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La révolution dans la vie consacrée : quoi de neuf ?

 

 

 

par Guibert de Gorze

 

 

 

Pour actualiser et illustrer l’étude sur « la subversion de la vie religieuse au concile Vatican II », parue en cinq articles dans Le Sel de la terre (nº 92, p. 71-95 ; nº 93, p. 88-128 ; nº 97, p. 45-70 ; nº 101, p. 35-60 ; nº 103, p. 53-62), Guibert de Gorze nous propose ici quelques réflexions au sujet d’une lettre relativement récente (2015) de la sacrée congrégation pour les Instituts de vie consacrée, plaidant pour une conception toujours plus révolutionnaire de la vie religieuse.

Le Sel de la terre.

 

 

Le 6 janvier 2017, la congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique a rendu publique une lettre intitulée A vin nouveau, outres neuves. Ce document est comme la conclusion des études qui ont été effectuées au cours de l’année de la vie consacrée (2015). Après un bilan du chemin parcouru depuis le Concile, la lettre pousse à aller de l’avant, mettant en garde contre des résistances au changement. Le ton de ce texte est parfois très critique, voire agressif par rapport au passé ; l’abondance des images et l’appel aux passions invitent le lecteur à prendre du recul et à se demander quel est le véritable objectif recherché dans ce document.

Un peu d’exégèse

Le titre de la lettre fait référence à la parabole du vin nouveau. Les pharisiens venaient de demander à Notre-Seigneur pourquoi ses disciples ne jeûnaient pas. A quoi il répondit que, tant que l’époux était là, ses compagnons ne pouvaient pas jeûner mais devaient rester tout à la joie. Lorsque l’époux sera retiré aux Apôtres, ils jeûneront eux aussi. Pour illustrer cela, Jésus poursuit par ces mots :

Personne ne met une pièce d’un vêtement neuf à un vêtement vieux ; autrement, ce qui est neuf déchire le vieux et la pièce ne convient pas au vieux. De même, personne ne met du vin nouveau dans des outres vieilles ; autrement le vin nouveau rompra les outres et se répandra, et les outres seront perdues. Mais il faut mettre du vin nouveau dans des outres neuves, et l’un et l’autre seront conservés. Et personne venant de boire du vin vieux n’en veut aussitôt du nouveau, parce qu’il dit : « Le vieux est meilleur » [1].

Une des règles élémentaires de l’interprétation de la Sainte Écriture, en cas d’obscurité, est de recourir au magistère ou à la Tradition, notamment au consentement unanime des Pères [2].

Interprétation traditionnelle

Le sens traditionnel [3] donné par les Pères est le suivant : il s’agit d’une comparaison entre la loi ancienne et la loi nouvelle et, plus généralement, entre l’homme nouveau et le vieil homme. La loi nouvelle consiste principalement en la grâce du Saint-Esprit. Celle-ci fructifie et produit les vertus et les dons, renouvelant l’âme, qui devient comme une outre neuve, capable de se laisser entraîner par l’impulsion du Saint-Esprit (symbolisée par le vin nouveau, bouillonnant). La souplesse de l’outre est la docilité à la grâce. Au contraire, l’outre ancienne, amincie et gercée, est l’image du carcan des vices ou de la tiédeur. Une telle âme ne peut supporter les pratiques auxquelles la pousse le Saint-Esprit, notamment, ici, le jeûne. Elle risque d’éclater. Une fois qu’elle sera renouvelée par la grâce, elle se portera d’elle-même à la pratique du jeûne.

Peut-on appliquer ce passage à la vie religieuse ? Certainement. Le relâchement et la décadence causent dans l’âme de mauvaises habitudes qui l’entravent, la rendant incapable de porter les observances auxquelles elle s’était engagée. Revenir brusquement à la pratique intégrale de la règle serait imprudent : les outres vieilles se rompraient. Les grands réformateurs commencent par réformer les âmes, pour réformer ensuite les institutions ou plutôt pour revenir à la fidélité aux institutions primitives. A la racine de ces réformes se trouve une grâce de conversion.

