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Le communisme 

à la lumière de Fatima

 

 

 

par Joseph de Belfont

 

 

Actualité de la consécration de la Russie

Le 13 juillet 1917, lors de sa troisième apparition à Fatima, Notre-Dame révéla aux trois petits voyants un secret, dans lequel elle demandait en particulier la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé.

De façon assez inattendue, cette consécration de la Russie est revenue récemment sur le devant de la scène. Le 13 mai dernier, au cours du sermon de la messe qui clôtura le Congrès marial du Kazakhstan, le cardinal Cordes, ancien préfet du conseil pontifical Cor Unum, déclara :

[Le pape Jean-Paul II] s’était intéressé depuis longtemps à la mission significative donnée par la sainte Mère de Dieu aux enfants voyants : consacrer le monde au Cœur Immaculé de Marie. Il a lui-même fait cette consécration le 25 mars 1984, lors de la venue de la statue de Notre-Dame de Fatima à Rome. Cependant, il s’est abstenu de mentionner explicitement la Russie, parce que les diplomates du Vatican lui avaient demandé avec insistance de ne pas mentionner ce pays, car cela risquerait de provoquer des conflits diplomatiques. Peu après, il m’avait invité à déjeuner. Il a évoqué dans notre petit cercle l’ins­piration qu’il a ressentie en lui-même de mentionner également la Russie lors de cette consécration, avant de céder à ses conseillers [1].

Quelques jours plus tard, le 19 mai, lors du Forum pour la Vie qui se tenait à Rome, le cardinal Burke déclara :

Certes, le pape saint Jean-Paul II a consacré le monde, y compris la Russie, au Cœur Immaculé de Marie le 25 mars 1984. Mais aujourd’hui, une fois de plus, nous entendons l’appel de Notre-Dame de Fatima pour consacrer la Russie à son Cœur Immaculé, conformément à ses instructions explicites [2].

Ce regain d’intérêt pour la consécration de la Russie semble manifester, une fois de plus, que cette consécration n’a pas été faite. Qu’en est-il exactement ?

Qu’a demandé Notre-Dame ?

Et tout d’abord, qu’a dit exactement Notre-Dame ? Le 13 juillet 1917 elle confia aux petits voyants :

La guerre va finir. Mais si l’on ne cesse d’offenser Dieu, sous le règne de Pie XI, il en commencera une autre, pire encore. Quand vous verrez une nuit illuminée par une lumière inconnue, sachez que c’est le grand signe que Dieu vous donne qu’Il va punir le monde de ses crimes, par le moyen de la guerre, de la famine et des persécutions contre l’Église et le Saint-Père.

Pour empêcher cela, je viendrai demander la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé et la communion réparatrice des premiers samedis du mois.

Si l’on écoute mes demandes, la Russie se convertira et l’on aura la paix. Sinon elle répandra ses erreurs à travers le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. Les bons seront martyrisés, le Saint-Père aura beaucoup à souffrir, plusieurs nations seront anéanties.

A la fin mon Cœur Immaculé triomphera. Le Saint-Père me consacrera la Russie qui se convertira, et il sera donné au monde un certain temps de paix.

Analysons brièvement cette partie du message. Le mot « Russie » est prononcé trois fois. Et la Russie est mentionnée une quatrième fois par le pronom « elle », dans la phrase : « elle répandra ses erreurs ».

Le mot « monde » revient également trois fois. C’est l’un des mots les plus employés dans le message de Fatima : il y revient onze fois. Le mot « paix », mot qui revient aussi, souvent, dans les paroles de l’Ange et de Notre-Dame, est ici employé deux fois.

Il y a donc une connotation nettement politique (au bon sens du terme) dans cette partie du secret.

Mais pourquoi la Russie ? Voici deux réponses.

Bien avant 1917, déjà, Dom Guéranger annonçait :

La Russie catholique, c’est la fin de l’Islam et le triomphe définitif de la Croix sur le Bosphore, sans péril aucun pour l’Europe ; c’est l’empire chrétien d’Orient relevé avec un éclat et une puissance qu’il n’eut jamais ; c’est l’Asie évangélisée, non plus seulement par quelques prêtres pauvres et isolés, mais avec le concours d’une autorité plus forte que Charlemagne. C’est enfin la grande famille slave réconciliée dans l’unité de foi et d’aspirations pour sa propre grandeur. Cette transformation sera le plus grand événement du siècle qui la verra s’accomplir, et changera la face du monde [3].

Une autre raison a été donnée par Notre-Seigneur lui-même à sœur Lucie, qui écrivait le 18 mai 1936 à son confesseur :

D’une manière intime, j’ai parlé à Notre-Seigneur de ce sujet, et, il y a peu de temps, je lui demandais pourquoi il ne convertissait pas la Russie sans que sa Sainteté fasse cette consécration : — Parce que je veux que toute mon Église reconnaisse cette consécration comme un triomphe du Cœur Immaculé de Marie, pour ensuite étendre son culte et placer, à côté de la dévotion à mon Divin Cœur, la dévotion à ce Cœur Immaculé.

Même si ce n’est pas le point le plus important du message de Fatima, cette consécration est donc un point essentiel. Car il y a un lien entre la conversion de la Russie, la sauvegarde de la Chrétienté et le triomphe du Cœur Immaculé de Marie.

Mais pourquoi Notre-Dame a-t-elle voulu que cette partie du message soit secrète ?

En premier lieu, il ne faut pas se méprendre sur la notion de secret. Un secret n’est pas une chose qui ne doive jamais être révélée. C’est avant tout une information à garder entre un nombre restreint de personnes, comme un secret professionnel, ou à ne communiquer qu’à un petit nombre en vue d’une action précise, comme pour une opération militaire. Un secret ne doit être connu, au moins pour un temps, que par ceux qui ont besoin de le connaître pour agir pour le bien commun.

Ainsi, le secret confié par Notre-Dame est destiné à quelqu’un : à l’Église, en la personne de ses supérieurs légitimes. Entre le Ciel et les autorités de l’Église, les petits voyants ne sont que des messagers.

Notre-Dame a utilisé un secret parce qu’elle veut que l’Église manifeste son désir de connaître la volonté divine. Dieu est prêt à faire tomber une pluie de grâces sur l’Église et sur le monde par la médiation du Cœur Immaculé de Marie, mais il ne veut rien faire sans que ses représentants hiérarchiques le désirent et le lui demandent.

