Saint Basile
Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques
par Gérard Bedel
SAINT BASILE LE GRAND, dont la vie est connue par sa correspondance et par les éloges funèbres de saint Grégoire de Naziance et de saint Grégoire de Nysse, naquit à Césarée dans une famille chrétienne entre 329 et 331. Le 4e siècle forme une époque charnière entre deux civilisations, deux croyances : il s’ouvre avec Constantin et se clôt avec Théodose. Libérée de la persécution, l’Église est déchirée par les hérésies. Il n’y a pas, dit l’empereur Julien, de « fauves plus redoutables pour les hommes que les chrétiens ne le sont souvent les uns contre les autres [1] ». Césarée était la capitale de la Cappadoce. Le père était un rhéteur réputé, Basile l’Ancien, la mère, Emmelie, appartenait, comme son mari, à une pieuse famille. Ils comptaient des martyrs parmi leurs ancêtres, les grands-parents s’étaient réfugiés dans les bois au temps de la persécution de Dioclétien. Ils eurent cinq filles, dont une religieuse, et cinq fils, dont trois évêques, Basile, Grégoire de Nysse et Pierre de Sébaste [2].
Basile, de faible santé et qui mourra avant cinquante ans, accomplit d’excellentes études à Césarée, où il se lia d’amitié avec Grégoire de Naziance, puis à Athènes. Sur les conseils d’Eustathe de Sébaste, il visita les monastères d’Égypte, de Syrie et de Mésopotamie, puis, sous l’influence de sa sœur Macrine [3], qui menait une vie d’ascèse avec leur mère devenue veuve, il s’installa à Néocésarée avec quelques compagnons.
En 360, son évêque, Dianius, l’avait emmené à Constantinople. Dianius mort, son successeur Eusèbe avait gardé Basile auprès de lui et l’avait élevé au sacerdoce. Écarté pendant un temps, Basile fut rappelé en 365 et aida son évêque à lutter contre l’arianisme. Quand Eusèbe mourut en 370, Basile fut élu pour lui succéder.
L’empereur arien Valens passa l’hiver de 371 à 372 en Cappadoce et persécuta les catholiques, mais, alors qu’il déportait un bon nombre d’évêques, il n’osa pas s’en prendre à Basile, métropolitain de la province. Saint Basile mourut à Césarée le 1er janvier 379.
Évêque
Saint Basile exerça une importante action pastorale : il organisa la vie monastique, fonda des établissements de bienfaisance [4], prononça de nombreuses homélies pour instruire le peuple qui lui était confié.
Son action doctrinale consista à mener contre l’arianisme une lutte sans merci en résistant à l’empereur Valens et à son préfet Modeste. Modeste était un arien fanatique et cruel (il fit brûler vifs quatre-vingts ecclésiastiques sur un bateau à Constantinople). L’empereur avait envoyé Modeste pour menacer Basile de la confiscation de ses biens et de l’exil, et lui arracher une déclaration signée de son adhésion à la cause arienne. Grégoire de Nazianze nous rapporte la réplique de saint Basile (Orat., 43, 49) :
La confiscation des biens est sans prise sur un homme qui n’a rien ; à moins que tu ne tiennes à ces méchants haillons que voilà et à quelques livres ; ce sont là toutes mes ressources. Quant à l’exil, je n’en connais point, puisque je ne suis circonscrit par aucun lieu ; que je n’ai pas à moi la terre où j’habite actuellement, et que j’ai à moi toute terre où l’on pourrait me reléguer ; ou plutôt elle est toute à Dieu de qui je suis l’hôte de passage. Les tourments ? quelle prise peuvent-ils avoir quand on n’a point de corps ? A moins que tu ne veuilles parler du premier coup, c’est le seul dont tu sois le maître. Quant à la mort, elle me sera une bienfaitrice, car elle m’enverra plus tôt vers Dieu, pour qui je vis et suis gouverné, pour qui je suis mort en très grande partie, et auprès de qui depuis longtemps j’ai hâte d’arriver.
Étonné, Modeste répondit : « Personne, jusqu’à ce jour, ne m’a tenu pareil langage et avec tant de liberté. » C’est que, répliqua Basile, « peut-être n’es-tu jamais tombé sur un évêque... »
A la mort de saint Athanase en 373, Basile devint le chef du parti nicéen en Orient. Il tenta de résoudre les difficultés doctrinales et eut la joie, avant de mourir, de voir le successeur de Valens rendre la paix à l’Église.
