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Une histoire mondiale du communisme


NÉ EN 1951, journaliste (Libération, Le Point, Radio France internationale), Thierry Wolton, qui avait déjà reçu le prix Jan Michalski, a remporté le prix Aujourd’hui pour le troisième volet de sa trilogie, qui lui a réclamé dix ans de travail.

Journaliste d’investigation, il découvrit et eut le courage intellectuel de révéler les relations de plusieurs « compagnons de route » du Parti communiste, comme le ministre de l’Air du Front Populaire, Pierre Cot, avec des agents soviétiques. Il citait même un proche de Pierre Cot, passé aux côtés de De Gaulle et devenu un martyr de la Résistance, le célèbre Jean Moulin.

Le premier tome de cette étude monumentale de plus de trois mille pages, expose le récit chronologique de la conquête du pouvoir par les communistes ; il porte comme sous-titre Les bourreaux. Le second montre le fonctionnement du communisme au pouvoir et porte comme sous-titre Les victimes. Le troisième tome nous fait voir le visage du communisme quand il n’est pas parvenu au pouvoir et s’intitule Les complices.

Nous allons donc tenter de rendre compte du premier volume.

Le mythe de la Révolution populaire

La prise de pouvoir par les communistes fut l’œuvre d’une minorité utilisant les techniques du coup d’État ; le mythe du soulèvement de masse se construisit à partir de 1920.

• Les révolutions russes

A partir du milieu du 19e siècle la Russie oscilla entre réformes et contre-réformes, mais la police de sécurité, l’Okhrana, n’était rien à côté de la future Tchéka ! Tocqueville a remarqué que les inégalités étaient d’autant plus vivement ressenties qu’elles diminuaient. Sous Alexandre III et Nicolas II, l’Empire connut une industrialisation rapide, ce qui eut pour conséquence un exode rural avec la concentration dans les villes d’un prolétariat sensible à la propagande. Le grand ministre Stolypine fut assassiné en 1911 avant d’avoir pu mener à bien les réformes qui auraient sauvé un régime, affaibli en outre par la défaite de 1905 face au Japon. « Le conflit mondial a eu raison du tsarisme, il sera le fossoyeur de la révolution de février », celle de Kerenski, car la guerre paralysa le gouvernement provisoire.

• La révolution idéalisée

Désir d’une élite de renverser l’ordre existant, elle eut la Révolution française pour modèle, mais il faut y ajouter tous les mythes d’un marxisme radicalisé par les disciples (p. 78-79) et des éléments proprement russes comme le nihilisme. Tout cela n’eût peut-être pas donné grand-chose sans celui qui s’imposera comme le penseur et le chef incontesté, Lénine, avocat issu d’un milieu aisé, militant condamné, exilé, homme doté d’une volonté impitoyable, plus dur que Staline (p. 104).

• La révolution confisquée

Quand ils prirent le pouvoir le 25 octobre 1917, les bolcheviks ne savaient pas comment diriger un pays à la dérive. Ils ne pensèrent qu’à consolider leur pouvoir sans se soucier de la famine qui menaçait. Le 27, deux jours après la prise du Palais d’Hiver, un décret interdit la presse d’opposition. Juillet 1918 verra la suppression des journaux non communistes et la création d’une Direction centrale de la littérature et de l’art. Comme ils n’ont obtenu que 24% à l’Assemblée constituante, les bolcheviks interdisent tout rassemblement le jour où elle doit se réunir et mitraillent la foule : la démocratie libérale a vécu et Lénine va exercer un « socialisme étatique dirigé par un parti-État » (p. 113). Le « communisme de guer­re » qui s’installe durera bien au-delà du conflit. « Organe suprême de la dictature du prolétariat [1] », la Tchéka représente le bras armé du Parti. Le poète Rozanov écrit à la fin de 1917 d’une manière prophétique : « Un rideau de fer descend sur l’histoire russe avec des grincements, des gémissements, des bruits de ferraille. La représentation est terminée. Le public se lève. Il est temps d’enfiler les manteaux et de rentrer chez soi. On regarde : il n’y a plus ni manteaux, ni maisons. »

• Vers la guerre civile

Parce qu’il annule bien des clauses du traité de Brest-Litovsk, le traité de Versailles sauve la Révolution bolchevique. Nommé commissaire du peuple à la guerre en temps de paix, Trotski crée l’Armée rouge et organise les camps de concentration. Il dirigera la guerre civile.