De plus, pour que l’annonce d’un futur pape prenant le nom de Pie XI soit une prophétie, au moins pour Lucie, il fallait que cette partie reste secrète jusqu’à l’élection de ce pape.

Enfin, un secret aiguise la curiosité et donne ainsi une importance accrue à son contenu par rapport au reste du message.

Le point que Notre-Dame veut confier aux autorités de l’Église est le suivant : Dieu va punir le monde de ses crimes au moyen de la guerre. La nouvelle guerre pourra être évitée à deux conditions : que le pape consacre la Russie au Cœur Immaculé de Marie et recommande la communion réparatrice des premiers samedis du mois. La sainte Vierge précise également ce qui se passera en fonction de la réaction des hommes : si on écoute ses demandes, la Russie se convertira et on aura la paix ; sinon, non seulement il y aura la guerre, mais la Russie répandra ses erreurs dans le monde.

Puis, pour nous maintenir dans l’espérance, elle précise qu’à la fin, le pape consacrera la Russie et le monde connaîtra un certain temps de paix.

Une authentification exceptionnelle

Ce secret, et plus généralement le message de Fatima, furent solennellement authentifiés de deux façons : par le miracle de la danse du soleil du 13 octobre 1917 et par les nombreuses prophéties contenues dans le message, la plupart réalisées quelques années plus tard. Dans la seule partie du secret que nous analysons, on n’en dénombre pas moins de sept : la fin prochaine de la Première Guerre mondiale (au moins pour le Portugal), le nom du futur pape (Pie XI), l’embrasement du ciel (réalisé dans la nuit du 25 au 26 janvier 1938), la Deuxième Guerre mondiale, le communisme se répandant à travers le monde, les persécutions contre les chrétiens et le martyre des bons, l’anéantissement de plusieurs nations.

La prophétie sur la Russie est particulièrement stupéfiante, car la révolution d’Octobre a été déclenchée seulement quelques jours après la dernière apparition de 1917. C’est une prophétie comme il y en eut peu dans l’histoire humaine, autant par sa précision que par la pertinence de la date choisie pour sa révélation. Une erreur grave (le communisme marxiste) est née quelques dizaines d’années auparavant et a commencé à se répandre dans le monde. Au moment précis où elle va trouver une réalisation politique, le Ciel intervient pour nous dire comment la combattre et en éviter les funestes conséquences.

Pourquoi le Vatican ne le rappelle-t-il jamais ? Ces faits sont incontestables. Et on ne retrouve un tel luxe de preuves dans aucune autre révélation.

L’attitude des papes

Autre signe de l’importance des apparitions de Fatima : quatre papes s’y sont rendus en pèlerinage : Paul VI en 1967, Jean-Paul II en 1982, 1991 et 2000, Benoît XVI en 2010 et François en 2017. On pourrait même dire six puisque Jean XXIII et Jean-Paul 1er s’y rendirent lorsqu’ils n’étaient encore que cardinaux, le premier en 1956 et le second en 1977, un an avant son élection au pontificat. Aucun sanctuaire marial ne peut se prévaloir d’un tel privilège. Les événements de Fatima ont donc une importance inégalée dans l’histoire des apparitions.

Les erreurs de la Russie

Que signifie l’expression : erreurs de la Russie ? L’idéologie marxiste résumée dans le Manifeste du Parti Communiste en février 1848 et répandue dans toute l’Europe durant la deuxième moitié du 19e siècle, n’est pas née en Russie. Mais la Russie fut le premier pays à appliquer à la lettre le programme du parti communiste, à partir de 1917. Dès son arrivée au pouvoir, Lénine décrète la suppression des classes et attaque la bourgeoisie, la propriété privée, la famille, le mariage, le droit d’éducation des parents, les patries (car un prolétaire n’a pas de patrie), les lois morales, la religion, etc.

Il s’agit tout simplement de la négation et du remplacement de l’ordre voulu par Dieu. On comprend que Pie XI ait déclaré le communisme intrinsèquement pervers.

Notons toutefois que Notre-Dame n’a pas explicitement parlé du communisme, mais seulement, de façon concrète, des erreurs de la Russie. Rien n’empêche que ces erreurs se répandent sous d’autres drapeaux que celui du marxisme.

L’attitude des papes

Voyons maintenant comment les papes ont réagi au communisme et répondu à la demande de Notre-Dame.

Benoît XV

Benoît XV mourut un peu plus de quatre ans après les apparitions. Il avait rétabli en 1918 l’évêché de Leiria, qui avait été supprimé par Léon XIII, puis nommé à sa tête Mgr da Silva. En 1921, alors que le message de Fatima n’était pas encore connu, il établit la fête de Marie Médiatrice.

Malheureusement, en parallèle, le Vatican entama des négociations avec la Russie. Dès la fin 1917, Lénine appliquait à la lettre le programme du Manifeste du Parti Communiste et persécutait les chrétiens. Le 20 janvier 1918, il proclama la séparation de l’Église et de l’État. En juillet, il fit assassiner la famille impériale. A partir de 1920, il dépénalisa l’avortement, l’homosexualité, facilita le divorce. Il établit un régime de terreur et de délation. Il déclencha une famine terrible car les incessantes réquisitions sur les récoltes découragèrent les agriculteurs de semer et moissonner. En 1922, le nombre de victimes s’élevait déjà à plusieurs millions de personnes. Au lieu de dénoncer publiquement le régime, le Vatican négociait pour apporter des vivres, ce qui en constituait une reconnaissance implicite et contribua à son affermissement à une époque où le pouvoir de Lénine était encore loin d’être solidement établi.

Pie XI

Au début de son pontificat, Pie XI fut très favorable à Fatima. En 1929, recevant le séminaire portugais de Rome lors de la cérémonie des vœux du nouvel an, le pape offrit aux séminaristes deux images de Notre-Dame de Fatima, l’une pour eux-mêmes, l’autre pour leurs familles.

Mais, vis-à-vis de la Russie, il poursuivit la désastreuse politique de Benoît XV. Il proposa même de reconnaître le régime si la liberté religieuse était reconnue par le gouvernement (conférence de Gênes), ce qui scandalisa profondément les émigrés.

A cette époque, l’évêque de Fatima lança l’enquête canonique pour la reconnaissance des apparitions. Lucie fut entendue par la commission d’enquête en juillet 1924.

