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Marcel De Corte moraliste


par l’abbé Patrick de La Rocque

 


 

Le 19 juin dernier, Marcel De Corte nous a quittés. Avec lui disparaît le dernier grand philosophe thomiste du XXe siècle. Né le 20 avril 1905 dans le Brabant, Marcel De Corte est reçu docteur en philosophie et lettres à Bruxelles dès l’âge de vingt-trois ans, avec la plus haute distinction. Lauréat du Concours Universitaire en 1929, il est admis l’année suivante comme élève étranger à l’École Normale Supérieure de Paris. En 1933, agrégé de l’enseignement supérieur de l’Université de Liège, il se consacre tout entier à une carrière universitaire qui lui méritera en Belgique plusieurs distinctions de la Couronne, une avalanche de prix, et des invitations à enseigner dans toutes les universités d’Europe et au-delà. Passionné de philosophie grecque, il découvrira dans le « merveilleux Aristote » toute la splendeur du réalisme, tandis que la lecture assidue de Plotin lui manifestera les ravages que peut provoquer l’idéalisme mené à son terme logique. Dès lors, la vocation de notre philosophe est toute trouvée. A travers son impressionnante publication, apparemment très diverse, un grand thème dominera : dénoncer vigoureusement le rationalisme moderne, pour inviter l’homme à renouer avec ce sain réalisme sans lequel on ne peut vivre en homme.

 

Le clinicien des mœurs

 

Exposer la pensée d’un philosophe n’est jamais tâche aisée, surtout lorsque ce dernier a produit quelque mille publications. On peut cependant affirmer sans grand risque d’erreur que Marcel De Corte est avant tout un moraliste. Non point de ces idéalistes modernes dont il a fustigé si souvent la prétention de fonder la morale et d’instaurer, avec un homme moral nouveau, le paradis sur terre ; en moraliste aristotélicien, Marcel De Corte aurait aimé pouvoir déterminer par l’expérience le concept de l’homme et en déduire la fin suprême de son activité morale. Mais l’effondrement moral auquel nous assistons lui a imposé une tâche ô combien plus délicate qu’il s’est magnifiquement définie : « Aussi longtemps que les mœurs n’auront pas repris leur assiette, toute analyse morale se doit de pénétrer jusqu’à l’endroit même où se noue l’erreur pour la dénoncer. Le moraliste contemporain doit donc exercer la fonction, éminemment dangereuse, de clinicien des mœurs. En d’autres termes, la philosophie morale est hic et nunc une philosophie de la crise et de son issue [1]. » Oui, Marcel De Corte est un philosophe de la crise. Selon son propre aveu [2], deux sujets hantèrent sa vie de philosophe : la crise de la société et la crise de l’Église, double manifestation d’un même mal qu’il va s’efforcer d’identifier.

 

Nature de la crise morale

 

C’est en fait dès 1938, dans un article très justement célèbre publié par les Études carmélitaines [3], que Marcel De Corte va poser un double diagnostic : diagnostic du philosophe, conforté et approfondi ensuite par le regard du chrétien.

Disciple d’Aristote, il remarquera qu’il est impossible à l’homme de vivre en homme à partir du moment où celui-ci renie sa propre nature d’homme, pour se définir avec Descartes substance pensante. Une telle affirmation dissocie radicalement l’âme et le corps, et, assurant à chacun sa vie autonome, empêche le règne de la vertu, le règne de la raison droite sur le corps : « Cette anthropologie oscille constamment entre deux réalisations de vie, entre la vie intégralement identifiée à l’âme, et une vie qui s’exonère paradoxalement en matière, entre une vie rationnelle et une vie irrationnelle dressées en irréductibles antagonistes [4]. »

Disciple du Christ, Marcel De Corte ne pourra que pourfendre de toute sa verve cet orgueil intellectuel qui caractérise tant l’idéalisme que l’existentialisme, le premier faisant de l’homme un esprit pur, le deuxième le hissant au niveau de l’existence pure. « Depuis le péché originel, l’homme ne s’est jamais consolé de ne pas être devenu sicut Deus. C’est un mal métaphysique de n’être pas Dieu, dira Leibniz [et après lui de nombreux philosophes, tels que Kierkegaard, Nietzsche, Heidegger…], condensant en une formule presque blasphématoire et au surplus peu métaphysique ce qu’on pourrait appeler la maladie chronique de l’intelligence humaine [5]. » 

Toute l’œuvre subséquente de Marcel De Corte sera là pour expliciter et approfondir ce diagnostic. L’Incarnation de l’homme [6], la Philosophie des mœurs contemporaines [7], et surtout L’intelligence en péril de mort [8], n’auront pas d’autre but. Suivons rapidement l’exposé de notre regretté philosophe.

