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Von Galen, un évêque contre Hitler


« GIGAS ; sed non tantum corpore – un géant, mais pas seulement par la taille » Le lion de Münster, au sujet duquel le pape Pie XI prononçait cet éloge, est bien connu et populaire outre-Rhin ; mais cette récente biographie fera sans doute découvrir la vie de ce personnage au nom fameux, dont la postérité n’a retenu que la résistance à Hitler. Or, réduire Clemens August comte von Galen, prince-évêque de Munster, à son opposition au régime national-socialiste serait s’exposer à n’y rien comprendre. Issu d’une famille profondément catholique, petit neveu de Mgr von Ketteler, le fondateur du Zentrum, l’abbé – devenu Mgr – von Galen fut un défenseur intrépide des droits de l’Église face à tous les empiètements de l’État et aux attaques des socialismes en tout genre, national ou autres…

Outre la vie édifiante de cet évêque, l’ouvrage fait découvrir l’état de l’Église et de l’aristocratie catholique en Allemagne avant sa destruction, des années 1930 à l’im­médiate après-guerre ; immédiate après-guerre marqué par le ralliement de ses derniers survivants à la démocratie chrétienne (la CDU fut créée dès septembre 1945 en Rhénanie-Westphalie).

Une famille profondément catholique

On ne peut pas comprendre le futur cardinal sans connaître sa famille ; Clemens August von Galen est issu d’une famille westphalienne de noblesse immémoriale, profondément engagée au service du catholicisme auquel elle était revenue vers 1615. Cette extraction, il s’en revendiquera toujours pour réclamer de ses pairs une vie digne de leur état, et de nombreux documents (écrits pour sa famille ou pour l’Union des nobles qu’il fréquentera toujours) illustrent ce souci qu’à la noblesse de sang corresponde celle de l’âme :

Ce qui convient à la noblesse, c’est la noblesse de cœur, par-delà les bornes des préceptes d’accomplisse­ment du devoir, sinon elle cesse d’être noble, elle renonce à son droit d’exister. » (Vexilla Dei prodeunt, brochure de Cl. Aug. von Galen rédigée en 1926.) [p. 38.]

Outre cette haute conception de l’aristocratie, le jeune Clemens August reçut de sa famille un sens profond de l’engagement pour l’Église. Dès le 17e siècle, l’aïeul, qui avait ramené la famille au catholicisme, ne s’était point arrêté là et y avait aussi ramené la plupart de ses vassaux et des familles alliées. Au 19e siècle, on écrivait d’eux : « L’adhésion sans réserve à l’enseignement, aux commandements, à la vie de l’Église, fut le fil conducteur inaltérable pour lui comme pour sa maison » (p. 33). Chez les von Galen, on ne souffrait point d’accommodement avec le protestantisme, même celui du suzerain prussien : l’un de ses grands-oncles, évêque de Münster, avait été démis et interné pour son ultramontanisme, un autre, renvoyé de la haute administration, s’était attiré cette réponse du Kronprinz (le futur Guillaume I), en 1838 : « Si tous les catholiques de Westphalie se comportaient comme vous, il faudrait vous traiter comme des zélotes ou des Irlandais » (p. 47). Par sa mère, il avait pour grand-oncle l’archevê­que de Munich, Mgr von Ketteler.

Cet héritage familial lui fut transmis fidèlement par ses parents : « Les encycliques de Pie IX et de Léon XIII, de Pie X, les Lettres pastorales des évêques, étaient saluées avec enthousiasme et lues dans le cercle familial » (p. 62). Son père, qui avait étudié la philosophie à Louvain, avait

pour habitude de considérer toutes les questions qui se présentaient à lui, d’abord sous l’angle des principes, et ensuite de rechercher une solution en partant des fins dernières, de la vérité naturelle et surnaturelle. […] Pour enraciner [les principes] en nous, il voulut qu’après le lycée tous ses fils suivent une formation fondamentale en philosophie chrétienne. Lui-même a toujours veillé à parfaire sa science en se formant avec application […]. Il nous faisait aussi participer à ses études : tous les matins […], il nous lisait, à notre Mère et aux enfants assez grands, [des passages d’]ouvrages sérieux, souvent historiques. [p. 56.]

Cette formation doctrinale fut également assurée par sa mère jusqu’à l’âge de douze ans, quand il partit chez les jésuites : Clemens August rapporte que, seules les études de théologie du séminaire, parviendront à lui apporter des connaissances plus profondes que celles qu’il avait reçues d’elle.