Peu après, étant entrée chez les sœurs Dorothées, elle eut à Pontevedra une apparition de la sainte Vierge et de l’Enfant Jésus qui lui demandèrent de révéler un premier point du secret : la communion réparatrice des premiers samedis du mois.

Cette même année, le pape promulgua l’encyclique Quas primas qui contraste étonnamment avec son action réelle en Russie, à l’instar de son prédécesseur Léon XIII qui prôna le ralliement malgré la promulgation d’encycliques comme Libertas.

Deux ans plus tard, en 1927, le confesseur de sœur Lucie lui demanda quel lien existait entre Fatima et la dévotion des premiers samedis du mois. Lucie hésitait à parler, mais le 17 décembre 1927, Notre-Seigneur l’autorisa à dévoiler tout ce que la sainte Vierge lui avait révélé sur la dévotion à son Cœur Immaculé.

A nouveau deux ans plus tard, à Tuy, la sainte Vierge lui apparut pour lui indiquer : « Le moment est venu où Dieu demande au Saint-Père de faire, en union avec tous les évêques du monde, la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé, promettant de la sauver par ce moyen. » Un deuxième point essentiel du secret pouvait ainsi être révélé.

L’année suivante (1930) fut une année charnière pour Fatima. Le pape écrivit une lettre exprimant sa réprobation sur ce qui se passait en Russie. En mars, il fit un acte de réparation « pour tous ces attentats sacrilèges et inviter aussi à la réparation les fidèles de l’univers entier ». Et en juin, il demanda que les prières prescrites par Léon XIII après les messes basses soient dites pour la conversion de la Russie.

Pendant ce temps, sœur Lucie continuait à faire connaître à son confesseur la demande du Ciel concernant la consécration de la Russie.

Le 13 octobre de cette même année, avec l’accord de Pie XI, Mgr da Silva reconnut officiellement l’authenticité des apparitions. Malheureusement, cette reconnaissance se fit sans que la commission d’enquête ait demandé à connaître le contenu du secret.

Il est probable que la plus grande partie du secret aurait pu être révélée dès ce moment si l’Église l’avait demandé. Hélas, ni la commission d’en­quête, ni les supérieurs de sœur Lucie ne réclamèrent le secret. L’auraient-ils fait, ils auraient pu constater une autre prophétie extraordinaire de Notre-Dame.

A la fin de l’année 1930, voyant que ni l’évêque, ni le nonce ne bougeaient, le confesseur de sœur Lucie, le père Gonçalvès se décida à écrire à Pie XI qui fut ainsi informé pour la première fois de la demande de consécration de la Russie. Mais le pape ne fit rien. Quelques mois plus tard, en août 1931, Notre-Seigneur fit connaître son mécontentement à Lucie :

Ils n’ont pas voulu écouter ma demande !… Comme le roi de France, ils s’en repentiront, et ils le feront, mais ce sera tard. La Russie aura déjà répandu ses erreurs dans le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église : le Saint-Père aura beaucoup à souffrir.

Sur demande de son confesseur, sœur Lucie écrivit alors à Mgr da Silva :

Mon confesseur m’ordonne de faire part à votre Excellence de ce qui s’est passé, il y a peu de temps, entre notre bon Dieu et moi : comme je demandais à Dieu la conversion de la Russie, de l’Espagne et du Portugal, il me sembla que sa divine Majesté me dit : « Tu me consoles beaucoup en me demandant la conversion de ces pauvres nations […]. Fais savoir à mes ministres, étant donné qu’ils suivent l’exemple du Roi de France en retardant l’exécution de ma demande, qu’ils le suivront dans le malheur. Jamais il ne sera trop tard pour recourir à Jésus et à Marie. »

Sœur Lucie avait parfaitement conscience que le secret s’adressait plus particulièrement à Pie XI, puisqu’il y était nommé. Mais elle ne pouvait pas en dire plus, la volonté du Ciel étant que l’Église manifeste d’abord son intérêt pour le message de Fatima. Rien ne s’y opposait puisque l’au­thenticité des apparitions avait été reconnue. Il faudra malheureusement attendre encore une dizaine d’années avant que Mgr da Silva demande le secret.

Immédiatement après le refus de Pie XI, il y eut une série de faits qui auraient dû ouvrir les yeux du pape.

En Russie, Staline, au pouvoir depuis sept ans, formula définitivement la doctrine du marxisme-léninisme et la mit en pratique. Il entreprit ainsi une extermination systématique de la paysannerie : des millions de paysans furent assassinés entre 1931 et 1933. Jamais dans l’histoire, il n’y eut une persécution aussi importante. La réponse du Vatican fut de continuer à négocier et faire envoyer des vivres sans aucune condamnation publique du régime.

En Espagne, le 14 mai 1931, le roi Alphonse XIII fut renversé et une république maçonnique instituée. Très rapidement, il y eut des troubles un peu partout dans le pays. En février 1936, ce fut la victoire du Frente Popular financé par la Russie, puis la guerre civile, laquelle entraîna une féroce persécution contre l’Église.

En même temps, le Mexique tombait aux mains des communistes.

Le pape parla du « triangle rouge de la terreur et du sang », à savoir la Russie, le Mexique et l’Espagne. Mais il n’alla pas plus loin.

Début 1935, sœur Lucie informa son confesseur que le Ciel demandait à nouveau la consécration de la Russie. En août de cette année, rien n’étant fait, Notre-Seigneur se manifesta dans un petit village un peu au nord de Porto, Balazar, à une mystique portugaise nommée Alexandrina da Costa. Il promit d’abréger les tribulations si le pape consacrait le monde (et non plus la Russie) au Cœur Immaculé de Marie.

En mars 1937, Mgr da Silva se décida enfin à écrire au pape. Sa remarquable lettre exposait très clairement la demande de Notre-Dame. Le Vatican en accusa réception en avril. Le moment ne pouvait être mieux choisi, car le pape venait de publier l’encyclique Divini redemptoris dans laquelle il condamnait enfin le communisme comme « une idée messianique fausse » et un « mysticisme trompeur », allant jusqu’à dire : « Le communisme est intrinsèquement pervers et il ne faut collaborer en rien avec lui quand on veut sauver de la destruction la civilisation chrétienne et l’ordre social. » Quel dommage que cette encyclique ne soit pas parue dix ans plus tôt !

