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Lumière pour l’âme (V) Lettres aux filles de sa paroisse


par le père Emmanuel, du Mesnil-Saint-Loup

 

 

 

Après avoir publié le Catéchisme de persévérance aux jeunes filles du Mesnil-Saint-Loup et les Lettres à la conférence des jeunes gens chrétiens du père Emmanuel, nous publions ici, toujours sous ce titre de « Lumière pour l’âme », les Lettres aux filles de sa paroisse. Ces textes ont été publiés dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (entre le numéro de mars-avril 1929 et celui de mars-avril 1931) par le curé Thircot, successeur du père Emmanuel.

Le Catéchisme de persévérance aux jeunes filles du Mesnil-Saint-Loup est également disponible sous forme de tiré à part édité par les Publications du Sel de la terre : voir les annonces en fin de numéro.

Le Sel de la terre.

 

 

 

 

I – La reconnaissance

 

 

Mes filles,

 

Voici le grand jour ; le jour des triomphes de Notre Seigneur, le jour des joies de la sainte Église notre mère, le jour des joies de tous les enfants de Dieu.

Jésus sort de son tombeau ; du même coup il nous tire du tombeau de nos péchés ; il est vivant dans sa gloire, il nous fait vivre dans sa grâce. Sa résurrection corporelle opère en nous la résurrection spirituelle ; et, comme aux premiers jours du monde, Dieu nous refait à son image et à sa ressemblance.

Or, vous savez, mes filles, tout ce que nous devons à notre divin Sauveur ; nous ne lui devons ni plus ni moins que tout, puisque sans lui nous n’avons et ne pouvons avoir rien.

Il semble dès lors que la reconnaissance envers lui devrait être la chose la plus commune parmi les chrétiens ; il n’en est rien cependant : la reconnaissance est la plus belle des vertus, parce que c’est la plus rare.

Qu’est-ce donc que la reconnaissance, et comment la pratiquerons-nous envers Notre Seigneur ?

La reconnaissance, mes filles, c’est comme une seconde naissance. La première est la connaissance de l’esprit ; on sait, c’est la connaissance simple ; la seconde est la connaissance du cœur, on aime ; c’est la reconnaissance.

Et si vous saviez comme c’est rare ! On reçoit tout de Notre-Seigneur, et puis on oublie tout, et lui avec tout. Ah ! si un chrétien avait reçu d’un prêtre, en place de la sainte communion, un bon soufflet, ou seulement une pièce de cinq francs, comme il s’en souviendrait bien ; comme il se dirait : « A tel jour, à telle heure, j’ai reçu ceci, cela. » La mémoire ne lui manquerait pas.

Et voyez, il y a des chrétiens qui, non seulement oublient leurs communions, mais qui même ne savent plus le soir s’ils ont communié le matin. La reconnaissance est la mémoire du cœur ; mais là où le cœur manque, la reconnaissance n’est pas possible. Pauvre humanité que la nôtre !

Mais Notre-Seigneur peut la refaire, et il le veut. Aidons-le dans ce travail, et après avoir communié, laissons-le travailler en nous et il travaillera.

Voici ce que je lui demanderai de faire en vous et pour vous.

Je souhaite donc que, vous ayant nourries de lui, il vous fasse vivre pour lui, et qu’après la communion vous ayez un continuel souvenir du très saint-Sacrement.

Convenons de ceci que le matin en nous éveillant, que le soir en nous endormant, nous tournerons nos cœurs vers le saint-sacrement ; qu’en faisant nos prières nous les ferons en souvenir de notre dernière communion ; en sorte que notre vie soit de Jésus et pour Jésus ; que nous soyons autour de lui comme des amis autour de leur ami, des enfants autour de leur père, des sauvés autour de leur Sauveur.

Est-ce que vous trouveriez bon de vous rappeler quelquefois les unes aux autres la communion que vous avez faite, en vous disant par exemple : Loué soit éternellement, à quoi l’on répondrait : Jésus au saint-sacrement. Un petit salut comme cela en se voyant serait une grande joie pour vos âmes, une joie plus grande aussi pour l’âme de Notre-Seigneur : car il a une âme, Notre-Seigneur, et un cœur, et un cœur bon, et vive Jésus !

Adieu, mes filles. Je vous bénis au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Alleluia.

 

Votre père, fr. Emmanuel.

 

 

II — L’amour de Notre Seigneur

 

PAX

 

    Mes chères filles,

 

Il y a ce me semble assez longtemps que vous n’avez eu à me pardonner de vous avoir écrit, pour que je puisse, sans trop de noirceur, retomber dans une habitude qui m’est douce, qui m’est chère, trop chère peut-être.

Enfin, je vous arrive. Force vous est de me recevoir et de m’entendre.

Parlons.

Mes filles !

Vous répondez : Mon père ! Avec cela on s’est déjà dit bien des choses, n’est-ce pas ? Ces choses-là étant dites, nous allons en dire d’autres.

Avançons.

Mes filles, vous avez entendu parler de la guerre [1]. On dit qu’elle est terminée. Tant mieux. Mais savez-vous bien, mes filles, que cette guerre qui n’a duré qu’une quinzaine de jours a coûté la vie au moins à cent mille hommes ?

Cent mille hommes blessés, tués à coups de canon, à coups de fusil, à coups de sabre, à coups de lance. Quel spectacle affreux ! Détournons les yeux de tant de sang, des soupirs des victimes, des larmes de leurs familles. Regardons seulement ceci. Cent mille hommes se sont fait massacrer, blesser, tuer pour leur roi. Voilà, mes filles, un grand exemple, un beau dévouement, n’est-ce pas ? Ceci va nous instruire.

