SAINT VINCENT FERRIER
(1350-1419)
Saint Vincent Ferrier (buste de l’Ile-aux-moines, 1455)
« Héraut de l’Évangile, il parcourut […] cités, villes fortifiées, bourgades, sans souci des fatigues, sans souci des chemins difficiles, tel un ange envoyé du ciel. […]
Il fallait voir ces milliers d’hommes et de femmes, le dévorant des yeux, prêter à ses paroles une oreille attentive et enfin, tête baissée, à genoux, implorer en pleurant le pardon divin. Ils commençaient alors une nouvelle vie, dans les voies de la foi catholique et des vertus chrétiennes.
Cet admirable renouveau dans les mœurs eut ses plus heureux effets, tant dans l’Église que dans la société civile ». [Pie XII, 16 juin 1955]
Repères chronologiques
Dans l’Église et en Europe |
| Saint Vincent Ferrier |
Début de la Guerre de Cent ans | 1337 |
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Sainte Catherine naît à Sienne | 1347 |
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Épidémie de peste noire | 1348 |
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Année jubilaire | 1350 | Naissance à Valence |
| 1367 | 5 février : vêture dominicaine |
| 1368 | 6 février : vœux de religion Études au couvent de Barcelone |
1375 : Grégoire XI élève Pedro de Luna au rang de cardinal | 1369- 1378 | Études à Lérida, Barcelone, Toulouse Rédaction des Traités philosophiques |
Grand schisme d’Occident | 1378 | Ordonné prêtre à Valence |
| 1379 | Élu prieur du couvent de Valence |
29 avril : mort de sainte Catherine de Sienne (qui a énergiquement soutenu Urbain VI jusqu’au bout) | 1380 | Rédaction du Traité sur le Schisme moderne, prenant parti pour Clément VII (Avignon) contre Urbain VI (Rome) Mars : renonce au priorat à Valence |
Naissance de sainte Colette de Corbie | 1381 | Avec le cardinal Pedro de Luna en Aragon, Navarre, Castille, Portugal |
Naissance de fra Angelico | 1387 |
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| 1388 | Titre de Maître en théologie (à Lérida) |
Naissance de saint Antonin | 1389 | Titre de prédicateur général |
Pedro de Luna, élu « pape » de l’obédience d’Avignon, prend le nom de Benoît XIII | 1394- 1395 | Confesseur du « pape », pénitencier apostolique, maître du sacré Palais à la curie d’Avignon |
| 1398 | 3 octobre : guéri par le Christ lors d’une apparition (avec saint Dominique et saint François), il demande à quitter la curie d’Avignon |
Mort du Bx Raymond de Capoue (maître de l’Ordre dominicain de l’obédience romaine) | 1399 | 22 novembre : début de la prédication itinérante en tant que légat a latere Christi |
| 1400 | Prédication en Provence et Dauphiné |
Jean V duc de Bretagne | 1401 | Prédication en Lombardie et en Suisse |
Benoît XIII s’enfuit d’Avignon | 1403 | Prédication en Piémont |
| 1404 | Prédication à Lyon, en Suisse, Savoie |
| 1405 | Prédication à Nice, Gènes, Monaco (peut-être en Flandre) |
| 1406 | Prédication en Galice |
| 1407 | Grenade, Séville, Guadalajara. Rédaction du Traité de la vie spirituelle ? |
| 1408 | Prédication à Ségovie, Burgos, Perpignan, Montpellier, Gènes |
Concile de Pise : trois papes concurrents | 1409 | Prédication à Gérone, Vich, Barcelone, Montserrat et Lérida |
Mort sans héritier de Martin 1er, roi d’Aragon | 1410 | Prédication à Tarragone, Tortosa, Valence, Gandia, Alcoy, Alicante, Elche |
| 1411 | Murcie, Tolède, Valladolid… |
6 janvier : naissance de sainte Jeanne d’Arc 29 juin : compromis de Caspe (Ferdinand de Castille devient roi d’Aragon, de Valence et de Catalogne) | 1412 | Prédication à Zamora, Salamanque (miracle des croix lumineuses à la synagogue), Ségovie, Lérida, Barcelone…
Participation à l’élaboration du compromis de Caspe. |
1413-1414 : Disputatio de Tortosa entre quatorze rabbins et autant de docteurs catholiques menés par Jérôme de Sainte-Foi (Joshua ha-Lorqui). | 1413 | Dernière prédication de carême à Valence. Barcelone et Majorque. |
1414 | Prédication à Majorque et à Tarragone. Carême à Lérida. Élaboration du Traité contre les juifs à Tortosa. | |
4 juillet : le Bx Jean Dominici présente au concile de Constance la renonciation au pontificat de Grégoire XII (pape de Rome) 25 octobre : bataille d’Azincourt | 1415 | Prédication en Espagne et dans le sud de la France. 5 novembre : à Perpignan, dernière entrevue avec « Benoît XIII », qui refuse de renoncer au souverain pontificat. Vincent tombe malade. |
« Benoît XIII » (Pedro de Luna) abandonné de tous, se réfugie dans sa forteresse personnelle de Péñiscola, en Espagne, face à la Méditerranée | 1416 | 6 janvier : Vincent, guéri, annonce publiquement que la couronne d’Aragon se retire de l’obédience de « Benoît XIII ». Il reprend ses prédications à Carcassonne, Béziers, Montpellier, Toulouse, Muret, Albi. |
11 novembre : élection du pape Martin V, reconnu par tous (fin du grand schisme) | 1417 | Prédication en Franche Comté et Bourgogne (à Besançon, sainte Colette lui annonce qu’il mourra en France), puis départ vers la Bretagne (prédication d’un mois à Angers) |
| 1418 | février : arrivée à Nantes. Prédication en Bretagne, avec un détour en Normandie. |
| 1419 | Dernier carême : à Vannes. 5 avril : mort à Vannes |
Mort de Pedro de Luna | 1422 |
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| 1455 | Élection de Calixte III (Alphonse de Borgia) 29 juin : canonisation. |
Le champ d’apostolat de saint Vincent Ferrier
(carte de Matthieu Maxime Gorce)
Portrait d’un saint
par le fr. Jean-Dominique Rambaud O.P.
En ce 6e centenaire de saint Vincent Ferrier (1350-1419), voyons d’abord le plus important : sa sainteté, ainsi décrite par le P. Rambaud dans ses Grandes Figures de Prêcheurs [1].
Le Sel de la terre.
A |
VOIR CE RELIGIEUX constamment hors de son couvent, pérégrinant sans cesse de cité en cité, de pays en pays, quelques-uns de nos lecteurs auront pu se demander s’il a vraiment pratiqué toutes ces vertus qui trouvent dans la vie du cloître leur meilleur garant.