Une interprétation révolutionnaire

Est-ce selon ces principes que la lettre interprète cette parabole ? Tant s’en faut ! L’exégèse de ce passage s’appuie sur une homélie du pape François, qui équipare les outres vieillies aux « structures caduques », qu’il faut « laisser de côté : elle ne servent pas [4] ! » Emboîtant le pas, la congrégation des Instituts de vie consacrée affirme de façon péremptoire : « Le Seigneur Jésus [… ] se situe dans une distance critique devant le simple maintien des schémas religieux habituels. » La nouveauté de l’Évangile « déstabilise ceux qui sont habitués à la simple répétition d’un schéma dans lequel tout est déjà prévu et cadré ».

Certes, la répétition d’un comportement peut être peccamineuse, si elle n’est plus selon la volonté de Dieu. Par exemple, la manducation de l’agneau pascal était un acte vertueux, dans l’ancien Testament. Accomplir ce rite aujourd’hui est une superstition [5]. Mais la répétition de cet acte durant mille cinq cents ans, de Moïse à Jésus-Christ, était essentiellement chose bonne. Ce n’est donc qu’accidentellement qu’une « répétition » peut devenir mauvaise. Non seulement la répétition n’est pas mauvaise, mais elle est nécessaire à l’acquisition des bonnes habitudes, et celles-ci garantissent la force de la loi [6]. Or, ici, la cible désignée par l’auteur est la répétition, l’habitude, le cadre. « L’image révèle clairement que les formes institutionnelles religieuses et symboliques ont toujours besoin de gagner en élasticité. »

Le texte va plus loin : à présent, ce sont, non plus seulement les habitudes, mais les institutions qui sont visées. Un cadre en caoutchouc n’est plus un cadre. De fait l’auteur oppose les schémas anciens à la « loi de liberté » de l’évangile. A la stabilité succède le mouvement perpétuel.

« Sans la nécessaire élasticité, poursuit notre texte, aucune forme institutionnelle, bien que vénérable, n’est apte à supporter les tensions de la vie ni à répondre aux appels de l’histoire. » Cette fois, nous arrivons à une conception existentialiste de la vie : l’histoire, la vie vont définir ce que nous sommes, il faut nous modeler sur le sens de l’histoire. Cette évolution provoque des tensions, une dialectique se crée entre l’ancien et le nouveau, la cible étant ici « les formes standardisées et rigides du passé » (n°2). Même après s’être « ouvert à la nouveauté de l’Évangile », la tentation est de « revenir au vieux style d’un monde fermé sur ses certitudes et ses habitudes » (ibid). Le style méprisant utilisé à propos du passé est efficace pour rendre celui-ci odieux au lecteur, dès lors, la dialectique est engagée. Après avoir exposé cette étrange exégèse, la lettre en fait l’application à l’aggiornamento post-conciliaire. Le vin nouveau est la « grâce » de Vatican II, c’est-à-dire les innombrables innovations. Cependant, ces nouveautés cohabitent « avec de vieilles habitudes sacralisées et sclérosées », qui « résistent, avec leur rigidité et leur incapacité, à une adaptation réelle à cette rénovation toujours en évolution [7] » (n°3). Cette évolution permanente est commandée par celle du monde [8] dont les phénomènes sont les « signes des temps » ; et le Saint-Esprit inspire de répondre constamment à ces « signes ». Enfin, il est inévitable qu’il y ait des « accidents de parcours [9] », et qu’il faille « composer avec tout un tas de résistances, et même avec quelques marches en arrière ». « Se laisser inquiéter et déstabiliser [10] par les stimulations vivifiantes de l’Esprit n’est jamais indolore. » Ce discours est dans la plus pure « orthodoxie conciliaire » : La révolution permanente est toujours en marche. Tous ne comprennent pas cette spirale du changement : certains veulent s’arrêter en route, voire revenir au passé. Il faut « faire avec », tout en prenant les moyens de dépasser ces résistances, d’en venir à bout, et d’aller de l’avant : tel est le but de cette lettre, but qui apparaîtra de plus en plus clairement.

