Saint Vincent expliqueson extinction de voix
Sermon sur le sens caché des Écritures (1411)
En 1411, saint Vincent Ferrier subit un enrouement prolongé qui le contraignit à interrompre sa tournée de prédications. Lui dont la voix était fréquemment renforcée par une puissance miraculeuse fut réduit au silence durant le temps de la Passion. Il décida de revenir dans la ville de Murcie (Espagne), qu’il avait précédemment visitée. Il y parvint la veille des Rameaux et y demeura avec toute sa compagnie de confesseurs et de pénitents jusqu’à son plein rétablissement.
Le mardi de Pâques, il prêcha sur l’évangile du jour : Il leur découvrit le sens caché des Écritures (Lc 24, 45). Pour expliquer qu’une volonté de Dieu est cachée en tout événement, et que nous devons travailler à la découvrir, il prit, avec bonhomie, l’exemple de sa propre extinction de voix.
Nous n’avons pas le texte complet du sermon de Vincent, mais seulement le canevas fourni par le manuscrit autographe de Valence. Les exemples tirés de l’Histoire sainte sont donc réduits à une sèche énumération, alors que le saint les développait abondamment, de façon vivante et dialoguée, pour le plaisir et l’instruction de ses auditeurs.
Ce canevas, reproduit d’après la traduction française du père Fages [1], suffira toutefois à donner une idée du sermon.
Le Sel de la terre
J'AI D’ABORD à vous faire connaître, bonnes gens, le secret de mon enrouement, et j’y vois une bonne matière à traiter pour l’instruction des chrétiens et des juifs. Disons donc : Ave Maria.
Le sens littéral du texte.
Expliquons tout de suite le sens littéral de mon texte, car il rappelle un grand miracle de Notre-Seigneur.
Ses disciples étaient grossiers, peu ouverts à l’intelligence des Écritures, des prophéties et des mystères. Aussi son premier soin, après sa Résurrection, fut-il de leur découvrir le sens caché, et c’est un bien plus grand miracle d’ouvrir les yeux de l’intelligence que ceux du corps. C’était le jour de Pâques ; Notre-Seigneur apparut à ses disciples, les signa au front, disant : Que votre esprit s’ouvre. Et leur esprit fut ouvert. Il leur avait du reste annoncé cela : Je vous donnerai moi-même un langage et une sagesse, à quoi nul de vos adversaires ne pourra résister ni contredire (Lc 21, 15).
Et dans l’ancien Testament : J’enfouis ce témoignage, je scelle cette révélation au cœur de mes disciples… Moi et les enfants que Yahvé m’a donnés, nous sommes des signes et des présages en Israël (Is 8, 16-17). Tel est le sens littéral du texte.
Application à l’extinction de voix
Mais je veux l’appliquer à mon extinction de voix et vous en dire les raisons. Il y en a trois.
La première est particulière et me regarde, la deuxième est générale et vous regarde, la troisième est spéciale et regarde les juifs.
Application personnelle
D’abord, celle qui me regarde.
Sachez qu’il n’y a pour ainsi dire qu’une vertu : l’humilité, sans laquelle les autres ne valent rien car elles se perdent et s’en vont comme du blé par un sac troué. C’est pourquoi il faut être humble, sans hypocrisie, ni recherche de vaine gloire, avoir toujours le cœur ouvert à Dieu, et ne vouloir que son honneur. David et Saül nous en offrent des exemples, et on trouve d’autres autorités, soit dans l’ancien soit dans le nouveau Testament.
Il demeure prouvé par là que l’humilité seule conserve la créature dans l’amitié de Dieu. Et c’est pourquoi Dieu, quand il choisit quelqu’un pour son service, lui envoie des empêchements, juste en ce qu’il désire le plus, afin qu’il s’humilie et ne se perde pas par la vaine gloire.