• La terreur rouge

Les bolcheviks vont mener la guerre contre les Blancs, contre les paysans, contre les ouvriers, contre les nationalités de l’Empire. Près de la défaite, au printemps 1919, les Rouges seront sauvés par les anarchistes ukrainiens qui prendront les Blancs à revers. Pour les remercier, ils les élimineront dans l’été 1920. Il faut ajouter que le manque de coordination des armées blanches aida beaucoup les Rouges. La paysannerie russe qui a rejoint l’armée révolutionnaire, par crainte du retour au pouvoir des grands propriétaires, ignore ce qui l’attend : élimination des riches paysans et réduction des autres à un prolétariat, par la collectivisation des terres et la socialisation des marchés. La révolte des paysans dépassera par son ampleur les grandes révoltes du 18e siècle, mais la répression s’abattra sur eux dans d’implaca­bles massacres.

Les Rouges vont utiliser l’arme de la faim : l’exploitation de la famine fera plus de cinq millions de morts en 1921-1922, les campagnes étant réquisitionnées pour nourrir les villes ; c’est la « solution finale à la manière communiste » (p. 152). La persécution de l’Église commencera avant même la signature de la paix avec l’Allemagne et les promesses d’émancipation des minorités aboutiront à imposer partout le modèle communiste russe. La condition ouvrière se dégrade, les mutineries de Kronstadt seront noyées dans le sang.

La Révolution a provoqué cinq millions de morts par la faim, trois millions par les maladies liées à la famine ; les morts de la guerre civile s’élèvent à 300 000. Pour imposer leur système politique, les bolcheviks ont éliminé physiquement trois millions au moins de leurs compatriotes, en majorité des paysans.

En mars 1921, au Xe Congrès du parti, Lénine décida d’observer une halte dans le déroulement de la révolution car la situation économique et sociale du pays était devenue intenable. Ce fut la Nouvelle Politique Économique, la NEP : « Maintenant nous agissons, dit-il, comme si nous battions en retraite, comme si nous faisions marche arrière, mais c’est pour prendre du recul, courir, et faire un plus grand bond en avant. » Mais s’il y eut une ouverture économique, la répression politique ne connut, elle, aucun relâchement. La Tchéka devint la GPU, Direction politique d’État.

La Révolution française servant de référence, le tsar fut mis à mort, mais la famille impériale fut massacrée sans procès ; la guerre contre les cosaques du Don fut la « Vendée soviétique ». Le totalitarisme fut aidé par la guerre, qui permit la manipulation des masses mobilisées. Lénine eut la volonté de tout détruire pour reconstruire selon ses vues : 80% des cadres, des intellectuels, des membres des professions libérales disparurent entre 1918 et 1921.

Le socialisme dans un seul pays

Lénine pensait que la révolution communiste devait toucher le monde entier. Trotski le croyait encore plus. La révolution échoua cependant en Allemagne et, en dépit de la terreur importée de Russie, Bela Kun ne put triompher en Hon­grie. L’URSS deviendrait la patrie des travailleurs.

• L’ascension de Jossif Djougachvili

La santé de Lénine commence à décliner en 1921 ; il s’absente souvent. Staline devient, en 1922, secrétaire général du PC et le sera pendant trente ans. Victime d’attaques cérébrales, Lénine meurt le 21 janvier 1924. Qui va lui succéder ? Trotski, son compagnon de lutte le plus proche, semble l’héritier naturel, mais il sera berné par Staline qui se fait passer pour un médiocre. Homme d’appareil, créature de Lénine, qui comprendra trop tard qui il est, Staline dirige les cadres du parti. Il organisera l’apothéose de Lénine, dont toutes les actions, considérées comme sacrées, échapperont à toute critique.

