Le baptême de désir
par l’abbé François Laisney
Introduction
CETTE petite étude peut se résumer dans une vérité très simple de notre catéchisme : pour aller au ciel, on doit mourir en état de grâce. Cette grâce nous est donnée uniquement « par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ » dans son Église, principalement par les sacrements.
Cette doctrine catholique a été déformée par certains libéraux qui ont pratiquement réduit à très peu de chose la nécessité des sacrements et de l’appartenance à l’Église catholique, « hors de laquelle il n’y a pas de salut » ; ils ont même parfois réduit la nécessité de la grâce elle-même, en la remplaçant par « l’ignorance invincible et la sincérité ».
D’un autre côté, le R.P. Feeney a réagi exagérément contre eux et il a avancé que l’état de grâce n’était pas suffisant pour assurer le salut ; il fait du caractère du baptême une nécessité absolue, ce que l’Église a toujours enseigné de la grâce du baptême, non du caractère du baptême. Il donne trop d’importance à l’appartenance extérieure à l’Église, tandis que les pères, les docteurs et les papes ont toujours mis l’accent sur le lien intérieur avec le Christ, sur « la charité qui est le lien de la perfection » (Col 3, 14).
J’espère (et je le demande dans mes prières) que la considération de la vérité catholique aidera le lecteur à mieux apprécier la nécessité et la valeur de la vie intérieure du Christ en nous par la foi catholique et la charité – vrai début de la vie du paradis – et à communiquer avec enthousiasme ce trésor à beaucoup d’autres âmes ; car sans cette vie de la grâce, qui fait de nous des membres vivants de l’Église catholique, il n’y a pas de salut, même si on appartient à l’Église.
Pour avancer sur une base solide, notre approche de la question a été située au point de vue de la grâce. En effet la doctrine de la grâce a été clairement définie, et avec précision, par l’Église, de sorte que tous les catholiques intéressés à la question du baptême de désir doivent adhérer à ces vérités : ce qui fournit une approche sûre et sans conteste.
Notre Seigneur Jésus-Christ n’est pas venu pour être indulgent au mal, ni pour condamner le pécheur, mais bien plutôt pour sauver les pécheurs de leurs péchés : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique ; afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3,16 & 17) La mission de l’Église est donc non d’excuser le mal ni de condamner le pécheur, mais de sauver les pécheurs de leurs péchés, par une foi vivante en Jésus-Christ.
Par l’intercession du Cœur immaculé de Marie et de sainte Thérèse patronne des missions, puisse le Sacré-Cœur enflammer de cette charité missionnaire l’âme de nos lecteurs et la nôtre !
Puissions-nous aussi « recevoir l’amour de la vérité » sans lequel nous deviendrions la proie de « la puissance d’égarement qui fait croire au mensonge : en sorte qu’ils tombent sous son jugement, tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, mais qui ont consenti à l’iniquité » (2 Th 2, 10 & 11).
Exposé de la doctrine
Loi du baptême et baptême de désir
Jésus-Christ a établi une loi selon laquelle tout homme doit être baptisé pour être sauvé. « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne (re)naît de l’eau et de l’esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. » (Jn 3, 5)
Notons que Notre Seigneur parle clairement ici du sacrement de baptême, c’est-à-dire du baptême d’eau. Le concile de Trente enseigne que le sacrement de baptême est la « cause instrumentale [1] » de la grâce dans l’âme : c’est le moyen ordinaire et obligatoire de recevoir la grâce de Dieu pour la première fois.
Cette loi n’établit pas une nécessité purement extrinsèque du baptême ; comme pour les lois de nature, il appartient à la nature même du baptême de causer la grâce dans nos âmes (« ex opere operato [2] ») : c’est le seul moyen à notre disposition pour obtenir cette grâce.
Cependant Dieu n’est pas tenu par les lois qu’il a fixées. Parfois, dans l’ordre naturel, il produit un effet qui court-circuite les causes ordinaires qu’il a établies (c’est ce qu’on appelle un miracle) ; de même quelquefois il produit la grâce dans les âmes sans faire intervenir les causes ordinaires, c’est-à-dire sans le signe extérieur du sacrement : c’est un miracle dans l’ordre surnaturel.
Ainsi, quand le Christ marche sur les eaux, il produit un effet (maintenir son corps au-dessus de l’eau) sans la cause naturelle (un sol ferme) et il ne suit pas la loi de la gravitation.
De façon analogue, il peut donner sa grâce et ouvrir ainsi le ciel à une âme sans utiliser les eaux du baptême. (Les pères de l’Église, saint Cyprien, saint Augustin, citent l’exemple du bon larron.)
Cela peut se produire aussi après le baptême. Si on perd la grâce sanctifiante par un péché mortel, Dieu peut la restaurer avant même qu’on reçoive réellement le sacrement de pénitence, grâce à un acte de contrition parfaite.
Ainsi la possibilité du baptême de désir existe bien.
De fait Dieu opère quelquefois de tels miracles. Certains reçoivent la grâce sanctifiante avant le baptême d’eau : c’est non seulement une possibilité, c’est un fait ! Saint Augustin parle des catéchumènes catholiques « brûlant de charité », en citant l’exemple du centurion Corneille qui était « rempli du Saint-Esprit avant son baptême [3] » (Ac 10, 44 à 47).
Celui qui a reçu la grâce sanctifiante avant de recevoir réellement le sacrement n’est pas dispensé de la loi de Dieu l’obligeant à recevoir le sacrement. Cette loi s’applique toujours à lui. En fait, il n’aurait pas la grâce de Dieu si sa volonté n’était pas soumise à la volonté divine, ce qui inclut (implicitement ou explicitement) la volonté de recevoir le sacrement. Cela vaut pour le baptême de désir. Cela vaut aussi pour la contrition parfaite : elle ne dispense pas de la confession, elle ne peut même pas s’obtenir sans la volonté de se confesser le plus tôt possible.
Il nous faut ici souligner que le baptême de désir est bien plus que le simple désir du baptême, de la même manière que la contrition parfaite est bien plus que le simple désir de la confession. Dans le baptême de désir (ou dans la contrition parfaite) est impliquée la totalité de la vie spirituelle (grâce sanctifiante et « foi vivante », « opérant par la charité »).
Mais le désir du baptême ou de la confession peut être l’effet simplement d’une grâce actuelle. Dans les deux cas cependant, si on coopère pleinement avec la grâce actuelle, Jésus-Christ mènera l’âme à la plénitude de sa vie spirituelle, parce que le but final de la grâce actuelle est toujours le don de la grâce sanctifiante.
