L’amour de la vérité et la haine de l’erreur
Quiconque aime la vérité déteste l’erreur et cette détestation de l’erreur est la pierre de touche à laquelle se reconnaît l’amour de la vérité.
Si vous n’aimez pas la vérité, vous pouvez dire que vous l’aimez et même le faire croire ; mais soyez sûr qu’en ce cas vous manquerez d’horreur pour ce qui est faux, et, à ce signe, on reconnaîtra que vous n’aimez pas la vérité [1].
Cette phrase bien connue d’Ernest Hello exprime une vérité profonde : l’amour de la vérité se mesure à la haine de l’erreur. Saint Thomas, 6 siècles plus tôt, avait déjà remarqué que l’on reconnaît l’hérétique principalement au fait qu’il ne combat pas l’erreur :
« L’habitus de la foi nous est utile pour deux choses : pour croire ce qu’il faut croire et pour repousser ce qu’il ne faut pas croire. L’homme peut faire la première chose par sa seule estimation, sans l’aide de l’habitus infus ; mais pas la seconde, à savoir être incliné à telle vérité plutôt qu’à telle autre : cela ne peut venir que de l’habitus infus. C’est ce discernement qui fait que nous ne croyons pas à tout esprit ; et, ce discernement n’étant pas dans l’hérétique, cela manifeste qu’il n’a plus l’habitus de foi. S’il croit à certaine vérité à croire, cela vient de la raison humaine : s’il était incliné à cela par l’habitus de foi, il repousserait ce qui est contraire à la foi, de même que tout habitus repousse ce qui est contraire à cet habitus [2]. »
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On peut dire que le libéralisme se reconnaît au manque d’horreur et de haine pour l’erreur. Pour le libéral, l’erreur est une opinion, et l’on doit avoir la liberté de la penser et de l’exprimer tant que l’on ne cause pas de désordre grave.
Telle n’est pas l’attitude de Dieu : « Omne execramentum erroris odit Dominus, le Seigneur hait toute erreur détestable [3] », dit l’Écriture, qui ajoute aussitôt que nous devons imiter cette attitude : « Et non erit amabile timentibus eum, et elle ne sera pas aimée de ceux qui le craignent. »
L’amour de la vérité et du bien cause la haine de l’erreur et du mal, explique saint Thomas : « Aimer une chose et haïr son contraire relèvent d’un même principe. Ainsi l’amour d’une chose cause la haine de son contraire [4]. »
Ainsi Dieu, qui aime pourtant tout ce qu’il a fait, éprouve-t-il de la haine pour le péché et le pécheur : « Odisti omnes qui operantur iniquitatem, perdes omnes qui loquuntur mendacium ; virum sanguinum et dolosum abominabitur Dominus. Tu hais tous les artisans d’iniquité. Tu fais périr les menteurs ; Yahweh abhorre l’homme de sang et de fraude [5]. » Et saint Thomas commente ce passage ainsi : « Dieu aime les pécheurs en tant qu’ils sont une certaine nature : en effet de cette façon ils ont l’être et ils ont cet être par lui. Mais, en tant qu’ils sont pécheurs, ils ne sont pas, ils défaillent par rapport à l’être : et cela ne leur vient pas de Dieu. Donc sous ce point de vue, Dieu les hait [6]. »
Nous aussi, nous devons imiter cette attitude de Dieu et éprouver de l’aversion pour le mal et l’erreur, les haïr dans notre frère :
« Dans les pécheurs on peut considérer deux choses : la nature et la faute. Par leur nature, qu’ils tiennent de Dieu, ils sont capables de la béatitude, sur la communication de laquelle est fondée la charité, nous l’avons dit. Et c’est pourquoi, selon leur nature, il faut les aimer de charité. Mais leur faute est contraire à Dieu, et elle est un obstacle à la béatitude. Aussi, selon leur faute qui les oppose à Dieu, ils méritent d’être haïs, quels qu’ils soient, fussent-ils père, mère ou proches, comme on le voit en saint Luc (14, 26). Car nous devons haïr les pécheurs en tant qu’il sont tels, et les aimer en tant qu’ils sont des hommes capables de la béatitude. C’est là véritablement les aimer de charité, à cause de Dieu [7]. »
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Cette attitude de lutte contre l’erreur et le mal est donc guidée par la charité. Et les libéraux sont mal venus quand ils nous reprochent de manquer à la charité. Ils tournent le nom de la charité contre la lumière, selon l’expression d’Ernest Hello :
« On tourne le nom de la charité contre la lumière toutes les fois qu’au lieu d’écraser l’erreur on pactise avec elle, sous prétexte de ménager les hommes. On tourne le nom de la charité contre la lumière toutes les fois qu’on se sert de lui pour faiblir dans l’exécration du mal. En général, l’homme aime à faiblir. La défaillance a quelque chose d’agréable pour la nature déchue ; de plus, l’absence d’horreur pour l’erreur, pour le mal, pour l’enfer, pour le démon, cette absence semble devenir une excuse pour le mal qu’on porte en soi [8]. »
Cet auteur a mis là le doigt sur la plaie du libéral : une faiblesse, un manque de courage qui vient du péché originel et qui pousse l’homme à refuser la lutte. Continuons de le citer, et nous pourrons penser à tel ou tel de nos amis qui a cessé de combattre contre l’hérésie conciliaire par lassitude dans le combat :
