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Les catholiques doivent-ils manifester ?

 

 

 

par Vincent Lhermite

 

 

 

« A tous on peut tout [1] » ou : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5) ?

Introduction

QU’UN PROJET DE LOI soit programmé qui aggravera la situation morale dans laquelle nous nous trouvons et nous voilà conviés à manifester, à pétitionner car, nous dit-on, il faut réagir. Mais peut-on partir en guerre la fleur au fusil ? « Pour faire tout avec ordre, il faut que vous sachiez de façon précise ce que vous êtes [2]. » C’est la consigne de Pie XII, nous devons la prendre pour nous.

Savoir de façon précise ce que nous sommes

L’homme est un animal raisonnable et un animal social, mais qu’il soit pris individuellement ou en société, il faut tenir compte des circonstances concrètes dans lesquelles il se trouve et de l’état dans lequel il est.

L’état actuel de l’homme

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre [3] », toutes choses ont été ordonnées par le Créateur, c’est l’ordre de la justice originelle dans lequel la nature est ornée de la grâce sanctifiante. Par la désobéissance d’Adam, sur la suggestion d’Ève, le péché est entré dans le monde et le plonge dans l’ordre de la chute, la nature est blessée et la grâce est perdue. Cette faute appelée péché originel, le plus grand de tous les maux selon saint Thomas d’Aquin [4], se transmet par voie de génération à tous [5] les descendants d’Adam ainsi que l’enseigne saint Paul : « Tous meurent en Adam [6]. ».

L’homme qui accomplissait auparavant son devoir avec facilité, ne peut désormais le faire qu’avec difficulté et combien de ratés… Il a tendance à se tourner vers ce qui est facile, matériel, vers ce qui flatte les appétits inférieurs de l’âme qu’on appelle les passions. Avant la chute, il était tourné vers le haut, il sera dorénavant appesanti vers le bas.

Cela se traduit par les blessures qui affligent les facultés de son âme.

–     L’intelligence, faculté qui se porte sur l’objet pour le connaître en vérité, est blessée par l’ignorance qui rend l’acquisition des connaissances difficile.

–     La volonté, faculté qui se porte sur le bien et produit l’amour, est atteinte par la malice qui nous fait choisir de faux biens ou désordonne la hiérarchie des biens.

–     L’irascible, faculté de l’âme qui produit les efforts pour obtenir un objectif difficile à atteindre (agredi) ou supporter une difficulté (sustinere), est atteinte par la faiblesse.

–     Le concupiscible, faculté qui désire les biens dont nous avons besoin pour vivre, est déréglé et dégénère en concupiscence.

Ainsi la nature est-elle essentiellement détériorée, non pas incapable mais claudiquante. Elle ne peut être redressée, corrigée qu’avec la grâce qui guérit (sanans) et élève (elevans) et cela non sans notre coopération. Les blessures de l’âme doivent être combattues par la pratique des vertus qui viennent, à la fois de manière infuse et acquise, cautériser peu à peu ces plaies.

A chaque faculté correspond un cortège de vertus morales qui doivent être pratiquées et peuvent se regrouper sous une vertu-mère qui s’appelle vertu cardinale [7]. Elles sont au nombre de quatre, la sainte Écriture nous les indique : « Aime-t-on la justice ? Les labeurs de la sagesse produisent les vertus ; elle enseigne la tempérance et la prudence, la justice et la force, ce qu’il y a de plus utile aux hommes pendant la vie [8]. »

De l’intelligence, relève la prudence qui est la vertu du gouvernement. Elle permet de prendre la bonne décision et de l’appliquer. La malice qui réside dans la volonté doit être corrigée par la vertu de justice qui tend à rendre son dû à chacun. L’irascible est revigoré par la force et le concupiscible est contenu dans les limites des besoins de la nature par la tempérance.

Il reste que tout cet organisme spirituel [9] ne peut être ordonné sans la grâce ; or, nous avons vu que le péché a établi l’homme dans l’ordre de la chute dont la grâce est absente. Il a fallu le sacrifice du Christ sur la croix pour satisfaire à la justice divine et opérer la rédemption par laquelle nous retrouvons la possibilité d’obtenir la grâce, car nous avons été établis par elle dans un nouvel ordre : l’ordre de chute et de rédemption dans lequel la nature est blessée, mais éventuellement guérie et élevée par la grâce sanctifiante. Le péché originel est effacé par le baptême, mais les blessures qu’il a causées demeurent ; cependant, les remèdes sont offerts, à charge pour l’homme de les utiliser convenablement. Observons ici que la rédemption n’a point rétabli l’ordre de la justice originelle.

