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Les premiers bâtisseurs de l’Église


Pourquoi étudier les origines de l’Église ?

Au-delà de la simple curiosité historique, on peut donner au moins trois excellentes raisons :

– La première est le désir d’aug­menter notre amour de l’Église. En effet, l’étude des temps apostoliques permet de savoir comment l’Église s’est peu à peu développée et s’est lancée à la conquête des âmes, en s’appuyant sur la Tradition reçue des apôtres. Cette connaissance ne peut que nous encourager à mieux comprendre et aimer les enseignements et les préceptes de notre mère la sainte Église.

– La deuxième est une raison apologétique. Nous sommes bien souvent confrontés à des protestants ou à des incroyants qui accusent l’Église d’avoir déformé le message primitif de Jésus-Christ. L’étude des premiers siècles de la chrétienté permettra de répondre facilement à ces accusations dues souvent à l’ignorance.

– La troisième est encore apologétique. Les catholiques conciliaires prônent un retour aux sources et se font une idée fausse des premiers âges de l’Église qu’ils opposent volontiers aux siècles suivants. Qu’ils prennent donc ce retour au sérieux et étudient soigneusement ces temps primitifs : ils y trouveront la condamnation de beaucoup de leurs erreurs et de leurs marottes progressistes.

Marie-Françoise Baslez, historienne des religions, connaît bien l’Antiquité. Elle s’intéresse ici aux 2e et 3e siècles qu’elle étudie notamment à travers les correspondances épiscopales. Son travail se veut « objectif », en ce sens qu’elle se place uniquement au plan historique, indépendamment de toute préoccupation théologique ou dogmatique. Par suite, tout en puisant dans le principal témoignage que l’on conserve de cette période, l’Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe, évêque de Césarée au 4e siècle, et en cherchant à le recouper avec d’au­tres sources, elle s’en distance néan­moins dans la mesure où l’œuvre d’Eusèbe poursuit un but nettement apologétique. Ce parti pris très universitaire de neutralité, s’il croit pouvoir couper court à l’accusation de partialité, a l’inconvénient de nuire à l’unité de l’ouvrage et condamne l’auteur à passer à côté des plus belles richesses de ces âges de chrétienté primitive.

L’ouvrage est organisé de façon thématique, la découverte de chaque thème constituant un chapitre. A titre d’exemple, donnons un aperçu du chapitre consacré aux charismes.

Ce chapitre est intitulé « Ques­tion d’autorité : l’évêque et les charismatiques », et il examine la diversité et l’évolution des charismes présents dans l’Église primitive. L’auteur définit le charisme : « un don spirituel, au caractère exceptionnel et manifeste » (p. 107). Parmi ces charismes, on peut citer le don des langues ou le don de prophétie. Ces grâces extraordinaires, très fréquentes au tout début de l’Église, qui en avait besoin pour se propager et se consolider, ont peu à peu disparu quand leur utilité a cessé :

Bien sûr, il y eut un moment où le courant charismatique est devenu résiduel et marginal, sans doute vers la fin du 4e siècle, lorsque le chris­tianisme fut établi comme religion d’Empire, puisqu’Ambroise et Jean Chrysostome considèrent qu’il s’agit là d’un état du passé, voire d’un état dépassé de l’Église. [p. 113.]

L’auteur s’étend ensuite assez longuement sur les faux charismes qui sévissaient déjà, et que l’auto­rité ecclésiastique condamnait sévèrement. Les véritables charismes sont en effet comme une marque divine qui vient confirmer l’auto­rité légitime et la vérité de l’ensei­gnement évangélique. Les « charis­matiques », c’est-à-dire ceux qui jouissaient de charismes, étaient donc jugés sur la conformité de leur vie aux préceptes évangéliques et sur leurs enseignements qui devaient être en accord avec ceux de l’Église :

Les critiques visent davantage l’uti­lisation d’artifices et une exhibition personnelle qui identifie le faux prophète. Pour ce faire, on dénonce une façon de vivre : les fidèles de la « Nouvelle Prophétie » […] poussaient à la rupture des couples et à l’abandon des familles. [p. 113.]

Ces charismatiques imposteurs utilisaient leurs faux dons pour s’arroger une autorité particulière et s’opposer aux évêques. Ce fut en particulier le cas de Montan et de ses disciples, à la fin du 2e siècle. Les montanistes étaient partisans des femmes « presbytres », car celles qui entouraient Montan jouissaient du « don » de transes. Mais M.-F. Baslez note qu’on ne peut citer qu’un seul cas de femme « presbytre », et vraisemblablement montaniste. L’histoire confirme que la prêtrise a toujours été réservée aux hommes.

Bien que l’ouvrage oublie de le mentionner, les schismatiques montanistes ont beaucoup de points communs avec les sectes modernistes et charismatiques d’aujourd’hui, confirmant une fois encore cette parole de saint Pie X qualifiant le modernisme d’égout collecteur de toutes les hérésies.

De nombreux autres thèmes sont abordés au fil des chapitres, parmi lesquels : l’organisation de la chrétienté par le développement des réseaux d’évêques ; le fonctionnement des premières communautés chrétiennes ; l’autorité des évêques exilés de leur diocèse pendant les persécutions ; ou encore, la manière dont étaient traités les hérétiques et les dissidents locaux.

La conclusion est particulièrement intéressante car elle souligne que tous les efforts des premiers siècles tendent finalement à construire une unité, au sein des diocèses organisés autour des évêques, mais aussi à établir une communion entre les différents diocèses. L’Église est une. Cette note d’unité est manifeste dès l’origine.

A ce propos, l’auteur parle à plusieurs reprises de la primauté de l’Église de Rome, mais elle se contente de conclure : « Tout au plus peut-on parler de tropisme romain » (p. 245). Elle est pourtant bien obligée de mentionner que l’Église de Rome présentait, dès l’origine, certains caractères d’exception (comme le montrent clairement, par exemple, les premières lignes de la Lettre aux Romains de saint Ignace d’An­tioche), mais elle n’en dit pas plus sur la primauté romaine. C’est bien dommage.

A la lecture de cet ouvrage, il est finalement réconfortant pour le lecteur catholique de constater que l’Église a rencontré de nombreuses difficultés dès les premiers siècles, mais qu’elle en a triomphé parce qu’elle a les promesses de la vie éternelle. Dans la crise actuelle, ce constat est un gage d’espérance et de foi en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique.

 

Louis Dominici

 

 

Marie-Françoise Baslez, Les premiers bâtisseurs de l’Église, Correspondances épiscopales IIe et IIIe siècle, Fayard Histoire, 2016, 304 p., 20,90 €.

 

N.B. : M.-F. Baslez, professeur émérite à l’université de Paris Sorbonne, a consacré de nombreux travaux à la chrétienté primitive : Saint Paul (Fayard, 1991, 2013) ; Les persécutions dans l’Antiquité, victimes, héros, martyrs (Fayard, 2007) et Comment notre monde est devenu chrétien (Points-histoire, 2011). Ces ouvrages méritent d’être signalés pour le sérieux de leur documentation, même si certaines analyses et conclusions de l’auteur sont discutables.


Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 103

p. 214-216

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