 

Le regard du philosophe

 

En définissant l’homme par une de ses fonctions (penser), en lui assignant pour fin la domination de l’univers, le séisme cartésien va secouer les fondements mêmes de la nature humaine en brisant l’unité sans laquelle l’homme ne peut vivre en homme. L’anthropologie dualiste disjoignant l’âme et le corps, assimilant l’une à la raison pure et l’autre à la matière pure, s’est substituée à l’antique humanisme aristotélicien établi sur l’unité foncière de la nature humaine. 

La fonction rationnelle, radicalement séparée du monde corporel, se trouve isolée du réel, incapable de le saisir. Enfermée dans son monde mental, l’intelligence ne cherche plus qu’en elle-même les principes de la réalité, tandis que le monde extérieur devient une pure matière plastique, malléable à souhait sous l’influx de l’idée. L’homme, en désertant son essence, a renié du même coup la nature des choses. De ce fait, l’homme s’affranchit de tout ce qui le limitait. L’essence est en effet le grand principe limitateur, puisqu’il est impossible à un être d’être autre qu’il n’est. Libéré de toutes ces contraintes ontologiques, l’homme s’est déclaré personne humaine ; non plus essence concrétisée (il n’y a plus d’essence), mais existence autonome. La personnalité devient alors une existence pure qui, ayant pour caractéristique l’autonomie, se confond avec la liberté. L’homme, ainsi affranchi de toute contrainte ontologique, se définit ultimement comme existence pure, fondamentalement libre. Refusant de devenir fils de Dieu, il en est devenu son singe.

Libéré de l’être, transcendant le monde – lequel est devenu simple agrégat de phénomènes divers –, l’homme se caractérise dorénavant par sa puissance sur le monde. Loin de regarder le réel pour en retirer son essence, il appartient maintenant à l’homme de rationaliser cette matière informe, de recréer par l’idée le monde extérieur. Puisque toute nature spécifique est niée au réel, plus rien ne limite l’investigation scientifique devenue toute-puissante et omniprésente. Le seul domaine médical nous fournit une liste impressionnante de ces excroissances scientifiques contre-nature : avortement, manipulation génétique, transplantations d’organes vitaux, fécondations in vitro, etc. Loin d’être mesurée par le réel, l’intelligence le mesure et, le mesurant, elle le crée. Le monde n’est plus la création de Dieu, mais celle de l’homme. Telle est cette divinisation de l’homme moderne, si bien stigmatisée par Marcel De Corte dans ce qui est sans aucun doute le point d’orgue de son œuvre, L’intelligence en péril de mort.

Les conséquences de ce rationalisme sont incalculables. Sous la pression d’une telle existence autonome qui ne souffre aucune limitation de la part de la nature, tous les cadres craquent, si naturels soient-ils : cadre d’un univers ordonné et régi par Dieu, cadre familial, cadres professionnels, et surtout cadre social. L’homme est devenu un tout autonome, centre et fin de l’univers, y compris de la société politique. « La politique ne vise plus désormais le bien commun, l’État n’est plus le voussoir de la grande société englobant des sociétés diverses sous-jacentes. Dorénavant, la politique a pour fin la réalisation du bien particulier de chaque individu et l’État n’a d’autre fonction que de créer et de maintenir dans l’existence une société de personnes [9]. »

Là encore, l’homme a singé son Dieu. Comme Marcel De Corte aime souvent à le rappeler, une société de personnes ne peut être que surnaturelle, car la personne, prise comme telle, est incommunicable. Dieu seul, parce qu’il est présent au plus intime de chaque personne qu’il a sauvée, peut être l’unique intermédiaire indispensable à la communication des personnes. « Comment pourrais-je jamais communiquer à autrui mon propre être sans cesser d’être moi-même ? “Je me donne tout entier à vous” est une parole qui ne peut être adressée qu’à Dieu, à l’Être surnaturel qui est en moi plus moi-même que moi [10]. » Seule l’Église, société divine, peut donc être dite société de personnes. Faire de la société civile une société de personnes revient à diviniser l’État. C’est pourquoi cet État, composé de personnes et non plus de sociétés sous-jacentes, défenseur de l’individu et non plus du bien commun, devient vite un État tyrannique et contre-nature : la ténacité que met l’individu à faire valoir ses droits “imprescriptibles” est corrélative à l’extension croissante du système juridique, destiné à les contrebalancer avec ceux d’autrui. L’interventionnisme de l’État socialisant est devenu la rançon de l’individualisme. Aussi Marcel De Corte n’aura de cesse de rappeler à temps et à contretemps la nature sociale de l’homme, à l’origine de l’essence de la politique [11].