Des hommes pleins de santé, de vigueur, pleins d’espérance et d’avenir consentent à voir trancher tout d’un coup, et de la façon la plus cruelle, le fil de leurs jours, au risque, peut-être, de tomber dans l’enfer en sortant de ce monde, et cela pour la gloire de leur roi, d’un homme qui ne les connaît pas, et qui ne leur en saura personnellement aucun gré. Et avec tout cela, ils se font tuer pour lui.

Quel exemple !

Et nous, chrétiens, nous avons dans les cieux, nous avons au saint-sacrement, un Père, un Ami, un Sauveur, un Dieu, dont nous sommes les soldats, les enfants, les amis, les rachetés, les créatures. Il s’est fait lui-même tuer pour nous.

Et que faisons-nous pour lui ?

Lâches que nous sommes, nous l’offensons ; quelle indignité ! Sans cœurs que nous sommes, nous l’oublions ; quelle honte !

Ah ! chrétiens, quel incroyable mystère que celui de notre stupidité en face du Roi des cieux, Notre Seigneur Jésus-Christ !

Il me semble, mes filles, que nous devrions être pour lui tout de feu, tout ardents, tout brûlants de zèle, de dévouement, de bonne volonté, et pour le dire tout net, d’amour !

Soldats que nous sommes du Roi des rois, ne lui marchandons pas notre cœur, donnons-lui tout, et humblement. Ne nous fait-il pas un trop grand honneur de nous permettre de l’aimer, lui si grand ?

L’histoire parle d’un monstre d’empereur qui disait : « Je voudrais que le genre humain n’eût qu’une tête pour l’abattre d’un seul coup. »

Et moi je dis : « Je voudrais que le genre humain n’eût qu’un cœur pour le soumettre d’un seul coup à l’amour de notre jésus. »

Notre Jésus, lui si grand et si doux ; lui si puissant et si humble ; lui si aimant et si peu aimé ; lui notre Père et notre Frère ; lui notre Dieu et notre Ami ; lui, en un mot jésus, notre jésus !

Connaissez-vous jésus, le fils de Marie, le jésus de la crèche, le jésus qui bénissait les petits enfants, le jésus de la Croix, le jésus de l’Eucharistie, le jésus de votre cœur. Le connaissez-vous ? L’aimez-vous ?

Avez-vous vu ses plaies, avez-vous goûté de sa chair, de son sang ? Avez-vous vu son côté percé, son cœur ouvert ? Avez-vous pénétré dans ce cœur, en avez-vous mesuré l’amour, savouré la douceur, goûté les tendresses ?

Avez-vous aimé, aimez-vous, aimerez-vous jésus, notre jésus ?

Seigneur jésus ! L’amour de mon âme, la vie de ma vie, la lumière de mes yeux, l’unique joie de mon cœur ; mon Dieu et mon tout, je vous aimerai, Seigneur ! Moi et mes filles nous crierons de toutes nos forces et nous chanterons de tout notre amour : Vive jésus !

A ses pieds, mes filles, je suis et par lui, et pour lui.

 

Votre père, fr. Emmanuel.

 

 

III – L’union dans la charité

 

    Mes chères filles,

 

Il y a quelque temps j’entendais parler d’un pays qui n’est pas loin de nous, mais qui semble bien loin de Dieu. On me disait qu’on n’allait pas à la messe, mais beaucoup au cabaret ; que tous les habitants étaient en division, en chicanes, en querelles perpétuelles, que les voisins se disaient des injures à tout propos, et que les femmes avaient le triste privilège d’être les plus insolentes, les plus hardies à jurer et à vomir des injures à tout venant.

Et je me disais : voilà bien où l’on arrive quand on a perdu l’amour, la crainte et même la connaissance de Dieu !

Il y a des lieux où le mal ne va pas si loin. On se contente de ne plus s’aimer, de ne plus se connaître les uns les autres. On vit, on meurt à côté l’un de l’autre, mais sans aucune communauté de pensées, ou de joies durant toute une vie.

Mes chères filles, que Dieu nous préserve et de cette stupide paix des gens qui ne se connaissent pas, et de cette guerre infernale des gens qui ne se connaissent que pour se haïr.

Pour vous, grâces à Dieu, mes chères filles, vous me paraissez plus heureuses. Vous avez votre réunion, et là du moins, vous apprenez à vous connaître et à vous aimer. Ce n’est pas un médiocre bien, mais je crois voir là une des grâces les plus précieuses que la main adorable de Dieu ait versées sur notre paroisse.

Sans cette réunion, en effet, vous ne vous connaîtriez que fort peu, et vous ne vous aimeriez de même que fort peu. Une fille d’un quartier pourrait être une étrangère ou à peu près une étrangère pour une fille qui habiterait un quartier opposé du pays, et pourtant notre pays n’est pas aussi grand que Paris.

Donc, mes chères filles, vous devez au bon Dieu ce bien de vous connaître, d’être en communication de pensées, en communion de volonté les unes avec les autres ; et c’est là, je le répète, un bien inestimable, un bien des plus précieux.

Jouissez-en, puisque Dieu vous le donne, et travaillons, avec sa grâce à le faire grandir. Resserrez les liens qui vous unissent, réjouissez-vous d’être ensemble, de vous parler, de vous voir, de vous apercevoir de près ou de loin.

Je vais un peu plus loin, et je ne crains pas de vous dire toute ma pensée. Je souhaite que votre union actuelle, non seulement existe toujours entre les filles de la paroisse, mais je veux qu’elle soit la source d’une amitié qui existe entre vous pour la vie tout entière.

Ainsi, je ne voudrais pas que vous cessiez de regarder comme vos connaissances et vos amies celles d’entre vous qui n’assistent plus à vos réunions parce qu’elles sont mariées. Pensez que vous les connaissez toujours, qu’elles sont toujours d’avec vous, et vous d’avec elles.

