L’œuvre de Christophe Colomb
par Dom Thomas d’Aquin OSB
Scène I
(Trois démons jouent aux cartes autour d’une table – Soudain entre Belzébuth).
Belzébuth :
J’arrive du sommet du mont Calédonia [1]
D’où j’ai vu comme un signe annonceur de fracas.
Là-bas, les caravelles espagnoles dans la mer
Semblent vouloir tenter d’aborder sur nos terres.
La faute incombe à un certain Christophe Colomb
Qui risque, s’il approche, de nous précipiter
Dans une chute honteuse qu’on ne peut tolérer.
Cet importun menace notre tranquillité !
Il nous faut au plus vite avertir Orixa
Avant que ces maudits ne pénètrent par là.
Dinato (un démon) ;
Maître, qu’allons-nous faire ?
Belzébuth :
Allons les rencontrer au milieu de la mer
Pour découvrir s’ils peuvent arriver à passer
L’obscure et aveuglante trombe d’eau, qu’à travers
La cime de leurs mâts nous allons leur lancer ;
Santa Maria, Pinta et Nina, les trois
Vont, par le tréfonds, s’engloutir avec la croix.
Tout annonce pour nous un vrai divertissement
Et, une fois de retour, grande beuverie, mes enfants !
(Tous les démons lèvent leurs verres en criant leur satisfaction).
Scène II
(Sur la mer. Les trois caravelles et Colomb avec quelques marins. Une trombe noire – espèce de cyclone – s’approche lentement. Derrière elle se cache Belzébuth).
Colomb :
Quel ciel étrange et ténébreux
Qui sème même la crainte chez les plus valeureux.
Voici venir au loin une grande trombe d’eau
Comme un fleuve en délire débordé par les eaux ;
Son allure terrible est celle d’un démon
Qui vient semer chez nous terreur et destruction.
Apportez vite les saints Évangiles et la croix,
Par eux seuls, contemplons la lumière de la foi.
Il est dit : « Au commencement était le Verbe »,
Voici une parole qui terrasse toute superbe,
En son nom, je t’ordonne, Satan, esprit maudit
Ouvre-nous le passage et rentre en ton taudis !
Belzébuth (sortant de derrière la trombe d’eau) :
Aïe, aïe, aïe, me voici bien impuissant contre eux,
Car Colomb est de ceux qui se confient en Dieu,
Qui au nom du Sauveur nous forcent à reculer
Et à prendre la fuite pour nous mieux protéger.
Ces belles terres abritaient toutes les superstitions
Ignorant tout essai de christianisation !
La belle époque ! Hélas !
Mais plus tard, au XXe siècle, je me vengerai !
Les esprits et les sectes, ici, j’attirerai.
C’est une belle confusion que je vais préparer
Car cet état de chose ne se peut tolérer.
Scène III
(XXe siècle. Belzébuth et Dinato passent sur la scène en conversant).
Belzébuth :
Maintenant l’heure de la vengeance vient de sonner.
Dinato :
Maître, qu’allons-nous faire ?
Belzébuth :
Faire ? Mais voilà qui est déjà fait, mon enfant !
J’étais, en personne, au concile du Vatican !
A plusieurs j’ai donné un petit coup de main,
Un bon tuyau, en passant, ça ne coûte rien !
J’y ai alors pénétré comme la fumée,
Il y avait des fentes, vois-tu, j’y suis rentré !
J’ai fait voter l’œcuménisme,
J’ai instauré le progressisme.
Maintenant, l’affaire est dans le sac, on peut le dire,
Un vrai cul-de-basse-fosse, il va sans dire !
Certains adorent les plantes, Mahomet et Bouddha.
Bientôt chez plus personne il n’y aura la foi.
Détruites l’éducation, la crainte et la pudeur.
Et l’effet immédiat : ils m’appellent leur seigneur.
Personne ne se trouve plus pour vouloir m’affronter,
Car ils ont tous trop peur de finir écrasés.
Dinato :
On dit que deux évêques ne se laissent pas tromper
Et que, connaissant trop notre méchanceté,
Il nous est impossible de les manipuler.
Belzébuth :
En effet, j’ai bien craint autrefois leur bravoure
Mais, enfin, les voici tous deux dans le sépulcre.
Dinato :
J’ai ouï dire cependant que de leur vivant
Ils ont paré à tout, sacrant : Tissier, Williamson
Fellay et Galaretta. Et voici maintenant
Qu’un 5e s’annonce pour nous damer le pion !
Belzébuth (en fureur) :
Abruti ! Ils ne sont qu’une minorité !
Toi-même, tu es capable de les écraser !
Nos moyens sont puissants et mon plan déjà fait :
Usons donc des médias, de la télévision.
