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Fioretti vincentins 

 

 

 

par Bruno Vanderberghe

 

 

Bruno Vanderberghe est l’auteur d’une traduction française du Traité de la vie spirituelle de saint Vincent Ferrier [1]. A l’occasion de sa publication, en 1956, il fit paraître dans la revue La Vie spirituelle cet article sur les fioretti du saint [2].

Le Sel de la terre.

Aperçu biographique

VINCENT FERRIER – ou Ferrer, en catalan – est né à Valence, en Espagne, en janvier 1350. Il entre à dix-sept ans dans l’Ordre des Frères Prêcheurs, où il poursuit ses études jusqu’en 1378, date à laquelle il reçoit la prêtrise et commence la phase active de son existence : professorat, prédication, politique. De 1395 à 1398, il est à Avignon le conseiller et le confesseur du pape Benoît XIII. C’est là qu’il tombe malade et que le Christ lui apparaît en songe, escorté de saint Dominique et de saint François. Il reçoit l’ordre d’aller prêcher par le monde. Il se relève guéri. Pour la fête de sainte Cécile 1399, il est investi par le pape de pouvoirs extraordinaires et de la charge de « plénipotentiaire du Seigneur ». Il approche alors de la cinquantaine et part vers son destin. Vingt ans durant, il ne connaît ni trêve ni repos. Il parcourt à pied d’abord, puis, lorsque la fatigue de l’âge l’aura épuisé, monté sur une bourrique, l’Espagne, l’Italie et la France. Sa renommée, son éloquence, sa vertu, son pouvoir de thaumaturge, ébranlent l’Europe. Il met fin au grand schisme d’Occident, prépare l’unité espagnole, pacifie la chrétienté. Il est l’Ange de paix de l’Europe, et l’Ange du jugement comme il se désigne lui-même, jusqu’au jour où, épuisé par son labeur quotidien auprès des foules qu’il entraîne, des infidèles qu’il convertit, des rois et des princes qu’il conseille et concilie, il meurt à Vannes, en Bretagne, le 5 avril 1419, vénéré comme un saint. Il est canonisé en 1455 par le pape Calixte III. Il est le grand saint national des Catalans et le second patron du diocèse de Vannes. Apôtre du Grand Retour pendant sa vie, il continue de l’être après sa mort. On l’invoque afin de pouvoir par son intercession vivre de telle façon qu’on soit digne de paraître avec confiance au redoutable jugement.

Les œuvres de saint Vincent Ferrier

Formé aux meilleures écoles dominicaines de son temps – Lérida, Barcelone, Toulouse – Vincent Ferrier hérita de la vocation et de l’esprit de son Ordre. Créé et conçu par saint Dominique comme une milice de prêtres entièrement au service du Saint-Siège et de la vérité catholique, il imposait à ses moines une étude théologique approfondie. Celle-ci faisait confiance aux deux éléments qui s’intègrent admirablement dans la sagesse chrétienne : la Raison et la Foi. Penseur admirable, Vincent Ferrier s’enthousiasma pour cette sagesse. Tout au long de son œuvre de chrétienté, il servit loyalement les droits de l’intelligence et de l’orthodoxie religieuse. Il est intellectuel et on le retrouve tel dans sa pensée philosophique, sa sagesse théologique, sa doctrine spirituelle, son apostolat.

Sa pensée philosophique

Il écrit deux ouvrages célèbres : Traité des suppositions dialectiques et Questions solennelles sur l’unité de l’universel où il oppose le réalisme modéré du Docteur Angélique au conceptualisme rigide d’Occam. Avec Aristote et saint Thomas, il admet la valeur de l’intelligence et, avec elle, les critères de la connaissance. La pensée n’est pas une duperie, elle sert à quelque chose, elle est même nécessaire pour raisonner sa foi et étayer les dogmes sur de solides bases rationnelles.

