+ Impériophobie et légende noire
L'HISTORIENNE Maria Elvira Roca Barea a travaillé au Conseil Supérieur des Recherches Scientifiques (espagnol) et donné des cours à l’Université d’Harvard. Née en 1966 de parents maçons et républicains, elle se dit athée, mais ne se range pas pour autant parmi les chantres du « prêt-à-penser ». Son essai intitulé Imperiofobia y leyenda negra ; Roma, Russia, Estados Unidos y el Imperio Español défend si bien l’Église qu’elle est obligée de préciser d’emblée qu’il n’a pas été écrit pour justifier une institution religieuse qui lui serait chère. Son propos est d’étudier l’« impériophobie », c’est-à-dire le lot de légendes noires que suscite inévitablement chaque empire, depuis celui d’Alexandre jusqu’aux États-Unis d’Amérique.
L’explication de cette légende noire est souvent très simple : les États-Unis, comme la Russie, ou la Rome antique, paient ainsi leur puissance, que beaucoup jugent menaçante. Dans le cas de l’Espagne, auquel l’auteur s’intéresse plus particulièrement, il y a le motif supplémentaire de son attachement au catholicisme. Les attaques vinrent d’abord des protestants puis, à leur suite, du courant des « Lumières ». Elles portèrent principalement sur quelques grands thèmes tels que l’Inquisition et la colonisation de l’Amérique du Sud.
La légende noire de l’Inquisition
La légende noire de l’Inquisition – qui n’attaque pas seulement l’Espagne – est née aux Pays-Bas pendant les guerres de Religion. Elle perdure aujourd’hui, puisque, selon l’auteur, 30% des étudiants interrogés pensent que Galilée fut brûlé par l’Inquisition, 97% sont convaincus qu’il fut torturé, quasiment 100% sont persuadés qu’il a prononcé la fameuse sentence Et pourtant elle tourne (qui ne fut écrite qu’en 1757, par Joseph Baretti, à Londres). Une comparaison avec la Révolution française a le mérite de montrer où se trouve le véritable obscurantisme : Galilée n’a jamais été traité de la même manière que le père fondateur de la chimie, Lavoisier, guillotiné en 1794 sous prétexte que « la Révolution n’a pas besoin de savants » (p. 273).
Depuis une cinquantaine d’années, toute une série de travaux historiques ont permis de remettre l’Inquisition à sa juste place. L’auteur rappelle que la fameuse chasse aux sorcières qui a entraîné des dizaines de milliers de condamnations à mort à partir du 16e siècle a surtout sévi dans les pays germaniques (protestants), tandis que le Saint-Office appelait les inquisiteurs a une très grande prudence en cette matière (déjà le pape Grégoire VII avait demandé au roi Harold de Danemark d’interdire que l’on mette à mort des femmes accusées de sorcellerie, en insistant pour qu’il fasse comprendre à son peuple que les phénomènes naturels étaient l’œuvre de Dieu ; p. 283).
En 1972, Gustav Henningsen et Jaime Contreras entreprirent d’étudier méthodiquement les procès de l’Inquisition espagnole. Les conclusions sont d’autant plus remarquables qu’elles sont recoupées par les travaux d’autres historiens.
• Quantitativement, sur 44 674 causes ouvertes par l’Inquisition entre 1540 et 1700, 1 346 aboutirent à une condamnation à mort (principalement pour bigamie, prostitution, proxénétisme, parjure, viol, abus de mineurs, falsification de documents et de monnaies) (p. 276). Selon Henry Kamen, une cinquantaine de personnes furent exécutées pour hérésie au 16e siècle sur tout le territoire espagnol, Amérique comprise, ce qui signifie qu’à l’époque où les guerres de religion dévastaient l’Europe, il y eut en Espagne beaucoup moins de morts pour raison religieuse que dans n’importe quel autre pays d’Occident. Le pasteur E. Schafer, auteur d’un travail monumental sur le protestantisme en Espagne [1], parle de 220 protestants condamnés par l’Inquisition espagnole entre 1520 et 1820, parmi lesquels seulement douze furent brûlés. Or dans l’Angleterre d’Elisabeth 1ère, il y eut, en quelques décennies, près d’un millier de clercs et de laïcs condamnés à mort à cause de leur catholicisme. Sans compter les luttes et persécutions entre factions protestantes, qui provoquèrent plus de morts que les luttes contre les catholiques.