L’homme en société

C’est dans cet état que se trouve l’homme et cela vaut tant dans sa vie privée que dans sa vie sociale. Ainsi donc, ne peut-il pas davantage combattre le péché social que le péché individuel sans la grâce.

C’est pourquoi les papes ont si souvent rappelé la subordination indirecte du pouvoir temporel au pouvoir spirituel. L’Église et l’État, sociétés parfaites chacune dans son domaine, doivent être unis dans la distinction mais non confondus ou séparés. Boniface VIII l’enseigne clairement et en donne la raison essentielle en deux mots : « En raison du péché [10]. » Cet enseignement, qui ne vient pas de lui mais qu’il synthétise remarquablement, sera constamment rappelé par ses successeurs au fil des siècles et ce jusqu’en 1958.

C’est pourtant sans aucun souci de la grâce que « gouvernent » ceux qui actuellement sont investis des postes de direction en France. La République, telle que la façonnent la Constitution de 1958 et les textes constitutionnels, Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et Préambule de la Constitution de 1946, est un régime qui se déclare « laïque » non au sens où ce sont des laïques qui remplissent les fonctions de gouverner mais au sens, faussé, où la religion est strictement tenue à l’écart de la chose publique. C’est en réalité un régime officiellement athée. La Révolution [11] est donc maîtresse du système.

Le fait est d’importance car pour combattre un ennemi efficacement, il faut non seulement savoir qui nous sommes et ce qu’il est, mais aussi connaître le rapport de force. En effet, il est impossible de combattre un ennemi que l’on domine comme un ennemi dont les forces sont semblables aux nôtres. Cela est encore plus vrai quand l’ennemi est devenu maître du jeu. La prudence, la fermeté et le courage ne se confondent pas avec la témérité qui est un fruit de l’orgueil.

L’athéisme de l’État, si souvent condamné par les souverains pontifes, est clairement posé par le bloc constitutionnel. Il est connexe au naturalisme, lequel est une doctrine philosophique qui prétend que rien n’est au-dessus de la nature. Aujourd’hui, d’ailleurs, il serait plus juste de parler d’existen­tialisme, les délires poursuivis de la philosophie moderne, de la philosophie sans la foi, ayant conduit à nier la notion de nature même, pour ne considérer que l’existence, sans obligations dérivant d’une nature quelconque.

Le régime que nous subissons actuellement est, dans son fondement, rejet des enseignements de l’Église et existentialisme, diamétralement opposé à la Chrétienté. Celle-ci facilitait le salut des âmes, celui-là essaie de l’empêcher. Les « lois » [12] que ce dernier a faites et celles qu’il prépare le confirment a posteriori.

Tout faire avec ordre

Comment dès lors s’opposer aux dégradations « légales » ? Faut-il agir ou ne rien faire ?

Faut-il agir ?

Saint Thomas d’Aquin indique que le propre de la prudence est d’intimer l’action [13]. En effet, elle règle les moyens pour prendre une bonne décision et en assure la mise en œuvre. Il continue en enseignant que celui qui agit mal sans savoir qu’il agit mal, pèche moins gravement que celui qui n’agit pas. Il ne faut pourtant pas tomber de Charybde en Scylla et passer d’un travers qui consiste dans l’absence d’action à l’écueil que constitue une action mauvaise, prise à l’ennemi. Car, si celui qui agit mal sans le savoir, pèche moins gravement que celui qui n’agit pas, il pèche malgré tout ; on ne doit donc pas en déduire que celui qui agit mal sans le savoir, agit bien. Seul celui qui agit bien ne pèche pas. Nous n’abordons pas la question de savoir si celui qui agit mal sans le savoir peut bénéficier du caractère d’invincibilité pour excuser son ignorance, ou s’il est d’autant plus coupable de ne pas savoir ce qu’il aurait dû connaître.

Poursuivons à l’école du docteur angélique :

La prudence est la vertu la plus nécessaire à la vie humaine ; car bien vivre consiste à bien agir. Pour bien agir, il ne suffit pas de considérer seulement la chose que l’on fait, mais encore la manière dont on la fait. Ainsi, il faut qu’on agisse d’après une élection droite, mais non par impétuosité ou par passion. L’élection ayant pour objets les moyens qui se rapportent à la fin, la droiture de l’élection demande deux choses : une fin légitime et des moyens qui soient en harmonie avec elle [14].