Néanmoins, bien que parfaitement au courant de la situation en Russie et de la demande de Notre-Dame (il avait maintenant reçu deux lettres, une du père Gonçalvès, le confesseur de Lucie, et une de Mgr da Silva), Pie XI ne bougea pas.

Parallèlement, la situation en Allemagne devenait préoccupante et des menaces de guerre commençaient à apparaître. En janvier 1933, Hitler avait accédé au pouvoir. Deux ans plus tard, il rompait le traité de Versailles et commençait à réarmer l’Allemagne.

C’est alors que le Ciel envoya un nouvel avertissement : dans la nuit du 25 au 26 janvier 1938, au-dessus de toute l’Europe, de l’Afrique du Nord, des États-Unis et du Canada, le ciel fut embrasé par une lueur rouge, nouveau miracle cosmique faussement attribué à une aurore boréale, confirmant une fois de plus l’authenticité et l’importance du message de Fatima. Six semaines plus tard, Hitler annexait l’Autriche. Six mois plus tard, par les accords de Munich, consentis pour éviter une guerre devenue de plus en plus probable, les alliés abandonnaient la Tchécoslovaquie et Hitler annexait la région des Sudètes.

L’annonce par Notre-Dame de cette lumière inconnue est une preuve de plus que le secret aurait dû être révélé avant 1938. En effet, la phrase : « Quand vous verrez une nuit illuminée par une lumière inconnue… » est un avertissement qui n’a plus aucune utilité après les faits. De plus, une révélation avant cette date aurait évité à sœur Lucie d’être accusée d’avoir fait une prophétie post eventum. Surtout, la révélation du secret aurait permis au pape de constater la réalité de la prophétie, ce qui l’aurait sans doute incité à agir. Malheureusement, les autorités de l’Eglise ne l’ayant pas réclamé, le secret ne fut pas révélé, et personne ne put faire le lien entre l’embrasement du ciel et le prochain déclenchement d’une nouvelle guerre.

Le pape mourut quelques mois plus tard, le 10 février 1939, sans avoir consacré la Russie. La Deuxième Guerre mondiale éclata et le communisme continua à se répandre dans le monde.

Pie XII

Le successeur de Pie XI fut d’abord très favorable à Fatima. En 1950, il confia au père général des dominicains : « Dites à vos religieux que la pensée du pape est contenue dans le message de Fatima ». Mais Pie XII non plus n’accomplira pas les demandes de Notre-Dame.

Pourtant, juste après son élection, en mars 1939, Notre-Seigneur demanda à nouveau la consécration de la Russie. Voici ce que sœur Lucie rapporta à son confesseur de l’époque, le père Aparicio :

Dans une autre communication, vers mars 1939, Notre-Seigneur m’a dit : « Demande, insiste de nouveau pour qu’on divulgue la communion réparatrice des premiers samedis en l’honneur du Cœur Immaculé de Marie. Le moment approche où les rigueurs de ma justice vont punir les crimes de plusieurs nations. Quelques-unes seront anéanties. A la fin, les rigueurs de ma justice tomberont plus sévèrement sur ceux qui veulent détruire mon règne dans les âmes. »

Trois mois plus tard, Lucie prédit clairement la guerre, ce qui impressionna fortement le père Aparicio.

Le 1er septembre, l’Allemagne envahissait la Pologne, ce qui entraîna des persécutions inouïes dans lesquelles plus de deux mille prêtres et religieux périrent.

Le 13 septembre de cette année, Mgr da Silva reconnut enfin la dévotion des premiers samedis du mois. De son côté, Lucie continua à transmettre les demandes du Ciel et décida le père Gonçalvès à écrire au pape, ce qu’il fit en avril suivant. Pie XII fut ainsi informé une première fois des demandes de Notre-Dame.

Cinq mois plus tard, le père Gonçalvès demanda à sœur Lucie d’écrire elle-même au pape. Elle s’exécuta et transmit la lettre à son évêque. Celui-ci y fit apporter de nombreuses corrections, toutes malheureuses, au point qu’en décembre, Pie XII reçut une demande sensiblement déformée, insistant sur la consécration du monde et non pas de la Russie.

En 1941, Mgr da Silva se décida à demander à sœur Lucie de lui confier le secret. Il était bien tard. Quel dommage ! Il aurait fait sa demande deux ou trois ans plus tôt, le cours des choses aurait pu être tout autre. C’est ainsi que, le 31 août 1941, sœur Lucie envoya son troisième mémoire à Mgr da Silva, dans lequel elle révèle la plus grande partie du secret, ne gardant caché que le troisième point.

Deux mois plus tard, le chanoine Galamba diffusait un livre sur Jacinthe, rapportant le texte exact du secret. Début 1942, les pères Da Fonseca et Moresco publièrent un autre livre, approuvé par Pie XII, contenant une version arrangée du secret. Ces livres ainsi que les lettres que le pape avait reçues le décidèrent à consacrer le monde au Cœur Immaculé de Marie le 31 octobre 1942, consécration qu’il renouvela le 8 décembre suivant. Juste après, conformément à la promesse faite par Notre-Seigneur à Alexandrina da Costa, le cours de la guerre s’inversa brutalement sur tous les fronts : à l’Est, en Afrique et sur l’Atlantique.

Plus tard, le 13 mai 1944, devant les résultats stupéfiants de la consécration du monde, le pape instaura la fête du Cœur Immaculé de Marie, le jour de l’octave de l’Assomption. Dès lors, la dévotion au Cœur Immaculé de Marie se développa avec la bénédiction du Saint-Père.

Malheureusement le pape hésitait toujours à condamner publiquement la Russie. Il se tut, sous la pression des Américains qui souhaitaient que le Vatican continue la politique de négociation menée jusque-là.

A cette époque, des adversaires de Fatima se manifestèrent. Un jésuite, le père Dhanis, fit paraître plusieurs études contestant l’authenticité du message de Fatima. Selon sa théorie, l’authenticité des apparitions de 1917 était probable, mais tout ce qui advint ou fut révélé après 1917 était invention de sœur Lucie, en particulier le secret, et par conséquent les demandes de Notre-Dame. Il affirmait ainsi :

Les visions de Notre-Dame que les trois petits bergers prétendaient avoir eues en 1917 semblent bien provenir d’une intervention surnaturelle. […]

On ne voit pas comment les visions de Fatima indiqueraient par elles-mêmes leur origine divine. […] On n’ose pas écarter absolument l’hypothèse d’un récit dû pour une grande part à l’imagination. […]

Il n’est pas besoin de longues réflexions pour voir que le souverain pontife était dans l’impossibilité pratique de faire une pareille consécration [4].