Quant à la méthode de dépassement, au premier abord, elle pourrait sembler bienveillante. « Il faut reconnaître, est-il dit, que ces résistances ne sont pas toujours malveillantes ou de mauvaise foi. » En réalité – et cela sera de plus en plus patent au fil du texte – la dialectique révolutionnaire sera largement employée.  Déjà, les passages cités désignent deux camps bien tranchés : les bons, ceux qui entrent dans le sens de l’histoire, c’est-à-dire sont dociles aux signes des temps et s’adaptent continuellement au monde en évolution ; les mauvais, qui sont diabolisés (notons les épithètes méprisantes : « vieilles habitudes sclérosées », « rigidité », « incapacité »). Ce n’est pas tout : il faut exacerber les conflits [11].  « De cette coexistence de styles différents peuvent naître des conflits, parfois âpres. De ces conflits naissent des accusations mutuelles. […] Il y en a même qui jugent les autres comme des grains de raisin acides (Is 5, 2), parce qu’ils ne sont pas assez fidèles à ce qui est établi et éprouvé depuis toujours ». La lettre parle d’« accusations mutuelles », mais il saute aux yeux que ce sont surtout les « mauvais » qui sont dénoncés, eux qui sont attachés à « ce qui est établi depuis toujours ».

Nous voilà fixés sur l’objet et le but de la lettre. Voyons comment elle dresse le bilan des années post-conciliaires, puis les objectifs ainsi que les moyens de les atteindre.

Bilan des années post-conciliaires

Dans ce bilan, la lettre commence par une description sommaire mais très éclairante de ce qui s’est passé après le Concile. Puis elle passe en revue les points particuliers qui doivent être modifiés.

Un peu d’histoire

Ce retour sur les soixante dernières années est nécessaire, est-il dit, pour comprendre les orientations du pape François.

L’aggiornamento est présenté comme un profond changement, un changement de paradigme, dirions-nous.

Le premier pas de ce profond changement concerne la manière même avec laquelle la vie consacrée a dû se comprendre elle-même d’une manière nouvelle. Dans la phase pré-conciliaire, la vie religieuse représentait, dans toutes ses manifestations et ses structures, une force compacte et opérationnelle pour la vie et pour la mission d’une Église militante, qui se percevait en opposition continuelle au monde. Dans la nouvelle période d’ouverture et de dialogue avec le monde, la vie consacrée s’est sentie poussée à l’avant-garde pour explorer, au bénéfice du corps ecclésial entier, les caractères d’une nouvelle relation Église-monde. C’est l’un des thèmes, source d’inspiration et de transformations les plus fortes, voulu par le concile Vatican II (n° 4).

On ne pouvait mieux décrire l’« ouverture au monde ».

Les trente premières années après le Concile, l’effort de « rénovation » a été intense. Chaque institut a procédé à une « relecture » de son esprit propre, à une « ré-élaboration de l’identité, du style de vie et de la mission ecclésiale » : bref, un changement de nature.

Après ces trois décennies, l’impulsion s’est ralentie, et l’on voit apparaître les signes d’une crise (n°5). Le premier signe est l’enlisement dans des tâches administratives (n° 8), mais pire que cela, on constate que, malgré les changements déjà opérés,

le vieux schéma institutionnel a du mal à céder le pas résolument aux nouveaux modèles. […] Nous devons aussi indiquer la résistance explicite dans plusieurs contextes comme réponse possible également à un sens de frustration à peine voilé. […] On est incapable d’accueillir des signes de nouveauté : habitués au goût du vieux vin et rassurés par les modalités déjà expérimentées, on n’est pas vraiment disponibles à certains changements s’ils ne sont pas essentiellement insignifiants (n°9).

Après ce rapide tableau historique, il s’agit maintenant de préciser quelques points sur lesquels se manifeste cette « résistance tenace ».

La culture

Dans beaucoup d’instituts se pose « le problème de l’intégration entre les différentes cultures ».