Les actions proposées

Pour agir, il faut donc bien agir et pour bien agir, il faut une fin bonne et des moyens en harmonie avec elle. L’Ange de l’école enseigne encore que « Tout agent agit en vue d’une fin [15] » et que : « La fin est première dans l’intention mais dernière dans l’exécution [16]. »

Les moyens les plus fréquemment proposés sont les manifestations et les pétitions. Leur utilisation est-elle légitime ?

Qu’est-ce qu’une manifestation ? C’est une occupation de la voie publique par un nombre important de personnes réunies pour obtenir quelque chose en faisant pression – par le nombre et par le bruit – sur des responsables quels qu’ils soient. Nous pouvons donc distinguer plusieurs éléments : la voie publique, le nombre et le bruit [17] des personnes, la réunion, la volonté de faire pression et enfin le but.

Ce qui spécifie la manifestation ce sont les vociférations, les slogans, les cris des participants qui doivent par conséquent être le plus nombreux possible pour faire d’autant plus de bruit ; le nombre et le bruit lui donnant sa force. Il est aisé de saisir l’esprit démocratique qui fonde cette pratique : la base fait pression par le nombre sur des responsables. La philosophie sociale qui la fonde n’est autre que le libéralisme. Ce dernier refuse toute sujétion à un ordre supérieur et prône l’indépendance, à l’instar du naturalisme, ou de l’existentialisme, dont il est la doctrine sociale. Il repose sur l’accident quantité et cela convient bien à la démocratie, qui est le régime politique de la quantité. Ces remarques sont également valables contre la pétition.

Les manifestants et les pétitionnaires font quelque chose qui se voit et qui s’entend, ou dont on parle, mais pour quel effet ? Est-ce réellement le nombre qui influence ? On peut en douter. Au temps de la séparation de l’Église et de l’État beaucoup de catholiques se sont opposés physiquement aux inventaires – attitude héroïque, souvent à leur détriment. Ils n’ont pourtant rien empêché, car le travail essentiel devait être fait au parlement par les députés et sénateurs catholiques qui avaient voulu participer au système, pensant le conquérir de l’intérieur [18]. Pour autant ces parlementaires n’ont pas agi efficacement, comme en témoigne Jean Jaurès dans son journal L’Humanité :

Nos adversaires ont-ils opposé doctrine à doctrine, idéal à idéal ? Ont-ils eu le courage de dresser contre la pensée de la Révolution l’entière pensée catholique, de réclamer pour le Dieu de la Révélation chrétienne, le droit non seulement d’inspirer et de guider la société spirituelle, mais de façonner la société civile ? Non. Ils se sont dérobés, ils ont chicané sur des détails d’organisation. Ils n’ont pas affirmé nettement le principe même qui est comme l’âme de l’Église [19].

Ce n’est pas la réaction de nombre qui peut, par elle-même, faire reculer un gouvernement armé de mauvais projets, mais le recours à des postes d’importance permet de donner au nombre un ordre. Par exemple, les évêques diocésains appelant leurs ouailles à faire la grève de l’impôt. Dans ce cas, en effet, le nombre est un appoint à l’autorité, mais, par lui-même, il n’est rien, ne peut rien, et le bruit pas davantage.

Cette envie d’influer sur les décisions politiques est normale mais illusoire car, d’une part, les catholiques n’ont plus les leviers en mains qui leur permettraient de peser sur les décisions du gouvernement de la République et, d’autre part, notre divin Maître est rejeté par le système, combattu et haï.

Inutile, la manifestation donne à ceux qui l’ont faite l’impression d’avoir agi efficacement, simplement parce qu’ils ont fait quelque chose qui se voit et qui s’entend. Ils auront pu se compter, crier à gorge déployée, entendre parler d’eux dans les médias ; ils auront, en fait, flatté leurs passions, perdu leur temps et se seront phagocytés eux-mêmes. Pourquoi ? Parce qu’ils estimeront avoir fait ce qu’il faut et ne feront pas ce qu’il faudrait, ils se condamnent à l’insuccès et, tôt ou tard, au découragement.