J’ai vu quelquefois qu’il en était ainsi, vous aviez avec vous en toute familiarité celles qui sont mariées, et j’en éprouvais une joie de paradis.

Tenez, hier on m’a donné des dragées. C’était A…, pour ne pas la nommer ; justement parce qu’elle était marraine, et marraine d’une petite C… qui est et qui sera une chère petite sainte du bon Dieu ; eh bien, je voudrais que vous l’aimiez cette petite C…, parce qu’elle est la fille de sa mère, et que vous aimez sa mère.

Je voudrais que, dans l’occasion, vous ne manquiez pas de faire une visite à la fille et à la mère ; et vous verriez par là quel bien c’est de se connaître, quelle joie c’est de s’aimer.

Je voudrais, mes chères filles, avoir une voix d’apôtre et un cœur d’ange pour vous faire comprendre le bien, la joie, les vraies jouissances qu’il y a à se connaître et à s’aimer. Mais je sens mieux que je ne peux dire ; et je veux mieux que je ne parle.

Toutefois je parle, parce que je veux, et je veux parce que Dieu veut.

Dieu le veut, mes chères filles ; écoutez bien cette parole ; qu’elle soit pour vos âmes une lumière, pour vos cœurs un baume, pour vos lèvres un doux refrain. Dieu le veut !

 

fr. Emmanuel.

 

 

IV — La charité mutuelle L’amour des âmes

 

    Mes chères filles,

 

J’ai besoin.

Et c’est à vous que je demande.

Ne me refusez pas, car la charité a toujours de la monnaie.

Ce que je vous demande, ce n’est pas la monnaie, mais la charité elle-même.

Donnez-moi de la charité, j’en ai grand besoin, pour un cher ou une chère malade que je vais vous dire.

Mon malade, c’est ma paroisse ; mon malade, c’est mes âmes ; mon malade, je dirais presque, c’est moi.

Il lui faudrait un remède, un grand remède, il lui faudrait de la charité, de l’amour.

La grande maladie, c’est de ne pas aimer. Or je vois que cette maladie-là nous prend les pauvres âmes, les engourdit, les appesantit, les paralyse et finit par les tuer.

Est-ce que vous ne vous en apercevez pas ?

Regardez avec un peu d’attention. Est-ce que l’on s’aime ici-bas ? Est-ce que l’on veut s’aimer ? Où sont ceux qui s’aiment ?

Je vois bien ceux qui n’aiment pas, cœurs de glace, si ce n’est de pierre ; âmes sans vie, c’est facile à trouver ; il n’y a qu’à se baisser pour en prendre ; qu’à ouvrir l’œil pour en voir. Mon Dieu ! Que le monde est un triste pays !

Pays de froid, de glace, de neige, de boue ; pays où l’on vit, où l’on meurt, où l’on va, où l’on vient sans aimer et sans avoir envie d’aimer ; sans être aimé et sans se mettre en souci d’être aimé.

Faites, Seigneur, que je ne sois jamais de ce pays-là, et que mes enfants n’en soient pas non plus.

Et pourtant c’est de ce pays-là que nous venons, et c’est de ce pays-là que viendront toutes les âmes qui auront le bonheur d’aimer et d’être aimées éternellement avec nous dans les cieux.

Je voudrais les connaître, les voir, les tenir, ces chères âmes ; à force d’amour, je voudrais leur apprendre à aimer.

C’est ici que je vous répète : Faites-moi la charité. Donnez-moi de vos âmes, de vos prières, pour m’aider à aimer les âmes, pour m’aider à faire aimer les âmes.

Donc, pour Dieu et la sainte Vierge, mes chères filles, faites la charité à votre père,

 

Frère Emmanuel.

 

 

V — L’esprit qui doit animer les réunions. L’exemple de la très sainte Vierge

 

    Mes chères filles,

 

Vous allez aujourd’hui recevoir dans votre réunion les chères enfants qui viennent de renouveler leur première communion.

Je m’en réjouis, et j’ai la confiance que notre joie sera durable.

Pour cela, il faudra que ces chères enfants comprennent bien ce qu’est votre réunion.

Dites-leur donc que vous êtes là comme dans le cœur de la sainte Vierge.

Or tout ce qui était dans le cœur de la sainte Vierge doit se retrouver parmi vous, l’obéissance, l’amour de Notre Seigneur, la sainte humilité.

Et tout ce qui n’était pas au cœur de la sainte Vierge ne doit pas être parmi vous. Il n’y avait au cœur de la sainte Vierge rien qui ressemble à de la désobéissance ; rien qui ressemble à de la vanité ; faites donc bien comprendre à nos chères petites qu’elles doivent être parfaitement obéissantes, parfaitement étrangères à toute vanité, petite ou grande, comme était le cœur de la sainte Vierge.

Dites-leur aussi que la sainte Vierge, notre Mère bien-aimée, était si parfaitement humble et modeste qu’elle ne parlait point d’elle-même et se comptait toujours pour rien. Il faut que chacune de vous l’imite en ce point comme en tout le reste ; et vous devez non seulement ne point parler de vous-mêmes, mais ne point parler non plus de vos réunions, attendu que tout doit être gardé dans le silence du cœur de Marie par une parfaite et douce modestie.

Les choses étant telles, nos chères enfants doivent comprendre qu’une enfant qui serait gravement désobéissante à ses parents, ou qui montrerait de la vanité, ou qui serait portée à parler d’elle-même, ou qui ne garderait pas un modeste silence sur la réunion et sur ses camarades, devrait s’attendre à être expulsée du milieu de vous.