Les quatre années qui suivront la mort de Lénine passeront pour les plus paisibles de l’ère soviétique grâce au succès apparent de la NEP. Zinoviev, Kamenev et Staline s’entendront, en 1923, pour marginaliser Trotski, puis Staline manœuvrera entre Trotski, le doctrinaire, et Boukharine, le réformiste. Quand Trotski est finalement expulsé en 1929, « le stalinisme est né ».

• Le vertige du succès

Staline organisera minutieusement la hiérarchie des privilèges qui vont attacher les hauts-fonc­tionnaires au parti, donc à lui-même, secrétaire général.

Le Plan quinquennal représente une utopie socialiste irréalisable, mais le pouvoir met en place les « sabotages », qui pourront servir d’excuse à l’échec. Le pouvoir disposera toujours de boucs émissaires. La condition ouvrière empire mais la création du passeport intérieur, fin 1932, instaure un contrôle social complet. On « invente » Stakhanov ; l’homme a existé, certes, mais pas ses performances qui doivent prouver que l’ouvrier se surpasse quand il est son propre maître. Les plans quinquennaux sont des échecs. Les seuls bons résultats viennent d’entreprises étran­gères : barrage américain sur le Dniepr, centrales électriques britanniques…

Molotov relance les collectivisations en 1929. La paysannerie est brisée, les « riches » koulaks, en général possesseurs de trois vaches, sont déportés, le reste des agriculteurs travaillera dans des kolkho­zes. L’Ukraine, qui craint toujours une russification, sera brisée : elle doit livrer plus de la moitié de ses récoltes. A partir de janvier 1933, la famine prend la dimension d’un génocide. La Russie ignorera ce qui se passe en Ukraine et les bruits qui filtreront à l’étranger passeront pour des histoires inventées pour dénigrer l’URSS. Les nazis qui viennent de prendre le pouvoir en Allemagne passeront pour les responsables ! Edouard Herriot, en visite en URSS, sera une dupe consentante.

Arrive bientôt « l’essor du Goulag ». La déportation fournira une abondante main-d’œuvre aux grands chantiers du régime, dont les campagnes de propagande vantent les réussites, pendant que tout un peuple meurt de faim. « Il existe une logique morbide entre l’héca­tombe humaine provoquée par la famine organisée de 1932-1933 et les centaines de milliers de morts qu’allait faire la Grande Terreur des années 1937-1938 » (p. 298).

• La Grande Terreur

L’assassinat de Kirov, le 1er décembre 1934, servit de prétexte. Les procès furent réglés comme de grands spectacles.

Le vocabulaire est significatif. On demandait aux accusés de se repentir, de confesser sincèrement leurs erreurs, de demander pardon, de se mettre à genoux devant le Parti… Les adeptes du communisme vécu comme un substitut religieux entrèrent avec une sorte d’ivresse dans le piège mystique de la confession des péchés et des pénitences [2].

Zinoviev, Kamenev, Radek, Boukharine, le maréchal Toukhatchevski, tous les hauts responsables du temps de Lénine disparaissent, sauf Staline. Staline, c’est le Parti, le Parti, c’est Staline : « Il tient sa puissance de l’organisation communiste, il en est le serviteur autant que le maître. » Le culte de la personnalité assure aussi une divinisation du parti.

• Rouges et Bruns

La grande surprise du 23 août 1939, le Pacte germano-soviétique, eut pour conséquence immédiate le début de la Seconde Guerre mondiale. L’URSS avait mené, dès ses débuts, deux politiques étrangères, une visible, à l’usage des opinions étrangères, l’autre cachée et d’un réalisme cynique. Les bolcheviks s’étaient entendus avec les Allemands, dès les années vingt, afin de rompre leur isolement diplomatique. Avec les accords commerciaux et militaires de Rapallo, l’URSS vendit du blé à l’Allemagne, tandis que l’Ukraine mourait de faim. Quand Hitler accéda au pouvoir, les deux pays menèrent un double jeu. Staline écarta habilement le juif Litvinov des Affaires étrangères avant de signer le pacte avec les nazis, et la dictature d’Hitler ne l’inquiétait pas : l’antifascisme n’était qu’un article de politique extérieure destiné à promouvoir les partis communistes en Europe.