Durant toute son existence (six siècles), sous toutes les formes qu’elle revêtit (inquisition médiévale, inquisition pontificale ou inquisition espagnole) et dans l’ensemble des pays où elle s’exerça, l’inquisition (qui pourchassa bien des crimes aujourd’hui réservés aux tribunaux civils) aurait, selon Henry Kamen, livré au bras séculier un total d’environ 3 000 condamnés. A titre comparatif, selon les calculs de Sir James Stephen, le nombre de condamnés à mort en Angleterre durant les trois siècles de l’époque moderne avoisine les 264 000 personnes, parfois pour des délits aussi graves qu’avoir volé un mouton (p. 277). Quant à Calvin, loin de respecter chez les autres la liberté d’interpréter l’Écriture qu’il revendiquait pour lui-même, il établit à Genève une véritable police de la pensée :
Le nombre total de victimes de l’intolérance calviniste avoisine les 500 personnes sur une dizaine d’années dans une ville de moins de 10 000 habitants ; en maintenant la proportion, l’Inquisition espagnole aurait dû tuer un million de personnes sur un siècle pour réussir à l’égaler au palmarès de l’intolérance. [p. 190.]
• Qualitativement, les inquisiteurs étaient versés dans la science du droit ; ils ne se fondaient pas sur des rumeurs mais étayaient leurs conclusions de preuves. Les dénonciations anonymes n’étaient jamais acceptées. La torture, exceptionnelle comme le confirment les études de Lea et Kamen (1 à 2 % des causes), était rigoureusement encadrée par toutes sortes de précautions qu’ignoraient, à l’époque, les tribunaux civils. Elle ne devait mettre en danger ni la vie ni l’intégrité physique de l’accusé, et un médecin était toujours présent. L’étude effectuée par le professeur Haliczer sur 7 000 dossiers d’Inquisition à Valence montre que la torture fut employée dans moins de 2 % des cas. Elle ne durait jamais plus de 15 minutes, et, parmi ces 2 %, moins de 1 % (donc moins de 0, 02 % de l’ensemble) y fut soumis une seconde fois. Les inquisiteurs commettant des excès étaient destitués. Si le condamné à mort se repentait, sa peine était aussitôt commuée en prison. Ajoutons que l’Inquisition fut le premier tribunal du monde qui interdit totalement la torture, cent ans avant que cette interdiction ne se généralise.
Le besoin protestant de dénigrer l’Église
Comment l’Inquisition a-t-elle donc pu être, pendant plusieurs siècles, l’argument majeur contre l’Espagne ? C’est que les protestants ont besoin de critiquer l’Église. « L’identité collective des peuples protestants repose sur le dénigrement des catholiques », note l’auteur, qui ajoute :
Les catholiques, eux, n’ont pas besoin de se définir par rapport aux protestants pour exister et n’ont pas besoin de les considérer comme des êtres moralement inférieurs et dégradés pour savoir que le catholicisme est la bonne religion. [p. 164.]
L’Espagne fut la cible favorite de ce dénigrement, sans doute parce que les protestants la trouvèrent face à eux aussi bien en Allemagne, sous Charles Quint, qu’en Flandre ou même en France. Faisant feu de tout bois, certains protestants accusaient les Espagnols d’avoir un mauvais sang pour s’être trop mêlés aux juifs, tandis que d’autres leur reprochaient, à l’inverse, d’avoir expulsé les juifs. Dans un sens ou dans l’autre, il fallait critiquer.
Luther : la violence par l’image
Luther fut le premier à comprendre le rôle capital de l’image dans la propagande et à employer le dessin comme arme [2]. La violence et la grossièreté sont aussi une caractéristique de ses écrits. En 1530, Luther a déjà écrit au moins 3 183 pamphlets et il continua d’en écrire jusqu’à sa mort en 1546 (p. 180). En face, le nombre de pamphlets catholiques pour la même période serait de 247.
Les presses protestantes produisirent des livres d’un niveau intellectuel si bas qu’on aurait pu les juger impropres à défendre une cause, mais ce serait tenir en trop haute estime l’intelligence humaine ; la réponse de l’Espagne à cette propagande fut quasi nulle car elle ne lui semblait pas une menace immédiate. [p. 165.]
A cette guerre intellectuelle vint s’ajouter la menace militaire par la formation de la Ligue de Smalkade en 1531. Les princes protestants obligent les populations de leurs régions à devenir protestants. C’est seulement en réaction à ces excès que la Ligue catholique sera fondée en 1538 [3].
L’anglicanisme
La persécution anti-catholique en Angleterre est bien connue. Le système d’espionnage et de délation mis en place sous la reine Elisabeth 1ère dépasse de très loin tout ce que put jamais imaginer l’Inquisition espagnole. Mais à cette machine répressive s’ajoutait une intense propagande destinée « à convaincre le monde occidental que les anglicans sont les grands défenseurs de la liberté de conscience et de la tolérance religieuse alors que les catholiques avec leur atroce Inquisition étaient l’incarnation de l’oppression et de l’intolérance » (p. 209). En 1605, la « conspiration des Poudres » permet encore de durcir les lois anti-catholiques. Le Grand Incendie de Londres de 1666 est de nouveau attribué aux catholiques, bouc émissaire idéal, selon le procédé hérité de Néron. Certains universitaires parlent même de génocide à propos de la Grande Famine qui ravagea en 1846 l’Irlande catholique [4].