Voici encore une autre chose que j’ai à vous dire. Ces chères petites ont bien besoin d’être aidées et d’être soutenues. C’est pourquoi je souhaite qu’elles se choisissent parmi vous chacune une des plus âgées, celle qui lui conviendra, pour être en quelque sorte son guide, sa seconde marraine ; nous l’appellerons un bon ange.

Les petites se choisiront donc parmi vous un bon ange, et puis elles l’aimeront bien. Le bon ange les aimera bien de son côté, les avertira, les gardera comme l’ange gardien ; je crois que cela sera très agréable à Notre Seigneur et vous réjouira bien toutes.

Aimons le bon Dieu, mes chères filles.

 

Votre père, fr. Emmanuel.

 

 

VI — Le caractère des réunions : liberté et gaieté

 

    Mes chères enfants,

 

Je suis si bien aise de penser à votre réunion que vraiment je voudrais en être, mais voyez, pour dix mille raisons, ça n’est pas possible.

Cependant comme je veux en être, je ferai mon possible ; et mon possible, c’est de mettre au milieu de vous mon âme et, avec mon âme, ma pensée.

Ma pensée, la voici :

Il faut que votre réunion ait et conserve toujours deux caractères qui lui sont indispensables, la liberté et la gaieté.

Qu’est-ce que cela, la liberté ?

Ah ! mes enfants, c’est la liberté. Point de gêne, point de contrainte, point de crainte. Vous venez parce que vous le voulez. Vous restez parce que vous le voulez ; vous parlez si vous le voulez, vous dites ce que vous voulez. C’est cela la liberté, et il faut que vous la conserviez toujours, mais toujours et toujours.

La liberté, c’est l’état de bien aise que l’âme éprouve parce qu’elle est dans l’amitié de Dieu ; c’est de la facilité qu’elle a d’embrasser son divin Sauveur, facilité qui lui vient ou de l’assurance qu’elle a de ne pas l’avoir offensé, ou de la certitude qu’elle possède du regret comme du pardon de ses fautes.

En un mot, la liberté, c’est l’état d’une âme qui est bien.

Que vos âmes soient donc bien, toujours bien, et vous aurez la liberté, ce que saint Paul appelait la glorieuse liberté des enfants de Dieu.

Avec cette liberté-là, on est toujours joyeux ; c’est-à-dire qu’avec la liberté on possède toujours la gaieté. Pas la gaieté des étourdis de ce monde, pas la gaieté des têtes en l’air comme vous en avez connu ; cette gaieté-là n’est qu’apparente, car elle cache un cœur qui n’est ni bon, ni beau, ni bien. Mais la gaieté que je vous recommande, c’est celle qui vient de la joie du cœur et qui partant de là, comme un fleuve de grâce, s’en va adoucir le regard, la parole, et toutes les actions, même les plus communes.

Un jour, monsieur le curé vous rappelait à l’église un mot du joyeux saint Philippe de Néri qui, voyant que tout le monde était triste, se mettait à leur crier à tous : « Mais soyez donc gais, soyez donc gais ! » Eh bien ! mes chères filles, je vous dis aujourd’hui la même chose : Soyez donc gaies, soyez donc gaies ! Quand on pense que nous avons un Dieu, bon comme est bon notre Dieu, un Sauveur qui nous a aimés comme nous a aimés Notre Seigneur, une Vierge Marie bonne pour nous comme nous le savons, et plus encore que nous ne le savons ; quand on pense que nous avons un beau paradis où nous irons bientôt pour y être éternellement heureux ; quand on pense à tout ce bien, et au bonheur qu’il y a d’avoir dans ses camarades des amies du bon Dieu avec lesquelles on devra se réjouir toute une éternité, ah ! mes enfants, il faut se réjouir, on a belle ; il faut être gaies, on a de quoi.

Soyez donc gaies, mes chères enfants. Ce sera pour aujourd’hui le dernier mot du pauvre père,

 

fr. Emmanuel.

 

 

VII — Noël. L’amour de Jésus dans sa crèche

 

Pax

 

    Mes chères filles,

 

Voici Noël, et mon âme me presse de vous écrire. Je lui obéis. Et c’est bien, n’est-ce pas ?

Noël est une grande fête. Noël et Pâques sont deux grandes fêtes. A Noël, Jésus naît à sa vie mortelle, à Pâques, il naît à sa vie immortelle. A Noël, il vient ; à Pâques, il s’en retourne. A Noël, il nous est donné ; à Pâques, nous le rendons à son Père. A Noël, il descend ; à Pâques, il remonte.

A Pâques, il est grand, il faut l’adorer ; à Noël, il est petit et il faut l’aimer.

Ouvrez les yeux et voyez.

Regardez ce qu’il est, ce qu’il fait, ce qu’il attend ; et autant de fois vous l’aurez regardé, autant de fois vous direz avec moi : « Il faut l’aimer ! »

Aimer Notre Seigneur. Quelle grâce c’est, mes enfants ! Quel bien précieux, quel trésor inestimable !

Jugez-en un peu par le malheur de ceux qui ont perdu cet amour. Voyez dans quel triste état sont ces pauvres chères âmes qui n’aiment plus, qui ne sentent plus, qui sont devenues de pierre, de fer et, comme j’en vois, de boue.

Quel malheur donc d’avoir perdu l’amour de Jésus !

Et croyez-vous que ce soit si facile de le retrouver ? Ici nous prions, nous travaillons, nous faisons, je crois, tout notre possible pour ramener les âmes à l’amour de leur Sauveur. Voyez à quoi nous réussissons, et jugez par là si c’est un grand mal que d’avoir perdu l’amour de Jésus.

Ah ! si vous l’aimez, veillez donc à bien conserver la grâce que Dieu vous a faite. Il est facile de la perdre. Il n’est pas aisé de la retrouver.

