Correspondance Marie Noël – abbé Mugnier, 1918-1943
Les Éditions du Cerf ont publié en septembre la correspondance de Marie Noël et de l’abbé Mugnier, débutée en 1918 et interrompue à la mort de ce dernier en 1944. Cette publication constitue un événement. Pour éclairer le mystère « Marie Noël », nous ne disposions jusqu’alors que de trois documents : son œuvre poétique, ses Notes intimes et l’irremplaçable travail de Raymond Escholier, le biographe officiel du poète.
Cette correspondance nous offre un portrait vivant de Marie Rouget : l’artiste et la femme, avec ses doutes et ses souffrances.
Lorsque le 16 février 1918, elle prend l’initiative d’écrire à l’abbé Mugnier, elle a 35 ans. Elle vient de sortir d’un hôpital psychiatrique au terme d’une grande épreuve. Son destin est déjà tracé : elle est un poète accompli (elle a écrit et publié son œuvre maîtresse : Les Chansons et les Heures) et sa vie est grevée par cette maladie mystérieuse qui lui fait traverser de terribles crises d’angoisse. Elle écrit à l’abbé pour obtenir des conseils de lecture et pour lui faire part d’un « embarras de conscience ». Voici le début de la première lettre :
Ma plus grosse difficulté est certainement mon caractère indécis et craintif à l’excès. […] Il y a chez nous un vieux sang janséniste mal éliminé. Et puis, mon père, professeur de philosophie, nous a surtout appliqué les directions de Kant, la défiance de ce qui nous plaît, le rejet du sentiment et des convenances personnelles, la recherche de l’obligation morale.
Rencontrant l’Index, je me suis inclinée là plus bas qu’ailleurs avec une crainte religieuse qui n’allait pas sans impatience et je dois avouer que je me suis trouvée très heureuse de l’ignorer en maintes occasions.
Marie cherche une autorisation pour ses lectures et pour ses poèmes. Elle précise ailleurs qu’elle a « tout un monde de sentiments à délivrer » (p. 88). Une dualité déchire son âme : d’un côté la voix du « philosophe », si puissante en elle, qui pousse loin l’esprit critique ; de l’autre : la petite fille, « l’eau claire », qui ne supporte pas l’idée de péché. Quand l’esprit libre du philosophe bat la campagne, la petite – apeurée – sombre dans l’angoisse. Ces luttes provoquent au fond de l’âme de Marie des raz-de-marée qui font chavirer son équilibre psychique.
Lorsqu’il reçoit cette lettre, l’abbé Mugnier est chanoine dans le diocèse de Paris. Il est considéré comme le confesseur des écrivains. C’est lui qui reçoit dans sa sacristie [1] la visite de Huysmans lorsque celui-ci entame sa conversion. Dans le roman En route, il est peint sous les traits du profond abbé Gévresin qui arrache le narrateur à ses craintes et qui l’envoie faire une retraite à La Trappe.
Intellectuellement, c’est un romantique. Ses jugements en matière de littérature heurtent le lecteur catholique. Mais, dans son rôle de directeur spirituel, il fait montre de prudence, de fermeté et d’une délicatesse exquise. Dès le début de la correspondance, il s’applique à casser les scrupules de Marie. Il l’incite à élargir résolument le cercle de ses lectures. Quand la foi de Marie s’alarme, l’abbé maintient fermement sa ligne de direction. « Croyez bien que vos bonds ne sont pas des chutes ». Les lettres de l’abbé sont pour Marie une libération. Il représente le soutien moral qui autorise, qui encourage l’élan, qui démusèle l’audace.
La littérature contre les « Ténèbres »
En parcourant cette correspondance, le lecteur note le retour cyclique des « heures noires » : ce mal qui précipite Marie dans un enfer mystérieux. Parfois on a l’impression d’enjamber des abîmes. Au détour d’une lettre, Marie précise que son médecin a diagnostiqué une « hémorragie de la sensibilité » : elle vient tout juste d’échapper à l’épreuve la plus terrible de sa vie. L’abbé ne varie pas ses formules d’encouragements. Marie lutte, s’agrippe et conquiert au courage la capacité de goûter de nouveau au bonheur. C’est dans l’épreuve que se reconnaît le mieux le visage de Marie Noël. « Ma grâce – la grâce des grâces est d’être tellement restée enfant que je ris parfois de toutes mes misères. »
Une lutte pour l’écriture
En dépit des épreuves et des désolations (presque toutes les lettres de Marie annoncent la « mort de Marie Noël » : comprenez la mort de son inspiration poétique), le travail du poète, silencieusement, se poursuit. « Mes chansons […], elles ne racontent rien. Elles chantent comme un oiseau qu’on ne voit pas. » Marie épie cette parole qui – aux heures fastes – vaticine spontanément : « quelquefois, je trouve un bon jour – je n’ai qu’à m’écouter chanter… » (p. 121). Qu’un chagrin se présente, la fatigue, le souci : le poète disparaît.
