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Révélation du mystère du salut chrétien Apocalypse chapitre 12

 

Par le père Éloi

 


Nous savons que Jésus veut dire « Sauveur », et nous employons facilement les mots de Sauveur et de salut. – Mais serions-nous capables de faire un bon exposé et de présenter d’une manière exhaustive ce en quoi consiste ce salut, « inventé » et réalisé par Dieu ? Nous avons certes à notre disposition bien des versets de l’Écriture, nous pouvons les faire entrer dans une synthèse, mais possédons-nous un chapitre entier qui soit cet exposé et cette synthèse… même si le style nous paraît déroutant ? Il semble que le chapitre 12 de l’Apocalypse [1] soit ce que nous désirons.

 

L’œuvre de Dieu

 

Il paraît utile en commençant d’exposer quelques principes généraux.

Au psaume 110 (versets 2 & 3) nous proclamons : Magna opera Domini « grandes sont les œuvres du Seigneur ». Opera est au pluriel. Le texte continue : exquisita in omnes voluntates ejus « répondant à toutes ses  volontés » au pluriel. Puis le Saint-Esprit semble se raviser. Il a parlé trop humainement. Alors il rectifie aussitôt : Confessio et magnificentia opus ejus « son œuvre [au singulier] est gloire et magnificence ». Nous voici, cette fois, face à une œuvre unique existant par un acte unique de volonté. L’Apocalypse le dit clairement (4, 11) : « C’est à cause de votre volonté que toutes choses ont été créées. » Le pluriel est rectifié et changé par le singulier.

Il me semble que nous attachons trop d’importance à la multiplicité des œuvres de Dieu, à leur diversité, à la multiplicité de ses décisions, de ses volontés, au détriment d’une unité et d’une simplicité qui sont beaucoup plus radicales.

Au livre de l’Ecclésiastique (18, 1) il est clairement affirmé que Dieu a créé toutes choses simultanément, d’un seul coup. Creavit omnia simul. A la racine de toute la création, opus ejus, nous rencontrons un acte créateur, unique, éternel. Plus que cela, l’être et l’agir s’identifiant en Dieu, à la source de toute son œuvre, nous rencontrons Dieu lui-même, Dieu même, pas moins que tout Dieu, l’être divin en son absolue simplicité.

Nous devons conclure que toute l’œuvre de Dieu est incomparablement plus radicalement une que la multiplicité que nous y découvrons et qui est toutefois bien réelle. En ce cas, c’est forcément d’une multiplicité organisée, construite, d’une multiplicité organique qu’il s’agit : une multiplicité d’harmonies au sens musical du mot. Tout consonne, rien ne se perd, rien de disparate, pas un tas, mais un tout, et le tout le plus total qu’il soit possible d’imaginer. L’acte créateur, simple, éternel, assume tout, se saisit de tout, continet omnia ( Sg 1, 7). « Il organise tout selon une sagesse sublime » infiniment variée (Ep 3, 10).

Nous nous sommes placés à la source, à l’origine de tout, donc au plan de la cause efficiente, mais l’unité et l’harmonie viennent davantage de la cause finale qui aspire et polarise toute l’œuvre de Dieu. Alors quelle est l’intention du créateur ? Tout est comme saisi et aspiré par un projet divin, un propos, propositum ejus (Rm 8, 28). « Le propos de sa volonté. » (Ep 1, 5) Quel est-il ? Pourquoi Dieu crée-t-il ? Que cherche-t-il en créant ?

Le texte du psaume est clair : Confessio et magnificentia opus ejus « l’œuvre de Dieu est gloire et magnificence ». (Ps 110, 2-3) Et encore : « En son temple tout crie : gloire ! » (Ps 28, 8) Le mot œuvre, encore vague, se voit substituer un mot plus précis : un temple. Dieu se glorifie, mais en quoi se concrétise cette glorification du créateur ? Il faut répondre qu’il s’agit de la réalisation d’un chef-d’œuvre au sein de l’œuvre totale. On peut prendre l’image d’un chantier cosmique où le maître d’œuvre enfante un temple glorieux (He 11, 10). En ce chantier unique, tout sert de près ou de loin.