Je vous dis ces choses, mes chères filles, afin que vous compreniez bien l’indispensable nécessité où nous sommes d’être fidèles à la grâce qui nous a été donnée, et que, comprenant bien cela, vous vous jetiez en toute confiance dans la volonté de celui qui nous a aimés le premier, et qui ne nous commande de l’aimer qu’afin de nous sauver plus sûrement.

Vive Jésus, mes filles.

Votre père,

 

fr. Emmanuel.

 

 

VIII — Noël — Hymnes à Marie, à Jésus

 

    Mes chères filles,

 

Vous ne savez pas ? Eh bien ! à Rome, on se souhaite la bonne année et on se fait des cadeaux, non pas au 1er janvier, mais au beau jour de Noël.

Si vous voulez, nous allons un peu faire comme cela et dans l’amour du divin Enfant, je vais, en vous souhaitant bonne année, vous faire un petit cadeau. J’ai trouvé dans un vieux livre ce que je veux vous offrir, à savoir un bel éloge de la très sainte Mère de Dieu et un bel éloge de son divin Fils, notre aimable Sauveur. L’auteur était un bon religieux, écossais de nation, et vivant il y a plus de six cents ans.

Ah ! mais c’est du latin ; consolez-vous bien vite, le père Emmanuel sait un peu de latin, il va vous donner cela en français, et ça vous fera chanter avec plus d’amour et l’unique Mère, et l’unique Fils, Jésus et Marie.

 

I — A Marie

 

« La Vierge Marie, c’est le temple de Dieu ; et sans aucun doute chacun va dire, oh ! que ce temple est bon, il ne faut pas le quitter. Oui, c’est notre Dame, et notre avocate, notre vie et notre douceur, notre espérance et notre médiatrice. Elle est la mère de Dieu, l’amie des hommes, la triomphatrice des démons, la reine des anges, le refuge des misérables, la consolation des orphelins, le secours des infirmes, la force des faibles, la fermeté des justes, le redressement des tombés, le pardon des pécheurs, la joie des bienheureux. Elle est le tabernacle du Père, le lit de repos du Fils, l’ombre du Saint-Esprit, le reposoir de la Trinité, la demeure céleste, la maison du Verbe incarné, le temple de Dieu. Mais tout ce que je dis, ce ne sont que des paroles, et les paroles me manqueraient avant que je n’aie pu dire sa grandeur, tant est surabondante la plénitude de grâces dont elle est inondée. Vénérons ce temple, réjouissons-nous, livrons-nous à l’allégresse, glorifions ce temple, allons y prier, espérons à cause de lui, louons, prions, demeurons-y dans la confiance, ne le quittons pas. Il est saint, ce temple, car le Verbe prit de lui chair et y demeura neuf mois. O temple plein de gloire, ô temple merveille de beauté, où demeure le Fils unique de Dieu ! O temple saint, ouvre-nous la porte de ta miséricorde et de ta clémence ; permets-nous d’entrer en toi, de prier en toi. En toi nous crions, et notre voix va au Seigneur. Elle est sa Mère et par elle il reçoit notre prière, lui qui, naissant pour nous, voulut être son Fils. »

 

II — A Jésus

 

« O petit enfant, qui est le Créateur de toutes choses, combien humblement tu es couché dans cette crèche ! toi qui si puissamment domines dans les cieux. Là les cieux ne peuvent te contenir, et ici tu te contentes d’une crèche bien étroite ; là au commencement du monde tu as orné la terre d’herbes et de fruits, ici au déclin des temps tu es enveloppé de langes. O majesté ! ô abaissement ! ô grandeur ! ô petitesse ! ô toi, l’immense, l’infini, l’éternel, te voilà petit, petit enfant, petit enfant d’un jour ! O Vierge bienheureuse, réjouis-toi, réjouis-toi, tenant en tes bras, pressant sur ton sein celui-là même que les anges ne peuvent comprendre, celui-là même qui demeure caché au sein du Père. Tu l’adores comme ton Créateur, tu le portes comme ton enfant ; tu le vénères comme  ton Seigneur, tu l’embrasses comme ton Fils ; tu te prosternes devant lui, c’est le Très-Haut ; tu le flattes du regard, c’est ton petit enfant. Réjouis-toi, réjouis-toi d’être mère, et surtout aujourd’hui. O douce Vierge, ô douce et suave Mère, réjouis-toi, tu l’as conçu toujours vierge, tu l’as porté sans qu’il te fût un fardeau, tu l’as enfanté, et tu es vierge toujours. Oh ! quand viendra le jugement redoutable, sois-nous en aide, sois notre avocate, ô Mère si miséricordieuse et si clémente, afin que nous puissions sans trembler voir venir comme juge celui qu’avec tant de joie nous recevons aujourd’hui comme notre rédempteur. »

 

Ainsi priaient les saints ; prions avec eux, prions comme eux et, pour cela, mes chères filles, aimons Dieu.

 

Le père Emmanuel.

 

 

IX — La pureté d’intention

 

    Mes chères filles,

 

Tout tourne bien à ceux qui aiment Dieu [2]. C’est saint Paul qui l’a dit, et c’est moi qui vous le redis, comme c’est vous qui en ferez l’expérience.

Mes chères filles, pour vous le montrer au clair, je viens au-devant d’une toute petite difficulté qui s’est élevée dans l’esprit de quelques-unes de ces chères filles et qui demande à tourner à bien, puisque ce sont des filles qui aiment Dieu, et que, selon saint Paul, tout doit pour elles tourner à bien [3].

 

Il n’y a plus ombre de cette difficulté dont je parlais en commençant.

Tant mieux ; il reste à la tourner à bien.