Ces théories commencèrent à infester le Vatican. Fait significatif : le seul expert de Fatima mentionné par le cardinal Ratzinger dans le commentaire théologique accompagnant la révélation officielle du troisième secret (26 juin 2000) sera le père Dhanis.

Pendant ce temps, la Russie, toujours pas consacrée, continuait à répandre ses erreurs. En octobre 1949, ce fut au tour de la Chine de tomber sous l’emprise communiste.

L’année 1950 aurait pu être une année décisive pour Fatima. Après la publication de la très belle encyclique Humani generis, le pape proclama solennellement le dogme de l’Assomption. A cette occasion, le Ciel lui rappela les événements de Fatima : par quatre fois, les 30 et 31 octobre, les 1er et 8 novembre 1950, le pape put observer le miracle du soleil depuis les jardins du Vatican.

L’année suivante, sœur Lucie fit parvenir une nouvelle lettre au Saint-Père par l’intermédiaire du père Wetter. Parallèlement, les catholiques russes lui demandèrent de consacrer la Russie. Le 7 juillet 1952, Pie XII publiait la lettre apostolique Sacro vergente anno, dans laquelle il « consacre et voue d’une manière très spéciale tous les peuples de la Russie au Cœur Immaculé de Marie ». L’avancée est réelle, puisque la Russie est expressément nommée. Mais le pape ne donna aucune publicité à cet événement auquel il n’associa pas les évêques. Il ne précisa pas que cette consécration était faite en réponse à la demande de Notre-Dame à Fatima. Et il n’y eut ni acte solennel et public de réparation, ni promesse d’approuver et de recommander la dévotion des premiers samedis du mois.

Deux mois plus tard, le pape envoya le père Schweigl auprès de sœur Lucie pour faire une enquête. Après avoir pris connaissance de son rapport, Pie XII changea d’attitude. A partir de ce moment, il ne parla plus de Fatima. Dans le message de Noël 1955, il condamna clairement le communisme : « Nous rejetons le communisme en tant que système social, en vertu de la doctrine chrétienne », mais sans faire mention du message de Fatima. Probablement troublé par les théories du père Dhanis de plus en plus répandues au Vatican, il ne fit rien de plus.

Jean XXIII

Contrairement à ses deux prédécesseurs, Jean XXIII fut peu attaché à Fatima. Il n’aimait pas les « prophètes de malheur » et avait peu de considération pour les voyants. Concernant Lucie, il écrivit dans son journal : « [Novembre 1959] Nous avons parlé longtemps [avec l’évêque de Leiria] de la voyante de Fatima qui est maintenant une bonne religieuse à Coïmbra. Le Saint-Office s’occupera de tout et dans le bon sens. »

En septembre 1959, il ne se déplaça pas lorsqu’une vierge pèlerine de la route mondiale de Fatima entra à Rome.

Le 25 janvier 1959, il annonça la convocation d’un nouveau concile [5]. En août de la même année, il ouvrit le secret. Il fut ainsi le premier pape à en prendre connaissance et à avoir une vision complète du message de Notre-Dame. Mais, après en avoir discuté avec certains de ses plus proches collaborateurs, il décida de ne pas le diffuser.

L’année suivante fut une année noire pour Fatima. Non seulement le pape ne révéla pas le troisième point du secret, comme l’avait demandé Notre-Dame, mais il durcit les conditions de visite de sœur Lucie : à part les membres de sa famille, personne, y compris ses anciens confesseurs, ne pouvait la voir sans avoir obtenu auparavant une autorisation du Saint-Siège.

Pendant ce temps, les persécutions se poursuivaient en URSS, sans aucune condamnation publique par le Vatican. Khrouchtchev déclara l’année 1960, l’An I du communisme, qui continua son expansion. Effectivement, divers pays passèrent sous l’emprise communiste : l’Angola à partir de 1961, Cuba au début des années 1960.

Durant l’été 1962, juste avant le Concile, fut conclu le scandaleux accord de Metz, par lequel Rome promettait de ne jamais y parler du communisme, condition mise par Moscou pour que des observateurs orthodoxes puissent y participer.

Paul VI

Le successeur de Jean XXIII maintint scrupuleusement le silence du Concile sur le communisme. Une pétition signée par 450 évêques pour demander qu’il soit à nouveau publiquement condamné fut écartée des débats et cachée aux pères conciliaires. Ce silence voulu et cette absence de condamnation sont un des plus grands scandales de ce concile.

Le silence s’étendit jusqu’aux apparitions et aux demandes de Fatima. Si en novembre 1964, à la fin de la 3e session, le pape fit devant l’ensemble des évêques, un acte dans lequel il remettait le genre humain au Cœur Immaculé de Marie, il n’y eut aucune préparation, aucune mention de la Russie, aucun acte de réparation. En même temps, le Concile refusait de reconnaître Marie comme la Médiatrice de toutes grâces.

Parallèlement, le Vatican renforçait les négociations avec l’Est. En avril 1966, le pape reçut Andrei Gromyko, ministre soviétique des Affaires étrangères. L’année suivante, il publia l’encyclique Populorum Progressio (26 mars 1967) qui attribue la pauvreté du tiers-monde à la colonisation (dénoncée comme « colonialisme »), mais ne mentionne jamais le communisme, qui a pourtant tous les mauvais côtés du colonialisme sans aucun des avantages de la colonisation. Il critique le « libéralisme débridé », mais ne dit pas un mot sur les désastres économiques et moraux de l’économie marxiste.

Le 13 mai 1967, pour le cinquantième anniversaire des apparitions, le pape fit un court pèlerinage à Fatima. Il exigea la présence de sœur Lucie, mais refusa de lui parler. Quelques jours plus tard, à Jean Guitton qui lui demandait : « Et Lucie, quelle impression vous fait-elle ? », il répondit : « — Oh ! d’une fille très simple ! C’est une paysanne sans complication. Le peuple voulait la voir et je la lui ai montrée»

Après ce pèlerinage, il ne revint plus jamais sur le sujet de Fatima. Le communisme continua son expansion dans le monde, notamment au Chili (heureusement pour trois ans seulement), au Vietnam, en Corée, au Cambodge…

Jean-Paul II

Jean-Paul 1er, successeur immédiat de Jean XXIII, n’occupa le siège de Pierre que trente-trois jours : il lui fut donc matériellement difficile de faire quelque chose pour Fatima.