Les ennemis du Christ-Roi pourront aisément susciter des troubles, faire des provocations qui entraîneront des réactions de la part des catholiques, réactions qui, montées en épingle par les médias, donneront au pouvoir en place l’occasion de persécuter l’Église, sous le prétexte de combattre l’extrémisme et la violence [20]. Certes, ce n’est pas la crainte qui doit servir de guide ici, mais la prudence ainsi que nous l’avons dit plus haut. Témérité n’est pas courage et, fournir à l’ennemi une occasion de nous persécuter parce qu’on lui a tendu la perche, est pour le moins maladroit sinon inconscient. Les provocations sont contre-productives, prêter le flanc volontairement à son adversaire est suicidaire, bravade n’est pas bravoure.

Enfin, ayant permis l’expression sans lendemain du mécontentement, le système aura trouvé une catharsis pour contenir les opposants dans certaines limites et se maintenir à leur détriment.

Des exemples historiques ?

Peut-on trouver meilleurs exemples de « manifestations » que ceux qui figurent dans la sainte Écriture ?

Dans l’ancien Testament, au livre de l’Exode, chapitre 32 : « Le peuple […] s’assembla autour d’Aaron et lui dit : “Allons, fais-nous un dieu qui marche devant nous !” [21]. » – ce fut l’épisode du veau d’or.

De même, dans le nouveau Testament, les vociférations pour le choix de Barabbas contre Notre-Seigneur Jésus-Christ pendant sa passion [22].

Veut-on imiter ces exemples ?

L’action catholique à mener

On cherchera vainement des exemples de manifestations dans l’histoire de l’Église ou celle des nations chrétiennes, on n’en trouvera pas. Comment agir alors ?

Notre action sera multiple, car elle est gouvernée par la vertu de prudence qui est la vertu du chef, la vertu du gouvernement ; or, gouverner, c’est prévoir. L’action catholique, si elle doit se préoccuper du présent, doit davantage encore préparer l’avenir.

La préparation de l’avenir

Qui de vous, en effet, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied pas auparavant pour calculer la dépense et s’il a de quoi l’achever, de peur qu’après avoir posé les fondements de l’édifice, il ne puisse le conduire à sa fin, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à le railler, disant : « Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pu achever » [23] ? 

C’est bien la prévoyance qui doit guider nos actions, et les œuvres les plus importantes ne se réalisent que dans la durée. L’ordre naturel a été fixé ainsi par Dieu et il n’en va pas différemment pour l’ordre surnaturel ; un gland met des années à devenir un chêne ; un bébé, des années pour atteindre l’âge adulte et combien de temps faut-il pour se convertir ? Toute une vie sans doute et beaucoup d’années pour établir un certain équilibre.

Ainsi devons-nous préparer la chrétienté de demain en maintenant les institutions qui n’ont pas encore été complètement détruites par la révolution et en essayant de les développer. C’est le cas de la famille, des écoles, des lieux de culte, des entreprises ; ce sont des veilleuses [24] qui demeurent.

Nous avons beaucoup de difficultés à comprendre cela, car nous avons perdu la notion naturelle de corps social, notion que nos ancêtres d’avant la Révolution comprenaient très bien parce qu’ils en vivaient. Nous avons des mentalités individualistes, révolutionnaires et nous raisonnons ainsi.

Les préoccupations du présent

Il reste que l’avenir sera d’autant mieux préparé que le présent assurera davantage le maintien de ce qui nous a été transmis. En somme, nous avons le devoir de combattre les méfaits actuels pour préserver notre avenir.

Comment le faire ? Tout d’abord, par notre sanctification personnelle. Là encore, nous revenons à cette notion fondamentale de corps social que nous avons perdue : la partie, quand elle progresse, travaille au bien du tout. Ce travail individuel est nécessaire : prières de réparation et de supplication, adorations ; telle doit être notre activité, cachée certes, mais ô combien efficace.

A cela, doit s’ajouter la formation doctrinale, car, si nous voulons agir, il faut savoir distinguer ce que nous pouvons faire de ce qui n’est pas permis par la loi morale. Ce faisant, nous nous imprègnerons davantage de l’esprit chrétien qui nous fera agir chrétiennement de façon instinctive.

Les circonstances nous permettant encore d’aller plus loin, il faut également ne pas laisser le prochain dans l’ignorance et lui apporter la vérité ; « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel s’affadit, avec quoi lui rendra-t-on sa saveur [25] ? » Les discussions que l’on peut avoir, parfois même sur le lieu de travail [26], peuvent être facilitées par l’actualité.