Moïse en est une preuve lorsque Dieu le rendit bègue. Seigneur, disait-il, qu’est ceci ? Depuis deux jours je ne puis parler, depuis que votre voix s’est faite entendre, ma langue est devenue comme paralysée. Or, Moïse avait précisément à parler au peuple, et il dut le faire par truchement, c’est-à-dire par son frère Aaron : et d’un cœur de lion qu’il avait et qui lui faisait opérer des prodiges, il n’eut plus qu’un cœur de fourmi ; et il était humilié, ne risquant plus rien de la vaine gloire.
Saint Paul faisait des miracles et ressuscitait des morts, mais il ne pouvait se guérir de la concupiscence, et il disait : Pour que la grandeur de mes révélations ne m’enorgueillisse pas, l’aiguillon de la chair m’est resté, et c’est comme le soufflet de Satan.
Ainsi ces deux grands hommes avaient le frein obligé de l’humilité. A plus forte raison en ai-je besoin, moi chétif, et dois-je le dire : Dieu l’a voulu pour que mes nombreuses prédications ne m’inspirent aucune vaine gloire, et qu’ainsi je n’oublie pas que Dieu pourrait m’enlever la voix à jamais.
Application générale
La seconde application regarde vos âmes.
Le salut des âmes est le souci principal de Dieu. C’est pourquoi Dieu m’a envoyé cette extinction de voix, pour donner à un plus grand nombre d’âmes l’occasion de se convertir, en me forçant à prolonger ici mon séjour. Vous savez que j’étais parti de cette ville avec l’intention de ne plus revenir, mais j’ai dû retourner pour procurer tout ce bien qui s’est fait de nouveau par les confessions, les jeûnes, les disciplines des petits enfants même et des soldats…
Je suis revenu de sept lieues de loin pour le salut de tant d’âmes :
Pour eux – disait saint Paul – je souffre jusqu’à porter des chaînes comme un malfaiteur. Mais la parole de Dieu n’est pas enchaînée. C’est pourquoi j’endure tout pour les élus, afin qu’eux aussi obtiennent le salut qui est dans le Christ Jésus avec la gloire éternelle [2 Tm 11, 9].
Application spéciale
La troisième raison est spéciale et regarde les juifs.
Dieu promit à Abraham que de lui naîtrait le Messie, disant : En vous seront bénies toutes les nations (Gn 21, 18).
Les juifs disent : Nous sommes de la race d’Abraham, donc Dieu nous doit la bénédiction, c’est-à-dire le salut. Mais tel n’est pas le sens véritable. Il est dit que les nations doivent être bénies dans la race d’Abraham, c’est-à-dire dans le Christ qui devait naître de cette race. Ils seront donc bénis, ceux qui obéiront à ce Christ, qui a pris son sang de la race d’Abraham. Mais comme les juifs n’étaient pas encore très éclairés sur ce point, Dieu a voulu me faire retourner et m’a envoyé mon extinction de voix. Car nul obstacle ne m’eût arrêté, pas même une jambe cassée, ni l’obligation d’aller sur un âne pour prêcher. Et c’est pourquoi beaucoup ont été convertis ou se convertiront, ayant déjà la foi au cœur, d’après ce qu’ils ont entendu de l’incarnation, de la Trinité, de la passion.
Conclusion : adresse aux chrétiens pour les néophytes.
Ainsi donc, bonnes gens, ne vous contentez pas, je vous en conjure, d’expliquer à ces néophytes les vérités de la foi, mais admettez-les aux emplois publics, lucratifs et honorables. Dites-leur ces paroles du livre des Nombres : Si vous venez avec nous, ces biens dont Yahvé nous gratifiera, nous vous en gratifierons (Nb 10, 32).
Et voilà les raisons pour lesquelles Dieu a permis mon extinction de voix, et telle est la dernière explication de notre texte : Et il leur découvrit le sens caché des Écritures.
[1] — P. Fages, Histoire de saint Vincent Ferrier, apôtre de l’Europe, 1901, t. 1, p. 288-291.