La propagande soviétique persuada que le fascisme représentait une dégénérescence naturelle du capitalisme, tandis que l’URSS incarnait le stade supérieur de la démocratie et la garantie de sa durée. Les régimes occidentaux se trouvèrent ainsi culpabilisés tandis que nazisme et communisme partagaient un mépris commun du libéralisme et de la bourgeoisie :

Perversion de la modernité, communauté d’origine avec le socialisme pour matrice, synchronisme de leur apparition, après la saignée de 1914-1918, la consanguinité des systèmes communiste et fasciste, leur fraternité en somme, est certaine. On y retrouve le même volontarisme politique visant à refonder la société, le même désir de forger un « homme nouveau », des valeurs partagées comme le culte du travail, et une pensée millénariste qui prétend conduire à la fin de l’histoire, la société sans classes pour le communisme, le Reich pour mille ans avec le nazisme. Les ressemblances sont édifiantes. Les mots d’ordre sont très proches ; à la triade hitlérienne sur « un seul État, un seul peuple, un seul Führer », répond en URSS la glorification d’« un seul parti, un seul État, un seul peuple (soviétique) » [3].

• La guerre

Au début du conflit, les communistes aident les nazis à en finir rapidement avec la Pologne et annexent les populations des territoires qu’ils ont occupés. Elles connaissent la terreur soviétique, dont le massacre de 4 000 officiers polonais à Katyn est l’exemple le plus connu. L’épuration avait déjà frappé les minorités polonaises de Russie et il en fut de même dans les pays baltes annexés. Dans la France occupée, le PCF fut le premier parti de la collaboration. La coopération des polices allemandes et russes fut effective jusqu’à l’invasion de l’URSS. L’Internationale communis­te se montrera hostile aux Alliés, Staline ne voudra pas croire les avertissements que lui fournirent les Occidentaux et l’opération Barbarossa le surprit complètement. Hitler est le seul responsable de la rupture entre l’Allemagne et l’URSS.

La conquête du monde

• Le triomphe du national-communisme

La déroute russe du 22 juin 1941 eut pour causes la surprise totale du gouvernement, les erreurs stratégiques de Staline et l’imprépara­tion d’une armée gravement affaiblie par les purges. Pour redresser la situation, le parti va exploiter le vieux patriotisme russe. C’est ainsi que l’Église orthodoxe se rallie pour lutter contre l’agresseur. Des mesures draconiennes sont adoptées, dont un véritable terrorisme patriotique. Si, pendant toute la guerre, l’armée allemande condamne à mort pour rébellion ou désertion 15 000 des siens, l’armée soviétique condamnera 157 000 soldats sur le front de l’Est. L’Armée rouge arrêta, puis repoussa l’ennemi, au prix de pertes énormes et on alla jusqu’à organiser des unités spéciales à l’arrière pour liquider les fuyards.

• Satan contre Belzébuth

En Russie, en Ukraine, une bonne partie de la population s’at­tendait à être libérée du bolchevisme par les Allemands : la brutalité nazie provoqua une grande déception. Dans les kolkhozes, par exemple, le directeur brun appliqua les mesures brutales préparées par le directeur rouge. Il n’y eut donc pas de révolte massive contre la dictature soviétique et l’aveugle­ment idéologique a contribué à la défaite d’Hitler.

• Amère victoire

On peut faire un parallèle entre les épurations ethniques de Moscou et le racisme hitlérien ; il convient de rappeler que l’URSS n’a pas accueilli de juifs fuyant la persécution, les soviétiques ayant un double langage sur l’antisémi­tisme.

L’horreur des camps de l’Alle­magne vaincue, va servir à innocenter de tous ses crimes l’URSS victorieuse, et à faire oublier le Goulag.

• Les libérateurs

Les Occidentaux et les Soviétiques, les « Alliés » n’ont pas conçu de la même manière la guerre qu’ils paraissent avoir menée ensemble. Tandis que les uns menaient une guerre classique de libération, les autres s’attachaient à une conquête révolutionnaire.

Alors que Français et Britanniques avaient déclaré la guerre à l’Allemagne pour protéger la Pologne, les Occidentaux sacrifiaient en fin de compte, au profit des Russes, la cause immédiate de la seconde Guerre mondiale !

