top of page

Les Apôtres en Inde


« ALLEZ par tout le monde, et prêchez l’Évangile à toute créature » (Mc 16, 15) [1]. Telle est, nul ne l’ignore, la mission assignée par Notre-Seigneur à ses apôtres le jour de son ultime apparition après la Résurrection. Les imagine-t-on un seul instant s’être dérobés à pareil commandement, surtout une fois remplis des dons de l’Esprit-Saint ? Bien au contraire, obéissant à leur divin maître, ils se répandirent dans l’univers connu alors pour y diffuser l’enseignement qu’ils avaient reçu. De retour d’un possible ministère en Espagne, saint Jacques le Majeur, sur l’ordre du roi de Judée Hérode Agrippa 1er, périt par le glaive [2] à Jérusalem (Ac 12, 2) en 42, 43 ou 44. Saint Pierre, de son côté, se rendit successivement à Antioche et à Rome, où il mourut crucifié, selon toute vraisemblance en 64 [3]. Mais on sait beaucoup moins quel fut le cadre de l’activité missionnaire de leurs dix compagnons.

Or, c’est l’évangélisation de l’In­de que deux universitaires italiens, disciples de Marta Sordi [4], Ilaria Ramelli (I. R.), professeur à l’uni­versité du Sacré-Cœur de Milan, et Cristiano Dognini (C. D.), de l’uni­versité de Pérouse, se sont attachés à tenter de reconstituer. C’est de la version française de leur livre intitulé Gli Apostoli in India nella patristica e nella letteratura sanscrita (Milan, éd. Medusa, 2001) qu’il est fait ici recension. On voudra bien supposer a priori qu’elle reflète avec fidélité l’original italien.

Disons d’entrée qu’il s’agit d’un vrai travail universitaire, d’une singulière érudition. Il embrasse une énorme quantité de faits. La matière, sans conteste souvent ardue, y est traitée avec clarté et aisance. Les notes, riches de références, abondent, au point d’occuper maintes fois un quart, voire un tiers de page. Elles viennent étayer une argumentation solide et d’une authentique rigueur scientifique.

Étant donné l’éminente densité du contenu, il serait hors de portée de se livrer à un inventaire détaillé. Aussi le présent compte rendu se limitera-t-il à dégager l’essentiel, quitte à s’attarder sur ce qui manifeste une particulière nouveauté.

 

ù

 

Les auteurs, qui ont signé en commun l’introduction, se sont divisé la préface [5] et partagé équitablement le reste de la tâche, de la façon indiquée dans l’ouvrage même : à C. D. les chapitres I, V, VI et VIII ; à I. R. les chapitres II, III, IV et VII. Le premier nommé, en sanscritiste accompli, examine l’inspiration chrétienne susceptible d’être décelée dans les textes de l’Inde ancienne.

 

Aux deux premiers chapitres (p. 26-55) est souligné avec raison le fait que les contacts entre le sous-continent indien et l’Occident remontent à l’Antiquité grecque classique, puis romaine. Ils ont consisté en échanges commerciaux ou diplomatiques, fréquents et intenses aux 1er et 2e siècles après J.-C., lesquels redevinrent florissants au 4e siècle, comme il est démontré au chapitre VII. C’est ce qui favorisa la prédication aux époques apostolique et subapostolique, puis constantinienne.

 

Le chapitre III envisage la mission dans l’India citerior – l’Inde d’en-deçà du Gange –, attribuée à saint Barthélemy par Rufin d’Aqui­lée (Histoire ecclésiastique [6], I, 9 = Pa­trologia Latina, XXI, col. 478 B). D’autre part, le maître de Clément d’Alexandrie, Pantène, qui vécut pendant la seconde moitié du 2e siècle et apporta la Bonne Nouvelle aux Indiens, au dire d’Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, V, 10) et de saint Jérôme (Sur les hommes illustres, 36), vit un évangile de saint Matthieu « en caractères hébraïques », possédé par des indigènes et laissé par saint Barthélemy venu annoncer la doctrine du salut. Plus tard, l’apôtre aurait gagné l’Arménie et été martyrisé dans cette contrée en une localité appelée Albanopolis.