D’un côté on a quelques dizaines de membres âgés, liés aux traditions culturelles et institutionnelles classiques et parfois conciliantes et, de l’autre, un groupe nombreux [12] de membres jeunes – provenant de différentes cultures – qui frémissent, se sentent marginalisés, n’acceptent plus des rôles subalternes. Le désir de vouloir prendre en main les responsabilités pour sortir d’une situation de soumission, pourrait conduire certains groupes à des formes de pression dans les instances décisionnelles. Cela fait surgir des expériences de souffrance et de marginalisation, d’incompréhension et d’imposition forcée qui risquent de mettre en crise le processus incontournable d’inculturation de l’Évangile (n°13).

Il est surprenant de ne voir chez l’auteur de la lettre que des sentiments humains, sans aucune vue surnaturelle. La « situation de soumission » est-elle infamante, source de « souffrance et de marginalisation » ? Les saints, au contraire, n’aspiraient-ils pas plutôt à obéir qu’à commander ? Par ailleurs, on n’indique pas pourquoi les religieux de « culture occidentale » ont plus souvent des responsabilités que les autres. Le texte présente ce choix comme arbitraire et provoquant la souffrance chez les autres ; la cible est ainsi rendue odieuse, une fois de plus. La lettre, en somme, soutient et justifie presque la révolte des uns contre les autres. On dirait le discours d’un syndicaliste de la CGT.

Quant au « processus incontournable d’inculturation de l’Évangile », il est défini plus bas comme « processus de désoccidentalisation, ou de déseuropéanisation de la vie consacrée qui semble aller de pair avec un processus massif de globalisation ». La civilisation occidentale, dans ses éléments fondamentaux, n’est rien d’autre que la civilisation chrétienne, dont saint Pie X dit que ses principes ne changent pas [13]. La mondialisation est l’arme de guerre pour détruire de fond en comble la civilisation chrétienne [14]. Il est étrange d’entendre ces propos alors que depuis longtemps de nombreux instituts religieux sont présents sur tous les continents et admettent des autochtones dans leurs rangs ; de même que la messe traditionnelle était, avant le Concile, célébrée partout et, en Afrique comme en Asie, on aimait à chanter les divines mélodies grégoriennes, jusqu’à ce que ladite « inculturation » contraigne les peuples à abandonner ces trésors au profit des rythmes païens. Enfin, le « processus » ici décrit semble être inéluctable et aveugle : celui-ci est-il, en tant que processus, un critère de vérité, en sorte qu’il faille écraser toute résistance qui cherche à lui tenir tête ?

Rôles respectifs de l’homme et de la femme

Notre texte s’en prend à la mentalité qui « mettait l’accent sur les différences profondes entre l’homme et la femme, au détriment de leur égale dignité ». Il confond la dignité aux yeux de Dieu, qui effectivement n’est pas fonction du genre masculin ou féminin, avec l’inégalité sociale, qui tient à la nature humaine. Ainsi, la très Sainte Vierge l’emporte en dignité sur saint Joseph, mais dans l’ordre familial est soumise, donc inférieure à ce dernier. Cette inégalité n’a rien d’infamant.

L’ouverture au monde a changé cette vision des choses. Dans les valeurs de la culture moderne, le Concile voit des « signes des temps ». Parmi ces signes, on constate « le réveil de la conscience féminine », c’est-à-dire la révolution féministe, pour l’appeler par son nom. Le cardinal-préfet loue l’évolution post-conciliaire ecclésiale sur ce point, mais déplore « une attitude de résistance dans la communauté ecclésiale » ; on n’a pas encore atteint la « purification des schémas et des modèles hérités du passé » ; ce sont encore « des stéréotypes machistes » (sic !) qui règlent l’organisation socio-politico-religieuse. Même des « hommes d’Église […] continuent  à penser avec des schémas machistes et cléricaux. Nous sommes loin du message de libération reçu du Christ ». La lettre prône la « réciprocité entre homme et femme ». Il faut que les femmes aient davantage de rôle actif dans l’Église.