Mais comment en sommes-nous certains ? Dans l’épître aux Romains (Rm 8, 28) saint Paul dit que (par la foi et les dons du Saint-Esprit) nous le savons scimus, nous savons qu’absolument toutes choses omnia coopèrent cooperantur, travaillent ensemble à quelque chose de positif in bonum ; et que tout ce travail divin de construction [l’idée d’enfantement est bien proche] se réfère à un dessein éternel, à un plan, à un propos. Nous devons affirmer qu’actuellement, au sein d’un chantier visible et qui nous paraît pur désordre, s’enfante un édifice encore invisible, mystérieux, secret, glorieux.

Ce chef-d’œuvre glorifiant, porté par l’œuvre totale qu’il polarise, l’apôtre se plaît à l’appeler « le mystère ». C’est-à-dire quelque chose de secret et de sacré à la fois, et plus précisément « le mystère de la volonté divine » sacramentum voluntatis ejus (Ep 1, 9-11 et 3, 2-4). « Mystère caché depuis des siècles en Dieu qui a créé toutes choses. » (Ep 3, 9) Ce dernier texte a l’intérêt de bien situer le mystère encore caché, mais en cours de réalisation au sein de la totalité de la création : l’édifice-temple au cœur du chantier, le chef-d’œuvre glorifiant tirant en quelque sorte sur l’œuvre totale.

Saint Paul joue sur deux images complémentaires : le temple qui se construit, le corps qui s’enfante. D’un côté, le temple en son chantier ; de l’autre, un être humain parfait en une matrice. L’apôtre en vient même à intervertir les verbes. Il parle d’un temple qui grandit, et d’un corps qui se construit (Ep 1, 12). Vu en Dieu, tout ce mystère se révèle intemporellement comme parfait, achevé, comme une merveille d’unité organique. « Il y a, dit l’apôtre, un unique corps et un unique esprit » qui en est comme l’âme, principe de construction et d’animation (Ep 1, 4-13).

Un peu plus loin, nouvel éclairage : à terme, ce corps vivant est qualifié de vir perfectus « un homme [au masculin] parfait, achevé ». Alors le chef-d’œuvre atteint la mesure de l’âge adulte du Christ. Ce vir perfectus s’identifie au Christ total, chef et corps, le Christ et les membres de son corps. Des hommes (les chrétiens) sont pris et incorporés vitalement au corps du Christ (Ep 3, 6). Le mystère est un mystère d’incorporation. Saint Paul le définit ainsi : « Tous les hommes juifs et non juifs sont concorporales. » Il faudrait traduire : « Cocorporels au Christ. » Le préfixe signifiant à la fois leur unité avec le Christ chef et leur unité entre eux, unité de membres, nous aimerions dire actuellement unité de cellules dans un organisme (Ep 3, 6). Le latin emploie l’adjectif concorporales. Le texte grec est plus concret ; c’est un nom fabriqué par l’apôtre : « Un cocorps. » Cet homme parfait sera achevé quand il sera entièrement assumé par Dieu, en  Dieu, emporté dans sa gloire (1 Tm 3, 6). Saint Paul contemple déjà l’aboutissement : « Dieu nous a déjà fait siéger dans le ciel, dans le Christ Jésus » participant à son règne, à sa victoire sur ses ennemis (Ep 2, 5-7).

 

Révélation du mystère

 

Mystère : le mot, nous l’avons dit, désigne quelque chose de secret et de sacré, les deux sens étant proches. Alors comment pouvons-nous en parler ? Parce que Dieu nous a fait la grâce de nous révéler son projet en une apocalypse, mot qui signifie révélation (Ep 3, 5-9). Le texte de la première épître à Timothée (1 Tm 3, 16), cité plus haut, nous dit que « le mystère a été vu des anges, révélé aux chrétiens qui y ont cru ».

Il est révélé en un livre sacré divinement inspiré. Analogiquement nous pouvons dire : revelavit omnia simul « Dieu a révélé toutes choses ensemble ». Il y a bien dans la Bible multiplicité de livres (d’importance, d’âge, d’auteurs, de genres littéraires différents), mais il y a surtout unité radicale. A la source de l’ensemble, un acte divin unique d’inspiration ; acte divin qui est Dieu lui-même. Le résultat : des livres divers certes, mais accordés, consonants, vibrants d’harmoniques.