Cependant il peut arriver – et il est arrivé – que certains meurent avant d’avoir pu mettre à exécution cette volonté, et « Dieu compte l’intention pour l’action [4] ». Dieu ne demande pas l’impossible. Si, sans faute de sa part, une personne ayant le baptême de désir (ou la contrition parfaite) est empêchée de recevoir le sacrement dans sa forme extérieure avant sa mort, elle peut aller au ciel. Le fait du baptême de désir est indéniable. C’est une vérité solidement établie dans l’histoire de l’Église et attestée dans les écrits des saints et des papes (voir références à la fin de cette étude) que Dieu a sauvé et sauve encore des âmes en leur donnant sa grâce (la grâce intérieure du baptême) sans le sacrement (signe extérieur) de baptême.
On doit remarquer que le « baptême de désir » n’est pas un sacrement ; il ne possède pas le signe extérieur requis dans les sacrements [5]. Les théologiens, à la suite de saint Thomas d’Aquin, prince des théologiens, l’appellent « baptême » pour la seule raison qu’il produit la grâce du baptême ; cependant il ne produit pas le caractère sacramentel. Saint Thomas l’appelle « baptême de l’Esprit-Saint », car c’est l’Esprit-Saint qui donne la lumière de la foi et un ardent amour de charité dans l’âme.
Notons aussi que le baptême du sang est, selon saint Thomas, encore plus parfait que le baptême d’eau, à cause de sa plus grande conformité avec Notre -Seigneur Jésus-Christ crucifié, source de toutes grâces. Si bien que le baptême du sang supprime tous les châtiments encourus par le péché. Tous les docteurs ont enseigné que le martyre conduit directement au ciel.
Le baptême de désir, quant à lui, ne supprime pas forcément tous les châtiments encourus par le péché. Donc, après avoir reçu le baptême de désir, on peut encore avoir à subir le purgatoire. Le pape Innocent II recommanda des prières et des sacrifices pour ces âmes-là [6]. Saint Thomas enseigne cela explicitement dans sa Somme, en III, q. 68, a. 2, ad 2.
Nécessité absolue de la grâce sanctifiante
On doit insister sur le fait que la grâce sanctifiante intérieure, avec les vertus de foi (foi catholique, évidemment), d’espérance et de charité, est absolument nécessaire au salut. La nature même du baptême de désir est l’infusion directe par Dieu de la grâce sanctifiante dans l’âme, avec les vertus surnaturelles. Donc, si quelqu’un nie la vérité de la foi catholique, il ne peut recevoir ce baptême de désir, et il ne peut pas aller au ciel, à moins de se repentir de cette faute contre la foi.
La grâce sanctifiante n’est pas « un moyen de salut » (comme un instrument parmi d’autres), c’est l’élément même qui nous constitue enfants de Dieu par adoption. C’est une « participation à la nature divine. » (2 P 1, 4) La charité est par sa nature même une amitié avec Dieu. L’Église a toujours enseigné qu’il n’y a pas de rémission des péchés sans l’infusion de la grâce sanctifiante [7]. Saint Paul est clair : « Sans la foi, il est impossible d’être agréable à Dieu. » (He 11, 16) Il parle de la foi catholique, évidemment. Il a écrit aussi que Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4) ; ainsi on ne peut parvenir au salut par les seules forces de sa propre raison, si Dieu ne se révèle pas, et si l’homme ne croit pas cette vérité par une vertu surnaturelle et un acte de foi. On n’a pas à connaître toute chose explicitement, mais on doit croire explicitement tout ce qu’on connaît de la révélation [8].
Notons que la vertu intérieure de foi portera l’âme non seulement à croire la vérité, mais aussi à rejeter les erreurs qui lui sont opposées : donc, si quelqu’un a été validement baptisé étant enfant dans une secte protestante (dans un baptême valide, Dieu donne la vraie vertu de foi, c’est-à-dire la foi catholique), en grandissant il sera porté par la grâce intérieure qu’il a reçue à rejeter les erreurs qu’il entend dire par le pasteur protestant. Il peut accepter les paroles du pasteur quand il dit : « Jésus est le sauveur » ; mais il devra les rejeter quand il dit : « L’Évangile ne commande rien d’autre que la foi, et tout le reste est indifférent, ni prescrit ni défendu, mais laissé à un libre choix », ou « l’incrédulité est le seul péché mortel », ou « la grâce une fois reçue ne peut être perdue par aucun autre péché, quelle qu’en soit la gravité ou l’énormité, que l’incrédulité » (« sauvé pour toujours [9] »).
S’il ne répond pas à cette grâce intérieure de la foi et qu’il accepte de plein gré les erreurs protestantes malgré cette grâce intérieure de la foi le portant à les rejeter, alors il perd la vertu de foi et, avec elle, la grâce sanctifiante. S’il reste troublé et hésitant, n’acceptant pas tout à fait cependant ces erreurs, ne le jugeons pas, mais laissons le jugement à Dieu, « qui sonde les cœurs » (Ps 7, 10). Dans tous les cas nous n’avons pas à juger la personne, puisque nous ne pouvons connaître son cœur, mais nous devons plutôt prier pour elle, l’exhorter et l’avertir de la nécessité de la foi catholique, de la charité et de l’unité.
Remarquons que la vie des saints montre que faire une erreur sur un point difficile de doctrine n’est pas incompatible avec la foi : même les docteurs de l’Église ont fait erreur ou ont été obscurs sur certains points de doctrine, par exemple la compatibilité du dogme de l’Immaculée Conception avec le fait que même Notre-Dame eut besoin d’être sauvée par Jésus-Christ. Cependant ces saints cherchaient la vérité plutôt qu’ils n’affirmaient d’une façon définitive leur opinion erronée : ils ne se sont pas obstinés dans leur erreur. Combien plus facilement peut-on trouver une erreur de ce genre chez des gens moins versés dans la connaissance de la doctrine de l’Église ! Pourtant la vertu intérieure de foi chez ceux qui ont le baptême de désir les portera à ne pas s’obstiner dans ces erreurs.
L’obstination dans une erreur qui va à l’encontre d’un dogme est incompatible avec la vertu de foi, et donc avec le salut.
Hors de l’Église, pas de salut
Une conséquence directe de ce que nous venons d’exposer est que ces âmes font réellement partie du Corps mystique du Christ, qui est l’Église catholique. Saint Thomas, dans le seul passage de toute la Somme qui traite de l’Église (III, q. 8), enseigne que l’union « in actu - de fait » avec le Christ est essentiellement réalisée par la grâce sanctifiante avec la foi, l’espérance et la charité (article 3). Ceux qui n’ont pas la foi lui sont unis seulement « in potentia », c’est-à-dire qu’ils peuvent s’unir à lui, mais ne sont pas encore unis à lui. Le baptême de désir étant précisément le don direct dans l’âme de la grâce sanctifiante avec la foi, l’espérance et la charité, il en résulte que cette doctrine catholique sur le baptême de désir est loin de s’opposer au dogme « hors de l’Église, point de salut ». L’union extérieure avec l’Église, par soumission aux autorités de l’Église, est simplement la conséquence naturelle des vertus intérieures de foi, d’espérance et de charité. C’est manifestement le cas des catéchumènes, qui suivent déjà les directives de l’Église.