Au début de son pontificat, Jean-Paul II ne s’intéressa guère à Fatima. Poursuivant l’Ostpolitik de ses prédécesseurs, il reçut à nouveau Andrei Gromyko trois mois après son élection. Il soutint également l’initiative pour la paix de Brejnev.

Son attitude changea après l’attentat du 13 mai 1981. Très marqué par la date de l’attentat, il fit dès le mois de juin un premier acte qu’il qualifia de consécration, dans lequel il remit « la famille humaine » entre les mains de « la mère des hommes et des peuples », acte qu’il renouvela le 8 décembre. L’année suivante, il se rendit en pèlerinage à Fatima. Même s’il avait prévenu les évêques et s’il prit soin d’annoncer qu’il voulait refaire la consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie faite par Pie XII, il consacra en réalité le monde à la « Mère des hommes et des peuples ». Le Cœur Immaculé de Marie était bien nommé, mais sans que la consécration le mette clairement à l’honneur.

Il rencontra sœur Lucie qui lui dit que les différents actes de 1981 et 1982 ne satisfaisaient pas aux demandes de Notre-Dame. Le pape lui répondit qu’il ne pensait pas possible de demander aux évêques de s’associer à cette consécration, mais il lui promit d’aborder la question au prochain synode.

C’est ainsi que, le 25 mars 1984, après avoir écrit à tous les évêques pour leur demander de s’associer à cette consécration, il renouvela l’acte de 1982 mais en utilisant la même formule à laquelle il n’avait apporté que quelques modifications mineures. Les évêques avaient été prévenus, mais seulement invités à s’unir au pape, et nombreux furent ceux qui ne firent rien. Ce nouvel acte, comme les précédents, ne pouvait donc correspondre aux demandes de Notre-Dame, ce que confirmèrent sœur Lucie et plusieurs personnalités, en particulier le cardinal Cordes dont nous avons cité le témoignage en introduction.

La chute du mur de Berlin (9 novembre 1989) fut déclarée le fruit de la consécration de 1984. Un mois plus tard, le pape recevait Gorbatchev au Vatican.

Jean-Paul II retourna deux fois en pèlerinage à Fatima, en 1991 et en 2000. A chaque fois, il s’entretint brièvement avec sœur Lucie. Peu après le pèlerinage de l’an 2000, le Vatican publia un texte qu’il affirma être l’intégralité du troisième secret. Le dossier qui l’accompagnait en relativisait beaucoup l’importance et déclarait nettement que Fatima appartenait désormais au passé.

Benoît XVI

Benoît XVI fit peu pour Fatima. Il s’y rendit en pèlerinage le 13 mai 2010, mais ne parla presque pas du message. Il déclara toutefois dans son sermon : « Celui qui croit que la mission prophétique de Fatima est achevée se trompe. »

François

Quant au pape François, il fit un « acte de consécration à Marie » le 13 octobre 2013. Mais les mots monde et Cœur Immaculé de Marie ne furent jamais prononcés. Bien que les médias aient sans cesse parlé de consécration, Radio Vatican avait précisé deux jours plus tôt qu’il ne s’agissait pas véritablement d’une consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie, mais simplement d’un acte de confiance envers la sainte Vierge. Et, en cette année du centenaire, le Saint-Père fit un pèlerinage à Fatima.

La situation aujourd’hui

Quelle est la situation aujourd’hui ?

Consécration de la Russie ?

Tout d’abord, la consécration de la Russie n’a toujours pas été accomplie. Même si l’on peut compter, au total, huit actes de consécration (trois par Pie XII, un par Paul VI, trois par Jean-Paul II et un par François), aucun d’eux n’a respecté toutes les conditions fixées par Notre-Dame. On attend toujours l’acte solennel et public de réparation et la reconnaissance des premiers samedis du mois.

En mai 1989, sœur Lucie confia à l’archevêque de Boston, le cardinal Law, venu la voir :

Le Saint-Père pense que la consécration a été faite, de la meilleure façon possible étant données les circonstances. Faite selon les strictes conditions de la consécration collégiale que Notre-Dame a demandées ? Non, cela n’a pas encore été fait [6].

Après l’entretien que Jean-Paul II eut avec la voyante à Fatima en 1991, il n’y eut aucune déclaration sur la consécration de la Russie. Si, à ce moment, sœur Lucie avait confirmé que la consécration était faite, le Vatican l’aurait sûrement révélé.

Conversion de la Russie ?

Que faut-il entendre par conversion de la Russie ?

Pour les autorités actuelles, il ne s’agit nullement d’un retour au catholicisme. Le cardinal Bertone affirme dans son livre La dernière voyante de Fatima :

La consécration de la Russie ne voulait pas dire pour sœur Lucie capturer la grande Russie chrétienne au profit de la catholicité. Ce n’était pas son intention. Il s’agissait de consacrer la Russie à la Vierge pour que redevienne chrétienne, pleine de dévotion à Marie, cette Russie trahie et souillée par la révolution communiste, abattue par le retour de l’athéisme. […]

Une fois le communisme dissous, ressurgit la religiosité du peuple russe, religiosité marquée par la dévotion mariale. Il n’était pas besoin de la plier à un catholicisme rigoriste. Le pape slave a eu la sagesse de la respecter telle qu’elle était [7].

Tel n’est pas l’avis du père Alonso. Dans son opuscule La vérité sur le secret de Fatima, il écrit :

Lucie a toujours pensé que la conversion de la Russie ne s’entend pas seulement d’un retour des peuples de Russie à la religion chrétienne orthodoxe, en repoussant l’athéisme marxiste des Soviets, mais qu’elle se réfère simplement et pleinement à sa conversion totale et intégrale par un retour à l’unique et vraie Église catholique, romaine [8].

Mgr Schneider fit une remarque analogue le 19 mai dernier en affirmant que le pape doit « consacrer explicitement la Russie au Cœur Immaculé de Marie », car cette consécration « procurera d’abondantes grâces à nous, à l’Église, ainsi qu’à la Russie et à l’Église de Russie, afin qu’elle parvienne à une conversion complète, c’est-à-dire être catholique, en pleine communion avec le Saint-Siège  [9] ».