Qu’ils se rassurent pleinement. Le grand apôtre fut un grand saint, « un homme d’une extraordinaire sainteté », pour reprendre l’expression de la chronique piémontaise déjà citée.
Tous les témoins oculaires qui ont déposé au procès de canonisation l’ont unanimement affirmé. Et en quels termes ! Leurs témoignages corroborent pleinement ce passage d’une lettre de Nicolas de Clamanges :
Ce qui met le comble à la gloire de cet homme, c’est que sa vie est absolument conforme à sa prédication. Il n’est pas de ces pharisiens qui s’assoient majestueusement sur la chaire de Moïse, disent et ne font pas. Quand il enseigne ce qu’il faut faire, il y ajoute l’exemple.
Humilité
Quelle humilité ! Il n’était pour ainsi dire pas un instant où il n’eût très vif le sentiment de sa misère, de son rien. Il recherchait avec empressement les occasions de s’abaisser. Quoique investi par le souverain pontife lui-même – et pour toute l’Église – du ministère de la parole, nous le voyons, au Puy, aller de suite après son entrée demander au grand Vicaire l’autorisation de prêcher.
Il ne se réservait point pour les centres importants, pour les auditeurs distingués. Il parlait aussi bien dans les bourgs que dans les cités. En Bretagne, son apostolat sera principalement rural. Il s’en ira de village en village plus encore que de ville en ville. Et – spectacle fort touchant – lui, « le légat du Christ », que de fois, sur la fin du jour, il circule à travers les hameaux, apprenant aux petits enfants le signe de la croix, les premières prières, entrant dans les chaumières les plus misérables pour porter à de très humbles gens – surtout des malades ou des vieillards, qui n’ont pu venir l’entendre – le bienfait de son évangélique parole et le réconfort de ses précieux encouragements.
On l’accueillait partout, nous l’avons vu, avec d’insignes honneurs. La foule l’ovationnait, lui baisait les mains, parfois d’éminents personnages l’abritaient sous un riche baldaquin. Certains lui faisaient grief de ne pas se dérober à ces démonstrations, l’accusaient de vaine gloire. Vincent avait trop la conviction de son néant pour se complaire intérieurement en quoi que ce soit dans tout cet appareil extérieur. Il ne s’y opposait pas parce qu’il voyait là une manifestation de la bonne disposition des âmes à recevoir la parole divine et aussi – raison qui pourrait dispenser de toute autre – parce qu’il n’aurait aucunement réussi à comprimer l’élan populaire. Cependant, certains jours où son humilité était par trop à l’épreuve, il ne parvenait pas à retenir une protestation. Écoutons cette déclaration de Galbaud Dahusti – bien de nature à nous fixer sur les sentiments intimes du serviteur de Dieu :
Il me supplia, pour l’amour du Christ, ainsi que tous ceux qui avaient le gouvernement de la cité, d’empêcher la foule de le suivre et de se livrer à des démonstrations qui sentaient l’idolâtrie.
Esprit de pauvreté
La pauvreté de notre saint égalait son humilité. Lui, le confesseur des grands, l’arbitre des pays, le célèbre prédicateur, il ne cessa jamais de vivre en pauvre, en vrai pauvre.
Parfait observateur de la pauvreté – écrit encore Nicolas de Clamanges – il ne possède rien, ne reçoit ni argent ni dons, et se contente du plus strict nécessaire. Il n’accepte les vêtements qu’on veut bien lui offrir que lorsque le sien est tellement vieux et tellement en loques qu’il cesse d’être décent ; selon l’enseignement du Maître, il ne veut point avoir deux manteaux ni deux tuniques.
La chape était de grosse laine, tout son habit de coupe fort simple, fréquemment râpé et rapiécé.
La Bible et son bréviaire composaient tout son bagage.
Longtemps, il accomplit à pied ses courses apostoliques. Vint un jour où l’âge et des infirmités – notamment une plaie à la jambe – le contraignirent d’user d’une monture. Alors, il fit choix d’un âne, d’une « méchante bourrique ». Harnachement à l’avenant : un bât grossier, un simple licou en guise de bride, des étriers de bois retenus par des cordes… C’était là tout l’équipage de celui qu’on recevait comme un triomphateur à son entrée dans les cités !
Vincent témoignait en toute rencontre une douce bonté aux pauvres gens. Bien loin de les rudoyer, de les regarder de haut il se montrait ravi quand s’offrait quelque occasion de leur rendre service, lorsqu’il pouvait, en telle ou telle circonstance, contribuer au soulagement de leurs infortunes. Ainsi, il faisait régulièrement distribuer aux indigents tous les mets qu’on lui servait après le poisson du début.
Mortification
Il pratiqua toujours une austère mortification dans le manger et le boire, et en toutes choses. Maître Vincent prenait à son repas du potage, du pain, une modique part du premier poisson présenté, puis n’acceptait plus rien. Quelque nombreux que fussent les plats apportés, il se contentait toujours d’un seul. Il observait une intégrale abstinence : jamais on ne le vit manger de viande. Il coupait fortement d’eau son vin, et buvait seulement trois fois au cours du dîner. Il ne faisait qu’un repas par jour. Personne ne put l’amener à toucher à des aliments le soir. Il ne donnait à son corps que le strict nécessaire.
Cinq heures par nuit – de neuf heures à deux heures : voilà le plus qu’il lui arriva de dormir. Et il prit rarement ce sommeil dans un lit. Malgré qu’on lui en prépara toujours un, il s’étendait ordinairement tout habillé à terre, sur un tapis ou sur le plancher nu, la tête appuyée sur sa Bible, ne couvrant ses membres que d’une mauvaise couverture.
Il portait habituellement un cilice. Ses flagellations étaient souvent sanglantes. A Chinchilla, il logea au couvent de son Ordre. Quand il partit, il laissa les murs de sa cellule tout maculés de son sang. Sa discipline ne pouvait que meurtrir son corps, car elle avait six nœuds ferrés.
Cette mortification continuelle à laquelle il s’assujettissait contribuait efficacement à lui assurer une domination de plus en plus souveraine sur la chair. Sa pureté était resplendissante, elle transparaissait pour ainsi dire à travers une enveloppe physique. Il arrivait qu’un simple regard du virginal dominicain, au passage, jetait à ses pieds, touchée, repentante, assoiffée de régénération, une malheureuse créature tombée dans la fange du vice.
Jamais – chose surprenante parce que rare, et d’autant plus extraordinaire que la compagnie qui suivait partout l’apôtre comptait de nombreuses femmes – jamais on ne suspecta les mœurs de Frère Vincent. Tous s’accordaient à les reconnaître non seulement irrépréhensibles, mais vraiment saintes.
De quelle modestie il s’entourait tout entier afin que rien ne risquât de mal édifier ou de blesser en lui, si peu que ce soit, la belle vertu de chasteté ! Le cristal de son âme, il le voulait si limpide !