En cet ensemble de livres, l’un se trouve être spécialement, spécifiquement, la révélation du mystère. Il est l’extrémité de l’éventail ouvert. C’est l’Apocalypse de saint Jean. Il est celui qui est davantage accordé à tous les autres, puisqu’en lui se trouve le plus grand nombre d’allusions et de citations, et il est accordé plus particulièrement au premier livre, la Genèse, par qui l’éventail commence à s’ouvrir. Genèse et Apocalypse sont l’alpha et l’oméga de la Bible. En ce sens, que devons-nous chercher primordialement dans l’Apocalypse ? Eh bien, la révélation du mystère de la volonté salvifique de Dieu, une synthèse vue d’en haut, et c’est particulièrement le cas du chapitre 12 que nous voulons analyser. Il est le lieu de la plus haute clarté sur le chef-d’œuvre inclus dans l’œuvre totale, du temple dans le chantier, de l’homme parfait en sa matrice cosmique [2].

Il est habituel de désigner ce chapitre 12 comme le chapitre de la femme. « La femme de l’Apocalypse », dit-on, en cristallisant tout le reste autour de ce personnage central. Cette erreur vient d’un parti pris, d’un présupposé gratuit : cette femme serait immédiatement la Vierge Marie [3].

Venons plutôt au texte en toute disponibilité. Que se passe-t-il exactement ?

Nous répondons par une parabole. Un jeune roi est mort, laissant sa femme enceinte d’un fils qui, normalement, doit être l’héritier. Un oncle jaloux et avide se tient à la porte de la chambre où la jeune femme accouche dans de vives douleurs et dans l’angoisse. L’oncle est prêt à occire l’enfant dès qu’il sera né. Suspense : sera-t-il sauvé ? Le père de la jeune reine est averti. Il envoie en secret des hommes sûrs. Ils se posent en hélicoptère sur une terrasse du palais, se glissent par la fenêtre dans la chambre d’accouchement et, dès que l’enfant naît, l’emportent, l’enlèvent, le ramènent à son grand-père qui l’associera plus tard à son trône. Donc un salut inespéré s’achevant glorieusement. C’est, analogiquement, ce qui est décrit au chapitre 12 : une femme dans les douleurs, les cris, l’angoisse ; en face, un dragon rouge prêt à dévorer l’enfant ; mais l’enfant lui est ravi à ses yeux et à sa barbe, et transporté au ciel, hors d’atteinte. En ce contexte, il est bien évident que le personnage essentiel est l’enfant d’abord en danger de mort, puis miraculeusement sauvé. L’enfant, disons plutôt « l’enfanté », le mot grec est tevknon (teknon). C’est un participe passé employé comme substantif ; nous verrons que cette précision a de l’importance. Un enfanté n’est pas forcément un enfant.

 

Analyse du chapitre 12 de l’Apocalypse

 

Nous entreprenons ici l’analyse du chapitre 12.

— Au verset 1, signum magnum « un grand signe ». Nous pourrions préciser le mot signe en « icône signifiante » ; grand par la taille, mais plus encore par le sublime de ce qu’il représente, de ce qu’il offre à comprendre.

Si nous suivons le texte latin, qui n’est qu’une traduction, nous avons « apparaît » apparuit. Ce signe apparaît, à la voix active ; le grec, lui, a la voix passive. « Fut vu », vu par Jean, et vu par Jean parce qu’on le lui fait voir.

Comment traduire : « Fut vu dans le ciel » ? Pas forcément comme nous le ferions spontanément en pensant que c’est le signe et l’icône qui sont dans le ciel ; et surtout que c’est ce qu’ils font voir qui se trouve dans le ciel : en l’occurrence la femme. Or la suite du texte ne nous dira jamais que la femme est au ciel, que c’est son lieu. Au contraire elle restera sur terre, quand son fils aura été enlevé auprès de Dieu. Et, si on lui donne des ailes, c’est pour s’enfuir devant le dragon. En ce cas : « dans le ciel » détermine le voyant. « Ce signe fut vu par Jean dans le ciel », c’est-à-dire comme on le voit du ciel. C’est la manière de voir qui est céleste. Le voyant voit les choses en Dieu sous un mode divin, et donc global et supra temporel. Jean en est très conscient et nous le dit : fui in spiritu « je fus en esprit » (Ap 1, 10) et plus précisément « je devins saisi par l’esprit ». Il se passe quelque chose par initiative divine. Saint  Jean précise heureusement : « Après cela je vis une porte ouverte dans le ciel et une voix qui disait : “Monte ici et je te montrerai ce qui doit arriver”. Et aussitôt je fus en esprit. » (Ap 4, 1-2) Par grâce, le voyant entre dans la vision divine et c’est ainsi que le mystère lui sera révélé.