Aidez-moi, je vais vous aider, ça y tournera, vous verrez.

Mes chères filles, quand on fait quelque chose pour Dieu, et qu’on le fait avec une intention bien pure, bien droite, bien joyeuse, c’est parfait, et c’est comme cela quand on commence. Dieu en est glorifié ; c’est tout ce qu’il faut y chercher.

Et puis après, à côté de cette intention bien pure de plaire à Dieu seul, il vient quelquefois se faufiler une autre petite intention de plaire à soi, de contenter soi, de réjouir soi, de glorifier soi.

La grande intention pour Dieu et la petite pour soi peuvent marcher ensemble un bout de temps, après quoi elles se gênent l’une l’autre.

La grande ne réjouit pas tant Dieu ; la petite étant incapable de réjouir soi, il en résulte une sorte de mécontentement qui est comme une fine fleur d’amour-propre. Ça peut n’être pas encore un péché, mais ça diminue la joie, et c’est facile à reconnaître à ce seul caractère.

Il y en a pourtant un autre. C’est que ce petit mécontentement a une odeur particulière. Ça ne sent pas le musc ; c’est sûr, ça sent le serpent.

Qu’est-ce que c’est ça, sentir le serpent ?

C’est sentir quelque chose qui n’est pas de Dieu, c’est sentir quelque chose qui n’est pas du saint cœur de Marie, c’est sentir ce qu’a pu sentir la première femme du monde quand elle était tout près de l’arbre et avant que le serpent n’eût encore dit un mot.

Quoi ! mes chères filles, votre réunion n’est-elle pas le paradis de Dieu, la gloire de Notre Seigneur, la joie du cœur de Marie ?

Là, mes filles, tout doit être joyeux comme dans un paradis, comme dans l’amour de notre grand Dieu ; comme dans le cœur de Jésus, comme dans le cœur de Marie.

Et là, il pourrait entrer l’ombre d’un petit mécontentement ? Jamais, grâce à Dieu.

Que l’ancien serpent porte ailleurs ses odeurs, et ses paroles, et tout lui-même ; il n’a rien à prendre en vous, et vous ne voulez rien recevoir de lui.

Demeurez donc joyeuses, réjouies, toujours contentes, c’est la volonté de Dieu. Tenez-vous là, mes chères filles ; je me tiens à la porte, et l’ennemi n’approchera point.

Tout tourne à bien à ceux qui aiment Dieu.

Aimons Dieu, mes chères filles.

 

Votre père, fr. Emmanuel.

 

 

X — Le saint cœur de Marie

 

    Mes chères filles,

 

A l’heure où je vous écris, il est nuit, vous dormez, le cœur en paix, l’âme à Dieu, le corps en grand repos, sous la garde de son Créateur.

Heureux temps, vraiment, que celui du sommeil ; alors, ceux qui pèchent, du moins ne pèchent plus ; et ceux qui aiment, aiment toujours.

Demain, nous chanterons que l’amour est fort comme la mort [4] ; si cela est vrai, comme nous n’en pourrions douter, il n’est pas surprenant que ce même amour soit plus fort que le sommeil.

Dormez donc en paix, ô mes filles, puisque en dormant ainsi j’ai la confiance que vous ne cessez pas d’obéir au premier des divins commandements.

Mais, pendant que vous dormez, il est pour vous, il est pour nous, il est pour tous une mère qui autrefois disait : « Je dors » et qui maintenant, chante : « Je ne dors plus ». Maintenant, comme autrefois, elle ajoute : « Mon cœur veille ! »

Nous y voici : son cœur !

Son cœur, le chef-d’œuvre de la main de Dieu, le paradis de ses délices, le sanctuaire de son divin Esprit ; son cœur créé de Dieu pour aimer l’Enfant Jésus ; son cœur, le ravissement des anges, la joie des saints, l’espoir des pécheurs.

Son cœur veille, il est attentif, il nous garde. Il regarde du haut du ciel sur la terre : ce qu’il voit le premier, c’est le tabernacle où repose Jésus. Or ce tabernacle est double : l’un est insensible et demeure à l’église ; l’autre est vivant et c’est notre âme. Jésus demeure en l’un et en l’autre, et Marie le regarde en l’un et en l’autre ; elle l’aime donc en nous. Quelle joie, Jésus est en nous, et le cœur de Marie l’aime en nous ; Marie fait en nous cet acte d’amour ; quel bonheur, et comme il nous est facile d’aimer Jésus en union au saint cœur de Marie, puisque nous n’avons qu’à unir notre cœur à l’acte d’amour qu’elle adresse en nous à son Jésus !

Ah ! si j’avais su cela plus tôt !

Adieu, mes filles, dormez en paix, le cœur d’une mère veille sur vous et aime en vous le seul qui puisse être aimé sans fin comme sans mesure, Jésus.

En lui, et par lui, et pour lui, je suis, mes filles, celui qu’il a fait votre père.

 

fr. Emmanuel.

 

 

XI — Les reliques des saints

 

    Mes chères filles,

 

Je veux aujourd’hui mettre sous vos yeux, dans vos mains, un trésor des plus précieux. Après le saint sacrement, rien sur la terre de plus précieux, de plus cher pour nous que les reliques des saints ; or je vous donne aujourd’hui à voir une relique de notre glorieux père saint Benoît.

C’est un tout petit ossement, mais nous savons à quel grand saint il appartient car encore qu’il soit à nous, c’est toujours à lui et, quand arrivera le jour de la bienheureuse résurrection, son âme le reprendra comme son bien, le tiendra mis à la place qu’il occupait dans son corps, et le transportera brillant de lumière, éclatant de beauté, en la présence du souverain Juge, puis elle le portera dans les cieux pour l’éternité.