Il tenait ses yeux modestement baissés. Lorsqu’une femme se présentait à lui, demandant conseil pour son âme ou santé pour son corps, il lui parlait poliment et doucement, mais avec la plus grande modestie. Non seulement, il s’abstenait de toute parole malsonnante et vaine, mais il reprenait en toute charité les fadaises qu’il entendait.
Il gardait la plus grande réserve, même vis-à-vis de son propre corps. Des indiscrets remarquèrent qu’il ne changeait jamais de linge que dans une totale obscurité.
Obligé, de par sa mission évangélique, de vivre dans le monde, il veilla – avec quel soin ! – à ne jamais être du monde. Si la cité où il entrait possédait un couvent de son Ordre, c’est là qu’il descendait presque toujours. Dans les localités où il n’y en avait pas, il demandait l’hospitalité, sauf circonstances spéciales, à quelque monastère d’une autre famille religieuse ou au recteur de la paroisse. On ne le voyait point errer à l’aventure par les places ni par les rues. « La règle garde celui qui la garde. » Notre Prêcheur observait rigoureusement tous les articles des constitutions des Frères Prêcheurs compatibles avec sa croisade apostolique.
Trente ans – écrit l’un de ses biographes – il demeura hors du cloître, étranger aux exercices de la vie conventuelle, et dans un flot d’occupations qui eussent bien légitimé, ce semble, un certain affranchissement des observances régulières. Combien, à sa place, eussent considéré ces lois monastiques comme des entraves, et abandonné aux religieux qui ne sortent pas de les pratiquer ! Quant à Vincent, nous le trouverons au terme de sa carrière, aussi fidèle, aussi scrupuleux observateur des constitutions dominicaines qu’au jour de sa profession. Saint Dominique les avait laissées à ses enfants comme les moyens les plus propres et les plus efficaces pour atteindre la fin de l’Ordre : le salut des âmes par la prédication.
Dès lors, comment ne les eût-il pas gardées dans toute la mesure possible, lui, le véritable Fils du glorieux Patriarche, lui, vrai Prêcheur tout rempli du feu sacré de l’amour des âmes !
Zèle pour les âmes
Les âmes : oh ! oui, son cœur était tout brûlant, tout débordant de zèle pour elles ! Durant toute sa vie de prédicateur, quelle ardeur il apporta à leur évangélisation ! Héroïque pèlerin de la parole divine, il s’en va, pour ramener les pécheurs au Christ, malgré ses forces physiques assez limitées, de royaume en royaume, de province en province, de ville en ville, de bourg en bourg… Journellement, se vérifia en quelque façon pour lui la parole dite par saint Jean du Maître des Apôtres : « Fatigatus in itinere : il s’était fatigué sur le chemin » à la poursuite des âmes…
Cet incomparable évangélisateur qui remuait l’Europe par sa prestigieuse éloquence, ce puissant thaumaturge qui semait les miracles à pleines mains, ce « légat du Christ » qui avait reçu du Seigneur lui-même sa mission, ne se départit jamais vis-à-vis de ses supérieurs d’une toute respectueuse et très filiale déférence. Il les informait, en sujet très obéissant, de ses travaux. De Genève, Vincent Ferrier écrivait à son Maître Général, Jean de Puynoix :
Pour que votre Révérence n’impute pas mon silence à oubli ou manque de respect, j’ai pris à grand-peine quelques minutes chaque jour, pendant plusieurs semaines, pour vous rendre compte de mes courses apostoliques.
Ces courses apostoliques si accaparantes ne l’empêchaient point de vaquer quotidiennement un long moment à l’étude. Après le repas, il ne parlait point, mais se retirait pour lire quelque docte ou pieux ouvrage.
C’était surtout sa Bible qu’il consultait, qu’il approfondissait. De très bon matin, il récitait le psautier complet, puis, avant sa messe, méditait sur un chapitre de l’ancien ou du nouveau Testament.
Si occupé qu’il fût, notre saint accueillait chacun avec une rare affabilité. On pouvait l’aborder en toute confiance, sans aucune crainte de s’exposer à être éconduit. Sa douce amabilité mettait tout de suite à l’aise. Jamais homme ne se montra plus sociable que Maître Vincent. Même une certaine bonhomie se glissait parfois dans ses entretiens. Il était toujours gai. Sa parfaite égalité d’humeur lui assurait un prompt ascendant sur ceux qui l’approchaient.
Par les rues, par les chemins, il saluait tout le monde, inclinant respectueusement la tête, adressant volontiers une bonne parole qu’accompagnait un paternel sourire.
Dans sa conversation éclatait une absolue franchise. Jamais de feinte, de duplicité chez lui. En toute son attitude, apparaissait une édifiante, une conquérante simplicité. Rien de composé, de compliqué : tout était naturel, spontané, vrai.
Patience
Vincent Ferrier fut un admirable modèle de patience. Pierre du Colombier, membre de sa Compagnie, déclare « qu’il ne l’a jamais vu s’impatienter, bien qu’il l’ait vu, ajoute-t-il naïvement, tomber deux fois de son âne ». L’archidiacre de Toulouse atteste que « sa patience, manifestement au-dessus de toutes les forces humaines, était toute divine ».
Que de patience il lui fallait pour supporter sans se plaindre toutes les bizarreries, toutes les importunités de la foule ! Parfois, il faillit être étouffé par ceux qui l’enserraient de tous côtés, d’autres fois comme asphyxié par l’odeur fétide qui, aux fortes chaleurs, se dégageait de la malpropreté des gens qui s’agrippaient à lui et qui étaient surtout des pauvres et des malades. Jamais, cependant, une parole de contrariété, un geste pour se dégager : il souffrait tout avec une inaltérable patience.
Où la puisait-il ?
Dans sa vie de grande oraison, d’intimité profonde avec Jésus, exemplaire achevé de douceur, de patience.
Esprit de prière
Son esprit de prière atteignait un étonnant degré.
Durant le jour, son âme demeurait constamment unie à Dieu. Il s’adonnait à la contemplation « sans relâche, ni ennui, ni fatigue ».
La nuit, il la passait souvent – lorsque son apostolat rencontrait de spéciales difficultés ou qu’une motion particulière du Saint-Esprit l’y invitait – presque tout entière en oraison. Ceux qui l’observaient et le voyaient ainsi consacrer le temps du repos à l’adoration, à l’amour, à la supplication, regardaient cela comme un prodige. Toujours, il était debout dès deux heures pour réciter matines et laudes.
En voyage, il ne se relâchait en rien de ses habitudes de prière intense.
Je l’ai vu, en différents endroits, avant d’entrer dans les villes – affirme Raymond Fabri – descendre de son humble monture, se prosterner, joindre les mains, et, levant les yeux au ciel, invoquer avec larmes Dieu et ses saints pour lui-même et le peuple qu’il allait évangéliser.