Cela commence par l’apparition d’une femme. Qui est-elle ? Ne pensons pas forcément qu’il s’agisse d’un être personnel et singulier. Et si elle était l’icône d’une réalité collective ? On nous dit immédiatement qu’elle est en lien vital avec le cosmos, tel qu’il est considéré de la terre : soleil, lune, étoiles. Elle est vêtue de soleil dont elle reçoit la lumière et la chaleur, c’est-à-dire la vie. Elle a la lune sous les pieds. Elle est donc plus forte que le changement continuel, sans cesse repris, monotone et décevant. Elle se situe au-dessus et accède à l’immuable. Elle est couronnée de douze étoiles, c’est-à-dire du cercle du zodiaque. Elle est supérieure aux astres qui sont réduits à lui servir de parure. C’est l’habituelle condamnation des cultes idolâtres et astrologiques du paganisme tel que le décrit le livre des Rois : « Baal, le soleil, la lune, les douze signes, et toute la milice du ciel. » (4 R 23, 5)

Que représente ce signe de la femme ? Nous venons pratiquement d’y répondre. C’est l’humanité dans sa relation à la totalité de l’univers physique qui culmine en elle, qui est à son service et sous sa dépendance. Et il nous suffit de relire le psaume 8 : « Quand je vois, Seigneur, les cieux, l’œuvre de tes mains, la lune et les étoiles que tu as établis, qu’est-ce que l’homme pour que tu t’en souviennes ? Tu l’as fait de peu inférieur aux anges, tu l’as couronné de gloire et d’honneur, tu lui as donné pouvoir sur toutes tes œuvres et tu as tout mis sous ses pieds. » La consonance de l’Apocalypse et du psaume est parfaite.

Mais cette royauté sur l’univers conviendrait mieux à Adam. Pourquoi l’icône est-elle ici féminine et même plus précisément maternelle ? Rappelons-nous le chef-d’œuvre inclus, porté par l’œuvre totale, le temple au cœur du chantier cosmique. Ce qui nous est présenté en cette icône de la femme, c’est l’humanité liée à toute l’œuvre divine et grosse d’une autre humanité autrement glorieuse : l’homme parfait dont nous parlait l’apôtre.

 

— Le verset 2 nous dit qu’elle est enceinte et qu’elle accouche. L’humanité, fille d’Ève, accouche dans la douleur : c’est dans la Genèse. « Elle est enceinte, dit le texte, et elle crie dans les douleurs et tortures d’un enfantement. » Ce verset exclut qu’il puisse s’agir de l’enfantement de Jésus par la Vierge Marie, car cet enfantement ne fut pas douloureux [4].

Elle gémit. Elle enfante. Elle souffre. Les verbes sont au présent. Cette femme est donc dans un état permanent des douleurs d’un accouchement. Cherchons des harmoniques et lisons dans Rm 8. L’accord est parfait et éclaire. Voici le texte : « L’impatience de la création attend la révélation [apocalypse] des fils de Dieu » qui sont les chrétiens incorporés au Christ et qui attendent la révélation finale et glorieuse du Christ total. C’est le texte de saint Paul : « Lorsque le Christ en qui vous êtes vivants apparaîtra, alors vous apparaîtrez avec lui dans sa gloire. » Revenons à l’épître aux Romains. « Nous savons [par grâce] que toute la création, la totalité, l’ensemble unifié, gémit, crie et enfante jusqu’à présent ». Ce sont les mêmes verbes au présent que dans Ap 12. Notons que saint Paul a forgé là des mots plus précis en ajoutant au verbe un préfixe suvn sun qui signifie « avec, ensemble ». Donc il faudrait traduire : « La totalité de la création [condensée ici dans l’icône d’une femme] co-gémit, co-enfante. » Nous pouvons à présent revenir à notre parabole : la reine en couches, une naissance menacée par l’oncle homicide. C’est pourquoi, après l’icône de la femme, celle du dragon ennemi.

 

— Le verset 3. « Et fut vu (…) », nous avons expliqué cette expression tout à l’heure. « Et fut vu un autre signe dans le ciel. » C’est pratiquement la répétition du verset 1. « Et voici un dragon grand, rouge feu, ayant sept têtes, dix cornes et sur ces sept têtes sept diadèmes. » Un peu plus loin ce dragon sera identifié à un serpent et à un serpent bien connu. Il est rouge feu et pour cause, l’Infernal.