Enfin, et c’est là un devoir trop négligé, les catholiques, soldats du Christ, doivent apparaître tels, unis, afin de montrer la vivacité du corps mystique du Christ, toujours persécuté et toujours vivant. Concrètement, cela se réalise par des pèlerinages ou par des processions. Ces œuvres sont des prières et des sacrifices publics, organisés à des fins précises et qui peuvent être ponctuels. Il est d’ailleurs surprenant que les tenants si remuants de la manifestation ne soient pas aussi enthousiastes pour les processions ! Il est vrai qu’on n’y crie pas, que la tenue extérieure est modeste, qu’en somme, les passions n’y trouvent pas leur compte. Tout au plus, veulent-ils bien prier aussi mais sans que cela soit exclusif du tapage.

La procession est pourtant la solution tout indiquée en la circonstance, car elle permet l’occupation de la voie publique par des catholiques réunis en tant que tels, qui prient à haute voix afin de demander à Dieu de bien vouloir les exaucer. Dieu n’est-il pas le maître de toute chose ? Sa Providence n’est-elle pas toute puissante et capable d’infléchir les méchants, même contre leur gré, par le cours des événements ? Elle ne repose pas sur la satisfaction des passions, mais se fonde sur le bien, le beau, le vrai.

Si le baptisé est mis à part, séparé, du fait de son caractère de chrétien, son action ne peut être semblable à celle du monde. Une manifestation au nom du Christ n’est qu’une manifestation parmi d’autres ; une procession est une action à part, d’une nature différente, qui montre que le catholique lui aussi est à part, dans le monde, certes, mais pas du monde.

Ajoutons enfin qu’il est meilleur d’organiser des processions partout où cela est possible, en multipliant ainsi le nombre des petites processions, plutôt que d’en faire une seule, grande, dans la capitale. Une société organisée selon l’ordre des choses repose sur le principe de subsidiarité, selon lequel relève de l’échelon local tout ce que celui-ci peut traiter, en ne faisant remonter au niveau supérieur que ce qui dépasse sa compétence et ses moyens d’action. Une telle organisation décentralisée est le contraire du centralisme, qui est le mode de fonctionnement révolutionnaire, destructeur des corps intermédiaires et de l’autorité qui s’y rattache, au profit d’une autorité unique, centrale, dirigeant tout sans avoir de rapport réel avec le terrain.

Cette observation nous conduit à considérer la mentalité réelle de ceux qui appellent à de grandes manifestations à Paris. Ils disent vouloir reconstruire, mais que veulent-ils reconstruire ? Quels sont leurs principes réels et non ceux qu’ils affirment sans les appliquer ? Ils nous font l’impression de jacobins qui s’ignorent.

La France est un pays couvert d’un manteau de cathédrales, elle pourrait aussi se couvrir à l’occasion d’un manteau de processions. Ce serait le signe que recule la mentalité révolutionnaire qui nous contamine et que nous adoptons un esprit traditionnel de bon aloi, accordé avec notre foi traditionnelle. Nous ne ferions en cela que suivre les exemples que nous ont laissés nos ancêtres. Que firent les Français du début du 15e siècle quand la « grande pitié » sévissait au royaume de France ? Mgr Henri Delassus nous l’indique au chapitre 50 de son ouvrage La mission posthume de la bienheureuse Jeanne d’Arc ou le règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ : le « gentil Dauphin », futur Charles VII, écrivait aux églises-cathédrales, aux collégiales et autres abbayes, leur demandant d’organiser des cérémonies religieuses telles que des processions, des adorations, et de prêcher au peuple chrétien la parole de Dieu, l’exhortant à changer de vie. A cela, s’ajoutaient les pèlerinages, notamment aux reliques de saint Martial. Pourtant, l’objet n’était-il pas éminemment politique ? Il ne s’agissait pas d’autre chose que de libérer une partie du territoire occupé par les armées étrangères et d’assurer l’accession au trône du successeur légitime que désignaient les lois fondamentales du royaume. Les hommes de ce temps-là étaient certes pécheurs, mais ils avaient un esprit autrement chrétien que le nôtre. Les mirages de la démocratie ne les avaient pas avilis.

Un peu plus de quatre cents ans plus tard, lorsque la Vierge Marie daigna apparaître à Lourdes, à une époque où le gouvernement, celui de Napoléon III, n’exerçait pas le pouvoir à la gloire de son divin Fils, elle donna l’exemple de la prière en égrainant le chapelet, demanda qu’on édifie un lieu de culte, dans lequel serait célébré le culte public de l’Église et donna cette consigne : « Pénitence ! pénitence ! pénitence ! » Dira-t-on que la Vierge Marie ne fait pas de politique, elle qui arrêta les armées prussiennes en 1871 ?