Outre cet égalitarisme, l’auteur s’en prend à la chaste réserve qui doit exister entre hommes et femmes. Chez les religieux âgés, « les relations entre le masculin et le féminin sont marquées par beaucoup de discrétion et même de la phobie ». Pour les jeunes religieux, elles sont marquées « par l’ouverture, la spontanéité et le caractère naturel ». Bref, à l’encontre de la tradition ascétique bimillénaire, on encourage les imprudents et on dénigre ceux qui s’arment de pudeur [15].

Supérieurs et sujets

Sur ce point, la lettre dépasse largement l’enseignement du Concile, tout en s’appuyant sur lui [16]. « Dans le rapport supérieur-sujet, le défi consiste en un partage responsable d’un projet commun ». Il faut « procéder à une reformulation de la terminologie en vigueur à propos des termes “supérieur” et “ sujet ” » (n° 42). « Il faut donc encourager un service d’autorité qui appelle à la collaboration et à une vision commune dans le style de la fraternité » (n° 43). Cette conception horizontale est la mort de l’obéissance religieuse, dont l’essence est le renoncement à sa volonté-propre pour accomplir celle de Dieu exprimée par le supérieur qui le représente. Même Jean-Paul II n’allait pas si loin.

On ne peut pas ne pas s’inquiéter – plus de cinquante ans après la clôture du Concile – de la persistance de styles et de pratiques de gouvernement qui s’éloignent ou qui contredisent l’esprit de service.

Après la question des supérieurs, celle des conseils [17] est évoquée. Le cardinal-préfet tient à ce que toutes les cultures y soient représentées. De plus, il faut faire une place aux jeunes qui ont, « dans d’autres contextes – civils et culturels – les qualités pour exercer des responsabilités remarquables, à partir de leurs capacités » (n° 49). A cela, on concède volontiers qu’un jeune homme est capable de s’acquitter de responsabilités importantes sur un chantier, dans une entreprise. En revanche, dans le gouvernement des hommes, une grande prudence est nécessaire. Or, une partie fondamentale de cette vertu est l’expérience, qui ne s’acquiert qu’avec les ans. Enfin, dans le gouvernement des instituts religieux, il est indispensable d’être solidement enraciné dans les vertus de son état. C’est pourquoi les constitutions exigeaient un certain nombre d’années d’ancienneté pour les supérieurs, ainsi que pour leurs conseils respectifs.

Et maintenant, quel est le rôle du conseil ? « L’écoute et la disponibilité commune à l’Esprit. » Il s’agit de « prendre contact avec le passage de l’Esprit » et d’« écouter ce que Dieu est en train de nous dire à l’intérieur de nos situations ». Alors, « chaque capitulant au moment de la décision agit en conscience et juge, à la lumière reçue par l’Esprit-Saint, le bien de l’institut dans l’Église » (n° 50). Cette description du rôle du conseil faisant référence au Saint-Esprit, sans mentionner les actes de la prudence, a une saveur illuministe.

Objectif et moyens

L’objectif est d’« aller de l’avant » dans un changement continuel, et pour cela venir à bout de toute résistance. Cela n’est possible que si chacun adhère intérieurement à ce processus [18] .

Le moyen principal exposé par la lettre est la formation (n° 11). Celle-ci est parfois – au moins en partie – sacrifiée à l’urgence des œuvres. On distingue la formation initiale et la formation permanente. La première n’est pas « confiée uniquement à celui qui est directement chargé de la formation des plus jeunes, comme si c’était seulement son problème, mais elle exige la collaboration et la présence harmonieuse et adéquate de toute la communauté » (n° 16).

Quant à la seconde, « il est urgent de développer une culture de la formation permanente » (ibid.). Celle-ci doit être « un vrai chemin de croissance dans la fidélité créative avec des retombées appréciables et durables dans la vie concrète » (n° 34). Ainsi, elle n’est pas « un simple devoir d’aggiornamento » ou une « éventuelle exigence d’une reprise spirituelle », mais plutôt une « attitude continuelle d’écoute et de partage d’appels, de problématiques, d’horizons [19]. Chaque personne est appelée à se laisser toucher, éduquer, provoquer, éclairer par la vie et par l’histoire, par ce qu’on annonce et célèbre, par les pauvres et les exclus, par les proches et les lointains » (ibid.).