Staline profita de l’aveuglement de l’Occident : en 1943, avant de se rendre à Téhéran [4], Staline, qui se sentait plus proche du nazisme que des démocraties, proposa une paix blanche à Hitler qui ne donna pas suite. A Yalta [5] et à Potsdam [6], il l’emporta et la moitié de l’Euro­pe tomba entre ses mains.

• Occupation et pouvoir politique

La brutalité, la bestialité des troupes soviétiques furent tolérées, voire organisées par les autorités, afin que ce terrorisme prépare l’établissement des régimes totalitaires. En Roumanie, les communistes provoqueront des divisions au sein des autres partis, afin de les éliminer l’un après l’autre. Alors que la prudence de son roi l’avait tenue à l’écart du conflit entre l’Allemagne et l’URSS, la Bulgarie fut attaquée par l’Armée rouge, n’opposa aucune résistance, mais fut « libérée » et devint la première « démocratie populaire ». On connaît le « coup de Prague » : abandonnés à Munich face à Hitler, les Tchèques, comme les Polonais, furent sacrifiés à Staline.

• Faux partages

Churchill crut qu’il pourrait partager les Balkans avec le dictateur du Kremlin. Il perdit en Yougoslavie où, en sus de la lutte contre les Allemands et les alliés de l’Allemagne, les mouvements de résistance s’étaient déchirés. Staline, qui se contentait du possible, sans acculer ses adversaires à un désespoir qui pouvait devenir dangereux, soutint si mollement le communisme grec qu’Athè­nes échappa à Moscou. L’Albanie, quant à elle, finira par suivre une voie communiste originale.

• Le pouvoir au bout du fusil

Les communistes surent entretenir dans le « tiers-monde » la confusion entre révolution nationale et révolution sociale. Ils culpabilisèrent les Occidentaux en utilisant le prestige que conférait à l’URSS la victoire sur l’Allemagne, qu’ils assimilèrent à la libération de tous les peuples. Le marxisme se donna pour but la prise du pouvoir et son exercice totalitaire à travers le monde.

Le type du révolutionnaire du tiers-monde fut Ho-Chi-Minh. Socialiste, attiré par l’URSS, il se formera aux idées de Lénine en lisant L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Il militera ensuite en Orient et introduira la subversion en Indochine à l’occasion de la libération de l’occupation japonai­se. Les communistes prirent le pouvoir dans le Nord du Vietnam, où ils firent régner une terreur barbare sur laquelle on peut lire des détails effrayants (p. 538).

La guerre d’Indochine commença en 1946 et se termina en 1975, par la victoire des communistes. En Corée, Kim-Il-Sung arriva dans les fourgons de l’armée soviétique car les peuples d’Asie, comme ceux d’Europe, répugnaient au totalitarisme marxiste.

• Naissance d’une légende

Le Parti communiste chinois aura besoin, pour s’imposer en 1949, d’une légende autour de sa « Lon­gue Marche » acharnée et sanglante. Mao subit des défaites, mais créa son mythe de meneur d’hommes : la « Longue Marche » fut une épreu­ve horrible dans laquelle l’essentiel des troupes communistes disparut ; partis 100 000, ils arrivèrent 5 000, mais le maître de la propagande transforma le massacre en victoire. Mao infiltra les armées nationalistes, profita des erreurs de ses adversaires et se joua des Américains. Il devint le maître de la Chine.

• Derrière les rideaux de fer

Si le communisme triomphe dans différents pays, des hommes comme Tito ou Mao ne peuvent supporter Staline.

L’après-guerre connaît l’apogée du Goulag : notons, par exemple, l’épuration des officiers qui, par la guerre, ont connu le monde extérieur, plus prospère que l’URSS. L’ouvrier russe dispose d’un pouvoir d’achat bien inférieur à celui de l’ouvrier des pays capitalistes, la misère sévit à nouveau dans les campagnes et les masses perdent leurs dernières illusions. Il y aurait eu, au 1er janvier 1950, 2 561 351 personnes au Goulag. « La société est reprise en main, comme si le pouvoir craignait la contagion étrangère. » Il faut y ajouter une nouvelle militarisation du pays. Staline prépare son empire à un nouveau conflit mondial, car la guerre permanente et la terreur sont les fondements du régime totalitaire. L’ordre moral marxiste exaltera un nationalisme soviétique.