Réponses à quelques objections

– Objection : Le refus de manifester, n’est-ce pas de la peur ?

– Réponse : Nullement, c’est de la prudence. Des provocations peuvent, bien évidemment, avoir lieu pendant une procession, cependant elles sont plus difficiles à réaliser, plus vite remarquées et plus difficiles à exploiter par les médias. Ces provocations contre des processions seraient aussi le signe certain que Dieu nous appelle à témoigner autrement, et plus héroïquement, contre une persécution qui ne peut se cacher derrière le fallacieux prétexte de combattre l’extrémisme.

De plus, si une procession nous fait nous adresser à Dieu et obtient de lui miséricorde et protection, une manifestation nous fait nous adresser à des hommes qui nous combattent et qui n’ont aucune envie de nous écouter, puisque leur motivation profonde est de lutter contre Dieu et contre ceux qui veulent le servir.

 

– Objection : Toutes les opinions, tous les drapeaux descendent dans la rue, pourquoi pas le drapeau du Christ ?

– Réponse : La foi n’est pas une opinion et la procession ne fait pas moins descendre le drapeau du Christ dans la rue qu’une manifestation. Elle le fait même descendre encore mieux, car il y descend différemment, et alors, ce n’est plus un drapeau parmi d’autres, à égalité avec les autres, mais c’est un drapeau placé dans une position à part, comme le baptisé est mis à part du reste de l’humanité par son caractère de chrétien.

On trouve bien, dans l’Histoire sainte, des exemples d’actions publiques, mais, qu’il s’agisse de Gédéon, de Jonas ou de Judith, on ne trouve pas trace de manifestations qui soient au service de Dieu. Les victoires du Rosaire, que ce soit contre les cathares, contre les mahométans ou contre les communistes, qu’elles soient accompagnées ou non de combats guerriers, ne doivent rien à des manifestations.

Le bienheureux Urbain II et saint Pie V ont appelé à la croisade ; aucun pape n’a jamais appelé à la manifestation. La guerre est un moyen d’action légitime quand les conditions sont réunies, la manifestation ne l’est jamais.

 

– Objection : Ne peut-on pas ajouter des prières, le chapelet lors de la manifestation ?

– Réponse : Pourquoi mélanger les genres ? Et surtout, pourquoi tenir avec tant d’opiniâtreté à la manifestation en essayant de la sauver par des prières ? Il n’est pas possible de réaliser conjointement l’esprit catholique et l’esprit démocratique, car celui-là est un esprit d’indépendance et celui-ci un esprit de sujétion à Dieu.

 

– Objection : L’autorité légitime nous a appelés à manifester, on doit obéir ; cela ne peut pas être une mauvaise action.

– Réponse : Ce qui a été dit ci-dessus est vrai de manière objective ; aussi, l’appel, l’encouragement de l’autorité ne change rien à la nature des choses. Aucune autorité n’est d’ailleurs infaillible en matière de prudence. A notre mort, nous serons tous jugés, entre autres choses, sur nos actions. Le fait qu’une autorité nous ait fait poser une action mauvaise et nous ait empêché de faire une action bonne, n’ôtera pas notre part de responsabilité, tout au plus cela pourra constituer une circonstance atténuante.

C’est ce qu’enseigne saint Thomas d’Aquin : « Pour ce qui regarde la disposition des actes et des choses humaines, l’inférieur est tenu d’obéir à son supérieur selon la nature du pouvoir de ce dernier [27]. » Est-ce dans la nature du pouvoir de l’autorité de nous appeler à manifester ?

La vertu d’obéissance est une vertu morale et, partant, elle a des limites, à savoir : le vice par défaut, la désobéissance, et le vice par excès, l’obéissance indiscrète, c’est-à-dire exagérée.

 

– Objection : En agissant ainsi, ne fait-on pas du « religieux » et ne négligeons-nous pas le « politique » ?

– Réponse : Les actes humains relèvent tous et toujours de la morale et du domaine religieux. Cela est vrai individuellement et socialement. La réaction à un mal, même social, doit donc avoir une portée religieuse. Il ne s’agit pas d’une confusion du religieux et du politique, mais il s’agit d’ordonner l’action de manière hiérarchique et qu’ainsi, elle soit efficace. Ceux qui avancent cette objection n’ont pas compris que le religieux et le politique sont distincts tout en étant unis, et non pas séparés ; leur mentalité a adopté, sans doute inconsciemment, le principe de la séparation de l’Église et de l’État.