En 1925, l’abbé Mugnier aborde délibérément avec elle le thème de la souffrance. Il voit dans celle-ci, non pas un obstacle, mais une source poétique. « On sent bien, à votre accent, que vous avez souffert et que vous souffrez encore. Vous ne seriez pas inspirée sans cela. Vos poésies les plus douces sont toujours faites de larmes » (p. 148).
A la même époque, Marie, plus confiante, plus intime avec son directeur, lève discrètement le voile qui cache son atelier poétique. « J’ai retrouvé quelques unes de mes facultés poétiques, le rythme, l’émoi, quelques pensées, mais ma mémoire n’est plus qu’un instrument brisé, et sans elle, que faire ? (p. 115) » Notamment elle montre combien la prière et le silence sont nécessaires à son inspiration. On se souvient du mot de Ronsard :
Car Dieu ne communique aux hommes ses mystères
S’ils ne sont vertueux, dévots et solitaires… [2]
« La vie matérielle m’a retiré, me retire de plus en plus, le temps d’oraison qui m’est nécessaire pour écrire » (p. 154). Marie a un besoin impérieux de solitude. L’agitation autour d’elle émiette ses facultés. Au sujet d’un séjour qu’elle fit dans le Morvan, elle écrit : « J’étais affamée de solitude. Je ne trouve ici que cela. L’autre nourriture est pénitentielle […] Mais malgré mon demi-jeûne […] je suis comme enivrée de moi-même, au silence, aux paysages, poussée je ne sais où par mes chansons. Elles me reviennent, les désespérées dont j’étouffais depuis quatre ans ! » (p. 124).
Une poésie de la souffrance
A partir de 1930, Marie Rouget acquiert une relative stabilité psychique. Le succès de son œuvre est considérable. Si les anthologies littéraires de l’époque rechignent à la mettre en lumière, un succès grandissant, celui du peuple, du bouche à oreille, la consacre. Marie Noël gagne les cœurs et les esprits.
A la maison, le père meurt. Marie, que tous considèrent comme une femme forte, doit s’occuper de tout. Elle s’épuise et ne parvient plus à nourrir son esprit. Elle déclare à son directeur qu’elle s’en accommode. « Tout est perdu de moi fors la joie » (p. 216). L’abbé change de langage : il l’aiguillonne et lui rappelle que cette gloire qui l’honore est liée à son don littéraire, non pas à son humilité. Marie Noël : « Votre lettre m’a réveillée et j’ai eu envie de pleurer » (p. 292).
Dans le silence des intervalles naissent discrètement des œuvres essentielles. C’est les Chants sauvages, ravis aux yeux du public. Cette œuvre ouvre une brèche sur les pensées « interdites » de Marie, celles dont elle a honte. Sa raison s’indigne des malheurs qui frappent les hommes et adresse à Dieu des reproches. C’est dans ce recueil qu’on peut lire notamment « hurlement ».
C’est aussi l’émouvant poème « jugement » qu’elle a écrit en pensant à son confesseur. Elle alterne, à la manière d’un procès judiciaire, ces deux voix qui l’habitent : celle de la défense et celle de l’accusation. Ce poème, Marie tiendra à le lire à son confesseur, face à face.
Nous laissons l’abbé Mugnier conclure par cette prédiction qu’il adressait à Marie Noël : « Vous resterez, dans l’histoire des lettres françaises, le seul et unique poète chrétien de notre temps et de beaucoup d’autres » (p. 225).
Sébastien Colinet
J’ai bien souvent de la peine avec Dieu. Correspondance de Marie Noël et de l’abbé Mugnier, Paris, Cerf, 2017, 416 p., 25 €.
[1] — Dans l’église Saint-Thomas-d’Aquin.
[2] — Ronsard, Hymne à l’automne, 1564.