Personnalité
Ce fut à la fois un homme de doctrine et un homme d’action, le plus classique des Pères grecs. Fénelon affirme que saint Basile « est grave, sentencieux, austère même dans la diction. Il avait profondément médité tout le détail de l’Évangile ; il connaissait à fond les maladies de l’homme ; et c’est un grand maître pour le régime des âmes [5]. »
Œuvre
Saint Basile laissa une importante correspondance qui constitue un document précieux pour la connaissance du 4e siècle. Ses lettres se distinguent par leur absence de l’affectation qui nuit au genre épistolaire de l’époque. Outre les Grandes Règles et les Petites Règles, qui sont des entretiens sur la vie monastique et qui ont valu à Basile le titre de législateur du monachisme oriental, on retiendra ses homélies sur la création du monde, sur les Psaumes, ses vingt-quatre homélies sur des sujets dogmatiques ou moraux. Comme théologien, il écrivit sur le Saint-Esprit et composa un traité contre Eunomius, arien subtil qui renouvelait les arguments de l’hérésie.
Il y eut une opposition chrétienne à la culture classique qui était païenne. Le paganisme imprégnait d’ailleurs toute l’existence des habitants de l’Empire et Tertullien a pu écrire avec son art de la formule saisissante « l’idolâtrie est comme l’accoucheuse de tous les nouveau-nés », omnes idolatria obstetrice nascuntur [6].
La Didascalie apostolique, qui date du 3e siècle et eut une grande influence en Orient, demande de « s’abstenir complètement des livres païens ». On se formera pour l’histoire avec les Livres des Rois, pour la poésie lyrique avec les Psaumes : « ab omnibus igitur alienis et diabolicis scripturis fortiter abstine » – abstiens-toi de tous les écrits étrangers et inspirés par le diable. Mais Arnobe, à la fin du 3e siècle, regrettait que les chrétiens passassent pour illettrés [7] et Socrate affirmait que les livres saints n’apprenaient pas à bien parler, ce qui était indispensable pour défendre la vérité [8]. Pour sa part, Clément d’Alexandrie affirme que la culture hellénique ne présente pas de véritables dangers [9].
Saint Justin rapporte dans son Dialogue avec Tryphon son long itinéraire intellectuel et spirituel. Il suivit les leçons d’un stoïcien, puis d’un disciple d’Aristote qu’il délaissa pour un platonicien. Il méditait un jour au bord de la mer sur la vision de Dieu lorsqu’il rencontra un vieillard qui lui montra que le christianisme pouvait seul lui permettre d’atteindre Dieu et qu’il couronnait les études philosophiques. Pascal notera : « Platon pour disposer au christianisme ».
Saint Augustin dénoncera les fables impudiques :
[…] Est-il un seul de ces maîtres drapés de la pénule [10] dont l’oreille soit assez à jeun pour entendre ce cri qui part d’un homme sorti de la poussière de leurs écoles : « Voilà les fictions d’Homère ! Il attribuait aux dieux les faiblesses des hommes. J’aurais préfér é qu’il impute aux hommes les qualités divines » [11].
Mais il s’agit peut-être, chez saint Augustin, d’une réminiscence de Platon qui dénonçait l’immoralité des récits mythologiques chez les poètes et appelait à rejeter les contes « que, tous deux, nous ont débités Hésiode aussi bien qu’Homère et le reste des poètes [12]. »
Citons encore Cicéron :
Car, après tout, qu’est-ce que la mémoire, qu’est-ce que l’intelligence, si ce n’est tout ce qu’on peut imaginer de plus grand, même dans les dieux? Apparemment leur félicité ne consiste ni à se repaître d’ambroisie, ni à boire du nectar versé à pleine coupe par la jeunesse ; et il n’est point vrai que Ganymède ait été ravi par les dieux à cause de sa beauté, pour servir d’échanson à Jupiter. Le motif n’était pas suffisant pour faire à Laomédon une injure si cruelle. Homère, auteur de toutes ces fictions, donnait aux dieux les faiblesses des hommes. Que ne donnait-il plutôt aux hommes les perfections des dieux [13] ?