 

La solution du chrétien

 

A l’instar de nos premiers parents, l’homme moderne a donc cherché à devenir par lui-même semblable à Dieu. Imbu de rationalisme, il a prétendu prendre la place du Dieu cosmiurge en recréant le monde par ses idées ; laïcisant la personne humaine, il a renié sa spécificité surnaturelle de temple de Dieu pour devenir un être qui s’appartient entièrement à soi-même et à soi seul ; non content de s’affranchir de l’Église, il en a créé une contrefaçon en constituant l’État société de personnes.

Mais les conséquences de ce péché demeurent toujours identiques après six mille ans d’histoire : voulant fonder le paradis sur terre, instaurer le règne absolu de la science, l’homme s’en est trouvé chassé. Désormais, le bonheur, résultant de l’harmonie des parties – et donc de l’âme et du corps –, est inaccessible à l’homme ; l’intelligence humaine, enfermée dans le monde de ses idées, est devenue impuissante, incapable de connaître le monde extérieur, transformé en pure matière inintelligible ; pour avoir voulu se libérer des contraintes sociales, l’homme est tombé sous l’esclavage d’un État toujours plus despotique. Le mythe de l’homme cosmiurge et transformateur du monde s’est traduit dans la réalité par une tyrannie exercée tour à tour par des passions déréglées, par un monde extérieur inaccessible à la raison, ou par  un État omniprésent.

Dès lors, le remède proposé par notre clinicien des mœurs ne sera plus d’ordre métaphysique. Si le dualisme platonicien, puis cartésien, pouvait trouver sa solution théorique avec l’anthropologie d’Aristote, l’unique remède concret réduisant à néant la cause première du mal qu’est ce péché intellectuel ne sera plus d’ordre métaphysique. Pour détruire l’orgueil de l’esprit, la seule médication possible réside dans l’humilité qui, loin d’opérer en nous une soustraction ontologique, nous invite au contraire à nous considérer tels que nous sommes. Elle seule, donc, pourra réduire à néant l’homo rationalis, non seulement en nous rappelant l’aspect incarné de notre intelligence, mais surtout en nous permettant de vivre cette incarnation.

 

L’Église ébranlée

 

L’analyse de notre philosophe ne devait pas s’arrêter là. La plus grande douleur de Marcel De Corte, celle qui peut-être a provoqué les plus vives réactions du penseur chrétien, n’était pas encore survenue. Constatant les conséquences effrayantes de l’aggiornamento roncalien, tant sur la foi du clergé que sur la pratique des fidèles, c’est un véritable cri de détresse que notre penseur chrétien laissera échapper de son analyse : « Il n’y a plus d’Église catholique qu’illusoire et pelliculaire. L’Église est introuvable. La contestation révolutionnaire qui sévit en son sein est pareille au séisme volcanique qui détruisit l’Atlantide : nous voyons avec une sorte de terreur surnaturelle l’Église se précipiter dans un abîme sans fond d’où émerge un archipel de quelques rares îlots restés fidèles aux vertus théologales, au Credo, et à la sainte liturgie traditionnelle [12]. »

Pourquoi cet effondrement si brutal ? Comment l’Église, si vivace il y a peu de temps encore, a-t-elle pu s’effondrer en quelques décennies ? Quelle est l’origine du mal ? La réponse apportée par Marcel De Corte est en conséquence directe de l’analyse qu’il a pu faire de la société rousseauiste. Cette dernière, nous l’avons vu, n’est qu’une contrefaçon du christianisme, mais d’un christianisme désacralisé, qui n’a plus pour fin que l’exaltation de la personne. Illusionnés par ce formidable pastiche, pourtant si souvent dénoncé par les papes précédents, Jean XXIII puis Paul VI ont cru pouvoir y retrouver leur raison d’être. Imbus de cet orgueil, les hommes d’Église eux-mêmes se sont enivrés de cet humanisme tentateur,  « ordonnant tout sur la terre à l’homme comme à son centre et à son sommet [13] ». Avec clairvoyance, Marcel De Corte constate amèrement dès les premiers instants que « l’Église marche de plus en plus vite à la rencontre de la société laïque muée en un peuple de dieux, qu’elle se laisse envahir par cette société nouvelle et se change progressivement en société profane où le culte d’un Dieu devenu de plus en plus immanent et humain s’identifie au culte de l’Homme divinisé, revêtu de transcendance par rapport à l’univers où il trône [14] ». Comme il le résumera si lapidairement, « la religion de l’homme absorbe aujourd’hui, sous nos yeux atterrés, la religion chrétienne [15] ».