Voilà, mes enfants, ce qui arrivera à ce petit ossement que vous tenez dans vos mains. Dites-vous : voici qui verra Dieu, voici qui ira dans l’éternité bienheureuse !

Est-ce que nous n’irons pas aussi ? Ah ! nous voulons toutes y aller.

Notre père saint Benoît, priez pour nous !

Aimons Dieu, mes chères filles.

 

Votre père, fr. Emmanuel.

 

 

XII – Les bonnes pensées

 

    Mes chères filles,

 

Vous savez à quoi Notre Seigneur nous appelle : à une hauteur comparable à celle des anges du ciel.

Vous savez aussi quelles sont les difficultés au milieu desquelles nous avons à marcher pour arriver là où Notre Seigneur nous appelle.

Mais maintenant il nous faut étudier les moyens d’arriver. Il y en a plusieurs et de différentes sortes. Le premier, que je veux vous signaler, c’est les bonnes pensées.

Les bonnes pensées sont des grâces de Dieu.

Et, pour comprendre cela, rappelez-vous ce qu’a fait Notre Seigneur peu après son incarnation.

L’incarnation, vous le savez, c’est le centre de toutes les grâces, c’est le trésor universel.

Ayant constitué ce trésor, Notre Seigneur voulut en commencer la distribution, et il excita la sainte Vierge à aller visiter sa cousine, sainte Élisabeth, alors que lui voulait visiter saint Jean-Baptiste et le sanctifier.

C’est le mystère de la visitation.

Eh bien ! toute sainte pensée qui nous vient d’en haut est aussi une visitation de Dieu, de la grâce de Dieu.

Ceci nous aide à comprendre le prix d’une bonne pensée. C’est un des effets de la sainte incarnation de Jésus, c’est la continuation du mystère de la visitation.

Et, comme la visitation fut une source de grâces pour la famille tout entière de Zacharie, une seule bonne pensée peut être non seulement le commencement du salut d’une âme, mais le commencement de beaucoup de grands biens, que nous ne connaissons nullement, dont nous ne nous doutons même pas, mais que le bon Dieu sait, et qu’il tient préparés pour nous si nous lui sommes fidèles.

Les bonnes pensées étant si précieuses, il nous faut veiller à bien les recevoir, et à en profiter.

Pour cela, il faut :

1°) les désirer : Dieu aime que nous désirions ses biens. Daniel reçut une promesse magnifique de la venue de Notre Seigneur parce qu’il était un homme de désirs.

Rien n’est plus salutaire à une âme que de se tenir dans le recueillement en attendant la première bonne pensée que Dieu lui dira. C’est en ce sens que le psalmiste a dit : Audiam quid loquatur in me Dominus. J’écouterai ce que dira en moi le Seigneur (Ps 84, 9).

Vous pourrez voir comment L’Imitation explique ce passage au livre 3, ch. 1er .

2°) les bien recevoir quand elles viennent.


rois dispositions sont nécessaires pour cela :

1°) l’humilité : nous devons admirer comment Dieu vient à nous par la bonne pensée, nous éclaire, nous instruit, nous console, nous guérit, et le reste ;

2°) la docilité : il faut suivre la bonne pensée, comme un petit enfant suit la voix de sa mère, et nous y rendre parfaitement obéissants, comme il convient à des enfants de Dieu, lesquels, au premier mot, obéissent à la voix du Père céleste : In auditu auris obedivit mihi [5] (Ps 17, 45) ;

3°) la fidélité : il faut savoir persévérer dans une bonne pensée, il faut la conserver, la faire durer longtemps : plus elle durera, plus elle nous fera du bien.

Au sujet des bonnes pensées, il y a à craindre un certain péril que je vais vous dire :

ce serait de les désirer par un mouvement de curiosité, ce que saint Jean de la Croix appelait de la gourmandise spirituelle.

Pour éviter ce mal, il faut être plus désireux de profiter de la bonne pensée que l’on a, que d’en recevoir une nouvelle. L’esprit humain s’amuse au changement de pensées et l’esprit dévot s’amuse, lui aussi, à courir de bonne pensée en bonne pensée.

Donc, quand on en tient une bonne, il faut la garder tant que l’on peut : plus elle durera, plus elle nous fera du bien, et jamais nous ne suffirions à épuiser tout ce qu’il y a pour nous dans une seule bonne pensée.

Pourtant, si le bon Dieu nous en donne une autre, recevons-la de notre mieux, faisons-la marcher de front avec la première ; ce sera pour nous une force de plus, et nous profiterons mieux de l’une et de l’autre en les faisant s’aider l’une l’autre.

 

 

XIII – Un bel exemple : Adeline Lhuillier

 

    Mes chères filles,

 

A force de vous écrire, je pourrais bien vous rebuter. S’il y avait du danger que nous en arrivions là, vous feriez bien de m’avertir.

Toutefois je vous demande grâce, au moins pour aujourd’hui.

Mes chères filles, je veux vous parler de notre Adeline [6] et graver profondément dans vos cœurs le souvenir de cette si bonne fille. Vous l’avez vue, vous l’avez connue, mais peut-être plus par ses crosses que par son cœur.

Son cœur pourtant, son âme, c’était la vraie Adeline, dont tout le monde a pu voir le modeste extérieur, mais dont seul j’ai vu le riche intérieur.

Souvent, quand j’avais aperçu son âme, je me trouvais tout confondu, tout en admiration, tout en larmes des merveilles que la grâce de Notre Seigneur opérait dans cette pauvre fille, si humble et si droite.

Combien elle remerciait Dieu de l’avoir rendue infirme ! comme elle aimait ses pauvres béquilles, au moyen desquelles Dieu lui avait fait tant de bien ! Sans cela, me disait-elle, qu’est-ce que je serais devenue ?