La fascination et le rejet se mêlent dans la plupart des esprits. On connaît le scrupule de conscience de saint Jérôme :
Cependant, on préparait mes obsèques, car la vie, le souffle, la chaleur — tout mon corps étant déjà refroidi — ne palpitaient plus que dans un coin encore tiède de ma poitrine. Tout d’un coup, j’ai un ravissement spirituel. Voici le tribunal du Juge ; on m’y traîne ! La lumière ambiante était si éblouissante que, du sol où je gisais, je n’osais pas lever les yeux en haut. On me demande ma condition : « Je suis chrétien », ai-je répondu. Mais celui qui siégeait : « Tu mens », dit-il ; « c’est cicéronien que tu es, non pas chrétien » ; « où est ton trésor, là est ton cœur (Mt 6, 21) [14]. »
Saint Augustin avoue que sous l’influence du purisme : « elle (la Bible) me semblait indigne d’être mise en parallèle avec la majesté cicéronienne [15]. »
Lors de la réaction païenne, quand Julien l’Apostat interdit l’enseignement classique, par la loi scolaire du 17 juin 362, à ceux qui ne croyaient pas aux dieux d’Homère et d’Hésiode, les deux Apollinaire, professeurs alexandrins installés en Syrie, adaptèrent les textes bibliques pour continuer à enseigner la littérature et la rhétorique : le Pentateuque fut mis en style homérique, les livres historiques en style tragique et le nouveau Testament fut adapté en dialogues imités de Platon. Ajoutons qu’après la mort de Julien les maîtres chrétiens revinrent aux classiques.
Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques
Venons-en au texte de saint Basile.
L’évêque s’autorise de son âge et de son expérience pour donner à ses neveux des conseils concernant la lecture des auteurs profanes. Elle est utile à condition d’opérer un choix.
Pourquoi cette lecture est utile
Comme notre but est le Ciel et que les saintes Écritures nous permettent d’y parvenir, nous devons connaître tout ce qui peut aider à les bien comprendre. Les écrivains classiques nous sont ainsi utiles.
III. – Si les sciences profanes ont quelque rapport avec les sciences sacrées, il peut y avoir de l’utilité pour nous à les connaître ; sinon, nous en connaîtrons la différence en en faisant le parallèle, et cela ne contribuera pas peu à nous affermir dans la connaissance de la vérité. Par quelle comparaison pourra-t-on mieux se représenter ces deux enseignements ? L’arbre possède une vertu propre pour se charger de fruits dans la saison, mais il produit aussi des feuilles qui sont comme l’ornement des rameaux que le vent agite avec elles, ainsi l’âme produit la vérité, qui en est comme le fruit et la production naturelle ; mais c’est un avantage que cette même âme soit entourée de sagesse profane, comme de feuilles qui procurent au fruit une protection et un spectacle qui vient à point. On dit que Moïse lui-même, dont la sagesse est si vantée chez tous les hommes, s’était exercé dans les sciences des Égyptiens (Ac 7, 22), lesquelles lui servirent de degrés avant de parvenir à la contemplation de l’Être. Comme lui, dans les siècles suivants, Daniel fut instruit, à ce qu’on raconte, dans la sagesse des Chaldéens, avant que de s’appliquer aux sciences sacrées (Dn 1, 4).
Pourquoi et comment faire un choix
IV. – Dans les fleurs, on se contente d’en regarder la couleur et d’en respirer l’odeur, mais il appartient aux abeilles d’en exprimer du miel. C’est ainsi que ceux qui, dans leurs lectures, ne se proposent pas seulement l’agrément et le plaisir, en tirent du profit pour leur âme. Et, c’est à l’image des abeilles que nous devons tirer parti de ces ouvrages. Elles ne s’arrêtent pas indifféremment à toutes les fleurs, elles ne cherchent pas à les emporter tout entières, elles n’en prennent que ce qui est utile pour leur travail et laissent le reste. Nous de même, si nous sommes sages, après avoir pris dans les livres ce qui est propre et conforme à la vérité, nous passerons au-dessus du reste. Et comme en cueillant les fleurs du rosier nous évitons les épines, ainsi en lisant ces sortes d’ouvrages, nous cueillerons ce qu’ils ont d’utile, mais nous éviterons ce qui serait capable de nuire.
V. – Saint Basile choisit des exemples chez différents auteurs profanes.
VI. – Il faut unir la pratique à la théorie. Le précepte est illustré par un vers de l’Odyssée repris par Platon.
VII. – Exemples de vertus tirés des auteurs profanes et proches des préceptes chrétiens.
VIII. – Avoir un but vers lequel nous faisons converger tous nos efforts. Utilité de ce choix.
IX. – Ne garder que de bons exemples, chrétiens avant la lettre, qui préparent à faire prédominer l’âme sur le corps, user avec sagesse des biens de ce monde ; se tourner vers la vérité en répudiant le mensonge.