Le peuple, devant celle-ci, oublie toute réflexion.
Ainsi, dans le programme, y mettrai-je du mien,
Parvenant à flétrir l’âme de tout bon chrétien.
Des enfants purs ? Jamais plus il n’y en aura !
Vêtir les saints habits ? Personne ne daignera !
Contre l’antique foi, j’aurai semé la guerre
Et pour toujours instauré une nouvelle ère.
Ère où, totalement, le Christ sera banni,
Où, sur son siège, dans l’ombre, je régnerai, tapi.
Toutes les religions y trouveront leur place,
La seule vraie achevant de mourir à sa place.
(Entrent les diables avec les pancartes et le peuple. Chaque figurant porte une affiche avec le nom d’une fausse religion. Une corde lie le cou de chacun d’eux)
Belzébuth :
C’est comme si c’était fait et comme je te le dis
L’œuvre de Colomb tourne à la bouffonnerie.
Dinato :
Voici que tous ces gens achèvent de me convaincre,
Toujours, tu as raison et ne cesses de vaincre.
(Entre Mgr Licinio, accompagné d’un petit groupe de fidèles qui s’agenouillent près de lui, tourné vers le public).
Dinato :
Maître, quelle vision horrible et ténébreuse, je vois :
Monseigneur Licinio, mitré, crossé, l’anneau au doigt !
Voulez-vous qu’à cette corde, nous vous le ligotions ?
Belzébuth (se retourne et voit Mgr Licinio ; il bondit en arrière et dit) :
Plus que le ligoter, il nous faut l’étrangler !
Mais Dieu ne me laisse pas seulement l’approcher.
Viens ! Cachons-nous afin de l’écouter !
Et découvrons par quel biais l’attaquer !
Mgr Licinio (qui ne s’aperçoit pas de la présence des démons) :
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit
Pour qui adore la Trinité fidèlement,
S’ouvre le repos du ciel éternellement.
Amen .
(A chaque « Amen » des fidèles, une ou deux âmes se libèrent des griffes des démons ; elles jettent sur le sol leur affiche de fausse religion et vont se mettre à genoux auprès de Mgr Licinio).
Et qui adore Bouddha et toute divinité
N’obtient après la mort aucune félicité.
Amen.
Et qui sur le même pied, avec Notre Seigneur,
Honore Luther, Calvin, Mahomet imposteur,
Brûlera en enfer d’une éternelle douleur.
Belzébuth :
Aïe, voilà qui me fait mal.
A moi celui-là et cet autre animal (dit-il en voyant une âme lui échapper) !
Mgr Licinio (se tournant vers Belzébuth, puis vers les démons qui tentent de retenir les âmes qui veulent se délivrer) :
Ah, te voici encore, infâme traître,
Veux-tu lâcher ces âmes, elles sont à mon Maître,
Qui pour chacune d’elles a dû verser son sang.
Belzébuth :
Aïe, aïe, aïe, tout est de la faute du vieux Colomb !
Cet homme venu ici pour notre perdition,
Cause pour notre empire du coup le plus profond.
Dinato :
Vous voyez, je l’avais bien dit !
C’est nous qui sommes devenus les bouffons.
Belzébuth :
Espèce d’âne ! C’est de ta faute !
Mgr Licinio :
Fermez la bouche et taisez-vous.
Je te l’ordonne : Vade retro Satanas !
(Un démon avec une pancarte) :
Et la nouvelle ère ?
Belzébuth :
Imbécile, sortons d’abord de cette galère !
Mgr Licinio (en conclusion) :
Colomb, en vérité, c’est vraiment grâce à lui
Si, enfin aujourd’hui, nous pouvons être ici.
En lui nous vénérons le grand explorateur
Et plus encore celui, qui du Christ fut porteur.
Car plus grand que Colomb est le Christ Jésus
Dont la croix nous conduit au ciel et au salut.
Entre ses mains le salut de l’humanité
Par le triomphe, enfin, du Cœur Immaculé.
U.I.O.G.D.
[1] — Point culminant des montagnes de Nova Friurgo.
Informations
L'auteur
Né à Rio de Janeiro en 1954, Miguel Ferreira da Costa a été disciple de Gustavo Corçao (1896-1978) avant recevoir l'habit bénédictin au monastère bénédictin de Bédouin, en France (1974), avec le nom de "frère Thomas d'Aquin".
Il a fondé en 1987 le monastère de la Sainte Croix (Santa Cruz) au Brésil.
Il a été sacré évêque le 19 mars 2016.
Voir la présentation de Dom Thomas d'Aquin dans Le Sel de la terre 96.
Le numéro

p. 118-127
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