Au saint autel, son ardente piété semblait revêtir plus de ferveur encore. Elle devenait brûlante. Tout le temps qu’il tenait en ses mains la divine Victime, au moment de la communion, les larmes ne cessaient de couler de ses yeux.
Le sacrifice s’achevait dans une sorte d’irradiation de tout son être, son visage s ’enflammait, un resplendissement tout céleste y apparaissait.
Sa messe, il la célébrait chaque matin, entre six et sept heures, après s’être confessé, et il la chantait solennellement du haut d’une estrade dressée en plein air et agréablement ornée.
Pourquoi chanter tous les jours la messe ? Parce que Vincent s’était imposé de se rapprocher le plus possible en voyage de la vie claustrale et que, dans la vie dominicaine régulière, la messe conventuelle se chante chaque matin.
Dès le début, il eut soin de constituer ce qu’on peut appeler sa chapelle. Elle ne comprenait que des prêtres, car le saint ne voulait personne autre qu’eux pour chantres et ministres à l’autel.
Ces ecclésiastiques, soigneusement exercés, exécutaient, les uns les divers morceaux de l’office d’une voix douce, suave, toute pénétrée de véritable dévotion, tandis que d’autres les accompagnaient harmonieusement avec des instruments appropriés à la musique religieuse, et que certains officiaient, aux côtés du serviteur de Dieu, avec une édifiante gravité.
L’illustre Prêcheur aimait les pieuses mélodies du chant grégorien, les belles cérémonies liturgiques. Il comprenait quelle profonde influence elles exercent sur les fidèles et il entendait ne pas se priver de ce précieux adjuvant.
De fait, il y avait toujours foule. Et chacun de trouver trop court cet office qui se déroulait avec tant de grâce et de dignité.
Cette puissance de la beauté du culte sur les âmes reste toujours la même, de nos jours comme par le passé. Que d’œuvres qui, quoique très utiles, ne devraient passer qu’après, en seconde ligne, cédant le pas au principal !... La vitalité catholique de nos paroisses y gagnerait certainement.
Faveurs extraordinaires
Saint Vincent Ferrier pratiqua de hautes vertus, fut tout rempli d’esprit de prière. Et cela lui valut d’insignes faveurs célestes.
Souvent, on remarqua, par des fissures ou le trou de la serrure, que la chambre où se tenait le célèbre apôtre était irradiée d’une inexplicable lumière, et il arriva qu’on l’aperçût élevé de terre en extase. Quelquefois, on entendait un chuchotement de mystérieuses voix.
La reine Yolande – les souveraines et leur suite, seules des personnes du sexe, peuvent franchir la clôture dominicaine – vit, au couvent de Valence, la cellule du saint dominicain, son confesseur, toute rayonnante d’une magnifique clarté, et celui-ci, en oraison, la tête environnée d’un nimbe d’or, le visage si resplendissant qu’instinctivement elle recula.
A Lérida, cette fois, le roi Ferdinand venu pour consulter Frère Vincent, son directeur de conscience, le trouva comme enveloppé d’une éclatante lumière que ne pouvait soutenir la vue et il se retira sans oser lui dire un mot.
Au monastère des Prêcheurs de Cervera, où le serviteur de Dieu était descendu, quelques Frères furent réveillés, la nuit, par un bruit de conversation. Il venait de la cellule de leur illustre hôte. Ils se levèrent pour aller aux écoutes. Les fentes de la porte laissaient filtrer d’éblouissants rayons. Regardant avec précaution, ils parvinrent à distinguer – quelle surprise ! – saint Dominique assis sur le bord de la modeste couchette où reposait Vincent. A un moment, ce dernier se leva et voulut baiser les pieds de son glorieux et très doux Père : « Non, dit alors celui-ci, tu es mon fils bien-aimé et je viens causer avec toi comme en famille. » Puis un long entretien s’établit entre eux.
L’Espagne n’aura pas le privilège de ces faveurs surnaturelles. Elles se renouvelleront au moins en Bretagne - et sans doute en bien d’autres endroits où elles sont demeurées secrètes.
Gilles Maletaille témoigne ainsi :
Pendant que Maître Vincent logeait au prieuré de Saint-Martin, en Bretagne, le Prieur et ses religieux pratiquèrent des trous pour voir ce qu’il faisait dans sa chambre. Plusieurs fois, on la vit très éclairée sans qu’il y eût ni feu ni lumière. Sur les instances du Prieur, le seigneur du lieu envoya plusieurs de ses gens pour être témoins du fait : ceux-ci l’affirmèrent hautement.
A Lamballe, où l’on avait hébergé le fameux prédicateur chez Jeanne de Lesquen, les personnes de la maison constatèrent semblable phénomène miraculeux.
Ce que nous venons de rapporter nous dispense de commentaire. De pleine évidence, Vincent Ferrier fut un Prêcheur reproduisant dans sa vie les héroïques exemples du glorieux patriarche Dominique, un homme de Dieu, mettant intégralement en pratique les évangéliques enseignements du Christ, un saint éminent parmi la légion de grandes âmes dont l’Église a officiellement proclamé la sainteté.
Les dernières prédications
Et maintenant, suivons-le de nouveau dans ses apostoliques pérégrinations.
Il est arrivé à Nantes le 14 février 1418, venant par la Loire depuis Angers. Lorsqu’il accoste au rivage, l’évêque, son clergé, le peuple sont là pour le recevoir solennellement.
A Nantes se passa une touchante scène qu’on ne saurait omettre de rapporter. Les compagnons de Vincent voyaient les forces physiques de celui-ci visiblement diminuer. Ce vieillard usé, cassé, s’acheminait rapidement vers la tombe. Ses compatriotes ne pouvaient se résoudre à ce que cet illustre fils de la belle Valence mourût sur une terre étrangère. Ils supplient le saint de retourner dans sa ville natale pour y achever ses jours. Vincent d’abord résiste. Puis les instances de ses disciples, l’amour de sa bien-aimée patrie – doux et mystérieux attachement, naturel à l’homme bon – qui se réveille tout vivace en son cœur, lui font finalement accéder au désir exprimé. On décide de partir à la faveur des ténèbres, afin de ne point donner l’éveil à la population qui, certainement, s’opposerait. On se met donc en route le soir ; on marche toute la nuit, mais au matin – vraie stupéfaction ! – on se retrouve au point de départ, aux portes de la cité… Alors, Vincent de déclarer : « Dieu veut que je meure ici. » Et souscrivant aussitôt au sacrifice si nettement demandé, il décide de consacrer ses ultimes énergies à l’évangélisation de la Bretagne – alors dans le plus triste état d’ignorance religieuse et de mœurs déréglées.
Là, ce grand apôtre, prêt à aller recevoir la couronne réservée à ses extraordinaires travaux, va se dépenser avec une activité redoublée.