Le « complot des blouses blan­ches » apparaît dans les dernières années de Staline et la mort du dictateur empêchera la déportation massive des juifs. Exacerbé, paradoxalement, par un Géorgien, le nationalisme russe nuit à la cohésion de l’empire.

La vie intellectuelle et artistique est tenue elle aussi par le Parti à travers Jdanov. Le délire idéologique qui se veut scientifique éclate à travers les ravages que fit le faux savant Lyssenko.

Les démocraties populaires à l’école soviétique

• L’Orient est rouge

A Moscou, Mao se révélera le meilleur disciple de Staline, mais il saura s’émanciper de la tutelle soviétique en s’entendant, par exem­ple, avec Ho-Chi-Minh. Des conseillers militaires chinois préparèrent l’attaque de Dien-Bien-Phu et les campagnes vietnamiennes connurent la terreur qu’avaient connue les campagnes russes et chinoises.

L’empire communiste semblait soudé, mais la mort de Staline allait libérer les forces centrifuges.

• L’impossible paix

Staline envisageait tranquillement une troisième guerre mondiale. Les Occidentaux se réveillèrent tardivement de leurs illusions et opposèrent leur camp au camp soviétique. Ce fut la guerre froide voulue par le dictateur rouge.

• L’empire coréen

Tant qu’il ne disposa pas de la bombe atomique, Staline évita l’affrontement direct avec les États-Unis : il ne poussa pas jusqu’au bout le blocus de Berlin et abandonna les communistes grecs. Mais lorsque l’espionnage lui offrit la force nucléaire, il changea de ton. La Corée du Sud était pacifique tandis que le Nord s’était armé de manière démesurée. Les Nations-Unies sauvèrent le Sud dans une guerre longue et sanglante, où les communistes perdirent 660 000 hommes contre 82 000 dans l’autre camp.

• Vers la 3e guerre mondiale ?

Élu en 1952, Eisenhower incarna le sursaut américain alors que, la guerre de Corée finie, les Chinois apportaient leur aide au Vietminh. Staline préparait la conquête de l’Europe occidentale et mobilisait les démocraties populaires en commençant par des purges. Il donnait toutes les priorités à l’industrie lourde, industrie de guerre, et ce déséquilibre contribuera aux problèmes de l’Union Soviétique. Mais la mort de Staline, en mars 1953, arrêtera la marche à la guerre.

L’empire désuni

• Les orphelins de Staline

La santé de Staline commença à décliner pendant la 2e Guerre et, dans ses dernières années, son entourage fut terrorisé par ses sautes d’humeur.

On lui fit de grandioses funérailles.

• Les cent jours de Beria

Malenkov et Beria étaient les mieux placés pour succéder à Staline, mais Khrouchtchev l’emporta. Beria était un personnage complexe, « le chef de notre Gestapo » disait Staline à Ribbentrop. Était-il opportuniste ou réformateur ? Il dirigea pendant trois mois les destinées de l’URSS, mais les révoltes ouvrières de 1953 en Allemagne de l’Est furent le prétexte à son élimination : il fut arrêté, jugé peut-être, et exécuté.

• La « déstalinisation »

L’élimination de Beria marqua le début de la déstalinisation. Khrouchtchev écartera Malenkov et le XXe Congrès chargera Staline de tous les crimes commis par tous.

• La révolution hongroise

Le fossé entre les dirigeants et la population se creusait en Pologne et en Hongrie. Des révoltes auront lieu en Pologne et, en Hongrie, une véritable révolution. Khrouchtchev négocia en Pologne et écrasa la Hongrie : la répression fit autant de victimes que celles de 1849, 1919 et 1945 réunies.

• Réformes illusoires

Après Staline, les chefs communistes furent en désaccord sur les méthodes, mais non sur les buts qui restaient les mêmes. Khrouchtchev l’emporta en juin 1957 et voulut réformer, pour le rendre plus efficace, un système qui n’était pas réformable. Khrouchtchev connaîtra l’échec, d’abord en agriculture.