Sa pensée théologique

Sa lutte commencée contre Occam à propos de la philosophie se prolonge dans la théologie. En 1378, le schisme d’Occident se produit. Urbain VI se dit successeur de saint Pierre à Rome, Clément VII à Avignon. Chaque nation prend parti pour l’un ou l’autre. Dans les deux camps il y a des hommes éminents, des saints. Une grande dominicaine, sainte Catherine de Sienne, tient pour Rome, un grand dominicain, notre Vincent Ferrier, tient pour Avignon. Qui a raison, qui a tort ? – C’est alors que Maître Vincent écrit son Traité du schisme, dont la première partie est un véritable exposé didactique en faveur de la papauté. Les idées maîtresses en sont : le caractère monarchique de l’Église : il ne peut y avoir deux papes parce qu’il n’y a qu’une seule Église fondée par le Christ. C’est un devoir de rechercher le pape légitime et de lui obéir sans réticence, parce qu’il n’y a qu’une seule foi. Enfin, le souverain pontife est au-dessus des conciles. En affirmant si nettement cette primauté du pape, Maître Vincent apparaît comme un lointain précurseur de l’infaillibilité pontificale [3].

Sa doctrine spirituelle

Il n’est aucunement besoin de parcourir toute l’œuvre de Vincent pour composer sa doctrine spirituelle. Nous la trouvons toute faite dans son Traité de la vie spirituelle, qu’il nous suffira de résumer. Écrit en latin vers la même époque que l’Imitation, et contenant la même doctrine, ce livre fit les délices des religieux, surtout dans l’Ordre des Frères Prêcheurs où ils s’intitula : le Speculum Fratrum Prædicatorum.

La lettre du Traité. — On ne sait à quel moment de sa vie Vincent l’a écrit. Mais la maturité et la perfection de jugement dont il fait preuve présupposent une expérience religieuse déjà longue. L’auteur est en pleine vigueur intellectuelle. Ce qui frappe dès l’abord, ce ne sont pas les divers éléments de la vie spirituelle qu’il énumère, c’est le tout vivant et vécu qu’ils composent. Homme d’action, presque continuellement hors du couvent, l’auteur est foncièrement religieux, attaché aux disciplines de son état et à la culture intérieure qu’elles doivent réaliser. Il divise son traité en trois parties :

La première traite des idées-bases qui sont : la pauvreté volontaire, l’amour du silence, la pureté de cœur et ses effets ; l’union divine ou la paix en Dieu.

• La seconde considère cette même vie dans sa pratique et sous l’angle social : c’est le directeur de conscience, l’obéissance aux supérieurs, la mortification dans le boire et le manger, la vie studieuse et la vie liturgique, l’exercice du saint ministère et les tentations. Finalement, les exigences de cette vie consistent dans l’aspiration à la perfection.

• Enfin le tout se clôt par quelques saisissants aperçus sur les sept formes du culte de Dieu, du mépris de soi, de l’amour du prochain, et une grande vision d’avenir pour l’Église.

L’esprit du Traité. — Telle est en bref la lettre de ce traité, très court mais substantiel et éminemment pratique. Ce n’est pas un simple vade-mecum ascétique, mais une véritable théologie de l’apostolat, œuvre de grande puissance intellectuelle, qui évoque l’éminente figure de son guide et prototype, saint Thomas d’Aquin. On peut y relever trois notes caractéristiques de sa spiritualité :

• Saint Vincent Ferrier est un écrivain ascétique de tendance mystique : il oriente les pratiques ascétiques au parfait dépouillement de l’âme pour la disposer à l’action de la grâce et de l’union avec Dieu dans l’oraison.

• Sa piété est christocentrique selon la grande, simple et droite tradition dominicaine. Elle part du principe : Nous pour Dieu par le Christ.

• Elle est intellectualiste et sociale. Il n’y est pas question de dichotomie contemplation-action, mais elle concilie dans un idéal unique la vie de sainteté intérieure et la vie d’apostolat. Par cet intellectualisme sage, précis et positif, opposé au sentimentalisme trouble et à l’illusionnisme, et tout orienté au bien de la société par sa théorisation de la sainteté apostolique, ce joyau de la spiritualité du bas Moyen Age garde une grande valeur d’actualité. Il peut être utilisé avec fruit par tous ceux qui ont charge d’âmes ou qui se consacrent à l’apostolat.

Son apostolat de la parole

C’est surtout en prêchant que Maître Vincent enseigna la chrétienté et l’évangélisa, « semblable à un ange volant au milieu du ciel ». La bulle de canonisation emploie cette expression imagée et délicate, qui symbolise fort bien comment il se dévoua sans relâche à l’apostolat de la parole. L’iconographie s’est emparée de cette image, et a représenté saint Vincent Ferrier des ailes à l’épaule et une trompette aux lèvres. Ce dernier détail parce que notre apôtre se serait cru l’ange apocalyptique annonçant la fin du monde. Il est vrai qu’il l’a affirmé en quelques occasions et qu’en ces circonstances il a cru la parousie imminente. Est-ce à dire que ce fut là l’idée-force de sa vie ?