Évangélisation de la Bretagne
Il se rend à Vannes, passant par Guérande et Redon, s’arrêtant dans chaque bourg rencontré. Le 18 mars, il fait son entrée à Vannes. Il guérit quantité d’infirmes formant la haie à la porte de la ville. Aussi, l’enthousiasme est-il à son comble. Vincent prêche sur la place des Lices, en présence de toute la cour ducale. Il parle quotidiennement, depuis le quatrième dimanche de Carême jusqu’au mardi de Pâques.
Ensuite, il continue sa randonnée. Theix, Josselin, Ploërmel, La Chèze, Pontivy, Guémené, Rostrenen, Auray, Hennebont, Quimperlé, Concarneau, Pont-l’Abbé, Quimper, Carhaix, Lesneven, Saint-Pol-de-Léon, Morlaix, Lannion, Tréguier, Guingamp, Châtelaudren, Saint-Brieuc, Lamballe, Quintin, Saint-Malo, Dinan, Dol, Antrain, Fougères, Vitré, Rennes le possèdent successivement.
Partout des foules, partout des miracles, partout d’abondants fruits de salut.
L’Histoire de Rennes parle ainsi :
Le jour où Vincent Ferrier vint apporter à Rennes le fruit de sa parole évangélique, l’évêque Anselme Chantemerle, suivi de tout le clergé, de la noblesse, des magistrats, de la bourgeoisie, alla le recevoir hors de la ville, avec la pompe réservée aux princes, et lui offrit l’hospitalité au manoir épiscopal. Vincent Ferrier refusa humblement et demanda asile au couvent de son Ordre. Pendant les trois jours qu’il passa à Rennes, il prêcha sur la place Sainte-Anne, au milieu d’une foule attentive qui n’aurait pu trouver place dans les églises. Toutes les maisons qui commençaient à peupler ce lieu ouvrirent leurs fenêtres aux auditeurs impatients et virent jusqu’à leurs toits se couvrir des plus imprudents. La parole du saint prédicateur arrivait sans effort à toutes les oreilles et descendait dans tous les cœurs. C’était un grand bienfait que cette voix pure et forte venant rappeler les principes de la morale éternelle au milieu de ce temps de désordre.
En Normandie, face au roi d’Angleterre
Pendant qu’il évangélise Rennes, l’homme de Dieu reçoit un envoyé du roi d’Angleterre débarqué en Normandie – on est alors en pleine guerre de Cent ans : Henri V de Lancastre, partout vainqueur, s’intitule roi du royaume uni de France et d’Angleterre, tandis que dans un village de Lorraine une bergère de dix ans entend des voix célestes lui répétant : « Va, Fille de Dieu : va, il y a grande pitié au royaume de France ! »
Par son héraut, le souverain de Grande-Bretagne prie l’apôtre de venir le trouver au plus tôt, car il désire l’entretenir. Dans l’espérance de contribuer par son influence à la cessation des hostilités entre les deux nations belligérantes, Maître Vincent prend sans tarder la route de Normandie. Il quitte Rennes vers le milieu du printemps 1418.
Passant par Saint-Aubin-d’Aubignée, Dol, Avranches, il gagne Caen. Laissons parler un témoin du procès de canonisation :
Il prêcha trois fois devant le roi d’Angleterre, les grands de la cour, et une foule considérable de tous pays, qui le comprirent parfaitement, comme s’il avait parlé la langue de chacun des auditeurs.
« L’intervention de Vincent – dit à son tour un auteur – aboutit à une trêve de trois ans qui permit à la France de respirer, c’est-à-dire de préparer son salut. »
Retour en Bretagne
Ce résultat important obtenu, l’apôtre revient en Bretagne par Bayeux, Saint-Lô, Coutances, Avranches et Dol.
Nous le retrouvons, par la suite, une seconde fois à La Chèze, Josselin, Ploërmel, Redon. Il rayonne alors dans la Bretagne entière. Il prêche à Nantes une partie de l’Avent 1418.
Puis il se dirige de nouveau vers Vannes, résidence du duc de Bretagne. C’est là que l’illustre Prêcheur doit fermer les yeux à la lumière de la terre. Sa fin approche. Vieux – il a soixante-dix ans –, malade, il n’en peut plus. Et pourtant sa parole conserve toujours son extraordinaire puissance, elle opère dans toute la contrée une réforme générale.
Avant d’assister aux derniers moments de saint Vincent Ferrier, mettons en relief le merveilleux orateur qu’il fut.
Une prédication enflammée
Devant les commissaires chargés d’enquêter sur la vie de l’homme de Dieu, Pierre Gauthier déclarait :
J’ai assisté à des discours superbes, je connais nombre de puissants orateurs, mais, ni avant, ni depuis, jamais rien de semblable, et je peux sans crainte engager l’avenir.
Affirmation pleine de justesse. Vincent Ferrier occupe sans contredit le tout premier rang parmi les orateurs illustres qui exercèrent une prodigieuse influence par leur verbe.
La personne elle-même de l’orateur nous intéresse toujours. Voici le portrait physique de Maître Vincent : taille moyenne, corps bien proportionné, front largement découvert, cheveux blonds, en couronne monastique, visage agréable, peau quelque peu tannée par les ardeurs du soleil, yeux noirs, très vifs, regard rempli tout à la fois de douce bonté et de fermeté.
Un jour, au moment où notre saint montait en chaire, on vit apparaître sur sa tête une sorte de langue de feu. L’iconographie s’est inspirée de ce fait miraculeux : en même temps qu’elle représente ordinairement, pour symboliser l’Ange du Jugement, le célèbre dominicain une trompette à la main, elle nous le montre une flamme au front – tout comme elle place une étoile sur celui du patriarche Dominique et un soleil sur la poitrine de Thomas d’Aquin.
Ajoutons, pour compléter ce qui a trait à la personne de Vincent, que le serviteur de Dieu possédait une mémoire facile, admirablement organisée, un esprit très aiguisé, subtil même, prodigieusement fécond, une imagination brillante, un cœur prompt à s’émouvoir : autant de qualités de premier ordre chez l’orateur.
Sa parole tenait du divin. « Ses paroles semblaient plutôt divines qu’humaines » ; c’était une « divine éloquence », « de sublimes accents » ; « il versait les paroles de vie avec des accents inconnus des apôtres » ; « le langage de ce nouvel apôtre des nations n’avait rien de l’éloquence humaine, sa parole empruntée au ciel plutôt qu’à la terre faisait oublier l’homme » ; « il mettait dans ses paroles une charité si ardente que les auditeurs, simples ou instruits, écoutaient avec ravissement ce langage divin, en nourrissaient leur âme » ; « on reconnaissait unanimement que ses paroles portaient le sceau du divin » : tous les témoignages concordent pour attester ce caractère supra-naturel de la parole de Vincent Ferrier.