« Après une longue guerre, quand on n’en peut plus, quand la fatigue amène la ressemblance de l’apaisement, on a souvent vu les rois, lassés de combattre, se céder les uns aux autres telle ou telle place forte. Ce sont là des concessions qui fournissent les moyens d’en finir avec le canon. Mais on ne traite pas les vérités comme on traite les places fortes. Quand il s’agit de faire la paix, en esprit et en vérité, c’est la conversion qu’il faut et non l’accommodement. La justice est tout entière ce qu’elle est [9]. »
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Un bon médecin n’est-il pas celui qui lutte jusqu’au bout, sans compromission et sans répit, contre la maladie et les microbes, qui saura au besoin prescrire une opération ou un traitement pénible et même, si la chose est nécessaire, mettre son malade en quarantaine ? Mais Ernest Hello avait déjà fait cette comparaison :
« Que dirait-on d’un médecin qui, par charité, ménagerait la maladie de son client ? Imaginez ce tendre personnage. Il dirait au malade : Après tout, mon ami, il faut être charitable. Le cancer qui vous ronge est peut-être de bonne foi. Voyons, soyez gentil, faites avec lui une bonne petite amitié ; il ne faut pas être intraitable ; faites la part de son caractère. Dans ce cancer, il y a peut-être une bête ; elle se nourrit de votre chair et de votre sang, auriez-vous le courage de lui refuser ce qu’il lui faut ? La pauvre bête mourrait de faim. D’ailleurs je suis porté à croire que le cancer est de bonne foi et je remplis auprès de vous une mission de charité [10]. »
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Et notre auteur reprochait à son siècle de ne pas avoir cette haine parfaite (odium perfectum, dit la Bible [11]) pour le mal et l’erreur. Que dirait-il à notre époque de tolérance maçonnique et d’œcuménisme vaticanesque ?
« C’est le crime du dix-neuvième siècle que de ne pas haïr le mal et de lui faire des propositions. Il n’y a qu’une proposition à lui faire, c’est de disparaître. Tout arrangement conclu avec lui ressemble non pas même à son triomphe partiel, mais à son triomphe complet, car le mal ne demande pas toujours à chasser le bien ; il demande la permission de cohabiter avec lui. Un instinct secret l’avertit qu’en demandant quelque chose, il demande tout. Dès qu’on ne le hait plus, il se sent adoré [12]. »
Ces derniers mots nous expliquent pourquoi la franc-maçonnerie et les libéraux n’ont eu de cesse de réclamer la liberté religieuse. Ils ont obligé tous les régimes qui se sont succédés en France depuis 1789 à l’accepter, et ils ont réussi à l’imposer à l’Église conciliaire.
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Nos lecteurs comprendront que notre revue cherche à s’opposer à ce courant de pensée dominant. Nous voulons pratiquer la sainte intolérance contre l’erreur, notamment l’erreur néo-moderniste qui se répand dans l’Église depuis le concile. Disciples de saint Thomas d’Aquin, nous voulons tâcher de remplir le double rôle qu’il reconnaît au prédicateur de la vérité :
« Les prédicateurs de la vérité ont une double tâche : exhorter dans la doctrine sacrée et vaincre celui qui la contredit. Et cette victoire sur les adversaires de la doctrine sacrée se fait de deux manières : on vainc les hérétiques par la dispute et ceux qui nous persécutent par la patience [13]. »
Que nous le voulions ou non, le monde est partagé en deux : les amis de Notre Seigneur qui combattent le bon combat, et les suppôts de Satan qui cherchent à détruire, ou auto-détruire, le règne de Dieu. Entre les deux il y a une inimitié profonde voulue de Dieu :
« “Inimicitias ponam inter te et mulierem, et semen tuum et semen illius ; ipsa conteret caput tuum, et tu insidiaberis calcaneo ejus (Gn 3, 15) : Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, et ta race et la sienne ; elle-même t’écrasera la tête, et tu mettras des embûches à son talon.” Jamais Dieu n’a fait et formé qu’une inimitié, mais irréconciliable, qui durera et augmentera même jusques à la fin : c’est entre Marie, sa digne Mère, et le diable ; entre les enfants et serviteurs de la sainte Vierge, et les enfants et suppôts de Lucifer. (…) Non seulement Dieu a mis une inimitié, mais des inimitiés, non seulement entre Marie et le démon, mais entre la race de la sainte Vierge et la race du démon : c’est-à-dire que Dieu a mis des inimitiés, des antipathies et haines secrètes entre les vrais enfants et serviteurs de la sainte Vierge et les enfants et esclaves du diable ; ils ne s’aiment point mutuellement, ils n’ont point de correspondance intérieure les uns avec les autres [14]. »
Enest Hello parle aussi, à partir d’un autre verset de la sainte Écriture, de cet aspect irréconciliable de la lutte :
« Il y a un mot, dans David, auquel on ne fait pas attention. Le voici : qui diligitis Dominum, odite malum. Le jour où le mal est entré dans le monde, il est né quelque chose d’irréconciliable. La charité, l’amour envers Dieu exige, suppose, implique, ordonne la haine envers l’ennemi de Dieu [15]. »
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Avec la grâce de Dieu nous entendons donc remplir notre devoir en combattant sans relâche les erreurs de ce temps : les erreurs conciliaires tout d’abord, comme Mgr Lefebvre nous l’avait explicitement demandé, mais encore toutes les erreurs qui menacent les catholiques contemporains : crombettisme, guénonisme, etc.
