+ Les Martyrs de Chateaubriand
Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l’épée. Nous avons lancé la francisque à deux tranchants. […].
AUGUSTIN THIERRY a raconté, dans la préface de ses Récits des temps mérovingiens, comment sa vocation d’historien lui vint à l’âge de quinze ans en lisant Les Martyrs de Chateaubriand (1809). Passionné par ce roman, dont un unique exemplaire circulait parmi les élèves de son collège blésois, il se fit exprès priver de promenade afin de pouvoir lire en cachette, dans une salle basse, le récit du combat de Pharamond, Claudion et Mérovée contre les légionnaires de Constance. Et avec une sorte de fascination, il relisait jusqu’à l’apprendre par cœur le fameux passage :
Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l’épée. Nos pères sont morts dans les batailles ; tous les vautours en ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnages […].
Avec le goût de l’histoire – qui le plongea ensuite dans les vieilles archives de notre pays – Augustin Thierry puisa sans doute dans cette lecture une certaine estime du christianisme, qui l’aida, plus tard, à revenir à la foi catholique [1].
Pour être exact, ce n’est pas un roman historique, mais une épopée – en prose – que François-René de Chateaubriand (1768-1848) avait entrepris de rédiger dans Les Martyrs. L’introduction épouse nettement le style épique :
Je veux raconter les combats des chrétiens, et la victoire que les fidèles remportèrent sur les esprits de l’abîme, par les efforts glorieux des deux époux martyrs [les deux héros du récit : Eudore et Cymodocée]. Quand commence mon histoire, neuf fois déjà l’Église de Jésus-Christ avait vu les esprits de l’abîme conjurés contre elle ; neuf fois ce vaisseau, qui ne doit point périr, était échappé au naufrage. […]
Quelques années auparavant, dans Le Génie du christianisme (1802), Chateaubriand avait affirmé la supériorité poétique du christianisme. Il s’agissait maintenant de la faire sentir à tous, à travers une épopée qui manifesterait combien le merveilleux chrétien dépasse le merveilleux païen, et combien le christianisme favorise le développement des caractères et le jeu des passions épiques.
Le récit
A cette fin, l’action des Martyrs est située en l’année 303, sous le règne de Dioclétien, au moment où le christianisme, solidement établi, affronte un paganisme encore largement majoritaire, mais déjà sur la défensive. Le héros chrétien, Eudore, rencontre en Arcadie la jeune Cymodocée, qui s’est égarée, et la ramène à son père Démodocus, prêtre d’Apollon. En retour, Démodocus et Cymodocée visitent la famille du jeune homme, qui leur raconte ses voyages :
• Rome, où il s’est spécialement lié à trois amis : Jérôme, Augustin et le prince Constantin, mais où il s’est aussi fait anathématiser par le pape Marcellin pour son inconduite.
• La Gaule, où il a été capturé par les Francs lors d’un grand combat avec l’armée de Constance (« Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l’épée… ») et où il a assisté au combat singulier d’un descendant de Vercingétorix avec Mérovée.
• L’Armorique, où il a observé les pratiques superstitieuses des druides et s’est laissé séduire par la druidesse Velléda. L’aveu – prononcé pendant une absence de Cymodocée – est typique du style de Chateaubriand :
Comment continuer ce récit ? Je rougis de honte et de confusion ; mais je vous dois l’entier aveu de mes fautes : je les soumets, sans en rien dérober, au saint tribunal de votre vieillesse. Hélas ! Après mon naufrage, je me réfugie dans votre charité, comme dans un port de miséricorde ! Épuisé par les combats que j’avais soutenu contre moi-même, je ne pus résister au dernier témoignage de l’amour de Velléda. Tant de beauté, tant de passion, tant de désespoir m’ôtèrent à mon tour la raison : je fus vaincu.
Je tombe aux pieds de Velléda ! … L’enfer donne le signal de cet hymen funeste ; les esprits des ténèbres hurlent dans l’abîme ; les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux !… L’amour, le remords, la honte, la crainte, et surtout l’étonnement agitaient le cœur de Velléda ; elle ne pouvait croire que je fusse ce même Eudore jusque là si insensible ; elle ne savait si elle n’était point abusée par quelque fantôme de la nuit, et elle me touchait les mains et les cheveux pour s’assurer de la réalité de mon existence. Mon bonheur à moi ressemblait au désespoir, et quiconque nous eût vus nous eût pris pour deux coupables à qui l’on vient de prononcer l’arrêt fatal.
Dans ce moment, je me sentis marqué du sceau de la réprobation divine : je doutai de la possibilité de mon salut et de la toute-puissance de la miséricorde de Dieu. D’épaisses ténèbres, comme une fumée, s’élevèrent dans mon âme dont il me sembla qu’une légion d’esprits rebelles prenait tout à coup possession […]. [p. 131-132.]
• L’Égypte, où, repenti – après le suicide de la druidesse – Eudore découvrit inopinément saint Paul ermite dans son désert de la Thébaïde – la veille de sa mort – puis saint Antoine venu l’enterrer.