Certains biographes l’ont affirmé, ajoutant toutefois que s’il prêchait la fin du monde comme toute proche, il s’interposa comme un nouveau Jonas et en retarda ainsi l’exécution par sa sainteté, sa pénitence, les résultats de sa prédication. D’autres affirment que ce thème d’horreur n’occupe qu’une place infime dans sa pensée et que, situé dans l’ensemble de son enseignement, ce rôle eschatologique n’a que fort peu d’importance : il n’occupe qu’un, deux, maximum cinq pour cent de ses thèmes de prédication et ne représente par conséquent pas la vraie mission de Maître Vincent. Cette solution mise en avant par le P. Gorce nous semble la plus plausible et trouve son appui dans les écrits mêmes de saint Vincent. Signalons sa lettre au pape Benoît XIII où il donne cette pensée, qu’il développe souvent en chaire :

Dieu seul connaît la date de la parousie et ce n’est pas à l’homme d’en connaître le temps et le moment.

Qu’on lise aussi à la fin du Traité de la vie spirituelle sa prophétie sur la prospérité future de l’Église.

Quoi qu’il en soit, il est bien évident que Maître Vincent joua un rôle considérable dans la société des 14e-15e siècles.

Pendant les vingt dernières années de sa vie, il prêchait pratiquement tous les jours deux ou trois heures, parfois plus.

Toute circonstance lui était bonne, tout auditoire aussi. Il prêchait à la ville, il prêchait à la campagne, dans les églises, plus souvent encore sur les places publiques, car on venait de loin pour l’entendre : les artisans quittaient leur atelier, les laboureurs leurs champs, les magistrats le palais, les officiers publics leur étude, maîtres et élèves les écoles, les universités. L’auditoire atteint trois mille, dix mille âmes ou plus, qui attendent durant des heures, parfois toute la nuit, l’arrivée du grand prédicateur. Depuis les temps de saint Bernard, aucune parole humaine n’attira de telles foules et ne plut tant à l’âme française ou espagnole que celle de Maître Vincent.

Telle était son éloquence – dit Henri Ghéon – qu’elle ébranlait les pierres mêmes, par violence sans doute, mais aussi par persuasion.

 Il prêchait dans sa langue maternelle, le valencien, dialecte proche du catalan, la langue des anciens troubadours, qui pouvait être comprise par les peuples de langue d’oc et de langue romane. Des sténographes recueillaient les paroles de l’orateur, des auditeurs prenaient des notes ou faisaient des résumés. Tout cela a été imprimé et publié, non sans que les rédacteurs n’aient mis quelque chose d’eux-mêmes dans leurs manuscrits catalans ou traductions latines, retranchant ou ajoutant quelque détail, amplifiant quelque anecdote ou parabole rapportée en chaire. Ces compilations plus ou moins fidèles ont été données au public comme les sermons du saint. Elles ont, en effet, pour origine sa prédication, mais on ne peut dire qu’elles soient sa parole authentique. On peut toutefois avec quelque profit glaner dans ces recueils, même dans l’état d’imperfection où ils sont arrivés jusqu’à nous. C’est ce que nous avons fait en consultant les canevas de sermons latins publiés par le père Fages, certains extraits d’après des écrits catalans reproduits par le même auteur ou qu’on retrouve de-ci de-là dans les bonnes biographies du père Gorce, H. Ghéon, dans la revue Bona gent publiée à Valence lors du cinquième centenaire de la canonisation de saint Vincent Ferrier (texte catalan et traduction espagnole) [4]. Ainsi espérons-nous donner un choix de textes suffisamment judicieux qui, mieux que tout ce qui a été écrit sur notre grand apôtre, fera ressortir sa forte personnalité et son enseignement tout à la fois intellectuel et populaire.