Cette parole était vive, singulièrement entraînante, d’une irrésistible force de persuasion. Véritable torche ardente, elle enflammait les cœurs les plus froids, et, de plus, elle savait s’envelopper d’une si touchante onction qu’elle attendrissait les âmes les plus rebelles. Dans ce verbe, on trouvait en même temps le feu d’une grande passion et l’expression d’une exquise tendresse.
« Pendant que Vincent Ferrier parlait, il semblait qu’une vertu mystérieuse planait sur l’auditoire. Et quand il avait cessé, les cœurs restaient sous le charme d’une impression indéfinissable. » « Après l’avoir entendu, on voulait l’entendre de nouveau. »
Ses vues étaient profondes. Mais il les traduisait en un style intelligible à tous. Son langage, quoique d’une noble élégance, brillait de simplicité. Il usait fréquemment de comparaisons familières, d’images frappantes, de métaphores originales qui mettaient, pour ainsi dire, les choses sous les yeux. Le style était direct, énergique, plein de couleur, d’une clarté lumineuse. Vincent recourait volontiers à de délicieux diminutifs qui touchaient les cœurs. L’expression ne manquait pas, à l’occasion, d’une certaine crudité. Cependant notre Prêcheur se gardait soigneusement de tout réalisme outré.
Son action, magnifique, fascinait les assistants. Toute sa personne parlait – et avec quelle éloquence ! Son regard devenait, dans le feu de l’exaltation, comme incandescent, il jetait des éclairs ; parfois, plongeant dans le ciel, il rayonnait d’extatiques lueurs. Son geste, tour à tour large et très sobre, impérieux et suave, toujours éminemment expressif, soulignait admirablement sa parole. La diction atteignait une haute perfection. Pour rendre son discours encore plus vivant, Maître Vincent ne dédaignait pas de se laisser aller à cette mimique naturelle au tempérament espagnol. Alors, contrefaisant sa voix, utilisant la forme du dialogue, il faisait parler les personnes – cela sans tomber dans la trivialité. A certains moments, il s’épanouissait jovial et même caustique. Ses sermons renfermaient une foule de traits qu’il citait avec un rare talent anecdotique. Souvent, une vive émotion l’étreignait – surtout lorsqu’il entretenait ses auditeurs de la passion du Christ – et il n’était point rare, quand elle s’intensifiait, qu’elle s’échappât en des larmes abondantes. On était successivement, ou simultanément, saisi, intéressé, intrigué, réjoui, remué, empoigné, captivé, et l’on écoutait avec tout son être. Quelquefois, pendant que Vincent prêchait, la pluie tombait, la neige survenait, le froid sévissait avec rigueur, la chaleur accablait, le vent soufflait avec rage : qu’importait ! Jamais personne ne se retirait. On restait impassible, tant on subissait l’ascendant de l’orateur. Albéric de la Roche, notaire royal à Albi, dit à ce sujet :
Il parlait avec une telle perfection que jamais, depuis, je n’ai rien entendu de comparable. Je n’ai jamais vu d’auditoire aussi attentif. Personne ne bougeait, ne sortait, ne bâillait, ne dormait : tous l’écoutaient absorbés.
Et pourtant, il ne s’agissait point de ces « petits sermons » dont nos chrétiens à l’eau de rose, épouvantés à la perspective de voir le prédicateur se permettre la demi-heure, se montrent si friands. Ceux du célèbre dominicain duraient des heures, trois au minimum. Les témoins n’ont pas omis de souligner, pour mieux faire ressortir l’extraordinaire attention, cette inusitée longueur. « Les auditeurs ne donnaient aucun signe d’ennui, bien que le sermon se prolongeât au moins trois heures », dit l’un ; « ses prédications à Millau déclare un autre, ne duraient pas moins de trois heures ; et cependant, ô prodige de l’éloquence et de la foi ! la péroraison de ses discours arrivait toujours trop tôt pour l’auditoire émerveillé » ; « les trois heures du sermon parurent une heure à peine », note un habitant de Castanet. A Toulouse, ce fut bien autre chose encore : « le sermon sur la passion se poursuivit environ six heures, et sans que personne témoignât aucune fatigue », nous apprend Jean de Saxis. – Oh ! oui, prodige de l’éloquence et de la foi, redirons-nous à notre tour.
Comme une trompette
La voix incomparable de Maître Vincent contribuait pour une notable part à lui assurer cette souveraine emprise. D’une richesse merveilleuse, elle se déployait à travers tous les diapasons, du plus bas au plus élevé, passant de l’un à l’autre avec une surprenante souplesse. Son timbre, fort agréable, charmait l’oreille. Sa stupéfiante puissance de portée aurait rendu à peu près inutile l’emploi du haut-parleur s’il avait alors existé. Il n’était point rare qu’on entendît Vincent de plusieurs kilomètres ! Cette voix vibrait au-delà de toute expression. Elle résonnait comme un clairon, elle lançait parfois des éclats de tonnerre… Et, cependant, elle empruntait, à d’autres moments, une mélodieuse douceur qui ravissait, une inexprimable suavité qui allait jusqu’aux dernières profondeurs de l’être : « Paroles plus douces que l’huile et pénétrantes comme des traits. »
Quand certains textes de l’Écriture lui permettaient d’atteindre les fibres délicates des âmes, il les faisait vibrer en de divines harmonies.
Sa voix murmurait alors comme de magiques appels auxquels on ne pouvait résister.
L’organe vocal de Vincent bénéficiait d’une extrême résistance.
C’était merveille de l’entendre parler trois et cinq heures sans fatigue apparente pour lui.
Pourtant, il arriva au fameux Prêcheur, tout comme à un simple prédicateur, de connaître les mésaventures de l’enrouement. En 1411, au cours de sa randonnée en Espagne, il doit, pour ce motif, s’arrêter de parler un long mois.
Un mois d’arrêt, c’est bien peu si l’on songe à la fréquence des prédications de l’évangélique apôtre, à la multitude de sermons donnés par lui.
Gaspard Pellerin, qui a connu le saint depuis 1405 jusqu’à sa mort, affirme, d’après ce qu’il a constaté et les dires de ses compagnons, que le serviteur de Dieu a prêché, pendant plus de trente ans, tous les jours.
Dans les simples bourgs, où notre saint ne demeurait ordinairement qu’une journée, il prêchait le matin, de suite après sa messe, trois heures de suite. Et au crépuscule, on se mettait en route pour le village suivant où l’on arrivait à la tombée de la nuit.
Mais dans les localités plus importantes, surtout dans les grandes villes, il parlait deux ou trois fois chaque jour. Vincent Ferrier écrivait lui-même, de Genève, à Jean de Puynoix : « Il m’a fallu quotidiennement prêcher deux fois et même trois fois. » Souvent, l’après-midi, il réservait un de ses sermons pour quelque monastère. Et il arrivait qu’il ne permît point aux laïques d’y assister.