La doctrine du baptême de désir est utile pour montrer l’aspect principal de l’union intérieure avec le Christ, par la vraie foi, « la foi vivante » (Jc 2, 26), « la foi qui est agissante par la charité » (Ga 5, 6). L’union extérieure avec l’Église, sans cette foi vivante, n’est pas suffisante pour parvenir au salut.
Comment reçoit-on cette grâce sanctifiante ? Ce peut être pendant que l’on s’instruit pour devenir catholique, c’est le cas du catéchumène. Ainsi, dans les pays de mission, où le missionnaire passait tous les six mois, si un catéchumène qui déjà croyait et pratiquait la foi catholique, bien que n’étant pas encore baptisé, venait à mourir en cet état, il pouvait aller au ciel. Ce cas est peut-être le plus commun. C’est l’exemple donné par le Catéchisme du concile de Trente.
Ce peut être par l’intervention des anges, comme c’est le cas de tous les justes de l’Ancien Testament [10].
Ce peut être par la lecture de la sainte Bible. Par exemple, supposons qu’un missionnaire protestant en Sibérie laisse une Bible chez quelqu’un. Si la personne la lit et, par la grâce du Christ, croit et met en pratique la parole de Dieu (la Bible est catholique), cette personne a la foi catholique et la charité, et pourrait aller au ciel si elle mourait avant d’être baptisée.
Ce peut être simplement par la grâce d’une illumination intérieure dont Dieu peut gratifier n’importe qui, parce qu’il est tout-puissant [11].
Dieu n’est pas limité dans ses moyens.
Déformation libérale
Des théologiens libéraux ont déformé cette belle doctrine en disant que tous ceux qui sont « sincères » peuvent être sauvés par le baptême de désir. Ces erreurs des libéraux ont provoqué l’erreur opposée du R.P. Léonard Feeney, comme nous le disions plus haut : pour ce dernier, le baptême de désir ne suffirait pas pour être sauvé ; il faudrait en plus le baptême d’eau, c’est-à-dire le sacrement de baptême.
Nous devons donc corriger les erreurs libérales parce qu’elles sont fausses, et aussi parce qu’elles occasionnent une erreur opposée.
La sincérité dans l’ignorance n’apporte pas le salut
C’est en effet l’enseignement constant de l’Église que la sincérité dans l’ignorance n’apporte pas le salut. C’est la « foi agissant par la charité » qui compte (Ga 5, 6). Une ignorance invincible de la vérité de la foi ne constitue pas un péché contre la foi, mais, sans la grâce, elle n’absout pas des autres péchés.
Par exemple, un indigène de Nouvelle-Calédonie qui, il y a deux cents ans, n’avait jamais entendu parler du Christ n’était pas coupable d’un péché contre la foi, mais cela n’excusait pas son cannibalisme. Au jugement dernier, il ne pourra pas dire : « Je ne savais pas, je n’ai jamais eu aucun missionnaire pour m’instruire. » Il n’y a pas besoin de missionnaire pour savoir : « Tu ne mangeras pas ton prochain. »
Plus près de nous, dans notre monde moderne païen, une mère n’a pas besoin de missionnaire pour lui dire : « Tu ne tueras pas ton enfant dans ton sein. » Elle sait par toutes les fibres de son être qu’elle est faite pour donner la vie et pour aimer ses enfants. Sa « sinc érité » et « l’invincible ignorance » des vérités de la foi ne peuvent pas pardonner son péché d’avortement, quand bien même elle ne serait pas coupable d’un péché contre la foi.
Croire que l’ignorance invincible des vérités de la foi est suffisante pour excuser tous les péchés s’apparente à la proposition condamnée selon laquelle « il n’y a de péché mortel que l’incrédulité [12] ».
Il nous faut affirmer une fois encore que les péchés ne sont pardonnés que par l’infusion de la grâce sanctifiante dans l’âme [13], ce qui ne va pas sans les vertus de foi (catholique) [14], d’espérance et de charité.
Le baptême a été établi par Notre Seigneur Jésus-Christ pour procurer cette grâce aux pécheurs : c’est le moyen (unique) donné par Notre Seigneur de la recevoir pour la première fois [15].
Que penser du « bon païen » ?
C’est une erreur très courante dans le monde moderne de croire à l’existence d’un prétendu « bon païen ». Non, sans la grâce du Christ, personne ne peut être bon, à l’abri de tout péché mortel. Le nier, c’est tomber dans l’hérésie pélagienne.
On doit se souvenir que la loi morale ne contient pas seulement les sept derniers commandements. De grâce, n’oublions pas les trois premiers ! Le culte païen et tout culte adressé à des faux dieux sont des péchés contre le premier commandement et sont très gravement coupables. Donc le culte des idoles, les pratiques de sorcellerie, le culte bouddhiste ou hindouiste sont en contradiction avec la loi morale.
La soumission de l’intelligence à Dieu est un élément essentiel de la loi morale. Saint Paul désire « amener toute intelligence captive à obéir au Christ » (2 Co 10, 5). En outre, si on néglige les trois premiers commandements, on sera conduit à négliger les sept autres. Si on n’honore pas Dieu, on perdra le respect dû au prochain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Si on ne rend pas « gloire à Dieu au plus haut des cieux », on ne jouira pas de la paix donnée sur terre aux hommes de bonne volonté. De là l’erreur utopique de la réunion d’Assise.
Beaucoup de gens pensent à tort qu’en dehors de l’Église on peut garder toute la loi morale sans la grâce du Christ. L’Église a toujours enseigné qu’il n’est pas possible de conserver la loi naturelle dans sa totalité sans la grâce du Christ [16]. Par les seules forces de notre nature, il est possible d’accomplir quelques bonnes actions, mais non pas tout notre devoir. La nature humaine, blessée par le péché originel, peut garder quelques commandements, mais non pas tous. En toute occasion, l’homme peut éviter le péché (il est donc coupable s’il le commet), mais sans la grâce du Christ il ne peut pas tenir bon dans toutes les occasions de tentation. Dire le contraire serait souscrire à l’hérésie de Pélage, qui est si courante parmi les libéraux modernes.
Si, sans la grâce du Christ, on peut vivre correctement et aller au ciel, alors Notre Seigneur Jésus-Christ n’est plus le Sauveur.
Pourquoi le Christ serait-il descendu du ciel si l’homme n’avait pas besoin de lui pour être sauvé ?