 

De fait, plus de trente ans après la consécration de Jean-Paul II, la Russie n’est toujours pas convertie. Elle a d’abord violemment souffert de la chute de l’URSS. Les Russes se sont tournés en masse vers l’argent facile : la prostitution, le banditisme, la corruption. Aux travers communistes (divorce, avortement) se sont ajoutés les travers capitalistes (escroqueries financières). Les dix premières années après la chute du Mur furent des années terribles qui valurent à la Russie la réputation d’Europe sauvage.

La situation commença à changer avec l’arrivée de Poutine au pouvoir. La situation matérielle, politique et religieuse s’améliora, mais sans grand progrès moral.

Sur le plan religieux, ce fut la fin des persécutions et le début d’un nouvel essor de l’orthodoxie. De nombreuses églises ont été reconstruites, souvent avec le soutien de l’État. L’assistance aux offices augmente et il y a de plus en plus de vocations ; mais il y a très peu de communions et très peu de mariages (ce qui permet d’éviter les divorces !).

L’Église catholique ne bénéficie pas du soutien gouvernemental et peine à se développer. Il y a seulement trois paroisses catholiques à Moscou, particulièrement mal vues par le patriarcat orthodoxe qui cherche à reprendre sa place, et par le Kremlin qui y voit un possible canal d’influence occidentale.

L’apostolat catholique stagne en Russie pour trois raisons :

 

1. — Le nationalisme : les Russes ne conçoivent pas la Russie autrement que chrétienne, mais exclusivement orthodoxe, souvent pour des raisons historiques de rivalité politique avec les princes catholiques ou protestants d’Europe de l’Est (Pologne, Finlande, Roumanie, Suède, Allemagne...).

 

2. — Le dégoût pour le modernisme : l’esprit d’ouverture prôné par le Vatican ces dernières années ne trouve aucun écho dans les attentes spirituelles russes. Les catholiques sont même souvent assimilés à des protestants depuis Vatican II.

 

3. — L’absence d’un appel à la conversion : la similitude des sacrements, ainsi que la similitude du message porté par les deux Églises, surtout depuis le rapprochement avec l’orthodoxie activement recherché par le Vatican, rend l’intérêt d’une conversion personnelle peu visible.

 

Dans ces conditions, espérer une conversion du peuple est illusoire.

Sur le plan moral, il est encore plus clair que la Russie n’est toujours pas convertie. Elle garde un des taux d’avortement les plus élevés au monde. Même si ce taux est en régression constante depuis le milieu des années 1960, la Russie perd encore près d’un million de naissances tous les ans. La GPA y est légale, y compris pour les homosexuels ; le divorce est endémique. Et si le taux de natalité est remonté de 1,12 à 1,87 enfants par femme, le renouvellement de sa population n’est toujours pas assuré.

Enfin, elle subit l’assaut du libéralisme ambiant. Les tenues vestimentaires sont au moins aussi scandaleuses qu’en Europe, voire pires.

Le redressement matériel de la Russie

Alors, comment expliquer l’embellie qu’on constate depuis une vingtaine d’années ?

L’explication pourrait être la suivante.

Jean-Paul II a expressément dit qu’il voulait refaire ce qu’avait accompli Pie XII. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les consécrations du monde au Cœur Immaculé de Marie ont pu avoir pour conséquence les fruits promis par Notre-Seigneur à Alexandrina da Costa. En décembre 1940, sœur Lucie écrivait à Pie XII au sujet de cette promesse :

Le Bon Dieu a promis dernièrement que si votre Sainteté daignait consacrer le monde au Cœur Immaculé de Marie, avec une mention spéciale de la Russie, il abrégerait les jours de tribulation par lesquels il a décidé de punir le monde de ses crimes.

Elle le confirma à l’évêque de Gurza et au père Gonçalvès l’année suivante. Et effectivement, la consécration faite par Pie XII eut pour conséquence un abrégement de la guerre.

Or Jean-Paul II fit trois consécrations avec l’intention de refaire ce qu’avait fait Pie XII. Par le cardinal Cordes, nous savons qu’il voulait nommer la Russie, mais qu’il recula devant la pression de son entourage. On peut donc penser que Notre-Seigneur accepta ce désir de consécration et mit fin aux persécutions en Russie comme il mit fin à la guerre de 1939. Ce n’est qu’une hypothèse. Mais il reste certain que cette consécration incomplète ne peut suffire à obtenir la conversion de la Russie.

Les erreurs de la Russie

Sous sa forme politique violente, le communisme semble donc mort en Russie, ou tout au moins fortement amoindri. Mais Notre-Dame n’a jamais nommé le communisme. Elle a dit : « La Russie répandra ses erreurs à travers le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. » Et même si le communisme n’est plus au pouvoir en Russie, les « erreurs de la Russie » continuent à se répandre d’une autre façon.

La Révolution s’est toujours répandue de deux manières : par la violence d’un côté, par la subversion non violente de l’autre.

L’assassinat du Tsar, la terreur, la police politique, la prison, les camps de concentration et les massacres – avec au moins cent millions de victimes – étaient indispensables au début, pour assurer une assise au mouvement qui naissait. De Russie, la révolution s’étendit à ce qu’on allait appeler le « bloc de l’Est », puis à la Chine et à d’autres pays du monde.

Mais en parallèle, se développa une forme culturelle non violente, défendue au début par des personnes comme Antonio Gramsci, puis par l’école de Francfort. La tactique consiste à détruire la résistance morale en démolissant par l’intérieur les bases de la civilisation : culture, mode de vie, religion, morale.

Au début, cette méthode a besoin d’une base d’opérations et d’une référence. C’est une des raisons de la prise du pouvoir par la force en Russie. Mais dès lors qu’une certaine masse critique est atteinte, la contamination peut s’auto-entretenir et même se développer sans le soutien du pays qui lui a servi de modèle. Et c’est bien le cas aujourd’hui : l’esprit général de la civilisation moderne, son style de vie, sa dialectique font que le marxisme se développe immanquablement dans les cœurs et les intelligences, imprégnant petit à petit la société toute entière.

Prenons quelques exemples.