Les Pères du Couvent de Calatayud, qui étudièrent diligemment cette question, ont déclaré que l’homme de Dieu prononça environ vingt mille sermons !
Vingt mille sermons d’une durée moyenne de trois heures, avec une assistance de dix mille à soixante mille personnes !
Et chacun de ces sermons laissa les auditeurs éplorés et convertis. Quiconque avait le bonheur d’entendre « le légat du Christ » s’en retournait meilleur qu’il n’était venu, parfois totalement transformé. « On se sentait littéralement perforé par ses accents » ; « le juste regardait encore plus haut, l’impie versait des larmes et se frappait la poitrine, nul ne demeurait indifférent : le doigt de Dieu apparaissait visiblement » ; « sa prédication n’était point pour rire, mais de vertu telle qu’elle pénétrait les cœurs et les amollissait, quelque obstinés qu’ils fussent » ; « nul ne pouvait pratiquement résister à ses appels, tant ils s’imposaient avec une pénétrante efficacité » : voilà ce qu’attestent ceux qui l’ont entendu.
Fruits de grâce
Apportons quelques exemples seulement de l’inouïe efficacité qui accompagnait la parole de Vincent Ferrier. Ils aideront à mieux saisir ce que nous avons dit et suggéreront bien des choses passées sous silence.
A Baëza, il fait retentir avec une telle puissance de voix le Pœnitentiam agite de l’Évangile, que des pécheurs endurcis tombent le visage contre terre, demandant pardon, criant : miséricorde !
A Vicq, il s’élève avec tant d’énergie et de splendide éloquence contre les discordes qui affligent le pays, que les chefs des partis, arrachés à eux-mêmes par une poussée intérieure irrésistible, viennent soudain s’embrasser au pied de la chaire.
A Toulouse, lors de ce sermon sur la passion qui dura six heures, à un moment donné, toute l’assemblée éclata en gémissements, se frappa la poitrine. Spectacle unique. L’officier Jean de Saxis en parle ainsi :
En présence d’une foule évaluée à dix mille personnes, Maître Vincent prêcha sur la passion de Notre-Seigneur. Il représenta si vivement et avec des accents si douloureux, des réflexions morales si heureusement déduites, la cruauté des juifs envers le Sauveur, que chacun crut assister à la réalité de cette tragédie. La pitié arracha à tous des larmes et des sanglots. J’en ai été témoin. Nul ne se retira qui ne fut contrit et changé dans son cœur.
Toujours à Toulouse, encore un plus grand coup frappé par l’incomparable orateur.
Il prêchait, dans l’église Saint-Étienne, sur ce texte : Morts, levez-vous, et venez au jugement. Sa voix prit un accent si formidable, il évoqua si puissamment le jour des justices définitives, que tous les cœurs furent glacés d’épouvante […] les gémissements et les sanglots éclatèrent vite dans l’auditoire […]. Il frappa d’une telle terreur les esprits et les cœurs, et même les sens des auditeurs qu’il ne paraissait plus un homme, mais l’ange même qui appellera l’humanité au pied du tribunal suprême. L’immense auditoire qui remplissait, non seulement la vaste nef, mais encore la place et les rues circonvoisines, tomba plusieurs fois la face contre terre, criant miséricorde. Quand le saint descendit de chaire, la foule l’entoura avidement, baisant ses mains, touchant respectueusement ses vêtements, en enlevant même des lambeaux.
La grande place fut appelée la vallée de Josaphat, à cause des clameurs d’épouvante et du saisissement qui renversa la foule lorsque, plongé un instant dans l’infini de Dieu, l’apôtre en fit jaillir cette terrifiante vision du jugement dernier.
Une chronique locale s’exprime ainsi sur les effets produits par la parole de Vincent Ferrier à Besançon :
Ses discours étaient d’une éloquence si forte, si pathétique, si animés du Saint-Esprit, qu’il faisait trembler tout son auditoire dès le commencement et le terrassait à la fin ; on percevait pleurs, et gémissements pendant tout le sermon ; chacun éprouvait de la consternation en entendant les vérités éternelles telles qu’il savait les représenter.
Quand il parlait du jugement, il trouvait des accents toujours nouveaux, toujours foudroyants. Et de même quand il tonnait contre les débordements des mœurs.
Mais le feu de son éloquence obtint à Zamora un résultat l’emportant encore sur tous les autres, qui nous plonge dans la stupéfaction. On peut difficilement mettre le fait en doute. Tout au plus serait-il permis de voir là quelque chose de miraculeux. Laissons parler un biographe presque contemporain, qui tenait le renseignement d’un témoin oculaire homme grave, probe, respectable :
Un jour que le bienheureux Vincent Ferrier prêchait devant une foule nombreuse, il vit qu’on menait au supplice deux hommes condamnés à être brûlés vifs pour crime d’impureté ! Il pria l’officier public de les lui amener. L’autorité de cet homme était telle qu’on ne lui refusait jamais rien. On plaça les deux coupables sous l’estrade, à l’abri des regards. L’homme de Dieu se met à peindre les peines infligées aux diverses espèces de crime dans l’autre vie, peines dont ce que nous souffrons ici-bas ne peut donner l’idée. Puis il en vint à la criminalité personnelle des deux condamnés. Pendant trois heures, il parla sur ces effrayants sujets : après quoi, il permit qu’on emmenât les détenus. Ô prodige de l’éloquence ! O effet merveilleux de la parole de vérité ! S’il eût fait brûler les criminels, il n’eût pas fait plus que sa parole ! La conscience de leur faute les avait saisis avec une telle violence et le remords avait si profondément ravagé leurs âmes que leur chair même avait été consumée par un feu mystérieux. Quand on les découvrit, ils apparurent comme carbonisés. Je ne doute pas qu’il n’ait à la fois, par la flamme de sa parole, délivré ces coupables du feu de l’autre vie et d’un honteux supplice ici-bas.
Rien de pareil, même d’approchant, dans l’histoire de l’éloquence. Quelles étaient pour Vincent Ferrier les sources de sa prédication ?
Préparation des sermons
Cette prédication, où les intérêts divins seuls trouvaient place, s’appuyait d’abord sur la parole de Dieu, sur la Bible. C’est là qu’il puisait nombre de ses inspirations. Il la savait en bonne partie de mémoire, et entretenait avec elle un assidu commerce qui lui en livrait les différents sens. Le frère Hugues Nigri, grand Inquisiteur de France, déclare que « jamais il n’a entendu parler un homme aussi versé dans la science scripturaire, expliquant aussi clairement les textes sacrés et les appliquant aussi heureusement ».