 

Et c’est également dans l’Inde que de vénérables sources, évoquées au chapitre IV, situent le champ d’apostolat de saint Thomas. De nombreux Pères de l’Église, grecs et latins, sont formels là-dessus. C’est le cas de saint Grégoire de Nazianze (Discours, XXIII, 11) ou de saint Jérôme (Lettre LIX, A Marcella, 5), pour s’en tenir à deux exemples du 4e siècle. Dans le De vitis apostolorum (P. L., XXIII, col. 761 et 762 B), de datation difficile mais dépendant de vieilles traditions, l’itinéraire suivi passe par la Parthie et la Perse pour atteindre l’Inde. Déjà les Actes de Thomas, composés en syriaque autour de 220 et traduits ensuite en grec et en latin, honorent l’apôtre comme évangélisateur de l’Inde : il propage la foi d’abord dans le nord-ouest et de là dans le sud du pays.

Quand les Portugais, dans le premier quart du 16e siècle, arrivèrent à Mylapore, au sud-est de la péninsule, les fidèles locaux les menèrent à une tombe dite de saint Thomas et leur expliquèrent que l’église avait été bâtie par l’apôtre lui-même et qu’il avait été tué sur une montagne proche, détail qui coïncide avec la teneur des Actes. La sépulture fut mise à jour à l’occasion des premières fouilles de 1523-1524. D’autres, effectuées au siècle dernier, ont montré que son mur méridional présentait un appareil de briques de même facture que celui d’un emporium romain de la seconde moitié du 1er siècle.

Ces découvertes couplées aux écrits patristiques, qu’elles confortent, conduisent à restituer un parcours plausible de saint Thomas : dans une progression continue, il franchit la Parthie, la Perse, la Bactriane et le haut Indus, il prend la mer pour débarquer à Muziris, sans doute l’actuelle Cranganore (Kérala), et catéchise plusieurs années durant le long de la côte de Malabar. Traversant d’ouest en est le sud de l’Inde, il évangélise la côte de Coromandel et finit sa vie terrestre en martyr à Calamine, peut-être l’actuelle Mylapore-Mailapur, faubourg méridional de Madras, où subsiste ce que les habitants de l’en­droit désignent comme sa tombe.

En revanche, I. R. apparaissait initialement peu encline à accepter le caractère historique de la venue de saint Thomas en Chine. A ses yeux, l’analyse critique des témoignages censés la rapporter ne ne plaidait pas dans ce sens (p. 94). Des recherches postérieures à 2000 l’ont amenée à nuancer sensiblement son opinion (p. 10-13). Cet infléchissement perceptible chez  elle est dû en particulier à une réinterprétation, plutôt séduisante, des bas-reliefs du 1er siècle sculptés sur la falaise de Kong Wang Shan, non loin du port de Lianyungang, à l’est de Nankin. Parmi les 105 personnages représentés en une frise de plus de quinze mètres de long seraient identifiables saint Thomas, son diacre-interprète, la Vierge et son Enfant nouveau-né dans les bras. C’est du moins la thèse développée développée par Pierre Perrier et Xavier Walter, dans leur Thomas fonde l’Église en Chine (65-68 apr. J.-C.), Éd. du Jubilé, 2008 [7].

 

ù

 

Avec C. D. pour guide, abordons maintenant le second volet (ch. V), à savoir la question des traces chrétiennes dans la littérature indienne rédigée en langue sanscrite.

Les récits fabuleux qui entourent la naissance de Kṛṣṇa, avatar incarné du dieu suprême Viṣṇu du panthéon hindou, offrent des éléments de nature à être repris de traits chrétiens. Ainsi, le massacre de nourrissons ordonné par Kaṃsa, souverain malfaisant, et consécutif à la dissimulation de l’enfant élu (Viṣṇu Purāṇa, V, 4, 13 ; Bhāgavata Purāṇa, X, 4, 31) n’est-il pas sans rappeler celui des Innocents décrété par Hérode (Mt 2, 16). Rapprochement loin d’être incongru, comme le précise C. D., dans la mesure où le schéma narratif est considéré comme antérieur au 2e siècle et où l’existence d’une communauté chrétienne a l’air effective en Inde dès l’aube de ce même siècle.