Les Fioretti de saint Vincent Ferrier

La prédication de Maître Vincent s’appuie sur la Bible, qu’il connaît en grande partie par cœur, sur les Pères de l’Église et les Docteurs, surtout saint Bernard et saint Bonaventure, et la Somme théologique. Pour rendre sa prédication plus imagée, plus vivante, il consulte la Légende dorée de Jacques de Voragine, un de ses livres préférés, ou puise dans ses souvenirs personnels. Il parle au peuple et pour le peuple. « Bona gent, bonnes gens », aime-t-il souvent répéter au cours du sermon, marquant ainsi une charmante cordialité avec son auditoire. Il aime détendre ses gens avec des remarques plaisantes, des mots piquants, des réflexions originales jusqu’au comique, des comparaisons familières, des images frappantes, des anecdotes ou de gentilles historiettes qu’il cite avec un rare talent. En somme, édifier les gens en les amusant un peu, n’est pas indigne de notre Dominicain. Il trouve même que c’est nécessaire pour ne pas lasser son auditoire.

Les courges – dit-il – sont un mets exquis et délicat, mais pour qu’elles ne brûlent pas en adhérant aux parois de la marmite, il faut, pour bien les faire cuire, toujours remuer avec une cuiller.

 Nous le verrons donc à l’œuvre dans les Fioretti, épisodes gracieux et émouvants de sa vie. C’est la plus charmante familiarité et parfois la poésie, simple et naïve, qui ravissaient ses auditoires.

La puissance du signe de la croix

Vincent raconte qu’ayant demandé au démon, qui tourmentait un malheureux, pourquoi il s’était ainsi emparé de sa victime, le démon répondit : « Parce qu’il mangeait et buvait sans réciter au préalable aucune prière, sans même faire le signe de la croix. » Et à la foule, qui lui demandait pourquoi il les signait du haut de son estrade avant de commencer son sermon, il répondait :

Je crains toujours en mon cœur, quand je prêche hors d’une église, qu’il n’arrive un accident ; dans une église, non. C’est pourquoi dehors je vous signe. Contre le signe de la croix, aucun danger ne prévaut.

La Vierge et l’écolier

Un écolier voulait à tout prix voir la Vierge. Un ange l’avertit qu’il y perdrait un œil. Il accepta et devint borgne. Puis il réclama de la voir encore, au risque de perdre l’autre, ce qui eut lieu. Mais, lorsqu’il fut complètement aveugle, la Vierge guérit ses deux yeux, et lui dit :

Garde-toi pur de toute faute ; jusqu’à ce jour tu t’es voué à mon service très fidèlement, tu feras encore mieux à l’avenir ; fais de sorte que les yeux qui m’ont contemplée ne s’attardent plus à regarder les femmes.

Le vice impur

Afin de montrer l’énormité du vice impur, il faisait la comparaison suivante :

Ce serait un crime de jeter dans la boue une image du Christ Notre-Seigneur. Les personnes impures ne commettent certes pas un moindre crime en plongeant dans la fange des passions charnelles leurs âmes, qui sont l’image de Dieu d’une façon encore plus parfaite que les peintures qui représentent le sauveur des hommes.

L’hôtelier injuste

Un hôtelier vint prier Maître Vincent de prêcher sur l’obligation de payer les dettes qu’on a contractées, car plusieurs clients ne le payaient plus. – « D’accord, je dirai combien sont coupables ceux qui retiennent le bien d’autrui ; mais quel est le vin que vous vendez ? » L’homme va chercher une bouteille, et lui dit : « Goûtez-le ; vous verrez combien il est de bonne qualité. » Vincent tend comme une coupe son scapulaire ; l’eau passe et le vin reste ; très peu de vin et beaucoup d’eau. Étonnement de l’hôtelier ! – « Mon ami, vous voulez qu’on vous paie ce qu’on vous doit, n’avez-vous pas fait tort à beaucoup de personnes en falsifiant votre marchandise ? Rien n’échappe au regard de Dieu. »

Le mari jaloux

Le fait se passe à Gérone. Un homme, affreusement jaloux de sa femme, la calomnie. La pauvre raconte sa douleur à Vincent, qui prêche sur la jalousie. Les époux sont dans son auditoire, la femme portant sur les bras son jeune bébé. Tout à coup, Vincent s’adresse au mari : « Tu doutes de la fidélité de ta femme, n’est-ce pas ? tu crois que cet enfant n’est pas de toi ? Eh bien, regarde ! » - Alors, il crie de toutes ses forces à l’enfant : « Va, embrasse ton père ! » - Docile à ce commandement, le petit se tourne vers son père et lui tend les bras. L’homme éclate en sanglots, et le voilà réconcilié.