Ce court texte d’une vingtaine de pages, d’une élégance « attique » n’est pas une homélie mais un entretien avec des neveux étudiants. Il est tout empli de références littéraires et philosophiques : Homère, Hésiode, Théognis, Euripide, Plutarque et Platon ; presque tous les exemples sont empruntés aux auteurs profanes et il semble que saint Basile s’était nourri de La République. Le mélange entre les allusions littéraires et les exemples empruntés à la vie de tous les jours rend le texte particulièrement savoureux.
Religion savante qui s’appuie sur des textes et les commente, qui est amenée à constituer une apologétique, une polémique sur les dogmes après l’apparition des hérésies, le christianisme devait trouver chez les classiques des instruments pour mieux affirmer ses dogmes.
Le but recherché par l’évêque est d’empêcher ses neveux « de confier le gouvernail de leur pensée » aux auteurs païens. Cet opuscule représente donc un véritable mode d’emploi de la littérature païenne à l’usage des chrétiens. Il connut un grand succès au 16e siècle dans la traduction latine de Léonardo Bruni [16], mais certains lecteurs de la Renaissance n’en utilisèrent pas vraiment la leçon et abandonnèrent aux Anciens le gouvernail de leur âme.
U
Extrait d’une lettre de Libanios à saint Basile [17]
Il faut que je vous dise ce qui est arrivé au sujet de votre aimable lettre ; il ne serait pas aimable de vous le cacher. J’avais chez moi un assez grand nombre de personnages distingués par leur rang dans l’État, et entre autres Alypius, homme accompli, et parent du célèbre Hiéroclès. Le messager me remit votre lettre en leur présence. Après l’avoir parcourue tout bas, « Je suis vaincu, m’écriai-je en souriant et d’un air tout joyeux. — En quoi êtes-vous vaincu, me demandèrent-ils ? Et comment votre défaite ne vous afflige-t-elle pas ? — Je suis vaincu en fait de lettres élégantes. Mais c’est Basile qui est le vainqueur : il est mon ami ; c’est pourquoi vous me voyez content. » Ces paroles leur donnèrent envie de voir ma défaite dans la lettre même. Alypius la lut, les autres écoutèrent ; et ils décidèrent, tout d’une voix, que j’avais eu raison. Aussitôt le lecteur sortit, emportant la lettre pour la montrer, sans doute, à d’autres personnes ; et j’ai eu toutes les peines du monde à me la faire rendre.
[1] — Ammien Marcellin, Histoires, XXII, 5, 2.
[2] — Sébaste est la métropole de la Petite Arménie.
[3] — Ce sont les entretiens de sa sœur Macrine – qui avait transformé sa propriété d’Annesi en monastère – qui lui montrèrent la vanité de la gloire humaine. Converti, Basile reçut le baptême vers 357, avant d’entreprendre son long voyage à travers l’Égypte, la Syrie et la Mésopotamie.
[4] — Ses établissements de bienfaisance – écoles d’arts et métiers, orphelinats, hôpitaux pour les malades et les victimes des épidémies, léproserie, hospices pour les voyageurs et les étrangers, maison de retraite – formaient presque une ville à côté de Césarée et lui gagna l’affection de son peuple (saint Grégoire de Naziance parle d’une « cité nouvelle »).
[5] — Fénelon : Dialogues sur l’Eloquence en général, et sur celle de la chaire en particulier, III.
[6] — Tertullien : De anima, 39.
[7] — Arnobe : Adversus nationes, II, 5.
[8] — Socrate : Histoire ecclésiastique, III, 16.
[9] — Clément d’Alexandrie : Stromates, VI, 10, 5.
[10] — Littré : « Vêtement rond, fermé de toute part, sauf une ouverture pour passer la tête (lat. paenula) ».
[11] — Saint Augustin : Confessions I, XVI.
[12] — Platon : République II, 377-379.
[13] — Cicéron : Tusculanes, I, 26.
[14] — Saint Jérôme : Lettres, XXII, 30, Ad Eustochium.
[15] — Saint Augustin, o. c., III, 4 et 5.
[16] — Léonardo Bruni (1370-1444) fut secrétaire apostolique d’Innocent VII et de ses successeurs. Installé ensuite à Florence, il écrivit une histoire de cette ville et contribua à l’étude des langues anciennes.
[17] — Œuvres de saint Basile, t. III, p. 454, éd. Garnier. Libanios (314-393) était un rhéteur païen de très grand renom.
Informations
L'auteur
Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.
Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.
Le numéro

p. 151-155
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