Tout autant captivant et troublant, le chapitre VIII est consacré à l’étude des motifs chrétiens dans le Bhaviṣya Purāṇa, qui appartient à un vaste corpus d’œuvres littéraires concernant notamment des mythes hindouistes. D’une composition avoisinant l’an 500 apr. J.-C., il comporte, en III, 2, 21-32, un passage qui semble révéler de manière significative l’influence culturelle du christianisme. Il y est mis en scène un homme qui se présente comme « le fils de Dieu » (Īśaputra) et comme « né du ventre d’une vierge ». Et, qui plus est, il se dit venir en tant que Masīha « dans le territoire sans loi des barbares ». Comment dans ce mot, dépourvu de signification en sanscrit, ne pas voir un emprunt à l’hébreu Mašîḥa, dont provient « Messie » ? En outre, Īśaputra est « lié au vœu de vérité » et suggère de prier et méditer au moyen de « la parole véritable » : cette prépondérance accordée à la vérité ne dénoterait-elle pas, elle aussi, une affinité avec le christianisme ?

 

Au chapitre VI (p. 110-111) est avancée l’éventualité d’une empreinte de paraboles évangéliques sur le Milindapañha, production bouddhique datable au plus tard du 2e siècle après J.-C. Par ce biais se trouverait confirmée la présence d’une chrétienté en Inde antérieurement à la moitié du 2e siècle.

 

ù

 

Au terme d’un exposé à qualifier, sans exagération, d’exhaustif, C. D., en accord probable avec sa collègue, déclare que les données en notre possession, si elles ne permettent pas de l’affirmer avec certitude, ne permettent pas non plus d’exclure l’historicité d’une prédication chrétienne en Inde avant le 2e siècle (p. 146). Ne serait-on pas en droit d’estimer d’une extrême prudence la première partie de cette conclusion générale, au vu des indices accumulés au fil des pages en faveur de la réalité d’une évangélisation apostolique ?

Deux index – des noms de personne et des noms de lieu –, ainsi qu’une copieuse bibliographie de seize pages complètent utilement l’ensemble. Un seul regret à exprimer, l’absence d’une carte géographique : plus d’un lecteur éprouvera quelques difficultés à localiser un grand nombre de toponymes indiens.

 

La jeune maison d’édition « Cer­tamen », créée en 2014, se propose de publier en traduction des ouvrages d’historiens anglo-saxons ou ita­liens. Pour le deuxième titre de sa collection « In illo tempore », elle met à la disposition d’un lectorat de langue française une somme d’un très haut niveau intellectuel. On ne saurait que lui adresser de vifs éloges et souhaiter que suivent d’autres volumes, aussi passionnants, pour attester que des traditions chrétiennes ne doivent pas être purement et simplement rangées d’emblée au rayon des pieuses légendes.

 

Franciscus

 

Cristiano Dognini et Ilaria Ramelli, Les apôtres en Inde dans la patristique et la littérature sanscrite (traduction de Damien Bigini), Neuilly-sur-Marne, Éd. Certamen, coll. « In illo tempore, 2 », 2016, 172 p., 21 €.


[1]  — Citation tirée du chanoine Augus­tin Crampon, La Sainte Bible, Paris-Rome-Tournai, 1904, Nouveau Testament, p. 59. Cf. Mt 28, 19-20 ; Lc 24, 47 ; Ac 1, 8.

[2]  — C’est-à-dire décapité.

[3]  — Sur son martyre, se reporter à Margherita Guarducci, Saint Pierre retrouvé, Paris-Fribourg, 1974.

[4]  — Marta Sordi (1925-2009) a enseigné l’histoire antique dans trois universités italiennes, entre autres celle du Sacré-Cœur de Milan. On lui doit une série de publications sur le christianisme primitif, dont I cristiani e l’impero romano, éd. corrigée et révisée, Milan, 2008. Une traduction française réalisée par Damien Bigini, en a paru en 2014 aux éditions Certamen, coll. « In illo tempore, 1 », sous le titre Les chrétiens et l’empire romain.

[5]  — I. R. y a actualisé des points de sa propre contribution. Ce complément, daté de 2015, ne figure donc pas dans l’édition milanaise.

[6]  — Achevée au début du 5e siècle.

[7]  — Voir aussi du même Pierre Perrier, Le prince Ying et l’apôtre Thomas, Paris, Éd. du Jubilé, 2012.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 103

p. 207-211

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

Histoire de l'Église et de la chrétienté

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page