L’Église a toujours enseigné aussi qu’il n’est même pas possible de mériter le début de notre justification (= sanctification). En effet, avant d’être justifié, on n’est pas encore « juste » (= saint), on est un pécheur et par soi-même (tout seul) on ne mérite que d’être condamné. Le concile d’Orange affirme :
« Si quelqu’un dit que l’accroissement de la foi comme aussi son commencement et l’attrait de la croyance, par lequel nous croyons en celui qui justifie l’impie et qui nous fait parvenir à la régénération du saint baptême, ne sont pas en nous par un don de la grâce, c’est-à-dire par une inspiration du Saint-Esprit qui redresse notre volonté en l’amenant de l’infidélité à la foi et de l’impiété à la piété, mais qu’ils nous sont naturels, il s’avère l’adversaire des dogmes apostoliques, puisque saint Paul dit : (…) “C’est par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi, et cela ne vient pas de vous : c’est le don de Dieu” [Ep 2, 8]. Ceux qui déclarent naturelle la foi par laquelle nous croyons en Dieu en viennent à considérer, d’une certaine manière, comme fidèles tous ceux qui sont étrangers à l’Église du Christ [17]. »
Remarquons que cette dernière phrase condamne Karl Rahner, qui enseigne que tout homme est un chrétien implicite. (Un bon missionnaire répartit un jour à cela : « et beaucoup de théologiens sont des païens implicites. »)
Remarquons aussi que ce texte insiste sur la grâce, plutôt que sur le caractère du baptême. Et la grâce du Christ ne peut être obtenue sans la foi, la vraie foi, bien sûr, qui est la foi catholique.
Le baptême de désir est-il très courant ?
C’est une opinion très répandue parmi les libéraux que des « millions de millions [18] » reçoivent ce baptême de désir.
Ces libéraux sont-ils allés en pays de mission ? Si on parle avec des missionnaires, on est surpris de voir combien ces peuples à qui ils sont allés prêcher le Christ avaient vraiment besoin de lui. La Rome païenne était la « maîtresse de toutes les erreurs » (saint Léon le Grand). Certains Indiens d’Amérique latine, avant l’arrivée des missionnaires, pratiquaient des sacrifices humains. En Nouvelle-Calédonie, ils étaient anthropophages. En Afrique, ils se haïssaient les uns les autres (la haine entre tribus et entre familles était transmise de génération en génération) ; quand les gouvernements civilisés ont abandonné certains de ces pays au nom d’une irrationnelle « décolonisation », il est arrivé qu’une tribu en fasse disparaître systématiquement une autre (par exemple au Biafra). Dans toutes ces régions, avant l’arrivée des missionnaires, c’était le règne des sorciers, c’est-à-dire du diable par l’intermédiaire des sorciers. Et nos pays occidentaux n’étaient pas meilleurs : qu’on se rappelle la description que fait saint Paul (Rm 1, 22-32) de l’abominable corruption des Grecs et des Romains avant l’arrivée des apôtres.
Dans notre monde moderne, qui s’éloigne de plus en plus de Dieu, du Christ, on peut voir l’augmentation de la violence, des actes d’impureté, de l’usage de la drogue, des injustices, des vols, etc.
Beaucoup de missionnaires (y compris les martyrs américains [19]) ont été martyrisés par ceux à qui ils prêchaient. Nos libéraux ne veulent pas être des martyrs, c’est pourquoi ils imaginent que ces pauvres âmes, qui ne connaissent pas le Christ, n’ont pas besoin de le connaître : ces libéraux auront à rendre compte pour ne pas leur avoir prêché les vérités de la foi. « Quand je dirai au méchant : Tu mourras ! Si tu ne l’avertis pas, si tu ne lui parles pas pour le détourner de sa mauvaise voie et pour lui sauver la vie, ce méchant mourra dans son iniquité, et je te redemanderai son sang. » (Ez 3, 18)
Notre Seigneur Jésus-Christ n’a pas dit à ses apôtres : « Restez assis là, je vais donner le baptême de désir à toutes les nations. » Mais bien plutôt il a dit : « Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ; et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. » (Mt 28, 19-20)
Dans le cas où quelqu’un a reçu la grâce sanctifiante avant le baptême, ce qui, comme nous l’avons montré, est possible, et en fait se produit (bien que ce soit un miracle de la grâce), on doit ajouter qu’il est extrêmement difficile de conserver cette grâce sans l’aide du sacrement (par exemple si on est en Sibérie ou en pays païen). Conserver cette grâce et persévérer jusqu’à la fin demande déjà de grands efforts à ceux qui sont dans l’Église [20] ; combien est-ce encore plus difficile pour ceux qui ne bénéficient pas de ces richesses ! Il n’est (relativement) pas difficile d’être sauvé si nous recevons de la manière la plus sérieuse les dons de Notre Seigneur Jésus-Christ (son enseignement et les sacrements) et les mettons en pratique (Mt 7, 24-27), mais si l’on n’a pas à sa disposition les moyens établis par le Christ pour nous donner sa grâce, si on vit dans un milieu païen ou hérétique contre lequel il faut constamment lutter, quelle difficulté ! Toutefois ce n’est pas impossible à Dieu, car « toutes choses sont possibles à Dieu » (Mc 10, 27).
Les libéraux, qui voudraient nous faire croire qu’il est facile d’être sauvé sans l’aide des sacrements institués par le Christ précisément pour nous procurer la grâce de son salut, rendent pratiquement inutile cette sainte institution. Pourquoi le Christ les aurait-il institués s’il est si facile d’être sauvé sans y avoir recours ?
Maintenons plutôt que c’est à cause de l’extrême difficulté d’être sauvé sans eux que le Christ a institué ces sacrements précisément pour nous aider.
Accéder au salut uniquement par le baptême de désir est un miracle ; certainement Dieu fait des miracles, mais on doit ajouter que les miracles sont rares, à la fois dans l’ordre naturel et dans l’ordre surnaturel. Le baptême de désir étant un miracle d’ordre surnaturel, il serait présomptueux d’affirmer qu’il y a un nombre relativement grand de ces âmes sauvées uniquement par le baptême de désir. Il y a certainement de telles âmes au ciel, mais elles restent les exceptions à la règle, la règle étant la loi du baptême comme l’a établie Notre Seigneur Jésus-Christ. De telles exceptions existent, c’est vrai ; et il y a probablement plus de miracles dans l’ordre surnaturel que dans l’ordre naturel, parce qu’ils sont en relation directe avec le salut des âmes, qui est le but de tout ce que fait la divine Providence pour l’humanité.
Notons ici que certains partisans du R.P. Feeney disent que le salut de tout homme est un miracle. Ce n’est pas l’avis de saint Thomas : le salut n’est pas au-delà de la puissance de sa propre cause, qui est Dieu [21]. Être sauvé par la grâce de Dieu, en utilisant fidèlement les moyens mis à notre disposition par Notre Seigneur Jésus-Christ, est le fait de la Providence ordinaire de Dieu, « qui veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4). Mais quand Dieu lui-même contourne ses propres lois et donne la grâce sanctifiante à une âme sans recours aux moyens normaux qu’il a établis, c’est un miracle et par conséquent c’est rare.