La femme bavarde et l’eau du puits

Une femme, continuellement en brouille avec son mari, demande à Vincent un avis pour avoir la paix. C’est une fameuse bavarde dont la loquacité met l’homme hors de ses gonds. Vincent lui dit : « Si vous désirez mettre un terme à vos querelles, allez trouver le portier de notre couvent et faites-vous donner dans un vase de l’eau de la citerne qui est au milieu du cloître. Lorsque votre mari rentrera chez lui, prenez vite une gorgée de cette eau sans l’avaler, et gardez-la tout un temps en bouche. Vous verrez le résultat : votre époux sera doux comme un agneau. » La femme s’exécute. Le mari rentre en grognant, et la femme aussitôt de boire sa gorgée. L’homme n’obtenant pas de réponse se tait à son tour ; et tout heureux de ne pas être pris à partie, il remercie Dieu d’avoir changé le cœur de sa femme et fermé sa bouche, origine de toutes leurs disputes. Le fait se produit plusieurs fois, toujours avec le même succès. Alors la femme revient remercier Vincent qui lui dit : « Le remède que je vous ai enseigné, ce n’est pas l’eau de la citerne, mais le silence. A l’avenir gardez le silence et vous vivrez en paix. » De là l’euphémisme valencien passé en proverbe : quand une femme se plaint de son mari, on lui répond : « Remplissez votre bouche d’eau, et il vous arrivera ce qu’a dit Maître Vincent. »

Les trois compagnons

Trois compagnons voulaient servir Dieu. L’un choisit la vie solitaire dans le désert, où il eut beaucoup de révélations et de consolations, parce qu’il avait le cœur tranquille et sans trouble. Les deux autres préférèrent rester dans le monde, l’un servant les pauvres dans un hôpital et l’autre essayant de mettre la paix entre les citoyens d’une ville. Mais comme ils avaient le cœur dissipé, ils s’avouèrent leur déception et vinrent consulter l’ermite. Le solitaire les mena devant un bassin, agita l’eau de ses mains et leur dit de regarder s’ils s’y voyaient, et ils ne virent rien ; mais l’eau étant calme, ils y virent leur image. Et Vincent en concluait à la supériorité de la vie contemplative sur la vie active :

Tenez-vous éloignés des affaires, pour contempler l’humanité du Christ, car il n’y a pas besoin d’un grand calme pour connaître qu’il y a un Dieu, les philosophes étant arrivés eux-mêmes à la connaissance de cette vérité. Mais comme il est dit dans le titre du psaume Pour les secrets : que croire en un seul Dieu n’est pas une chose bien cachée, ce qu’il faut croire, c’est en Dieu fait homme. C’est là qu’il faut dans le calme voir qu’il est homme et Dieu tout ensemble.

L’ermite et les richesses

Un saint ermite, méprisant les richesses, se rendait à la ville. Il heurte du pied une bourse, pleine de florins qui se répandent sur la route. Ce que voyant, il s’enfuit en criant : La mort, la mort ! Des passants l’interpellent : Où ça ? – Là, tout près, sous l’arbre : fuyez, leur dit l’ermite. – Pas du tout, allons-y voir !… Oh, oh s’exclament-ils en voyant la bourse, ce n’est pas la mort, c’est la vie ! Ils raflent les florins, rentrent à la ville, se saoulent et finissent par s’entretuer. L’ermite avait vu juste.

Les sagesses de la fourmi

Méditez les sagesses de la fourmi, elles sont dignes d’exemple, et chacun de vous devrait les posséder. Il y en a onze.

1. Dieu vous donne la nuit pour repos et le jour pour travail (à d’autres animaux, le contraire) ; mais la fourmi nuit et jour ne cesse de travailler.

2. Toutes les fourmis vont par un bon chemin et par une bonne carrière.

3. Les fourmis, allant par le chemin, se baisent les unes les autres ; ainsi devrions-nous faire, nous baisant par paix et bonne concorde et nous remettant les rancœurs, comme se donne la paix à la messe.

4. La fourmi porte une charge plus pesante qu’elle.

5. Si elle seule ne la peut porter, une autre l’aide.

6. Si l’une est malade et ne peut rentrer au logis, une autre l’y porte.

7. Si l’une meurt, les autres la traînent jusqu’à la fosse.

8. La fourmi ne laisse jamais son blé dehors le soir, mais le rentre comme elle peut.

9. Tout le temps de l’été, elle accumule beaucoup de blé et fait bonne provision pour l’hiver, parce que, l’hiver, il ne fait pas chaud à mendier. Exemple : la fable La cigale et la fourmi. Morale (dure comme dans la fable) : Puisque tu as chanté tout l’été, danse donc en hiver ! Et la cigale mourut.