Sept têtes : c’est le chiffre d’une plénitude, qu’elle soit positive ou négative. Sur ces têtes on a placé des diadèmes ; il a donc reçu pouvoir et pleine puissance sur le monde. Curieusement le Christ lui-même reconnaîtra cette puissance de fait, en l’appelant « le prince de ce monde ». Dans la tentation du Christ, Satan s’arroge cette royauté universelle : « Le diable l’ayant enlevé lui montra en un instant tous les royaumes de la terre et lui dit : Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été donnée et je la donne à qui je veux. » (Lc 4, 5-6) Est-ce un mensonge du « père du mensonge » ou dit-il vrai ?

En un passage de l’Évangile, une courte parabole, le Christ reconnaîtra à Satan les droits de légitime propriétaire. « Lorsqu’un homme fort et bien armé garde sa maison, ce qu’il possède est en sûreté [il s’agit du diable]. Mais si, un plus fort que lui [le Christ en l’occurrence] survient et le dompte, il lui enlève toutes les armes dans lesquelles il se confiait et il distribue ses dépouilles. » (Lc 11, 21-22)

Satan prince de ce monde, avant d’en être dépossédé ? « Le prince de ce monde, dit le Christ proche de sa passion, va être jeté dehors. » Mais, à l’origine, n’est-ce pas à Adam que revenait cette domination ? Si Satan en est le détenteur, c’est parce que le péché de l’homme a réalisé un transfert : la foi qui avait valeur d’hommage [vis-à-vis de Dieu], l’homme l’a mise en Satan. C’est toujours le texte des Romains. « La création a été soumise au vide [au mensonge, au menteur], non de son plein gré, mais à cause de celui [Adam] qui l’y a soumise, avec l’espérance toutefois qu’elle sera, elle aussi, affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. » (Rm, 8, 20-21) Telle est la révélation du mystère du dragon aux sept têtes couronnées.

Pourquoi dix cornes ? Dans l’Écriture la corne est le symbole de la force. Que peut vouloir insinuer le chiffre dix ? C’est le chiffre de la Loi, le chiffre du Décalogue. L’explication peut être tirée de la première épître aux Corinthiens. Voilà ce que dit saint Paul : « C’est la Loi qui donne sa force au péché » virtus vero peccati lex. (1 Co 15, 5) Nous sommes confrontés à une vision chère à saint Paul. S’il n’y a pas de loi, de défense portée, il n’y a pas de transgression, donc pas de péché véritable. La Loi, donnée par l’entremise de Moïse, tout en étant de soi une bonne chose, n’a servi qu’à faire des pécheurs, des transgresseurs formels. Satan a fait dévier la Loi de son but pour en faire un instrument à son service. La force du péché lui vient des dix commandements transgressés, d’où les dix cornes du dragon.

 

— Le verset 4. Nous avons supposé que la femme n’était pas une personne, un individu particulier, mais l’icône d’une réalité collective. Il se passe avec le dragon quelque chose d’analogue. Il n’est pas seul. « Sa queue, dit le texte, entraîne le tiers des étoiles du ciel [au présent : donc c’est quelque chose de permanent] et elle les jeta [ici : c’est un moment précis du passé] sur la terre. » Dans l’Apocalypse, il y a équivalence continuelle entre un ange et une étoile. Voyez par exemple Ap 1, 20. Le dragon entraîne dans les boucles de sa queue le tiers des étoiles du ciel, le tiers des anges déserte avec lui et choit du ciel sur la terre. La proportion du tiers gâté est fréquente en notre livre et se veut optimiste. Ce qui se gâte, ce qui se perd, c’est seulement le tiers. Ainsi dans Ap 8, 12. Dans une visée prochaine nous aurons une présentation nettement plus précise de la chute des anges. Pour le moment le dragon se tient debout (présent de permanence) en face de la femme, celle qui est sur le point d’enfanter, afin de dévorer, au moment voulu, celui qu’elle enfantera. Le Christ nous affirme que Satan fut « homicide dès le commencement » (Jn 8, 44). Et c’est saint Pierre qui utilisera le même verbe « dévorer » en nous présentant notre adversaire le diable comme un lion enragé à notre perte (1 P 5, 8). Il y a donc menace mortelle et suspense. L’enfanté sera-t-il sauvé ?