La famille avait une piété solide : les époux avaient coutume de faire chaque jour une demi-heure d’adoration dans la chapelle du château, pratiquaient la communion quasi-quotidienne bien avant qu’elle ne soit remise à l’honneur et, dès que Léon XIII y appela, récitèrent le rosaire en famille. Parents de treize enfants, dont quatre morts en bas âge, ils apprirent à leurs enfants à accepter surnaturellement les épreuves, notamment à l’occasion des deuils : la paisible acceptation des nombreux morts de la Deuxième Guerre mondiale rappelle celle qui marqua la mort de Ferdinand von Galen, le père de l’évêque ; à cette occasion, sa tante avait pu dire : « On le sent de manière évidente : il souffle ici, dans cette maison, un esprit qui ne peut être que celui du Cœur de Jésus » (p. 109).

« Nec laudibus, nec timore »

Cette formation solide, reçue dans le cadre familial, le prêtre, puis l’évêque, la mit en pratique dans les années 1914-1945 qui virent l’anéantissement de l’ancien régime en Allemagne. Fidèle à sa devise épiscopale, il résista à toutes les pressions, tant du régime que de ses pairs, et défendit, comme le reste de sa famille, les droits de l’Église. Conservateur, il ne s’atta­cha pourtant pas à une institution ; loyal au Zentrum fondé par son oncle, il ne fut pas, pour autant, un homme de ce parti, et sut en voir les faiblesses et les infidélités.

La clef de cet équilibre, c’est la fidélité aux principes naturels et surnaturels de la politique : la vie politicienne a peu d’importance pour lui, même s’il en est fort bien informé par ses frères, députés au Reichstag. Face aux idéologies, il adopte d’emblée une posture de combattant de l’Église militante : 

Une parole de vérité et de clarté est d’autant plus nécessaire, quand les ennemis de la religion, ainsi qu’il se produit actuellement, ne s’attaquent pas seulement à tel ou tel élément de doctrine de l’Église, mais nient et falsifient les fondements même de la religion ainsi que les plus saints mystères de la Révélation. [p. 184.]

Confronté à la chute de l’Empire allemand, il ne s’y attache pas outre mesure, rappelant à sa famille la traditionnelle opposition au centralisme prussien. Se cantonnant au plan des principes [1], il renvoie dos à dos libéralisme et socialisme, dénonce le naturalisme régnant, prélude au néopaganisme propagé par les nationaux-socialistes. De 1931 à la fin de la guerre, il ne va cesser de combattre les persécutions dirigées contre la religion, notamment les intrusions du gouvernement en matière d’éducation, et celles visant à dénigrer le catholicisme. Malgré la censure, il joue un rôle très important dans la diffusion de l’encyclique Mit Brennender Sorge (1937), à la rédaction de laquelle il a contribué avec quatre autres évêques allemands. Mais ce qui le propulse sur le devant de la scène allemande, ce sont les trois sermons qu’il donne à l’été 1941 : ces sermons, prononcés devant des milliers de personnes et diffusés ensuite clandestinement ont un immense retentissement en Allemagne, à l’étranger et même sur le front, où ils trouvent un accueil souvent favorable ; l’évêque de Münster y proteste d’abord contre l’expulsion des congrégations religieuses de leurs couvents, mais également contre les mesures eugénistes prises contre les handicapés mentaux.

Si la persécution nationale-socialiste constitue, à ce moment, l’urgence, il n’en oublie pas pour autant l’autre socialisme, celui des communistes : en 1932, dénonçant Rosenberg, il compare l’idéologie du régime au bolchevisme ; il poursuit ce parallèle dans sa lettre pastorale de septembre 1941. Il se fait plus insistant encore en 1945, lorsque le péril rouge devient plus pressant :

Aujourd’hui les apôtres d’un communisme sans Dieu s’activent fébrilement pour agiter la population […]. Nous craignons que la marche triomphale des idées bolcheviques ne se poursuive bien au-delà de la zone d’occupation russe. Malheureusement, les forces d’occupation en Occident […] semblent ne pas sentir ce danger, ou bien ne pas avoir le courage de s’y opposer. [p. 318.]

Son attitude face à la guerre est également digne d’être notée : à la fin de la Première Guerre mondiale, l’abbé Von Galen n’adopte pas une attitude revancharde, mais se mon­tre prêt à accepter un affaiblissement de l’Allemagne en vue de la paix, contrairement à la plupart des Allemands justement indignés par les traités de Versailles. Cette conduite est encore plus manifeste au cours de la guerre de 1939-1945 : jamais, dans ses sermons, il ne se livre à la rhétorique belliciste qui fleurit ordinairement en temps de guerre ; jamais d’appel à la vengeance ; ses prières pour la victoire sont rares, mais il invite à prier pour la paix dans la justice et pour la survie des soldats… Jamais l’évêque n’exprime de ressentiment contre ceux qu’il ne qualifie même pas d’« ennemis », mais plutôt d’« adversaires », alors même que les bombardements alliés détruisent entièrement la ville, ayant souvent pour cible des objectifs purement civils. Ainsi, en octobre 1943, une escadrille anglaise déverse 20 000 bombes en une heure, visant le portail ouest de la cathédrale et ses environs : cette attaque fait 670 morts, dont 60 religieuses et quatre chanoines ; l’évêque n’en réchappe que par miracle et perd tous ses biens, y compris son logement.