• Enfin, Jérusalem et Byzance qu’il a visitées avant de regagner sa Grèce natale, dix ans après son départ.
A l’issue du récit d’Eudore, Cymodocée avoue à son père son désir d’être baptisée. Elle abjure le paganisme et se fiance au jeune homme, mais doit fuir la persécution. Elle visite à son tour Jérusalem – où Hélène, mère de Constantin, lui montre le saint sépulcre et la vraie Croix du Sauveur – et retrouve Eudore à Rome dans l’amphithéâtre, où les deux fiancés meurent pour la foi, peu avant la victoire de Constantin sur le persécuteur Galère.
Critique
Deux siècles après leur parution (1809), les Martyrs de Chateaubriand sont tombés dans un oubli quasi général. Jamais étudiés en classe, jamais évoqués dans les milieux culturels, jamais réédités depuis plusieurs décennies, ils semblent avoir disparu. Si vous demandez pourquoi, on vous dira que le style de cette œuvre est passé de mode et l’on vous énumèrera les défauts qui affectent sa composition :
• la volonté de composer une épopée à thèse enferme le récit dans un genre bâtard ;
• les scènes de merveilleux – infernal ou céleste – réutilisent souvent les clichés de la mythologie antique et finissent par donner une impression de factice et de convenu – assez fâcheuse dans une œuvre qui voulait avant tout prouver la supériorité esthétique du merveilleux chrétien ;
• les invraisemblances et les anachronismes surabondent ; Eudore ne rencontre-t-il pas des personnages tels que saint Jérôme et saint Augustin, qui ne verront le jour qu’une cinquantaine d’années plus tard [2] ?
Chateaubriand a lui-même avoué ces distorsions de l’histoire en essayant de les excuser :
J’en viens aux anachronismes. Les plus grands hommes que l’Église ait produits ont presque tous paru entre la fin du troisième siècle et le commencement du quatrième. Pour faire passer ces illustres personnages sous les yeux du lecteurs, j’ai été obligé de presser un peu les temps ; mais ces personnages, la plupart placés ou même simplement nommés dans le récit, ne jouent point de rôles importants ; ils sont purement épisodiques, et ne tiennent presque point à l’action ; ils ne sont là que pour rappeler de beaux noms et réveiller de nobles souvenirs. Je crois que les lecteurs ne seront pas fâchés de rencontrer à Rome saint Jérôme et saint Augustin […]. Après tout, entre la mort de Dioclétien et la naissance de saint Jérôme, il n’y a que vingt-huit ans [3]. […] Je ne sais si je dois rappeler ici l’anachronisme de Pharamond et de ses fils. […] Il y a eu plusieurs Pharamond, plusieurs Clodion, plusieurs Mérovée. Les rois francs dont j’ai parlé ne seront donc pas, si l’on veut, ceux que nous connaissons sous ces noms, mais d’autres rois, leurs ancêtres [4].
Ces défauts sont réels, mais est-ce bien l’essentiel ? Le grand reproche de nos contemporains aux Martyrs de Chateaubriand, n’est-il pas, plutôt, le simple fait d’être chrétiens ? L’Éducation totalitaire a réussi à bannir de certains lycées jusqu’au nom de Bossuet. Comment s’encombrerait-elle encore des Martyrs de Chateaubriand ? Dans un pays où la servilité de l’enseignement dit « catholique » rivalise de zèle avec le sectarisme de l’Éducation dite « nationale », les auteurs catholiques sont facilement relégués en bloc au purgatoire des écrivains.
Quant aux défauts susmentionnés, ne sont-ils pas compensés par des beautés tout aussi réelles ? Mgr Calvet portait, dans son Histoire de la littérature française, ce jugement équilibré :
Chateaubriand nous présente en Cymodocée, fille du prêtre d’Homère, Démodocus, ce que le paganisme a de plus gracieux et de plus parfait ; elle est conquise par Eudore qui n’est pas sans défauts, mais qui est chrétien. C’est un premier triomphe. Au-dessus de cette lutte humaine, il y a la lutte des éléments divins : des scènes de merveilleux païen alternent avec des scènes de merveilleux chrétien et l’auteur nous incite à préférer ces dernières. Une pareille épopée, ainsi conçue, est insupportable.
Mais cette épopée est aussi un roman dont les caractères sont intéressants, et un roman historique dont le cadre est vivant. Chateaubriand a vu le passé de la Grèce et de la Gaule ; il a vu les luttes des Francs contre les Romains, et les conflits provoqués par l’invasion des Barbares. Bien des détails sont inexacts ; qu’importe ? La couleur paraît vraie et le passé est ressuscité. Tout l’intérêt des Martyrs est là. On dit qu’Augustin Thierry trouva sa vocation d’historien en lisant le livre VI des Martyrs : bien mieux, c’est l’histoire moderne qui est sortie du récit d’Eudore [5].