L’auteur rappelle opportunément que l’Establishment Act de 1701, toujours en vigueur, oblige les membres de la famille royale à renoncer à leurs droits s’ils sont catholiques. Elle ajoute :
Cette intolérance n’est pas propre aux Anglais. C’était le climat que l’on respirait sur tout le territoire protestant et en général dans toute l’Europe. [p. 214.]
La présence espagnole en Amérique du Sud
Autre cheval de bataille protestant : l’attitude des Espagnols envers les Amérindiens.
La propagande est une invention protestante et le monde catholique ne savait s’en servir de manière adéquate. Face aux gravures faites par De Bry dénonçant les prétendues atrocités commises par les Espagnols à l’encontre des indigènes, la monarchie catholique essaya de démontrer que ce n’étaient que mensonges, comme si la véracité ou la fausseté de ces pamphlets avaient réellement une importance dans ce contexte […]. Comment est-il possible que personne n’ait compris que c’était se battre avec une épée contre des armes chimiques et que les moyens n’étaient pas du tout proportionnés à la fin ? [p. 311.]
Solorzano Pereira répondit par un ouvrage De Indiarum Iure, monument latin sans précédent sur le Droit des Indiens ; mais « une seule image de De Bry était, non pas mille, mais un million de fois plus efficace que toutes les pages de Solorzano Pereira ». Les catholiques n’auraient eu qu’à copier les pamphlets grinçants et les caricatures obscènes des protestants, mais ils refusèrent d’employer ces armes déloyales.
Aux esprits honnêtes, ils pouvaient en revanche présenter leurs fruits :
Le travail des jésuites dans le bassin de l’Amazone, celui des franciscains et des dominicains dans d’autres territoires a laissé des marques durant des siècles, dispersées sur des milliers de kilomètres carrés. Il y avait peu d’espoir que cet investissement porte des fruits [économiquement parlant] à court ou moyen terme, et de fait il n’y en eut pas […]. Ce n’étaient pas précisément des tribus civilisées et pacifiques : curare, flèches empoisonnées, réducteurs de têtes… Plusieurs jésuites moururent au cours de ces tentatives, mais ce n’est pas pour autant qu’ils abandonnèrent l’entreprise. [p. 337.]
N’y eut-il pas, pourtant, des abus commis contre les Indiens ? Assurément, il y en eut. S’en étonner manifesterait une faible connaissance de la nature humaine. Mais qui prit la défense des indigènes ? L’auteur cite, à titre d’exemple, le dominicain Antoine de Montesinos, qui déclara aux colons, au cours d’un sermon, en décembre 1511 :
La voix qui crie dans le désert de cette île, c’est moi, et je vous dis que vous êtes tous en état de pêché mortel à cause de votre cruauté envers une race innocente.
Des dominicains partirent quelques mois plus tard plaider la cause des Indiens devant Ferdinand le Catholique et obtinrent un début de reconnaissance de leurs droits.
Ce sont les missionnaires qui protestèrent contre les abus des conquistadors ; ce sont des théologiens ecclésiastiques, pas des humanistes, qui remirent en cause la justification de la conquête espagnole, défendirent les droits des Indiens et jetèrent les bases d’un nouveau Droit International. […] L’humaniste espagnol ou européen ne s’intéresse pas à l’Amérique et aux graves problèmes que cette découverte pose pour la conscience chrétienne, parce que l’humanisme est réfractaire à tout ce qui ne fait pas partie de son propre univers. [p. 323.]
A long terme, les bienfaits de la présence espagnole sont évidents. En 1957, le docteur en pharmacologie Francisco Guerra démontra, à la stupeur générale, qu’il y avait à Lima (Pérou), au moment de la présence espagnole, plus d’hôpitaux que d’églises et en moyenne une chambre d’hôpital pour 101 habitants (espagnols et indigènes), indice considérablement supérieur à celui qu’a aujourd’hui une ville comme Los Angeles (p. 300). Plus de vingt centres d’éducation supérieure furent fondés en Amérique. Avant l’indépendance, environ 150 000 personnes de toutes couleurs ou castes, en sortaient chaque année titulaires d’une licence. Pour s’approcher des chiffres espagnols, il faudrait additionner la totalité des universités créées par la Belgique, l’Angleterre, l’Allemagne, la France et l’Italie au moment de leur expansion coloniale aux 19e et 20e siècles (p. 304).