Ici, ce n’est pas la nécessité d’une formation permanente qui pose problème. Bien au contraire, il est nécessaire d’approfondir toute sa vie l’esprit de sa vocation, et de savoir, dans de nouvelles circonstances, comment vivre cet idéal. Ce dernier point appartient surtout aux supérieurs, à qui revient le devoir d’adaptation. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans cette lettre, comme elle le dit explicitement, mais plutôt de suivre pas à pas l’évolution continuelle, de se laisser enrichir et former par le monde qui nous entoure. La « formation permanente » ainsi définie, est donc le moyen par excellence de plier les esprits à l’évolution permanente, ou à la « révolution permanente ». Ceci vaut aussi pour la formation initiale, qui « ne peut pas se contenter de former à la docilité et aux saines coutumes et traditions d’un groupe », mais doit « former un cœur libre, capable d’apprendre de l’histoire de chaque jour, pour toute la vie, selon le style du Christ, pour se mettre au service de tous » (n° 35, d).

Notons que la formation n’est pas tant l’œuvre d’un maître que celle de toute la communauté ; le rôle des supérieurs est d’accompagner les sujets, dans un dialogue « sincère et constructif » (n°36). La nouvelle doctrine sur la vie consacrée tend à minimiser l’enseignement reçu par voie hiérarchique au profit d’un dialogue entre égaux.

Conclusion : un retour aux années 1970 ?

Les années qui suivirent le changement des constitutions (1968) imposé par Paul VI ─ furent une période dramatique pour tous les instituts religieux. Le plus déplorable ne fut pas tant les « têtes coupées » – c’est-à-dire les communautés malmenées ou dissoutes pour leur attachement à la Tradition [20] –, que les « têtes que l’on fit tourner » par les recyclages révolutionnaires. Or, après une étape de « synthèse », de « rééquilibrage » sous les papes Jean-Paul II et Benoît XVI, la dynamique révolutionnaire s’orien­te à nouveau vers une phase dure, sorte d’« antithèse », en vue de mettre au pas les récalcitrants. Certaines têtes tombent à nouveau. On pense aux Franciscains de l’Immaculée, mais ils ne sont pas les seuls. Ainsi, un monastère qui avait repris la liturgie traditionnelle a été dissous ; un institut jugé trop conservateur a subi le même sort. D’autres communautés de même sensibilité ont été placées sous commissaire pontifical pour être mises au pas. Une congrégation, les Petites Sœurs de Marie Mère du Rédempteur [21], est en ce moment dans une passe très difficile.

Nous saluons ces témoins qui souffrent et leur exprimons notre compassion, les encourageant à rester forts dans l’épreuve comme leurs valeureux aînés d’il y a cinquante ans. Mais notre commisération va tout autant à ceux qui sont ou vont [22] être victimes de ce nouveau lavage de cerveau qui est enclenché. Ce recyclage représente la partie immergée de l’iceberg qu’est la Révolution. Moins visible que la guillotine, elle n’en est que plus redoutable.

Cette affirmation de Mgr Lefebvre à Jean-Paul II, le 2 juin 1988, juste avant les sacres, il y a trente ans, reste plus que jamais d’actualité : « Le moment d’une collaboration franche et efficace n’est pas encore arrivé. » La « synthèse » esquissée par les deux papes qui ont précédé l’actuel pontife n’a pas éradiqué la Révolution. C’est à elle qu’il faut s’en prendre : « la Contre-Révolution, dit Joseph de Maistre, ne sera pas une révolution en sens contraire mais le contraire de la Révolution [23] », c’est-à-dire le rétablissement des principes catholiques, de la Tradition authentique.

 


[1]  — Lc 5, 36-39. Voir Mc 2, 18-22 ; Mt 9, 16-17.

[2]  —  Voir les abbés Lusseau et Collomb, Manuel d’études bibliques, t. I, p. 558-561, citant les décrets des conciles de Trente et Vatican I.

[3]  —  Cornelius a Lapide, et saint Thomas d’Aquin dans la Catena aurea.