Afin d’éviter cette contamination doctrinale, il convient de former son esprit à la vérité catholique en méditant l’Évangile, en étudiant les actes du magistère et les ouvrages des auteurs antilibéraux qui en sont les porte-voix [28].

Synthèse

Nous voyons là deux manières d’agir. D’une part, la procession, qui s’adresse à Dieu, lui demandant sa miséricorde et sa protection, qui, de surcroît, est un témoignage pour ceux qui la voient et un acte sanctifiant pour ceux qui y participent. D’autre part, la manifestation, qui s’adresse aux hommes, à des hommes hostiles, qui n’est qu’une manifestation de plus dans le panthéon des manifestations et qui est un « défouloir » pour ceux qui y participent. Elle permet à ceux qui tiennent le système en place de ne rien craindre, de canaliser le mécontentement et de constater les progrès de la pénétration de l’esprit démocratique chez ceux qui prétendent s’y opposer. A l’occasion ils pourront même exploiter quelques provocations bien montées pour sévir, par des contrôles et des interdictions, contre des œuvres plus ou moins liées, qui servaient à préparer l’avenir, et dont les tenants du système perçoivent bien qu’elles représentent un danger pour eux.

Derrière ces deux manières d’agir, se trouvent deux esprits différents, deux conceptions différentes de la société. Le R. P. Charles Maignen nous indique que : « Si les catholiques sont divisés, c’est parce qu’ils ne sont pas assez séparés de leurs ennemis [29]. » Et Mgr Henri Delassus synthétise remarquablement : « Jouir, mériter, ce sont les deux mots qui caractérisent, qui séparent, qui opposent les deux civilisations [30]. » Ces deux civilisations, ces deux conceptions sont issues de l’antique inimitié : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne. Elle te brisera la tête et tu tâcheras de la mordre au talon [31]. » Le combat est permanent, les deux camps sont irréconciliables.

Conclusion

La manifestation est une technique naturaliste, libérale, démocratique et révolutionnaire, prise chez l’ennemi, qui empêche la véritable action catholique et sabote l’esprit de foi qui n’est que la concrétisation dans toutes les circonstances de la vie, des enseignements de la foi.

Finalement, notre article n’est autre chose qu’une application de cet adage dont saint François de Sales, docteur de l’Église en matière d’ascèse, est l’auteur, et qui répond pleinement à la problématique de la question : « Le bien fait peu de bruit, le bruit fait peu de bien. »


[1]  — Slogan du Secours Catholique lors de campagnes publicitaires et titre d’un Guide qu’il publie.

[2]  — Pie XII, Allocution à l’association romaine “artistico-ouvrière”, 7 décembre 1952, Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, année 1952, Éditions Saint-Augustin, Saint-Maurice, 1955, p. 543.

[3]  — Gn 1, 1.

[4]  — III, q. 1, a. 4.

[5]  — Exceptions notables : la sainte humanité de Notre-Seigneur et la Vierge Marie.

[6]  — 1 Co 15, 22.

[7]  — Cardo = pivot.

[8]  — Sg 8, 7.

[9]  — Présenté ici de manière très partielle.

[10] — Ratione peccati. Boniface VIII, Bulle Unam sanctam, 18 novembre 1302.

[11] — On trouve dans les ouvrages du colonel Pierre Château-Jobert le fruit de ses tâtonnements pour arriver à comprendre ce qu’est la Révolution. Une présentation relativement synthétique de ses recherches se lit dans son ouvrage de souvenirs : Feux et lumière sur ma trace, faits de guerre et de paix, auto-édition, 1988. Après des années de lectures, il finit par comprendre que « la révolution est l’expression d’une révolte permanente contre l’ordre naturel. » (p. 336), « un rejet délibéré du droit naturel […] une opposition au bien commun » (p. 337). Précisons que l’auteur, bien que comprenant et admettant le fondement religieux de la question, se place surtout au point de vue politique et n’a pas saisi l’ampleur de la crise dans l’Église. Il reste que la Révolution ne s’oppose donc pas seulement au Christ-Roi, qu’elle combat assurément avec fureur, mais aussi à l’ordre naturel ; en effet, celui qui la conduit, le diable, sait que Dieu en est le créateur et qu’il veut détruire cette œuvre de fond en comble. Mgr Gaume donne également une excellente définition de la Révolution dans son ouvrage La Révolution, recherches historiques, 1877, t. 1, p. 18. Il la présente comme un renversement, le renversement du trône de Dieu et celui de l’homme établi à sa place ; il s’agit donc bien d’un renversement formel et non simplement matériel. On peut synthétiser en disant que la révolution est l’expression de la révolte permanente contre les ordres naturel et chrétien, leur renversement et leur remplacement par une chimère.