Une foi entièrement implicite ?
Une connaissance explicite de tous les articles de foi n’a jamais été absolument exigée. Il est nécessaire de ne pas nier sciemment l’un d’eux ; mais il n’est pas nécessaire de les connaître tous explicitement. Il est suffisant de croire tout ce qu’on sait de la révélation divine. Mais il est nécessaire de connaître quelque chose de ce qui a été révélé par Dieu, et de le croire.
Les papes (Clément XI, Dz 1349 ab) et les docteurs (saint Thomas, II‑II, q. 2, a. 7 & 8) ont enseigné qu’il est nécessaire de connaître explicitement les articles essentiels de la foi : la Trinité, l’incarnation et la rédemption, pour autant qu’ils ont été révélés à chacun, c’est-à-dire non pas nécessairement dans tous les termes théologiques, mais avec l’exactitude de la foi catholique [22].
Notre Seigneur lui-même a dit : « Je suis le bon Pasteur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. » (Jn 10, 4)
Saint Paul dit que Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Tm 11, 4)
« Car il n’y a aucune différence entre le Juif et le Grec puisqu’ils ont tous le même Seigneur, riche pour tous ceux qui l’invoquent. Car quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Comment donc invoqueront-ils celui en qui ils n’ont pas cru ? Ou comment croiront-ils en celui dont ils n’ont pas entendu parler ? Et comment en entendront-ils parler s’il n’y a personne qui prêche ? Et comment y aura-t-il des prédicateurs s’ils ne sont pas envoyés ? Selon qu’il est écrit : “Qu’ils sont beaux, les pieds de ceux qui prêchent l’Évangile de paix, de ceux qui apportent des flots de bonnes nouvelles !” Mais tous n’ont pas obéi à l’Évangile. Aussi Isaïe dit-il : “Seigneur, qui a cru à notre prédication ?” Ainsi, la foi vient de ce qu’on entend ; et ce qu’on entend vient de la parole du Christ. Mais je dis : “N’ont-ils pas entendu ?” Si, en vérité, leur voix est allée par toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux extrémités du monde. » (Rm 10, 12-18)
Saint Thomas enseigne :
« Il est écrit : “Il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés” (Ac 4, 12). Donc une certaine croyance dans le mystère de l’incarnation du Christ a été nécessaire, en tous temps et pour tout le monde, mais cette croyance différait selon les différences d’époque et de personnes (…). Après que la grâce a été révélée, à la fois les gens instruits et le simple peuple sont tenus d’exprimer leur foi dans les mystères du Christ [23]. »
Cependant la question n’a pas été résolue de savoir quelle proportion de savoir explicite est nécessaire exactement.
En tout cas, il est important de faire remarquer que, sans un objet surnaturel, il ne pourrait y avoir d’acte de foi ni de vertu de foi ; et on ne peut connaître un objet surnaturel que par la révélation (transmise par un missionnaire, par la Bible, par un ange, par une illumination intérieure). Le pape Pie IX dit : « Par l’action de la lumière divine et de la grâce [24]. » Le don de la grâce, par lequel nous sommes sauvés, implique la révélation de quelque vérité surnaturelle, au moins des mystères essentiels.
Saint Thomas explique que, dans le processus de justification d’un adulte ayant l’usage de sa raison, il faut un mouvement de la volonté libre, y compris un mouvement de foi et un mouvement de contrition parfaite : donc personne ne peut être justifié s’il reste dans un état de complète (même invincible) ignorance de la foi [25]. Quand l’Église parle de la possibilité d’un « désir implicite », implicite vise une partie de la doctrine, non pas la totalité de la doctrine du Christ. Saint Augustin avait dit déjà : « Celui qui vous a créé sans vous ne vous justifiera pas sans vous [26]. »
Le concile de Trente appuie de son autorité cet enseignement de saint Thomas :
« Les hommes [adultes [27]] sont disposés à la justice elle-même quand, poussés et aidés par la grâce divine, la foi “qu’ils entendent prêcher” se formant en eux (Rm 10, 17), ils se tournent librement vers Dieu, croyant à la vérité de la révélation et des promesses divines, à celle-ci notamment que Dieu justifie l’impie par sa grâce, “au moyen de la rédemption qui est dans le Christ Jésus” (Rm 3, 24) ; quand, comprenant qu’ils sont pécheurs, en passant de la crainte de la justice divine, qui les ébranle salutairement, à la considération de la miséricorde de Dieu, ils s’élèvent à l’espérance, confiants que Dieu, à cause du Christ, leur sera favorable, quand ils commencent à l’aimer comme la source de toute justice et, pour cette raison, se retournent contre leurs péchés dans une sorte de haine et de détestation, c’est-à-dire par cette pénitence que l’on doit faire avant le baptême (Ac 2, 38) ; quand, enfin, ils se proposent de recevoir le baptême, de commencer une vie nouvelle et d’observer les commandements divins [28]. »
On voit donc que sont exigés : un acte de foi dans ce que l’on connaît de la révélation (par ce qu’on entend soit de l’extérieur, soit au moins de l’intérieur comme dans le cas de Job), un acte d’espérance, un acte de charité et un acte de contrition.
Par sa nature même, la foi ne peut être complètement implicite. La foi est une illumination de l’intelligence. Bien que n’étant pas aussi parfaite que la vision béatifique, la lumière de la foi est incompatible avec une ignorance totale des vérités surnaturelles. Il est faux de dire qu’on puisse atteindre à la connaissance des vérités surnaturelles par le seul moyen de notre raisonnement naturel. Ainsi la foi dans la providence de Dieu n’est pas suffisante à elle seule.
La foi implicite dans certains points de doctrine n’est pas incluse dans l’ignorance, mais seulement dans la foi explicite dans d’autres articles de la doctrine. Donc est nécessaire la foi explicite dans certains articles de foi.
Puisque l’ordre surnaturel est entièrement centré et résumé en Notre Seigneur Jésus-Christ, la foi explicite en Jésus-Christ est nécessaire au salut. L’acte de foi doit exprimer la foi en Jésus-Christ d’une manière précise et sans ambiguïté, bien qu’on n’ait pas besoin d’utiliser explicitement les termes théologiques. Par exemple, si un païen est témoin de la sainte mort d’une martyre comme sainte Martine, accompagnée de miracles, et que, touché par la grâce de Dieu, il se lève et clame sa foi en Jésus-Christ, disant : « Je crois au Dieu de Martine », il sait explicitement que Jésus-Christ, selon la profession de Martine, est le vrai Dieu ; mais il sait très peu de choses de Jésus-Christ, encore moins au sujet des sacrements. Son acte de foi a la précision de la foi catholique de la martyre à laquelle il se réfère, mais il contient implicitement seulement la totalité de la doctrine catholique.