Et nous espérons être soutenus dans ce combat, au moins par leur prière, par tous les amis de la vérité. Nous le serons, en premier lieu, par la très sainte Vierge Marie, dont nous ne voulons être que les instruments afin que toute la gloire et la joie de la victoire lui reviennent :
Gaude, Virgo Maria, cunctas haereses sola interemisti in universo mundo.
Réjouissez-vous, Vierge Marie, vous seule avez vaincu toutes les hérésies dans le monde entier. (Répons de l’office de la sainte Vierge)
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[1] — Ernest Hello, L’homme, Librairie académique Perrin, Paris, 1941 (40e éd.), p. 214.
[2] — 3 Sent, D. 23, q. 3, a. 3, q.la 2 : Fidei habitus infusus in duobus nos adjuvat, scilicet ut credamus quæ credenda sunt, et ut eis quæ non sunt credenda, nullo modo assentiamus. Primum autem homo potest ex ipsa æstimatione sine habitu infuso ; sed secundum, scilicet ut discrete in hæc et non in illa inclinetur, est ex habitu infuso tantum ; quæ quidem discretio est secundum quam non credimus omni spiritui : quæ quia in hæretico non est, constat quod habitus fidei in ipso non manet. Et, si aliqua credenda credat, hoc est ex ratione humana : si enim habitu fidei ad hæc credenda inclinaretur, contraria fidei refutaret, sicut omnis habitus renititur eis quæ contra illum habitum sunt.
[3] — Si 15, 13.
[4] — Amor et odium sunt contraria, quando accipiuntur circa idem. Sed quando sunt de contrariis, non sunt contraria, sed se invicem consequentia: eiusdem enim rationis est quod ametur aliquid, et odiatur eius contrarium. Et sic amor unius rei est causa quod eius contrarium odiatur. (I-II q. 29, a. 2, ad 2)
[5] — Ps 5, 7.
[6] — I q, 20, a. 3, ad 4. Deus autem peccatores, inquantum sunt naturae quaedam, amat, : sic enim et sunt, et ab ipso sunt. Inquantum vero peccatores sunt, non sunt, sed ab esse deficiunt : et hoc in eis a Deo non est. Inde secundum hoc ab ipso odio habentur.
[7] — Respondeo dicendum quod in peccatoribus duo possunt considerari : scilicet natura, et culpa. Secundum naturam quidem, quam a Deo habent, capaces sunt beatitudinis, super cuius communicatione caritas fundatur, ut supra dictum est (a.3 ; q.23, a. 1 & 5). Et ideo secundum naturam suam sunt ex caritate diligendi. Sed culpa eorum Deo contrariatur, et est beatitudinis impedimentum. Unde secundum culpam qua Deo adversantur, sunt odiendi quicumque peccatores, etiam pater et mater et propinqui, ut habetur Lc 14, 26. Debemus enim in peccatoribus odire quod peccatores sunt, et diligere quod homines sunt beatitudinis capaces. Et hoc est eos vere ex caritate diligere propter Deum. (II-II, q. 25, a. 6)
Note de Antonin-Marcel Henry dans l’édition du Cerf de 1985 : « Que l’on ne s’étonne pas de ce langage apparemment dur, d’une époque où l’on jugeait sur le fait extérieur du péché. »
[8] — Cette citation d’Ernest Hello et les suivantes sont tirées de : Ernest Hello, L’homme, 40e éd., Perrin, 1941, p. 80-85.
[9] — Ernest Hello, op. cit.
[10] — Ernest Hello, op. cit.
[11] — Ps 138, 22 : Perfecto odio oderam illos, et inimici facti sunt mihi.
[12] — Ernest Hello, op. cit.
[13] — Ubi sciendum est quod praedicatores veritatis duo debent facere, scilicet exhortari in doctrina sacra et contradicentem devincere. Et hoc dupliciter : disputatione haereticos, patientia vero persecutores. Commentaire sur 2 Co 2, 14.
[14] — Saint Louis-Marie Grignion de Monfort, Le traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge, § 51.
[15] — Ernest Hello, op. cit.