• Le grand bond en arrière

La première conférence mondiale des partis communistes, à l’automne 1957, fut un grand succès pour Nikita Khrouchtchev. Les apparences furent sauves, mais les divergences se révélèrent en coulisses. Mao se voulait l’héritier de Staline, mais l’URSS retardait son aide pour que la Chine disposât de la bombe atomique. Mao utilisa le piège de la libéralisation pour préparer la plus implacable répression : ce furent les « Cent fleurs » qui permirent d’éliminer les derniers intellectuels indépendants.

• La famine pour exterminer les masses

Après avoir vaincu l’opposition et épuré six millions d’opposants, Mao lança « Le Grand Bond en avant », qui amena une catastrophe en agriculture : la création de communes populaires, qui devaient procurer l’autosuffisance agricole et industrielle, mena à la famine et comme les autorités persistèrent dans leur aveuglement les années 1960-1962 furent pires. Entre trente-six et quarante-six millions de Chinois moururent de faim : dans le travail de liquidation de la classe paysanne hostile au communisme, Mao avait fait « mieux » que Staline, et plus vite.

• Le schisme

Contesté, Mao disparut habilement pendant quelques mois en 1962 et provoqua, quand il revint sur la scène politique, la rupture entre la Chine et l’URSS.

• Un communisme tropical

L’épopée castriste représenta une des plus belles réussites de la propagande communiste. Cuba n’était, avant la révolution, ni un paradis, ni un enfer. Le pays se développait lentement sous une dictature beaucoup moins sévère que ne le sera celle de Castro, avec sa terreur policière et ses ruineuses nationalisations. Mais, vue de France, la révolution sous les tropiques semblait vertueuse et sympathique.

L’ordre de la nomenklatura

• Gel, dégel et regel

Khrouchtchev engagea une « déstalinisation », mais les affaires Pasternak, puis Soljenitsyne, marquèrent les limites de la libéralisation du régime. Le dégel eut cependant des répercussions sur la machine soviétique : la dissidence s’installa peu à peu et rongea le système à l’intérieur de la société.

• Moscou à l’offensive

Les difficultés intérieures de Khrouchtchev furent longtemps compensées par ses succès dans le tiers-monde. Il joua avec dextérité de la coexistence pacifique et de la guerre froide, mais échoua dans la crise de Cuba.

• La conjuration des intérêts

Par la « déstalinisation », Khrouch­tchev avait touché à l’aspect sacré du régime en montrant que le chef pouvait se tromper. Il osa également s’en prendre à certains privilèges de la nomenklatura, « le gérant du parti-État soviétique ». La destitution de Khrouchtchev fut rendue publique le 17 octobre 1964. L’appareil de l’État fut renforcé, mais le chef déchu finit ses jours en résidence surveillée et mourut de mort naturelle. Véritable tête du complot qui renversa Khrouch­tchev, Léonid Brejnev écarta ses concurrents. Bien que les Occidentaux aient voulu croire en un gouvernement de technocrates, que l’idéologie n’intéressait plus, il s’agit en fait d’une reprise en main, d’un contrôle du passé pour déterminer l’avenir : les dissidents furent considérés comme fous par le KGB et traités comme tels. L’Armée rouge fut la grande gagnante du changement de direction et l’économie achèvera de s’enliser dans la bureaucratie et le népotisme. Le système se sclérosait.

• La souveraineté limitée

Moscou laissa s’installer l’expé­rience du « Printemps de Prague », mais pensa à y mettre fin dès mars 1968. Durement « punie » lors de l’insurrection d’octobre-novembre 1956, la Hongrie put s’engager dans un assouplissement du centralisme économique, tout en respectant l’orthodoxie marxiste en politique, ce que fera la Chine trente ans plus tard.

• Le second souffle

De leur côté, les gouvernements de la Pologne et de la Roumanie recherchèrent une adaptation nationale du communisme orthodoxe imposé par Moscou.

L’apothéose asiatique

Comme le rêve d’une société radieuse issue de la société soviétique a été brisé en Occident, « l’Orient rouge devient le foyer de l’utopie ».