[12] — Rappelons que saint Thomas d’Aquin définit la loi comme « une ordination de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui est chargé de diriger la communauté » (I-II, q. 90, a. 4). Le bien commun est objectif, il n’a rien à voir avec l’intérêt général, en conséquence, il n’est pas possible de considérer les « lois » de l’État athée actuel comme des lois et la soumission n’y est pas due. C’est l’enseignement de Léon XIII dans l’encyclique Libertas præstantissimum, relative à la vraie notion de liberté, du 20 juin 1888.

[13] — II-II, q. 47, a. 8.

[14] — I-II, q. 57, a. 5.

[15] — C. G., l. III, c. 3 ; voir aussi I-II, q. 1, a. 2.

[16] — I-II, q. 1, a. 1, ad 1.

[17] — On peut d’ailleurs réduire le bruit au nombre mesuré en décibels.

[18] — Nous pouvons apprécier aujourd’hui le résultat de ce choix.

[19] — Jean Jaurès in Mgr Henri Delassus, La conjuration antichrétienne, Lille, Société Saint-Augustin-Desclée de Brouwer et Cie, 1910, t. I, chap. XXII, p. 308.

[20] — Suite à la manifestation du 18 novembre 2012, qui a été marquée par les provocations de femmes au torse nu couvert de blasphèmes, et qui se sont faites expulser sans ménagement, Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, aurait dit le 11 décembre 2012 : « L’objectif est d’identifier à quel moment il est souhaitable d’intervenir pour traiter ce qui est devenu une pathologie religieuse », ou encore : « Le but n’est pas de combattre les opinions par la force, mais de détecter et de comprendre quand une opinion se transforme en un excès criminel et potentiellement violent. » Il ajoute : « Nous avons décidé de ne faire aucune compromission envers ceux qui propagent des discours de haine contre la République et nos valeurs. » Curieusement, la presse française ne s’est pas faite l’écho de ces propos rapportés par l’agence de presse Reuters.

La réponse aux provocations, déformée par les médias, est utilisée par le pouvoir politique pour passer à un autre degré de répression. D’ailleurs, la rhétorique médicale, « pathologie religieuse », semble annoncer un traitement nouveau des « malades » ; on sait que de nombreux dissidents en Union Soviétique se sont retrouvés en hôpital psychiatrique.

Qu’on suive, en la matière, la prudence de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale. Il agit discrètement, mais avec quelle efficacité, pour les persécutés, et évita ainsi les représailles. Aujourd’hui les ennemis de l’Église utilisent sa discrétion pour l’accuser d’inaction, voire le traiter de complice. Que leur scélératesse ne soit pas pour nous une cause d’imprudence.

[21] — Ex 32, 1.

[22] — Mt 27, 15-23 ; Mc 15, 6-15 ; Lc 23, 13-25 et Jn 18, 39-40.

[23] — Lc 14, 28-30.

[24] — Cette expression nous est chère car elle correspond tout-à-fait à la réalité, nous l’avons trouvée chez Jean Vaquié dans sa plaquette remarquable que tout catholique devrait avoir lue et méditée : La Bataille préliminaire.

[25] — Mt 5, 13.

[26] — Il convient d’observer ici un sage discernement. Si nous ne pouvons pas nous taire, nous n’avons pas été engagés par notre employeur pour faire de l’apostolat.

[27] — II-II, q. 104, a. 5.

[28] — Pour nous limiter à trois œuvres fondamentales, nous ne pouvons que recommander très vivement l’étude de : Mgr Henri Delassus, La Conjuration antichrétienne ; Mgr Jean-Joseph Gaume, Le Traité du Saint-Esprit ; Don Felix Sarda y Salvany, Le Libéralisme est un péché.

[29] — Maignen Charles R.P., La Souveraineté du peuple est une hérésie, Paris, A. Roger et F. Chernoviz éditeurs, 1892, p. IV.

[30] — Delassus Henri Mgr, La Conjuration antichrétienne, Lille, Société Saint-Augustin-Desclée de Brouwer et Cie, 1910, t. I, chap. II, p. 22-23.

[31] — Gn 3, 15.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 105

p. 68-80

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