre noir du Communisme, ibid., p. 554.
[40] — G. Tongas, J’ai vécu dans l’enfer communiste au Nord Vietnam, Paris, Debresse, 1960.
[41] — Voir : David P. Chandler, S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges, Paris, Autrement, 2002 ; Philip Short, Pol Pot : anatomie d’un cauchemar, Paris, Denoël, 2007.
[42] — T. Wolton, Une histoire mondiale du communisme, ibid., vol. 1, p. 11-12.
[43] — Rudolf Allers, « L’amour et l’instinct, étude psychologique », Études carmélitaines, avril 1937, p. 121.
[44] — Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (été 1772), Œuvres, publ. L. Versini, t. 2, p. 578, in Xavier Martin, L’homme des droits de l’homme et sa compagne (1750-1850), Dominique Martin Morin, 2001, p. 32.
[45] — Jean de Viguerie, Histoire du citoyen, Paris, Via Romana, 2015, p. 36-37.
[46] — Jean de Viguerie, ibid.
[47] — Volney, La loi naturelle ou Catéchisme du citoyen français, 1793, in Jean de Viguerie, ibid., p. 98.
[48] — Garnier de Saintes, in Jean de Viguerie, ibid., p. 98.
[49] — Robespierre, in Jean de Viguerie, ibid., p. 97.
[50] — Marcel de Corte, Incarnation de l’homme, Éd. universitaires, Bruxelles, 1942, p. 149.
[51] — Marcel de Corte, ibid.
[52] — Léon Trotski, Terrorisme et Communisme, Prométhée, Paris, 1980 (1e édition 1920).
[53] — Léon Trotski, Les Leçons de la Commune, 1921.
[54] — Karl Marx, Thèses sur Feuerbach (1845), réédition Paris, PUF, 1987.
[55] — Proudhon, De la Capacité politique des classes ouvrières, Paris, Dentu, 1865, p. 80-81.
[56] — François Furet, Le Passé d’une illusion, essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Mesnil-sur-l’Estrée, Robert Laffont/Calmann-Levy, 1995, p. 41.
[57] — Raymond Aron, L’âge des empires et l’avenir de la France, Paris, éditions Défense de la France, 1946, p. 288.
[58] — Pie xi, Divini Redemptoris (1937) ; He 9, 22.