Elle marchait droit. De son temps, il s’était trouvé au Mesnil quelques pauvres âmes, auxquelles il avait plu de s’égarer et qui, ayant misérablement perdu la charité, croyaient n’avoir rien de mieux à faire que de la ruiner dans le cœur des autres. Elle sentait la gravité d’un pareil mal ; elle priait beaucoup pour cela et, de temps en temps, elle me demandait des nouvelles des pauvres égarées, comme elle les appelait.

Sa charité était universelle. Son cœur était vaste comme le monde. Rien n’était mis en oubli pour elle. Depuis le souverain pontife qui est le premier des chrétiens, jusqu’au dernier des infidèles, elle priait pour tous. Son zèle pour la conversion des pécheurs n’avait d’égal que sa tendre compassion pour les âmes du purgatoire.

Quand elle méditait la passion, c’était toujours en priant pour les pécheurs ou pour les âmes du purgatoire, et jamais cette méditation ne se faisait sans une étroite union avec le cœur de la sainte Vierge.

Dieu la conduisait par un chemin où il n’y avait pas que des roses. Quelquefois, il se montrait à elle comme un père, un ami, un sauveur ; quelquefois  aussi, il semblait la délaisser, l’oublier. La prière m’est ôtée, disait-elle. Et je lui disais : que faites-vous alors ? Et elle de répondre : j’attends qu’elle revienne. Et moi : et que faites-vous en attendant ? Et elle : j’adore la volonté de Dieu et je le laisse faire.

Voyez-vous, mes chères filles, il y a là une grande science, et mieux, tout le secret de la sainteté.

Quand Dieu eut versé dans cette âme assez de grâces, il trouva bon de la rappeler à lui. Elle reçut la mort, comme le reste, en laissant se faire la volonté de Dieu. La veille, je lui avais demandé si elle voulait se confesser, elle me répondit que non. Elle l’avait fait quelques jours auparavant ; elle put mourir sans se confesser.

Jamais je n’ai vu de mort aussi calme, aussi douce. Elle souffrait cependant beaucoup à la tête : je lui rappelais les souffrances de Notre Seigneur portant sa couronne d’épines, elle fut réjouie et consolée, heureuse plus que jamais de laisser faire la volonté de Dieu.

Elle s’endormit en Notre Seigneur, le soir du 24 mars, la veille de l’incarnation de Notre Seigneur, mystère pour lequel elle avait une dévotion on ne peut plus tendre.

Je crois, mes chères filles, que Notre Seigneur vous a donné dans cette chère fille un modèle dont nous devons tous profiter. Nous n’aurons pour cela qu’à nous efforcer de bien faire pour Dieu ce que nous faisons tous les jours.

Je me suis rappelé une chose qui se faisait jadis dans la première conférence des filles, à laquelle Adeline appartenait. C’était un tirage de petits billets qui contenaient chacun une bonne petite recommandation pour la semaine.

Adeline aimait bien cela. J’ai pensé que vous l’aimeriez bien aussi.

Je vous envoie de ces petits billets où j’ai écrit toutes sortes de bonnes choses. Tous les dimanches, vous en tirerez chacune un ; vous le garderez avec soin, vous lui obéirez comme à un mot de Notre Seigneur, et vous verrez que cela vous aidera à bien obéir, à bien aimer Notre Seigneur, à être bien joyeuses.

Donc, mes chères filles, soyez joyeuses, et que votre joie soit la joie de votre père.

 

fr. Emmanuel.

 

Une personne qui a connu Adeline nous communique les détails suivants, se rapportant à sa manière de prier :

« Adeline Lhuillier avait une grande dévotion aux cinq plaies de Notre Seigneur. Elle récitait un pater et un ave à chacune des cinq plaies, avec une intention particulière.

« A la plaie du pied gauche, elle priait pour les pécheurs impénitents.

« A la plaie du pied droit, pour les pécheurs pénitents.

« A la plaie de la main gauche, pour ceux qui souffrent au purgatoire et sur la terre.

« A la plaie de la main droite, pour ceux qui travaillent pour la gloire de Dieu.

« A la plaie du côté, pour ceux que Notre Seigneur aime. »

C’est bien la confirmation de la parole du père Emmanuel dans la lettre précédente : « Sa charité était universelle (…). Elle priait pour tous ». – Imitons-la.

 

***


[1] — La guerre de 1870. Cette phrase nous indique la date de cette lettre.

[2] — R 8, 28.

[3] — Ici le père Emmanuel expose cette petite difficulté, qu’il explique et dissipe. Nous ne transcrivons pas cet exposé qui n’aurait pas d’intérêt pour nos lecteurs. Le père continue sa lettre : il n’y a plus ombre de cette difficulté…

[4] — Ces paroles du Cantique des Cantiques (8, 6) sont chantées à l’office du saint cœur de Marie dont on faisait la fête, dans l’église Notre-Dame de la Sainte-Espérance, le dimanche après l’octave de l’Assomption.

[5] — Il m’a obéi dès qu’il a entendu.

[6] — Adeline Lhuillier était une pieuse fille de Mesnil-Saint-Loup. Elle était boiteuse, ne pouvant avancer qu’avec deux béquilles (deux crosses). Mais son âme ne boitait pas dans le chemin du ciel. Elle y marchait tout droit ; elle allait à Dieu, et le reste lui importait peu. Tous les jours, elle rendait grâce à Dieu « de lui avoir cassé les jambes ». « Que de péchés j’aurais fait, disait-elle, si j’avais marché comme tant d’autres ! » Sa prière était une merveille.– C’est ainsi que le père Emmanuel nous fait connaître Adeline (« Bulletin », août 1887).

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 11

p. 88-106

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