Tout en avouant les mêmes défauts, un bon manuel scolaire notait :
Les beautés de détails abondent : la rencontre d’Eudore et de Cymodocée, Démodocus chez Lasténès, les combats des Romains contre les Francs dans les plaines de la Batavie, la description du camp des barbares, leur chant de guerre : Pharamond ! Pharamond ! Nous avons combattu avec l’épée…, le combat singulier d’un descendant de Vercingétorix avec Mérovée, l’intervention de la légion chrétienne, l’attaque du camp barbare défendu par les Francs et par leurs femmes sont des pages admirables où Chateaubriand a mis tout ce qu’il avait de richesse dans son imagination et de coloris dans son style.
Une édition abrégée
Devenu rare par la négligence des éditeurs, le texte des Martyrs est aussi devenu difficile d’accès à notre génération pressée à cause de sa longueur. D’où le pari des éditions Le Chant de la lyre qui proposent, en 350 pages, une version à peu près réduite de moitié.
Jacques et Delphine Henry – dont Le Sel de la terre a déjà recensé plusieurs ouvrages [6] – ont d’abord contracté le texte des Martyrs pour le lire à leurs enfants, alors qu’ils avaient entre sept et dix ans. Le succès familial de cette version ad usum delphini les a décidés à l’éditer. S’ils avouent avoir supprimé – avec regret – plus de soixante quinze mille mots, ils n’ont ajouté que les raccords indispensables, et c’est donc bien du Chateaubriand qu’ils livrent au lecteur. Mais un Chateaubriand dont l’épopée s’est singulièrement rapprochée du roman, puisque bien des métaphores épiques ont été écartées, tandis que les évocations détaillées du Ciel et de l’Enfer – partie intégrante des épopées – ont été évacuées. On les regrettera sans doute moins que le style fleuri de Démodocus – dont les discours ont été très simplifiés – ou les descriptions de lieu, particulièrement soignées par Chateaubriand, puisque, comme le notent les deux abréviateurs,
Les Martyrs offrent aussi une description de voyage, un itinéraire de la Grèce païenne à la Rome chrétienne en passant par l’actuelle Allemagne, la Gaule et l’Armorique, l’Égypte, les Lieux Saints, l’Afrique du Nord ou l’Italie. [p. 351.]
Voyage dans la littérature aussi, classique autant que chrétienne, puisqu’on retrouve, derrière le récit, Homère ou Virgile aussi bien que saint Antoine racontant sa rencontre avec saint Paul ermite.
Chateaubriand a tissé dans Les Martyrs un étonnant réseau d’allusions à la civilisation antique, mêlant volontiers le vers d’un poète à l’évocation de son sort et à des réflexions sur la vanité des choses humaines. Cela donne un jeu d’échos absolument unique dans la littérature – mais un jeu d’échos qu’il est difficile d’apprécier dans un premier temps, ou quand on ne dispose pas d’une très solide culture classique. [p. 352.]
En lisant Les Martyrs de Chateaubriand (tout seul ou à ses enfants), on lit donc davantage que du Chateaubriand : au-delà de son style propre – qu’on peut exalter, comme Jacques et Delphine Henry, ou un peu moins apprécier – on se raccroche à toute une tradition littéraire, née en Grèce il y a plusieurs millénaires et heureusement mariée à la Révélation divine. Les éditions Le Chant de la lyre ont fait une bonne action en éditant ce premier ouvrage, et on ne peut que leur souhaiter bon succès et bonne continuation.
Louis Medler
François-René de Châteaubriand, Les Martyrs (adaptation de Jacques et Delphine Henry), éditions Le Chant de la Lyre, 35 rue de la Sabotte 78160 Marly-le-roi, 2018, 12 €. — Commande en ligne sur http://lechantdelalyre.fr (tarif privilégié pour les professeurs).
[1] — Après avoir milité dans les rangs de la gauche anticléricale, l’historien rationaliste finit en effet par avouer qu’il constatait, à travers l’histoire, une réalité que les lois naturelles ne suffisaient pas à expliquer, et qui était tout simplement l’Église catholique. — Voir P. H. Chérot, « La conversion d’Augustin Thierry », dans la revue Études, t. 76, p. 177-204 (15 octobre 1895).
[2] — Soulignons aussi – à cause de l’actuelle anarchie en ce domaine – que la description de la cérémonie liturgique entourant le baptême de Cymodocée, au livre quatorzième, est assez fantaisiste.
[3] — En fait, il y a plutôt trente-cinq ans, notent Jacques et Delphine Henry.
[4] — Chateaubriand cité dans l’ouvrage recensé, p. 348-350.
[5] — Mgr Calvet, Manuel illustré d’histoire de la littérature française, Paris, J. de Gigord, 1934, p. 598-599.
[6] — Un ouvrage sur saint Thomas d’Aquin et l’obéissance (voir Le Sel de la terre 66, p. 145), un autre sur Darwin (Darwin méconnu : voir Le Sel de la terre 71, p. 205) et une courageuse pièce de théâtre (Rollon ou la trêve du roi Charles : voir Le Sel de la terre 80, p. 207).