11. Toutes les fourmis se supportent les unes les autres et pourtant elles sont beaucoup en une maison, et cette maison est un trou. Et nous autres, nous ne pouvons nous supporter ni souffrir non seulement en une même maison, mais ce qui est pire, en une même ville, cité ou État, avec nos actes de banditisme ou de déprédation.

Parabole de la patience

Un roi tenait enfermés dans une prison deux hommes qui lui devaient beaucoup d’argent. Comme ils ne possédaient pas de quoi payer, un jour il jeta sur le dos de l’un d’eux une bourse pleine d’or. Celui-ci, irrité du coup reçu, ne fit pas attention à ce que la bourse contenait. Alors le roi en jeta une toute semblable au second prisonnier, lequel, frappé au bras, ne s’en mit pas en peine, mais saisit le trésor qu’on lui donnait, remercia le bienfaiteur, et avec la somme trouvée, paya ses dettes et sortit de prison.

Le premier homme, c’est l’impatient et l’irascible ; le second, l’homme doux et patient. Nous sommes tous dans ce monde comme dans une prison, et débiteurs de Dieu à cause de nos péchés. Incapables de satisfaire à nos dettes, Dieu dans sa miséricorde nous envoie l’or de la patience dans la bourse de la contradiction et de la tribulation. Celui qui ne sait pas en profiter risque bien de ne jamais payer ses dettes à Dieu. Mais celui qui en profite, en accueillant bien les peines, paie ses dettes, se délivre de la prison de cette vie et de toutes les misères présentes et futures, en arrivant en outre à la gloire céleste.

L’exemple des oiseaux

Les oiseaux font quatre choses : chanter, se laver, voler et manger.

1. Ils chantent : leur chant est le bréviaire que Dieu leur montre. Et le fait à la minuit le rossignol, et les « oronètes » le jour, et certains autres quand le soleil se couche.

2. Puis se purifient, soit avec le bec, soit dans l’eau. — Vous autres, vous ferez ainsi. D’abord, le matin, avant de quitter la maison, agenouillez-vous dévotement dans votre chambre, afin de louer Dieu. Puis, vous vous purifierez par la confession, et les yeux, et les oreilles.

3. Autre chose font les oiseaux. Quoi donc ? Ils volent. — Vous en ferez autant : penser à la gloire du paradis, à l’enfer, à la Passion, ouïr la messe en silence, n’est-ce pas voler ?

4. Puis trouvent ainsi un grain de froment, un ver, un brin d’herbe. Qui a posé là ce petit fragment ? Dieu. Ils vivent et n’ont cure de plus. — Vous mangerez en communiant le jour de Pâques avec une grande révérence.

Quelle sottise est la haine

Un homme, furieux qu’on lui eût refusé l’absolution, se plaignait partout, disant que c’était uniquement parce qu’il n’avait pas voulu pardonner à un cordonnier qui ne le méritait pas. Vincent l’entend :

Vous ne voulez pas pardonner au cordonnier ? Soit, pardonnez à vous-même ! A qui faites-vous mal ? Pendant que vous le haïssez, il mange, boit, et prend du bon temps : et vous, vous vous rongez le foie, sans compter l’âme qui se perd.

L’autre revint : « Je comprends à présent, dit-il, quelle sottise c’est la haine. »

 


[1]  — Traduction publiée dans le volume : Saint Vincent Ferrier, Textes choisis et présentés par Bruno H. Vanderberghe, Namur (Belgique), Éditions du Soleil Levant, 1956.

[2]  — Bruno H. Vanderberghe, « Les fioretti de saint Vincent Ferrier », La Vie spirituelle, octobre 1956, p. 271-283. — Nous avons légèrement abrégé ou corrigé le texte et ajouté quelques sous-titres et notes de bas de page.

[3]  — Édition française : Le “Tractatus de moderno ecclesiæ scismate” de saint Vincent Ferrier (1380), édition et étude par P. B. Hodel O.P., Academic Press Fribourg, 2008.

[4]  — Édition française : Sermons de saint Vincent Ferrier traduits du catalan par Patrick Gifreu, éd. de la Merci, 2010.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 109

p. 88-98

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