top of page

La France divisée contre elle-même


UN LIVRE dédié à Emmanuel Beau de Loménie, Augustin Cochin et l’amiral Auphan : excellent présage. L’auteur fait partie de ces jeunes convertis qui ont été élevés dans l’esprit des Lumières et qui ont progressivement découvert que les fameuses valeurs de la République entraînent tout simplement la destruction de la France. Tel est d’ailleurs le thème général de l’ouvrage : l’idéo­logie officielle de la République n’est rien d’autre qu’un déracinement qui dissout l’identité française. En conséquence, il y a aujourd’hui, sur le sol de « l’hexagone », une lutte de plus en plus féroce entre ce qui reste de la France et les forces de l’Antifrance : « la République défrancisatrice ».

Pour expliquer cet état des lieux, l’auteur remonte dans le temps à la recherche des causes. Il décrit « la naissance et l’ascension de l’Antifran­ce » (ch. 2), il s’attarde assez longuement sur les mensonges qui entourent ce qu’on appelle « le régime de Vichy » (ch. 3) avant de décrire « la 5e République ou le paroxysme de la défrancisation » (ch. 4). Il espère enfin que la situation explosive à laquelle nous sommes parvenus, jointe à la nouvelle liberté d’expression accordée par internet, permettra d’inverser la tendance et de relever notre pays. Il conclut par une page de Remerciements entièrement dédiée « au Bon Dieu, que tout Français doit servir ».

Une bonne synthèse

On ne peut qu’approuver le propos global de cet ouvrage, et plus de 90% du contenu. On apprécie notamment la qualité des citations. Un beau passage d’André Tardieu résume à la perfection les analyses d’Augustin Cochin sur la manipulation démocratique (p. 48-51 et 275) ; Beau de Loménie apprécie de façon exacte et nuancée les torts respectifs de la finance juive et des « dynasties bourgeoises » qui lui ont ouvert la porte (p. 43-45, avec une piqûre de rappel p. 223-224) ; l’amiral Auphan énonce la véritable raison de la diabolisation de « Vichy » (p. 170), etc. Pour se libérer des mensonges les plus courants de « l’anti-France », l’ouvrage fournit une bonne synthèse, qui mérite d’être diffusée.

Internet ?

Mais sans vouloir éteindre le bel enthousiasme de la jeunesse, on sera moins optimiste sur les bons effets à attendre d’internet. Que la liberté de la « toile » permette une certaine diffusion des idées contre-révolution­naires est assurément une bonne chose, dont il faut savoir profiter. Cela ne doit pas faire oublier que cette « liberté » est de plus en plus truquée (grâce aux algorithmes qui favorisent les sites « politiquement corrects ») et qu’elle profite bien plus au vice qu’à la vérité. L’extension d’internet n’a pas seulement nui aux gros médias – que personne ne plaindra – mais aux livres en général et à toute forme d’étude et de réflexion sérieuses. Pour quelques personnes qui profitent vraiment des fantastiques possibilités offertes par les bibliothèques en ligne (Gallica, Archives.org, Liberius,…), com­bien de milliers, à côté, perdent tout contact avec la (vraie) lecture ? Et pour quelques intelligences droites qui parviennent à discerner la vérité, combien d’autres sont complètement déboussolées par ce gigantesque Capharnaüm où des milliers de discours différents s’opposent en tous sens sans ordre ni raison, où n’importe qui peut librement raconter n’importe quoi, et où l’ennemi multiplie habilement les pièges et les fausses pistes ?

Un autre effet d’internet est une crise de la vie associative. Si les sites contre-révolutionnaires sont de plus en plus fréquentés, c’est par des militants de plus en plus virtuels, à qui l’engagement concret est de plus en plus difficile. Sans négliger les possibilités offertes par internet, il faut donc répéter, plus que jamais, que le travail essentiel se fait ailleurs : dans les églises, les familles, les écoles, les livres, les contacts réels – de personne à personne – et l’enracinement concret. Adrien Abauzit en est sans doute bien convaincu – puisqu’il prend la peine d’écrire des livres, après en avoir lui-même lu beaucoup d’au­tres – mais tous les internautes ne lui ressemblent malheureusement pas.

Bainville ?