 

Espérance

 

Face à un tel constat du mal, nous pourrions peut-être reprocher à notre ami un pessimisme outrancier. Celui-ci vous répondrait simplement : « Il ne s’agit nullement de professer un pessimisme théorique, à l’instar d’un Calvin ou d’un Jansénius. Un tel pessimisme, soustrayant l’homme aux conditions de l’existence concrète, le considère comme ontologiquement perverti (…). Notre pessimisme pratique est tout au contraire la manifestation d’une espérance immunisée contre tous les délires. Reconnaissant l’existence du mal, découvrant son foisonnement, il est une invitation à l’action et à l’incarnation des valeurs [16]. » Espérance, car l’homme, ne pouvant briser totalement avec la nature, peut se réconcilier avec elle. Si bas que nous soyons tombés, il y a possibilité de résurrection : les lois de l’être sont invincibles ; on ne change pas la nature humaine ; l’étincelle métaphysique qui luit en elle ne peut pas être étouffée, car ce qui est, est.

Cette résurrection de l’homme moral, il ne tient qu’à nous de la réaliser à travers la concrétude de notre vie quotidienne. Cet homme véritablement homme, agissant moralement, ne peut en effet sans se renier lui-même, être un homme des nuées, une conception d’homme. Il est avant tout une nature concrète, une raison et une volonté plongées dans d’impérieuses nécessités ; une vie concrète vécue selon la droite raison, permettant ainsi la réconciliation de l’esprit et de la vie, si brutalement séparés par la révolution cartésienne. A chacun d’entre nous, donc, de réincarner cette nature concrète d’homme, de renouer avec ce que nous sommes, en revivant notre nature telle qu’elle est donnée dans sa totalité concrète : avec son être substantiel fait de corps et d’âme ; avec son corps de surcroît que nous pourrions appeler le nous : famille et patrie ; avec son esprit de surcroît qui est cette orientation surnaturelle pour laquelle l’homme a été concrètement créé. Seule cette efflorescence de la nature intégrale et concrète de l’homme pourra regagner le terrain perdu.

 

***


[1] — Marcel De Corte, Incarnation de l’homme, Librairie de Médicis, 1942, p. 22.

[2] — Marcel De Corte, « Crise de la société et crise de l’Église », in L’Ordre Français, nº 239.

[3] — Marcel De Corte, « Anthropologie platonicienne et anthropologie aristotélicienne », in Études carmélitaines, avril 1938.

[4] — Op. cit., p. 59.

[5] — Op. cit., p. 54.

[6] — Marcel De Corte, Incarnation de l’homme, Librairie de Médicis, 1943.

[7] — Marcel De Corte, Philosophie des mœurs contemporaines, Librairie de Médicis, 1944.

[8] — Marcel De Corte, L’intelligence en péril de mort,  réédité chez Dismas, 1987.

[9] — Marcel De Corte, « L’aveuglement de Rome », in Cahiers Charles Maurras, tiré à part nº 55.

[10] — Marcel De Corte, « Crise de l’Église et sociétés de pensée », in L’Ordre Français, nº 205, p. 10.

[11] — Qu’on lise pour le moins les deux articles suivants : « De la société à la termitière par la dissociété », in L’Ordre Français nº 180 & 181, et « L’essence de la politique », in Itinéraires nº 196, p. 134.

[12] — Marcel De Corte, « L’Église introuvable », in l’Ordre Français nº 197, p. 11.

[13] — Concile Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, nº 12.

[14] — Marcel De Corte, « Crise de la société et crise de l’Église », in L’Ordre Français nº 239, p. 15.

[15]Op. cit., p. 20.

[16] — Marcel De Corte, Incarnation de l’homme, Librairie de Médicis, 1943, p. 41.

Informations

L'auteur

Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Patrick de La Rocque a participé à ses discussions théologiques avec les autorités romaines.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 11

p. 70-76

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La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

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