Il citait l’Écriture avec tant d’à-propos, qu’il semblait aux gens lettrés que l’Esprit-Saint avait écrit exprès pour autoriser ce qu’il avançait.
Il consultait la patrologie, fréquentait les grands docteurs. La Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin lui offrait d’abondants matériaux qu’il utilisait merveilleusement.
Il se nourrissait constamment de la liturgie – aliment supra-substantiel. La Légende dorée de Jacques de Voragine lui fournissait des exemples, des traits.
Mais l’autel et le crucifix demeuraient encore ses deux livres préférés. « Il disait des choses que les bibliothèques n’enseignent pas, ni même la réflexion, et qui échappent au génie. » « Vincent Ferrier brûlait, étouffait du trop-plein de ses pensées, et parlait pour éteindre l’incendie allumé dans ses entrailles. Il aimait Dieu, pensait toujours à Dieu, et dès lors avait au cœur le besoin impérieux d’en parler. Il trouvait l’éloquence dans l’amour. C’est en effet là qu’elle réside par-dessus tout. »
Il parlait d’abondance.
Cependant, il ne négligeait point pour autant de préparer ses sermons, de les préparer soigneusement lorsqu’il devait prêcher dans quelque circonstance difficile, par exemple aux juifs. Alors, il fixait par écrit les principales idées, vérifiait très attentivement tous les textes scripturaires qu’il entendait produire. Si, pour la forme, il se livrait volontiers à l’inspiration du moment, il se gardait prudemment, malgré sa science étendue, de toute improvisation quant au fond. Il nous reste encore de l’illustre dominicain près de deux cents canevas de sermons.
Quand les composait-il ? Ce ne pouvait être que le soir, de huit heures à neuf heures, sa rude journée finie. S’enfermant alors avec l’un de ses compagnons, après avoir rapidement parcouru l’office du lendemain – le sermon roulait presque toujours sur un texte du jour, quitte à prendre son essor vers tous les horizons, – il dictait en marchant, sa Bible en mains.
Il s’efforçait de s’adapter exactement à l’auditoire qu’il prévoyait.
Il avait souvent affaire à des âmes alourdies par les préoccupations matérielles. Il appropriait le genre, donnait de la couleur locale, entremêlait des allusions de circonstance.
Sa prédication évoquait toutes les situations pratiques de la vie, et, à ce titre, elle était très humaine. Il pénétrait à fond dans l’âme même du peuple qui l’écoutait, mettant le doigt sur chacune de ses misères, traduisant avec émotion tous ses besoins. « Bonnes gens ! » aimait-il souvent à répéter au cours du discours, voulant, par cette cordiale expression, marquer à ses auditeurs sa sympathique confiance.
Maître Vincent possédait à un suprême degré un talent assez rare et pourtant fort désirable : celui d’exposer d’une façon pratique les questions abstraites de la théologie spéculative. Le docteur Jean Garcia, des Frères Mineurs, déclarait :
Je suis absolument stupéfait de la facilité avec laquelle cet homme fait passer dans la pratique des enseignements que tout le génie humain peut à grand-peine saisir spéculativement.
Il avait le don – si précieux – de traiter avec une clarté toute limpide les sujets les plus complexes. Il semblait se jouer des difficultés qui les hérissaient. Après un sermon, à Toulouse, sur la prédestination, matière délicate entre toutes, un célèbre docteur avoua que, malgré ses nombreuses lectures et ses études approfondies de ce passionnant problème, il venait seulement de trouver la lumière. Garcia de Cassarerio, maître en théologie, assura n’avoir saisi à fond ce qu’est la contrition qu’après une instruction du savant dominicain. L’évêque Bernard de Juossio, renommé docteur en Droit canonique, déclarait que certaines obscurités en cette science s’étaient dissipées pour lui à l’audition de Maître Vincent.
Jamais de flatterie louangeuse dans la parole de notre apôtre. Son ministère lui apparaissait trop grand pour qu’il tombât dans ce travers. Cependant, il savait discrètement complimenter lorsque la circonstance lui en faisait un devoir. C’est ainsi qu’à Chinchilla, où les magistrats s’étaient particulièrement dépensés en vue du succès de la mission, il les remercia publiquement par une formule délicate qui avait été soigneusement préparée par écrit.
A tous, il rappelait courageusement les vérités opportunes. La crainte de déplaire à telle ou telle catégorie de personnes – fussent des puissants – n’entrait même pas en ligne de compte. Toujours, il se montrait plein de tact, mais disait sans hésiter tout ce qui devait être dit. Quand le serviteur de Dieu prêcha, en 1411, à Ayllon, à la Cour de Castille, il fit entendre un langage mesuré, mais empreint d’une totale franchise. Il reprit les grands de leurs faiblesses, invita les princes à donner de très vertueux exemples, traça au roi et à la reine tout un programme de vie en esquissant un idéal de gouvernement. Cette apostolique attitude ne déplut à personne : chacun reçut humblement ce qui le concernait, tant en imposait le prédicateur.
Valence pouvait légitimement s’enorgueillir d’un tel fils.
Une vigueur miraculeuse
Chose remarquable : si, en Vincent Ferrier, l’homme s’usa avec l’âge, l’orateur, lui, ne connut nulle dégénérescence.
Regardez-le, au terme de sa carrière, lorsqu’il évangélise la Bretagne.
Vous avez devant vous un vieillard qui porte très péniblement sur ses épaules, fortement voûtées, le poids de trente années de dures fatigues, d’un demi-siècle de continuelles austérités. Il s’avance, au moment de monter en chaire, appuyé sur un bâton et soutenu par ses compagnons, débile, impotent, accablé. Chacun craignait qu’il ne puisse trouver la force de parler. On le hisse plutôt qu’il ne monte sur l’estrade préparée pour la prédication…
O merveille ! Une magnifique transformation s’opère subitement ! Le vieillard de tout à l’heure, qui inspirait de la pitié, apparaît maintenant semblable à un homme de trente ans. Cet infirme déjà penché vers la tombe, s’est redressé de toute sa hauteur, plein de vigueur, comme divinement galvanisé. Il parle avec ardeur, il clame avec puissance. Et tant qu’il demeurera en chaire, éclatera en lui énergie, fougue entraînante, vie débordante.
Pas de déclin pour cet astre de l’éloquence : arrivé à la fin de sa course, toujours magnifiquement resplendissant, il disparaît dans une fulgurante lumière.
[1] — Jean-Dominique Rambaud O.P., « Saint Vincent Ferrier », dans Grandes Figures de Prêcheurs, Paris, Lethielleux, 1930 (2e éd.), t. 1, p. 51-139. — Nous ne reproduisons ici que les pages 116-137, omettant donc la plus grande partie de la vie du saint, ainsi que le récit de sa mort (p. 137-139). — Les sous-titres ont été ajoutés par nos soins.