[4]  —  Homélie du 5 septembre 2014, in ORLF (Osservatore Romano en langue française), n° 37 de 2014, p. 7.

[5]  —  Voir saint Thomas, Somme théologique, I-II, q. 103, a. 4.

[6]  — Nous avons évoqué ceci dans un article précédent ; voir Le Sel de la terre 101, p. 37, note 3.

[7]  — C’est nous qui soulignons.

[8]  — La devise des chartreux dit au contraire : Stat crux dum volvitur orbis : tandis que le monde bouge et change, la croix  demeure stable.

[9]  — On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs !

[10] — C’est le propre du démon de troubler et d’inquiéter, de déstabiliser. Augustin Cochin fait remarquer que le bon « patriote » (le révolutionnaire) est inquiet par état, et que quiconque se rassure est suspect. De même ici, celui qui cherche à se rassurer dans les institutions du passé est suspect.

[11] — Ceci est le propre de la dialectique, qui ne cherche pas à remédier aux problèmes mais les exploite et les exacerbe, afin de détruire plus efficacement la cible qu’elle désigne.

[12] — Notons, au passage, l’opposition entre « majorité » (les bons, ceux qui sont favorables au « progrès ») et « minorité » (les autres), entre « bolcheviks » et « mencheviks » (NDA).

[13] — Saint Pie X, Notre charge apostolique n° 11 : « On ne bâtira pas la cité autrement que Dieu ne l’a bâtie ; […] la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est : c’est la civilisation chrétienne, la cité catholique. » N° 45 : « Les vrais amis du peuple ne sont ni révolutionnaires, ni novateurs, mais traditionalistes. »

[14] — Le but de la franc-maçonnerie est de détruire de fond en comble les institutions chrétiennes et de rebâtir le monde sur les institutions naturalistes (voir Léon XIII, Humanum genus, n° 10).

[15] — Nous passons sur d’autres passages du même cru, déplorant « le refoulement de la question féminine ». « Beaucoup de femmes se trouvent obligées d’assumer des modèles de comportement devenus obsolètes, […] des rôles qui sentent plus la servitude que le service » (n° 39).

[16] — Ainsi, elle cite Perfectæ caritatis, n° 3 : « L’organisation de la vie de la prière et de l’activité doit être convenablement adaptée aux conditions physiques et psychiques actuelles des religieux et aussi, dans la mesure où le requiert le caractère de chaque institut, aux besoins de l’apostolat, aux exigences de la culture, aux conditions sociales et économiques ». Et la lettre en tire comme conséquence une conception révolutionnaire de l’obéissance, celle-ci faisant partie de la « culture » et des « conditions psychiques actuelles ». Voici un exemple typique des bombes à retardement contenues dans un texte apparemment inoffensif au premier abord…

[17] — Le conseil est composé de quelques religieux qui aident le Supérieur dans le gouvernement de la communauté.

[18] — La lettre précise que cette adhésion n’est possible que par une « conversion du cœur » (n° 11).

[19] — Il est ici bien précisé que l’aggiornamento conciliaire n’est pas une simple mise à jour comme il y en a périodiquement dans l’histoire, mais le lancement d’un mouvement perpétuel, celui de la révolution permanente.

[20] — Comme ce fut le cas du Carmel de Draguignan : voir le Sel de la terre 101, p. 42-43.

[21] — Voir La Lettre de médias – catholique. info, n° 29, p. 13. A notre connaissance, il y a ainsi actuellement au moins six communautés ou congrégations, soit dissoutes, soit en graves difficultés, pour leur orientation traditionnelle.

[22] — Afin de lui donner plus d’efficacité, il semble que le Saint-Siège veuille rendre obligatoire, pour tout monastère autonome, l’entrée dans une fédération. Déjà en 1971, l’abbé Dulac appelait ce système « la machine à démolir les carmels ». Voir Itinéraires 155, p. 48-50, et le Sel de la terre 92, p. 86-89 ; 101, p. 42-43.

[23] — Abbé Tam, La Pseudo-Restauration, p. 23.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 105

p. 120-130

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