Il est bon de noter qu’un missionnaire n’est pas toujours nécessaire. Dans l’Ancien Testament, le saint homme Job n’appartenait pas au peuple élu et n’avait peut-être pas entendu parler de la révélation reçue par Abraham et ses descendants (il n’y fait nulle part aucune référence). Cependant il avait une foi sans ambiguïté en Jésus-Christ ; il a fait une magnifique profession de foi : « Car je sais que mon Rédempteur est vivant, et au dernier jour je ressusciterai de la terre, je serai de nouveau vêtu de ma peau et dans ma chair je verrai mon Dieu, je le verrai moi-même, mes yeux le verront, lui et non un autre (ou : mes yeux, et non ceux d’un autre) : c’est toute mon espérance au-dedans de moi. » (Jb 19, 25-27) Voir Dieu avec ses yeux charnels serait impossible sans l’incarnation ; ainsi par ces paroles Job professe sa foi en Dieu incarné, Jésus-Christ.
Comment a-t-il été instruit ? Dans son sommeil : « Par un songe, dans une vision nocturne, quand un sommeil profond s’abat sur les hommes et qu’ils dorment dans leur lit : c’est alors qu’il ouvre les oreilles des hommes et les instruit, leur enseignant ce qu’ils doivent apprendre. » (Jb 33, 15 & 16)
Ce que Dieu a fait dans l’Ancien Testament, il peut le faire aussi dans le Nouveau Testament. Cependant on doit se souvenir que dans l’Ancien Testament Dieu se servait des anges d’une manière normale, tandis qu’après l’incarnation il se sert des hommes, c’est-à-dire des missionnaires, d’une manière normale. Une telle illumination dans une vision est certainement toujours possible, bien que ce ne soit plus la manière normale pour Dieu d’instruire les âmes. En sa bonté, Dieu veut associer les hommes à cette œuvre merveilleuse de rédemption des âmes, en faisant d’eux ses missionnaires.
En tout cas, il n’y a pas de baptême de désir sans la vertu surnaturelle de foi et une certaine connaissance explicite des articles essentiels de foi.
« J’avais faim… »
Citons Mgr Fulton Sheen : « Je me suis intéressé aux missions non seulement d’un point de vue pratique d’assistance, mais aussi d’un point de vue théologique. J’ai étudié et lu tant de choses au sujet de ce qu’on a l’habitude d’appeler le “salut des infidèles” : comment ces incroyants sont-ils sauvés ? Au XIe siècle, fut élaborée la théologie du baptême de désir.
« Mais, quand on parcourt le monde, visitant les léproseries, voyant des êtres humains se battre avec les vautours dans les tas d’ordures d’Amérique latine, quand on voit la pauvreté des plus grandes villes du monde, quand on voit 250 000 personnes qui dorment dans les rues de Calcutta toutes les nuits, quand on voit en Inde des femmes mourant de faim portant attaché sur leur dos un enfant mourant de faim ; quand j’ai vu toutes ces choses, je n’ai jamais vu de ma vie autant de Christs ; je les ai vus partout, peut-être en ai-je vu plus là-bas qu’ici, mais d’une manière différente. Quand on dit qu’ils ne connaissent pas le Christ, ils n’ont pas besoin de le connaître [29]. “J’avais faim, j’étais nu, j’étais sans logis (…)” Quand ? Quand ? Quand ? Connaissaient-ils cette parole ? Non ! Mais ils portaient le fardeau du Christ, et c’est cela leur salut [30]. »
Je révère et j’estime beaucoup Mgr Fulton Sheen pour nombre de conférences vraiment excellentes, particulièrement sur le sacrifice de Notre Seigneur Jésus-Christ, mais il ne m’est pas possible pour autant d’être d’accord avec la thèse qu’il exprime dans ce passage.
En fait, plus on souffre, plus on a besoin de Notre Seigneur Jésus-Christ : c’est là qu’on a besoin de le connaître, de croire en lui, d’espérer en lui, de l’aimer. Quand tout sur terre nous manque, Jésus seul peut nous donner un espoir !
Qu’a dit Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même au sujet de ceux qui souffrent ? « Venez à moi, vous tous qui peinez et qui êtes surchargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous et apprenez à me connaître, parce que je suis doux et humble de cœur ; et vos âmes trouveront le repos. Car mon joug est doux et mon fardeau léger. » (Mt 11, 28-30) Comment pourraient-ils aller à lui s’ils ne le connaissent pas ? Comment alors peut-on dire : « Ils n’ont pas besoin de le connaître » ? Plus que tout autre, ils ont vraiment besoin de connaître Jésus-Christ notre Sauveur, de croire en lui, et de l’aimer. Et nous avons le devoir, non seulement de leur donner de quoi guérir leur corps, mais avant tout de leur donner ce divin remède, ce divin médecin de leur âme autant que de leur corps. Le but des missionnaires est d’abord de guérir les âmes, et c’est seulement comme une préparation et une conséquence qu’ils guérissent les corps.
Que nous ayons à voir le Christ dans ceux qui souffrent ne veut pas dire qu’eux-mêmes n’ont pas besoin du Christ. De même, nous devons voir le Christ dans les autorités civiles et religieuses ; mais cela ne veut pas dire qu’elles-mêmes n’ont pas besoin du Christ !
Le fondement des erreurs libérales.
L’origine de toutes ces erreurs libérales est double : dans l’intelligence, le refus de l’objectivité de la vérité, ou au moins la tendance à la minimiser ; et dans la volonté, une pitié stérile.
Les libéraux accentuent exagérément l’importance des conditions subjectives de la personne (bonne foi, ignorance, sincérité, droits de l’homme, etc.) ; ils pensent que toute foi est bonne et conduit au salut.
Mais la vérité est objective, c’est-à-dire indépendante des conditions du sujet. Indépendamment de ce que nous pensons, nous, catholiques ; indépendamment de ce que pensent les païens, les musulmans, les juifs ou les protestants, en l’unique Dieu il y a trois personnes divines, le Père, le Fils et le Saint-Esprit : ce mystère de la Sainte Trinité, tout spirituel qu’il est, est une vérité objective, c’est la Vérité ! Ce n’est pas nous, catholiques, qui l’avons inventée, nous l’avons apprise du Christ, c’est-à-dire du Verbe incarné, de Dieu même.
Un exemple : s’il y a du poison caché dans un gâteau, aucune dose d’ignorance ou de sincérité ne protégera la personne qui le mange. De même, le poison de l’erreur caché dans une fausse religion quelconque va blesser les âmes qui adhèrent à ces fausses religions, aussi sincères et ignorantes qu’elles puissent être.