• Les abîmes du Maoïsme

Mao s’était prudemment mis à l’écart et avait préparé son retour avec le Parti et l’armée. Un certain réformisme s’était révélé en Chine, mais il va lancer la « Grande Révolution culturelle prolétarienne » : « Un peuple déraciné de sa culture, abêti, devient plus malléable » (p. 925). Les gardes rouges feront régner la terreur jusque dans les campagnes et le culte du Grand Timonier atteindra son apogée à l’automne 1966.

• Le temps des massacres

En 1967, l’armée populaire va tenter de remettre de l’ordre en s’opposant aux gardes rouges. La famine dans les campagnes provoquera des actes de cannibalisme. La Révolution culturelle durera jus­qu’à la disparition de Mao, en 1976.

• Le temps des châtiments

Des millions de jeunes gens instruits, environ dix-sept millions, furent exilés à la campagne où ils connurent des conditions de vie épouvantables. Le triomphe de Mao fut suivi d’une période de fin de règne, avec des complots véritables ou organisés par le Parti. Pendant la révolution culturelle, furent arrêtés 10 000 cadres supérieurs ou moyens, 940 000 militants, 10 millions de particuliers. Combien y eut-il de morts ? Il est impossible de le calculer. Et combien de personnes réduites au désespoir ? Des dizaines de millions.

Après Mao, le parti communiste chinois saura s’adapter aux transformations du monde. Les Khmers rouges, cependant, seront les imitateurs forcenés de la Révolution culturelle.

• Le paravent de la détente

Figés politiquement et économiquement bloqués par leur dirigisme bureaucratique, les régimes de type soviétique ne peuvent survivre que dans l’extension de leur empire. Tandis que les pays de démocratie libérale ont besoin de la paix, les totalitarismes ont besoin de la guerre pour s’imposer. La détente entre les deux blocs est liée pour eux à un besoin vital de commercer avec l’Occident. Plus puissantes, les démocraties se révèlent plus fragiles et sont toujours les dupes des régimes politiquement forts.

Mais la phase d’expansion du communisme se terminera en Afghanistan (1979-1989) et l’em­pire bloqué s’effondrera.

 

 

Le récit est minutieux, dépouillé de considérations générales et de jugements personnels, étayé par des références, illustré par des documents qui le confirment et le précisent. On sent, dans ce premier tome, une volonté de froideur et d’objectivité à caractère scientifique : Thierry Wolton décortique devant nous un système implacable. Terreur et massacres apparaissent comme les produits naturels d’une machine infernale. C’est ainsi que le lecteur pourra se trouver un peu dérouté par l’absence de références philosophiques ou spirituelles. Nous réserverons notre jugement sur ce point car, au tiers de la lecture, on ne peut envisager clairement les perspectives générales d’un ouvrage.

De toute façon, nous ne pouvons qu’encourager à se plonger dans cette somme de l’histoire du communisme.

 

Gérard Bedel

 

Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme, Paris, Grasset, 3 vol. (t. 1, Les Bourreaux, 2015, 39 € – t. 2, Les Victimes, 2016, 39 € – t. 3, Les Complices, 2017, 39 €).


[1]  — Lénine.

[2]  — Annie Kriegel, Les Grands Procès dans les systèmes communistes, Paris, Gallimard, 1972 (citation p. 311).

[3]  — Pages 375-376.

[4]  — La conférence de Téhéran (28 novembre au 1er décembre 1943) fut la première rencontre des trois principaux dirigeants des Alliés. Y furent décidés le débarquement en Normandie et le principe du partage de l’Europe en zones d’influence.

[5]  — A Yalta (4-11 février 1945), les Alliés décidèrent le partage de l’Allemagne en trois zones, le déplacement des frontières polonaises au détriment de l’Allemagne et au profit de l’URSS, l’installation en Pologne d’un gouvernement prosoviétique.

[6]  — A Potsdam (17 juillet au 2 août 1945) furent scellés le démantèlement du Reich, l’expulsion des Allemands de l’Europe de l’Est, la démocratisation de l’Allemagne et le jugement des criminels de guerre allemands par un tribunal des Alliés.

Informations

L'auteur

Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.

Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.

Notice nécrologique dans Le Sel de la terre 120.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 105

p. 178-190

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