Quelques énoncés doctrinaux appellent, par ailleurs, des réserves [1], et l’on regrette que l’aperçu historique qui ouvre l’ouvrage (p. 14-23) soit si résolument bainvillien. Bainville est un grand auteur, qui eut des éclairs de génie (notamment sur les conditions de l’armistice en 1918), mais qui avait déjà été entièrement formé par l’école républicaine de Jules Ferry et Ferdinand Buisson. Si un certain réalisme le ramena au monarchisme, sa conception naturaliste de la grandeur nationale contredit trop souvent la conception chrétienne. L’opposition est particulièrement flagrante en matière de politique étrangère. Bainville justifie systématiquement tout ce qu’ont pu faire nos rois pour la grandeur matérielle de la France. Conquêtes territoriales, alliance avec le grand Turc et les princes protestants d’Allemagne, traité de Westphalie : tout est bon pourvu que cela ait efficacement contribué à défendre ou agrandir « le pré carré ». Dans cette perspective, il n’y a plus, pour la France, ni mission surnaturelle à remplir, ni même droit naturel à respecter.

Cette vision positiviste de l’his­toire a été dénoncée plusieurs fois par les papes, mais aussi par des personnalités françaises telles que Dom Guéranger, Louis Veuillot, Mgr De­lassus, Jean Guiraud, Jean Dumont et – last but not least – un des trois auteurs auxquels est dédié l’ouvrage ici recensé : l’amiral Auphan [2].

Seul un retour à la vraie vocation française pourra permettre une vraie renaissance de notre pays. Rappelons, à cet égard, le bel exemple d’Émile Keller, qui fut délivré des illusions libérales par une étude objective de l’histoire de France, au point de devenir finalement « le dé­puté du Syllabus » [3]. C’est ce que nous souhaitons à tous les jeunes gens qui découvrent progressivement l’étendue du mensonge moderne et s’emploient vaillamment à l’affronter. On peut, dans cet esprit, réciter chaque jour la petite prière :

O Dieu qui nous avez fait naître sur la terre sanctifiée de la France, accordez-nous, par l’intercession des saints et des saintes de notre patrie, de relever ses traditions en l’honneur de votre gloire. Ainsi soit-il.

 

Louis Medler

 

 

Adrien Abauzit, La France divisée contre elle-même, Paris, éditions Altitude, 2018, 310 p., 20 €.

 


[1]  — En page 64, il est reproché à un philosophe (par ailleurs plutôt nocif) de « considérer comme impératif que l’existen­ce de Dieu soit démontrée par la raison ». L’auteur commente : « A partir du moment où il estime nécessaire de démontrer rationnellement l’existence de Dieu, implicitement, il pose l’insuffisance de la Révélation. » Jugement excessif. L’Église, qui s’est toujours autant opposée à l’erreur du fidéisme (la foi sans la raison) qu’à celle du rationalisme (la raison sans la foi) a tenu à insister, lors du concile Vatican I, sur cette démonstration rationnelle de l’existence de Dieu et sur l’appui que la raison doit apporter à la foi (DS 3004, 3019, 3026 et 3033 ; voir aussi le Serment antimoderniste prescrit par saint Pie X, DS 3538).

[2]  — De l’amiral Auphan, voir en particulier les textes cités dans Le Sel de la terre 17 (p. 259-268) et 19 (p. 372-375), extraits de son ouvrage Le Drame de la désunion européenne (1954). — Sur l’ensemble de cette question, voir le dossier dans Le Sel de la terre 17 (p. 235-288) et 19 (p. 291-381 et 399-407), ainsi que l’article de Jean Dumont « Attention, une France peut en cacher une autre » dans Le Sel de la terre 27, p. 51-63, avec quelques compléments utiles dans Le Sel de la terre 29, p. 224-227 et 33, p. 226-228.— Sur Bainville et son Histoire de France, voir l’étude détaillée de Xavier Jan dans Le Sel de la terre 76 (p. 130-154) ainsi que les articles de Jean Guiraud dans La Croix des 1er, 8 et 22 juin 1924 (La Croix était, à l’époque, un journal catholique). — Rappelons enfin le maître-ouvrage de Dom Guéranger, Jésus-Christ roi de l’histoire (éd. Saint-Jérôme, 2005).

[3]  — Voir Philippe Girard, Émile Keller, le député du Syllabus, (éd. du Sel, 2018), p. 9-12 et 38-42 ainsi que notre recension de l’Histoire de France de Keller, dans Le Sel de la terre 105, p. 160.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 106

p. 193-195

Les thèmes
trouver des articles connexes

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page