Si cette ignorance est la conséquence de négligence dans la recherche et l’étude de la vérité, cela n’excuse pas totalement l’incrédulité, mais diminue seulement la culpabilité, selon saint Paul qui parle des « séductions de l’iniquité, pour ceux qui se perdent, parce qu’ils n’ont pas ouvert leur cœur à l’amour de la vérité qui les eût sauvés. C’est pourquoi Dieu leur envoie des illusions puissantes qui les feront croire au mensonge : en sorte qu’ils tombent sous son jugement, tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, et ont au contraire pris plaisir à l’injustice [31] ».
Si une âme placée dans un milieu où on pratique une fausse religion correspond aux grâces actuelles que Dieu lui donne, alors ces lumières aideront l’âme à voir la vérité objective, détachant ainsi cette âme des erreurs de la fausse religion et causant son refus d’y adhérer plus longtemps.
Remarquons que cette source des erreurs libérales est à l’opposé de celle de l’erreur du R.P. Feeney. Les libéraux donnent trop d’importance aux dispositions intérieures de l’âme, perdant de vue et même déniant l’objectivité de la vérité ; le R.P. Feeney donne trop d’importance à la réception extérieure du sacrement de baptême par rapport à la grâce intérieure du baptême. La position catholique correcte est résumée dans ces paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ : « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Car ce sont là les adorateurs que le Père demande. Dieu est esprit ; et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité » (Jn 4, 23-24). « En esprit » : primaut é du spirituel sur les actions extérieures ; « et en vérité » : primauté de la vérité objective sur les dispositions subjectives.
La seconde source de ces erreurs libérales est une pitié stérile : les libéraux s’apitoient sur « les pauvres âmes qui n’ont pas de chance », mais ils ne font rien pour aider ces âmes. Que penserions-nous d’un médecin qui, mû par une pitié stérile pour ses malades moribonds, les consolerait et leur dirait que, s’ils sont sincères et pensent que tout ira bien, ils sont en bonne santé et n’ont pas à s’inquiéter ? Le bon médecin, au contraire, ferait quelque chose et fournirait le remède approprié. Le remède pour toutes les âmes est Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. « Il n’y a de salut en aucun autre. Car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés. » (Ac 4, 12) Une pitié véritable et une miséricorde authentique envers les incroyants devraient nous pousser tous à « aller et enseigner toutes les nations », en leur donnant Jésus-Christ.
Comment un Dieu si bon peut-il laisser tous ces païens aller à la damnation ?
La première vérité à poser est que Dieu donne des grâces suffisantes à tous les hommes pour leur salut. Oui, Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité [32]. » Et « Dieu ne commande pas l’impossible, mais, avec son commandement, il vous exhorte à faire ce que vous pouvez et à demander ce que vous ne pouvez pas faire [33]. »
Ainsi, d’un côté, nous connaissons la bonté de Dieu dont la plus grande preuve est que « Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle » (Jn 3, 16). Il l’a donné non seulement dans l’incarnation, mais il l’a livré au supplice de la croix pour notre salut. Notre Seigneur Jésus-Christ veut notre salut, et celui de notre prochain, plus que nous ne le voulons nous-mêmes : il est mort sur la croix pour cela.
D’un autre côté, nous connaissons sa justice parfaite. Tous les bons vont au paradis, tous les méchants vont en enfer ; seuls les bons vont au paradis, seuls les méchants vont en enfer. Et les bons sont bons par la grâce du Christ, les méchants sont méchants par leur propre méchanceté.
L’homme moderne rejette l’idée de culpabilité ; il ne veut pas reconnaître sa propre culpabilité et il a une mauvaise tendance à excuser le criminel et à incriminer la victime. Mais ses excuses n’auront aucune valeur au jugement dernier.
Quant à savoir combien sont sauvés, et combien ne le sont pas, et pourquoi tant d’âmes se perdent, c’est le mystère du choix divin de ses élus, que nous devons adorer et non pas discuter.
« Ô homme, qui es-tu pour contester avec Dieu ? L’objet façonné dira-t-il à celui qui l’a fabriqué : pourquoi m’as-tu fait ainsi ? Le potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire de la même masse un vase d’honneur et un autre d’usage vil ? Et que dire, si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande patience des vases de colère formés pour la perdition, et s’il a voulu faire connaître les richesses de sa gloire envers les vases de miséricorde qu’il a d’avance préparés pour la gloire (…) [où est l’injustice] ? » (Rm 9, 20-23).
« Ô profondeur inépuisable de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables, et ses voies incompréhensibles ! Car “qui a connu la pensée du Seigneur, ou qui a été son conseiller ?” Ou bien “qui lui a donné le premier, pour qu’il ait à recevoir en retour ?” C’est de lui, par lui et pour lui que sont toutes choses : à lui la gloire dans tous les siècles. Amen. » (Rm 11, 33-36)
A la question : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Notre Seigneur a répondu : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ! » (Lc 13, 24) A cette question théorique, Notre Seigneur a donné une réponse pratique. De même, saint Paul : « Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu’un seul remporte le prix ? Courez donc de manière à le remporter ! » (1 Co 9, 24)
Dieu ne veut pas que tous ces païens soient damnés, il veut que nous, nous priions pour eux, il veut que nous, nous fassions des sacrifices pour eux, il veut que nous, « nous nous sanctifiions pour eux » (Jn 17, 19) ; il veut que nous, nous allions et enseignions toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Rappelons-nous les paroles de Notre-Dame à sainte Catherine Labouré. Sainte Catherine voyait des rayons de lumière couler des mains couvertes de joyaux de Notre-Dame vers la terre, et elle remarqua certains joyaux privés de rayons. Étonnée, elle interrogea Notre-Dame qui répondit : « Ce sont les grâces que les hommes ne me demandent pas ! » De même la sainte Vierge a appris aux enfants de Fatima que « beaucoup d’âmes vont en enfer parce qu’il n’y a personne qui prie et fasse des sacrifices pour elles ».
Le trésor de la foi ne nous a pas été donné pour le cacher dans la terre comme le serviteur inutile (Mt 25, 25) ; nous devons le faire fructifier, nous devons le donner aux autres. Il est merveilleux que la Providence de Dieu nous appelle, nous, à être ses instruments dans l’œuvre du salut des âmes ; si nous refusons de prêter attention à son appel, alors des âmes seront perdues par notre faute.
Souvenons-nous des paroles de Dieu à Ézéchiel :
« Quand je dirai au méchant : Ta mort est assurée ! Si tu ne l’avertis pas, si tu ne lui parles pas pour le détourner de son mauvais chemin et le faire vivre, ce méchant mourra dans son iniquité et je te redemanderai son sang. » (Ez 3, 18)
Donc ceux qui ne font aucun effort pour travailler à la conversion de leur prochain à la vraie foi du Christ, cachant leur inertie spirituelle sous une fausse notion de « salut par ignorance invincible », ne sont pas fondés à critiquer Dieu dans sa Providence ; qu’ils blâment seulement leur manque de zèle s’ils pensent qu’il y a « trop » d’âmes perdues !