Le pasteur

Fidélité aux principes ne signifie pas se perdre dans les nuées : l’abbé von Galen en est un bon exemple. A Berlin, où il passa vingt-cinq ans comme vicaire puis curé de la plus grosse paroisse catholique, il déploie un zèle pastoral extraordinaire pour arracher les catholiques à la contagion socialiste : avec ses fonds propres, il achète un grand terrain et y construit un grand complexe unissant chapelle, salles communes et logements accueillant 200 à 400 travailleurs pauvres, victimes de l’exode rural. Malgré ses préoccupations sociales, le curé de Saint-Mathias n’est pas pour autant un moderniste, un prêtre « d’avant-garde » : il ne manifeste d’intérêt particulier, ni pour le scoutisme, ni pour le « renouveau liturgique » de l’entre-deux guerres.

Curé puis évêque de Münster, il est infatigable pour visiter son diocèse, soutenir toutes les victimes des persécutions et de la guerre. Il reste l’âme de son diocèse, exhortant à la patience et au courage ses fidèles éprouvés par les ennemis du dedans et du dehors : dès 1933, il exhorte à la persévérance : « Acceptons avec joie, si Dieu le permet, à l’instar des martyrs, de supporter les persécutions » (p. 188). A l’été 1941, il se fait le chantre des catholiques persécutés : « Ne vous étonnez pas, si Dieu dans sa bonté, nous envoie des temps de mise à l’épreuve. Notre sainte Église est l’Église des martyrs ! » (p. 203). Les dernières années de guerre sont l’occasion pour lui d’exercer sa charité pastorale autant que ses faibles moyens le lui permettent et ce, bien au-delà des limites de son diocèse. Créé cardinal le 21 février 1946, il profite de son séjour en Italie pour visiter les camps de prisonniers allemands.

Protecteur de son peuple et opposant à Hitler, Mgr von Galen jouit d’une certaine aura auprès des Alliés, mais, quand est venu pour eux le moment d’occuper l’Allemagne, ils déchantent : en présence des exactions des occupants et des anciens prisonniers communistes récemment libérés, l’évêque se dresse à nouveau et, comme il l’avait fait face à Hitler, il interpelle les autorités militaires – la plupart du temps en vain…

Père, il l’est également pour les prêtres et les religieux de son diocèse, durement éprouvés par la guerre : nombreux sont les prêtres et les séminaristes dont il prend soin jusque dans les camps. (Le jeune diacre Karl Leisner, par exemple, du diocèse de Münster, est ordonné à Dachau en 1944.)

Un homme de Dieu

Le 17 mars 1946, moins d’un mois après sa nomination comme cardinal, Clemens August von Galen entre solennellement dans sa ville épiscopale. Opéré le 19, il décède le 22 mars. Sa mort pieuse est un reflet de sa vie, notamment des derniers mois. De sa famille, il avait appris à tout accepter de Dieu, même la « joie de la persécution ». A la fin de la guerre, l’évêque s’était préparé à la séparation finale : il avait eu de nombreux proches frappés par la mort ; il vivait aussi misérablement que ses ouailles, ayant tout perdu ; lors des attaques aériennes, il ne se réfugiait plus qu’auprès du tabernacle.

Le pape Pie XII, en lui remettant la barrette de cardinal, exalta bien plus le défenseur courageux de l’Église, le vrai pasteur de son peuple, qu’un simple opposant à Hitler. On saura gré au biographe d’avoir révélé, outre l’homme d’action, un prêtre épris de sainteté : ses derniers mois rendirent plus manifestes son grand souci de sanctification personnelle, toujours exprimé, mais rendu plus visible au milieu du dénuement : « Il est temps de devenir un saint ! et d’aider avec le meilleur de mes forces les autres à le devenir ! » (p. 146).

 

Théophane Doussau

 

 

Jérôme Fehrenbach, Von Galen, un évêque contre Hitler, Éditions du Cerf, Paris, 2018, 417 p., 26 €.


[1]  — Si sa dénonciation de l’étatisme antichrétien touche juste, on peut cependant regretter çà et là quelques touches de personnalisme, notamment l’insistance sur les droits de la personne humaine face à la société.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 105

p. 173-178

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