 

• L’athéisme. Marx annonçait : « Le communisme commence dès que commence l’athéisme ». — L’athéisme est aujourd’hui systématiquement promu en Europe et dans une bonne partie du monde.

 

• La famille et les valeurs morales. Le marxisme prétend réinventer la famille, l’identité sexuelle et la nature humaine au moyen du divorce, de l’avortement, de l’homosexualité, etc. — Aujourd’hui, nous avons tout cela, et même la GPA, le gender, la « libération » de la femme, les modes indécentes, etc.

 

• La propriété privée. Marx avait donné comme piliers de toute société communiste : l’abolition de l’héritage et l’établissement d’un impôt lourd et progressif (laminant ainsi la classe moyenne et fragilisant la pérennité de grosses fortunes, interdisant aux plus aisés d’accéder aux moyens d’une action politique pouvant s’opposer à l’État), la confiscation des biens des rebelles, la centralisation du crédit entre les mains de l’État, la transformation du monde agricole, etc. — N’est-ce pas la situation qui se généralise (avec quelques variantes) dans la plupart des pays du monde ?

 

• La culture et l’éducation. Là encore, la marxisation est de plus en plus générale avec le contrôle étatique des écoles et de tout le système éducatif et culturel, sans compter les lois iniques sur la « liberté de la presse » (la liberté de nuire et de détruire étant sans limite, mais celle de dénoncer le mal de plus en plus réduite).

 

Il y a objectivement une marxisation de plus en plus générale de la société, dans quasiment tous les pays du globe. Mais il y a encore pire : c’est la contamination de la hiérarchie et des milieux catholiques. Fait particulièrement grave, car la Russie n’aurait pas réussi à répandre aussi efficacement ses erreurs dans le monde s’il n’y avait pas eu une sorte de désarmement unilatéral du Saint-Siège en face du communisme.

Il y a eu, depuis Vatican II, une véritable marxisation de l’Église, qui atteint des sommets avec le pontificat actuel. Les faits sont, hélas, suffisamment clairs pour qu’il soit besoin d’insister.

Les erreurs de la Russie continuent donc bien à se répandre et à ravager le monde et l’Église, comme après la consécration de 1942. Pour toutes ces raisons, il est sûr que la consécration de 1984 ne correspondait pas aux demandes de Notre-Dame.

Conclusion

Voilà donc maintenant une centaine d’années (ou au moins 88 ans, depuis la demande formelle du 13 juin 1929, déjà annoncée en 1917) que les hommes d’Église refusent d’accéder aux demandes de Notre-Dame.

Que faut-il donc faire ? Simplement, ce qu’a demandé Notre-Dame ! « Si l’on écoute mes demandes [c’est-à-dire la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie et la pratique de la communion réparatrice des premiers samedis du mois], la Russie se convertira et l’on aura la paix. »

C’est ce que disait l’abbé Caillon, supérieur de l’Armée bleue en France, dans un article intitulé « La pensée de sœur Lucie de Fatima à propos de la consécration de la Russie » :

Que de gens, parfois très haut placés, ont cru et dit que la consécration était faite. Mais à chaque fois la petite voix venue du Portugal disait non et encore non. Que faire maintenant ? Expliquer à tous que, dans cette affaire, il faut supprimer radicalement les mots « monde, genre humain, humanité, toutes les nations, tous les peuples », et dire uniquement « consécration de la Russie » [10].

D’où l’urgente nécessité de prier pour le pape et les évêques afin que le Saint-Esprit les éclaire et incite le souverain pontife à consacrer la Russie. A vue humaine, un tel objectif semble de plus en plus difficile à atteindre, voire impossible. Mais ne désespérons pas. Notre-Seigneur a dit à sœur Lucie : « Le Cœur Immaculé de Marie sauvera la Russie, car elle lui est confiée » (Lettre du 18 mai 1936 au père Gonçalvès).

De plus, Notre-Dame a dit : « A la fin, mon Cœur Immaculé triomphera. Le Saint-Père me consacrera la Russie qui se convertira, et il sera accordé au monde un certain temps de paix. » Notre-Dame n’a jamais failli à ses promesses. Mais elle ne veut pas agir sans nous. Commençons par mettre nous-mêmes en œuvre les moyens indiqués : nous consacrer à son Cœur Immaculé et pratiquer la communion réparatrice des premiers samedis du mois. Comment demander à d’autres ce que nous ne sommes pas capables de faire nous-mêmes ? Sœur Lucie confiait au père Aparicio :

De la pratique de cette dévotion, unie à la consécration au Cœur Immaculé de Marie, dépendent pour le monde la paix ou la guerre [11].


[1]  — Source : https://onepeterfive.com/cardinal-cordes-pope-john-paul-ii-consecration-russia.

[2]  — Site LifeSiteNews : https://www.lifesitenews.com/news/breaking-cardinal-burke-calls-for-consecration-of-russia-to-immaculate-hear.

[3]  — Année liturgique, Le temps après la Pentecôte, tome IV, à la fête de saint Josaphat (14 novembre), page 304 dans l’édition de DMM, 1984.

[4]  — P. Dhanis dans Streven et La nouvelle revue théologique, cité par Frère Michel-de-la-Sainte-Trinité dans Toute la vérité sur Fatima, Saint-Parres-lès-Vaudes, CRC, 1984, t. 1, p. 15 à 20.

[5]  — Il est étonnant de voir que l’annonce de ce concile eut lieu précisément le jour du 21e anniversaire de l’embrasement du ciel dans la nuit du 25 au 26 janvier 1938, et son ouverture le jour du 45e anniversaire du miracle du soleil.

[6]  — Cité par frère François-de-Marie-des-Anges, Toute la vérité sur Fatima, t. IV, p. 450.

[7]  — Cardinal Bertone, La dernière voyante de Fatima, Paris, Bayard, 2008, p. 96 et 99.

[8]  — P. Alonso, La Vérité sur le secret de Fatima, Paris, Téqui, 1979, p. 69.

[9]  — Déclaration du Mgr Schneider au Forum sur la vie du 19 mai 2017 : https://www. youtube.com/watch?v=T5B9XsnjQ7Q.

[10] — Abbé Caillon, dans L’Appel de Notre-Dame nº 127 (3e trimestre 1987), p. 7.

[11] — Sœur Lucie, lettre du 19 mars 1939 au père Aparicio.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 103

p. 151-170

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