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Une découverte singulière (II)

François TROUILLET

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Le Sel de la terre n° 108

Le numéro

Printemps 2019

p. 160-162

L'auteur

François TROUILLET

François TROUILLET

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Une découverte singulière(suite)

 

 

 

par François T.

 

 

 

DANS LE NUMÉRO 96 de la présente revue [1] a été évoqué un événement des plus insolites, survenu aux États-Unis en 2015 : une personne anonyme mettait en vente aux enchères, sur le site de l’entreprise de courtage en ligne eBay, un authentique papyrus grec de très petites dimensions (7 cm x 4, 5 cm). L’une des deux faces (le recto) comportait un extrait de l’Évangile de saint Jean, l’autre un texte inconnu, mais lui aussi d’inspiration chrétienne. L’annonce avait suscité grand bruit à l’époque, et un papyrologue de l’université du Texas, Geoffrey Smith, qui l’avait apprise, avait réussi à joindre le propriétaire vendeur[2]. Après avoir examiné l’objet, il avait présenté oralement un rapport préliminaire sur le contenu, en attendant de procurer lui-même par écrit une étude plus développée. Or il se trouve que celle-ci a paru il y a peu, photographies à l’appui, dans le volume 137-4 (Hiver 2018) du Journal of Biblical Literature [3], édité à Atlanta par la Society of Biblical Literature, sous forme d’un article intitulé « The Willoughby Papyrus : A New Fragment of John 1:49-2:1 (P134) and an Unidentified Christian Text ».

Cette publication confirme dans l’ensemble les données antérieurement fournies. Il s’agit bien d’un morceau de rouleau de papyrus écrit des deux côtés de la même main et daté du 3e ou 4e siècle. Provenant sans doute d’Égypte[4], il semble - sans garantie absolue - avoir servi d’amulette, comme tendraient à le prouver des traces de plis verticaux repérées par G. Smith [5]. Les amulettes étaient en effet souvent pliées, et 25 sur les 186 certaines, probables ou possibles rédigées en grec ou en latin renferment des passages des évangiles canoniques. Tel est le papyrus de Vienne G 2312 (entre le 4e et le 7e  s.), qui livre, entre autres, le début du récit des noces de Cana (Jn 2, 1-2). Quant au papyrus de Berlin 11710 (6e s.), c’est également une amulette, cette fois avec un bout de ficelle qui y est toujours attaché : il conserve un dialogue apocryphe entre Nathanaël et Jésus, modelé sur la relation de saint Jean. Mais jusqu’à maintenant les deux épisodes n’apparaissaient nulle part réunis dans ce type d’utilisation [6].


La nouveauté vient avant tout de ce que G. Smith effectue une tentative de lecture du fragment figurant au verso. Voici donc son essai de restitution, précédé d’un cliché du papyrus et assorti d’une traduction française calquée sur l’originale en anglais :

 


 

 

 

…] le Père et […

…] Dieu. Pendant ce temps […

…] la maison(née) entière était uniformément […

…] parfaire les principes de gouvernement […

…] prêcher l’Évangile [à eux …

 

Il n’y a réellement pas grand-chose à tirer de ces lignes mutilées. Toutefois, non sans prudence, G. Smith [7] avance une interprétation personnelle concernant les quatrième et cinquième d’entre elles : opérant un rapprochement avec le verset 46 du chapitre 2 des Actes des Apôtres [8], dont elles lui rappellent deux mots, il suggère de percevoir dans leur énoncé une critique de l’autorité (politique) par « la maison(née) (= la communauté ecclésiale) unanime » (πᾶς οἶκος … ὁμοτόνως). Les chrétiens seraient censés être à  même de « parfaire les principes (imparfaits) de gouvernement » (τὰ ἡγεμονικὰ τελεῖν [9]) à l’œuvre dans le monde.

En raison de l’état si lacunaire du document il est impossible de déterminer à quel genre littéraire l’attribuer. A-t-on affaire à un ouvrage d’apologétique, à un sermon, à un récit de martyre, à un traité de théologie, voire à des actes apocryphes ? Autant de questions appelées à ne pas recevoir de réponse aussi longtemps que ce texte restera isolé et que le mystère de son appartenance demeurera entier. Mais tout espoir d’une identification n’est peut-être pas à jamais interdit : les sables d’Égypte recèlent encore de nombreux secrets et peuvent réserver d’heureuses surprises de nature à enrichir le corpus, déjà fort vaste, de l’antique littérature chrétienne de langue grecque.


[1]  — Printemps 2016, p. 13-15. S’y reporter pour un exposé plus complet du dossier.

[2]  — Il avait notamment persuadé ce dernier d’arrêter la vente.

[3]  — P. 935-958.

[4]  — On continue d’ignorer où, quand et comment il avait été acquis par Harold Willoughby, professeur du christianisme des origines à l’université de Chicago, décédé en 1962.

[5]  — Quelques modifications sont apportées à la transcription proposée par l’univer­sitaire américain Brice Jones et reproduite dans Sel de la Terre n° 96, p. 14. Ainsi, sont ajoutés, l. 1, σιλ (de βασιλεύς, « roi »), puis, l. 2, ὅτι, « (j’ai dit) que », après σοι, et, l. 6, [τῇ τρί]τῃ [ἡμέρᾳ, « le troisième [jour] », est remplacé par [τῇ] ἡμέρ[ᾳ] τῇ [τρ-, construction de sens identique.

[6]  — Voir G. Smith, op. cit., p. 946-948.

[7]  — Op. cit., p. 954.

[8]  — (Πάντες οἱ πιστεύσαντες) … ὁμοθυμαδόν … κλῶντες … κατʹ οἶκον ἄρτον μετελάμϐανον τροφῆς, c’est-à-dire : « (Tous les croyants) … d’un même cœur … rompant le pain à la maison, prenaient leur nourriture » (La Sainte Bible du chanoine A. Crampon, traduction nouvelle du Nouveau Testament par A. Tricot, Paris, 1951, p. 134*).

9   — G. Smith, ibid., signale une autre attestation, plus ancienne, de cette expression, dans la Légation à Caïus, traité composé par Philon d’Alexandrie après l’an 40. Elle y est employée au paragraphe 56 par l’empereur romain Caligula, auprès duquel avait été envoyée l’ambassade de Juifs alexandrins dirigée par ledit Philon.

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