Ceux qui prient, se sacrifient et travaillent à la conversion des âmes comprennent plus facilement par leur propre expérience que « les mauvais sont durs à corriger, et le nombre des insensés sans limite » (Eccl 1,15).
Ils comprennent aussi ces paroles de Notre Seigneur Jésus-Christ : « Entrez par la porte étroite ; car large est la porte, spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré est le chemin qui mène à la vie ; et il y en a peu qui les trouvent. » (Mt 7, 13-14)
Notre Seigneur fait tout pour secouer la paresse des âmes ; mais certaines préfèrent se tromper sous le prétexte de « la bonté de Dieu qui ne va pas damner tant d’âmes », plutôt que de prendre au sérieux les paroles de notre divin Sauveur. Ô vous qui dissimulez votre paresse sous le nom de la bonté de Dieu, puisque Dieu est si bon, « réveillez-vous de votre sommeil » (Rm 13, 11), aimez-le de tout votre cœur, et partagez sa vérité et son amour avec autant d’âmes que possible.
Vous direz peut-être : « Votre solution est mauvaise : comment en effet puis-je, moi seul, convertir tant d’âmes ? » Je réponds que, certainement, seul, vous ne le pouvez pas ; mais réfléchissez un instant que, si chaque catholique voulait bien prendre sa foi au sérieux, la mettre en pratique avec ferveur et être un missionnaire dans son entourage, le monde entier serait converti en peu de temps ! La raison pour laquelle il y a encore tant de gens qui ne connaissent pas convenablement le Christ, ce sont l’apathie et la tiédeur coupables des catholiques.
La solution est celle de Pie XII, à la suite de saint Augustin, dans son encyclique sur l’Église [34] : « Si beaucoup, hélas ! errent encore loin de la vérité catholique et ne veulent pas céder au souffle de la grâce divine, la raison en est que, non seulement eux-mêmes, mais les chrétiens également, n’adressent pas à Dieu des prières plus ferventes à cette fin. »
Notons aussi que ceux qui vraiment prient et font des sacrifices pour le salut de leur prochain, convaincus que « hors de l’Église catholique, il n’y a pas de salut », peuvent obtenir de la miséricorde divine un miracle de la grâce, comme le baptême de désir.
***
Nous avons donc expliqué l’existence d’un baptême de désir, puis nous avons rectifié certaines erreurs des libéraux qui déforment cette belle doctrine. Il nous restera, dans une troisième partie, à donner quelques textes qui montreront que cette doctrine se fonde bien dans la tradition la plus ancienne et la plus sûre de l’Église.
(à suivre)
***
[1] — Dz 799.
[2] — Par l’opération même du sacrement (Dz 851).
[3] — RJ 1629.
[4] — III, q. 68, a. 2, ad 3.
[5] — III, q. 66, a. 11, ad 2.
[6] — Voir dans les références à la fin de cette étude. (Dans un prochain article, NDLR)
[7] — Rm 3, 24 ; I-II, q. 113, a. 2 ; concile de Trente, session VI, can. 11 (DS 1551).
[8] — Voir plus loin sur l’aspect explicite de cette foi.
[9] — Concile de Trente, session VI, can. 19 et 27 (DS 1569 & 1577).
[10] — Voir aussi le deuxième exemple de Chartres, à la fin de cette étude. (Dans un prochain article, NDLR)
[11] — Voir le premier exemple, à la fin de cette étude. (Dans un prochain article, NDLR)
[12] — DS 1577.
[13] — I-II, q. 109, a. 7 et q. 113, a. 2.
[14] — I-II, q. 113, a. 4.
[15] — Cependant l’auteur de la grâce n’est pas limité par les moyens qu’il a établis, comme nous l’avons montré dans la première partie en établissant l’existence du baptême de désir.
[16] — I-II, q. 109, a. 4.
[17] — FC 543. Cf. aussi saint Augustin, De prædestinatione sanctorum, PL 44, p. 959-992.
[18] — Article de l’abbé Most, The Wanderer, 02/05/1987.
[19] — L’étude de l’abbé Laisney a été publiée pour la première fois aux U.S.A. (NDLR)
[20] — « Le royaume des cieux souffre violence et ce sont les violents qui s’en emparent. » (Mt 11, 12)
[21] — I-II, q. 114, a. 10.
[22] — Voir l’exemple de Job, à la fin de cette étude. (Dans un prochain article, NDLR)
[23] — II-II, q. 2, a. 7. Dans cet article, saint Thomas enseigne que, dans l’Ancien Testament, le commun du peuple pouvait avoir une simple foi implicite dans le Christ, « sous le voile des sacrifices » demandés par la loi, croyant ce que leurs chefs et prophètes savaient explicitement. Il enseigne aussi (ad 3) que, chez les gentils : « S’il est arrivé que certains furent sauvés sans avoir reçu la révélation (il veut parler de “révélation publique” comme celle faite aux Hébreux, il ne veut pas dire “sans aucune révélation” puisque l’objection à laquelle il répond fait allusion au “ministère des anges”), ils ne le furent pas sans la foi au Médiateur : car, s’ils n’eurent pas la foi explicite, ils eurent néanmoins la foi implicite dans la divine Providence, croyant que Dieu serait le libérateur des hommes selon les moyens qui lui plairaient, et selon ce qu’il avait révélé lui-même à certains hommes qui connaissaient la vérité. » Cette dernière phrase fait allusion aux révélations privées faites aux gentils comme Job « qui connaissait la vérité ». Saint Augustin donne d’autres exemples dans La cité de Dieu.
[24] — Dz 1677 ; voir aussi le premier exemple, à la fin de cette étude. (Dans un prochain article, NDLR)
[25] — Cf. I-II, q. 113, a. 3-5.
[26] — Sermon 169, p. 661, Biblioteca de los Auctores Catolicos (dans la suite B.A.C.).
[27] — Notons qu’un jeune enfant, n’ayant pas encore eu l’usage de la raison, n’a pas d’autre possibilité d’être sauvé qu’en recevant véritablement le sacrement de baptême, c’est-à-dire le baptême d’eau.
[28] — Dz 798 ; FC 560.
[29] — Souligné dans l’original.
[30] — Bishop Fulton Sheen, Suffering - The Passion of Christ continued, cassette vendue et diffusée par Keep the Faith.
[31] — 2 Th 2, 10-12.
[32] — 1 Tm 2, 4.
[33] — Saint Augustin, RJ 1795.
[34] — Mystici Corporis, 29 juin 1943, 3e partie, p. 58.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé François Laisney a exerce son ministère sur plusieurs continents
Le numéro

p. 26-45
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