L’auteur s’attaque aussi au mythe du « bon sauvage », de l’Eden souillé par l’homme blanc.
La culture aztèque était un totalitarisme sanglant fondé sur les sacrifices humains. Les aztèques passaient une bonne partie de l’année à pourchasser les gens des tribus voisines afin de les sacrifier lors de festivals qui duraient trois mois durant lesquels on tuait entre 20 000 et 30 000 personnes chaque année. Les tribus soumises de la région vivaient terrorisées, attendant le jour où cette monstruosité prendrait fin.
Cela prit fin avec l’arrivée des espagnols, mais pas sans la collaboration de nombreuses tribus. Si les chercheurs ne sont pas d’accord à propos de la population de Tenochtitlan – les chiffres vont de 80 000 à 250 000 habitants – il reste certain que Cortes n’en serait jamais venu à bout avec ses 500 hommes sans l’aide des tribus voisines.
Le terrorisme intellectuel des « Lumières »
Mais s’il en fut ainsi, comment l’Inquisition a-t-elle pu être, pendant plusieurs siècles, l’argument majeur contre l’Espagne ? C’est qu’il fallait une accusation suffisamment grave pour justifier sa mise au ban des pays civilisés. Il s’agissait déjà, note l’auteur, de terrorisme intellectuel : quiconque n’est pas « éclairé » par les « Lumières » ne fait plus partie de la civilisation :
Quiconque s’oppose à la mode des Lumières, n’est pas considéré comme ayant d’autres idées mais comme un ennemi du progrès, de la raison et de la nature. Celui qui ose critiquer Voltaire ou l’Encyclopédie ne sera pas jugé pour la qualité de ses arguments, mais comme ayant porté atteinte aux principes sacrés, ce qui conduit immédiatement à l’ostracisme. [p. 355.]
Selon le jugement « éclairé » des auteurs des « Lumières » – appuyé sur les meilleures sources protestantes – l’Espagne n’est donc qu’un pays attardé qui « resta stupide dans une profonde ignorance » (Raynal). Peuplée d’ignares et d’incultes, à cause, bien sûr, de l’Église et de l’inquisition, l’Espagne ne fait pas partie de la civilisation (p. 354).
Mises en garde contre la manipulation intellectuelle
S’appuyant sur Volkoff, l’auteur explique que la russophobie qui se manifeste en Occident depuis 1991 est le résultat des sentiments majoritaires de la classe médiatique et intellectuelle qui a vu dans la chute de l’URSS et du communisme un désastre impardonnable des idées qu’ils avaient révérées pendant des siècles, de sorte qu’ils pensent que ce ne peut être qu’une Russie corrompue qui a succédé à ce qui leur semblait un paradis.
Tout au long de l’ouvrage, l’auteur souligne les procédés de manipulation intellectuelle, parfois vieux de plusieurs siècles. Elle cite Orwell :
Une bonne partie des écrits de propagande est une simple falsification. Les faits matériels sont supprimés, les dates altérées, et les citations, sorties de leur contexte et manipulées pour changer leur signification.
Ainsi, on confond sciemment causes et circonstances, on oublie ou l’on modifie le contexte, on occulte certains faits, ce qui fausse inévitablement le jugement. On fera ainsi croire que l’Espagne s’est distinguée dans l’antisémitisme en expulsant ses juifs, alors que ce procédé était courant dans les pays alentour à la même époque. Un mécanisme habituel de la légende noire est de mélanger demi-vérités et semi-mensonges, accusant par exemple les espagnols d’avoir tué sans compter lors de la conquête, sans distinguer les cas, ni peser les circonstances. La confusion entre les termes « empire » et « impérialisme » doit aussi être relevée. Elle porte préjudice à la notion d’empire car le mot impérialisme implique un jugement moral.
En résumé, un ouvrage très riche et stimulant dont le succès (six éditions entre octobre 2016 et mars 2017) laisse espérer une traduction française
Hugues Saint-Martin
Maria Elvira Roca Barea, Imperiofobia y leyenda negra : Roma, Russia, Estados Unidos y el Imperio Español, Siruela, 2017, 460 p.
[1] — E. Schafer, Beiträge zur Geschichte des Spanichen Protestantismus, Güterslon, 1902, t. I, p. 345-367.
[2] — Mark U. Edwards, Printing, Propaganda and Martin Luther. Berkeley, CA : University of California Press, 1994.
[3] — On sait que les protestants firent régner la même terreur en Europe du Nord. Voir Yves Gérardin « 1517-1617 : un siècle de Lutherrorisme » dans le Sel de la terre 99.
[4] — Tim Pat Coogan, The Famine Plot, New York, Macmillan, 2012..