 

— Le verset 5. La réponse arrive immédiatement. « Et elle enfanta un fils, un mâle, lequel doit paître toutes les nations avec un sceptre de fer », donc exercer un pouvoir absolu sur le monde. Il s’agit à l’évidence du Christ pantocrator (Ap 1, 8 et 4, 8) « le Christ tout-puissant, absolu, dominateur ».

Dans l’Apocalypse, le mot nation a en général un sens péjoratif. Il s’agit de nations ennemies en révolte contre le Christ, acoquinées avec le dragon. Ce fils de la femme les brisera.

C’est en relation directe avec le psaume 2 qui est un psaume messianique. « Pourquoi ce tumulte parmi les nations ? Ces vaines pensées parmi les peuples ? Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils et les princes se liguent-ils avec eux contre Dieu et contre son Christ ? Brisons leurs liens. Délivrons-nous de leurs chaînes. Celui qui siège dans les cieux rit. Le Seigneur se moque d’eux. Il leur parle dans sa colère. Il les épouvante dans sa fureur. C’est moi qui ai oint mon roi sur Sion ma montagne sainte. Je publierai ce décret : le Seigneur m’a dit : “Tu es mon fils. Aujourd’hui je t’ai engendré. Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage, les extrémités de la terre comme ta possession. Tu les briseras avec une verge de fer. Tu les briseras comme des vases de potier”. »

Si celui qui naît a devant lui un tel avenir victorieux, c’est qu’à sa naissance le dragon n’a pu le dévorer. Comment a-t-il pu lui échapper ? Le texte nous dit : « Il fut emporté jusqu’à Dieu et à son trône. » Par intervention divine l’enfanté est arraché, emporté. C’est un rapt comme par les serres d’un aigle et c’est le sens du mot grec aJrpavzw arpazo. Il est arraché au nez et à la barbe de la grosse bête dont Dieu s’est joué, saisi par Dieu, emporté jusqu’à Dieu et jusqu’à son trône pour participer à sa gloire et à sa royauté. C’est beaucoup plus précis et plus fort que simplement « emporté au ciel ».

 

Une pause

 

Faisons ici une pause dans notre travail d’analyse. Souvenons-nous que nous avons comme projet initial une synthèse portant sur le salut chrétien à partir du chapitre 12 de l’Apocalypse. Nous sommes précisément arrivés à une présentation de ce salut. Le salut : c’est l’assomption d’un enfanté.

C’est volontairement que nous employons ce participe passé « enfanté » plutôt que le mot « enfant » par fidélité au texte. Nulle part celui-ci ne nous dit que c’est un petit enfant, un nouveau-né qui est le fruit douloureux de l’accouchement de la femme. Dans l’Apocalypse, dans son univers symbolique, rien ne va de soi.

Scrutons le texte. Au verset 4 il s’agit d’un tevknon teknon, c’est ce que nous traduisons par le mot « engendré », « mis au monde ». Au verset 5 on le désigne comme fils et aussitôt on insiste brutalement sur son caractère masculin : un mâle. Le mot grec est a[rsen arsen qui désigne aussi bien un animal. Donc la femme met au monde un fils. Insistance : c’est un mâle.

Posons la question : Pourquoi ne s’agirait-il pas d’un être parfait, d’un adulte ? Cela éviterait des questions oiseuses et insolubles qui se posent parce qu’on pense tout de suite « petit enfant ». La femme serait la Vierge Marie. Son fils serait Jésus, naissant à Bethléem ? Mais pourquoi cet enfantement douloureux qui n’a pas eu lieu ? Et pourquoi cette ascension qui suivrait immédiatement la naissance ? C’est incompréhensible. On s’est engagé sur une mauvaise voie.

Ce texte nous décrit l’enfantement douloureux d’un mâle. Il y a réinsistance au verset 13 « emporté immédiatement à Dieu ». On peut parler de « naissance-transfert », de « salut par assomption ». Alors l’Écriture nous parle-t-elle d’un « salut-assomption » ? Oui, sauf qu’il ne s’agit pas de l’assomption de Marie, mais de celle de Jésus. Ne vous étonnez pas. Notre distinction entre ascension pour le Christ et assomption pour Marie n’a aucun fondement scripturaire. Quand Jésus monte à Jérusalem pour la dernière Pâque, donc pour mourir, ressusciter, monter au ciel, saint Luc condense tout ce transfert par le mot « assomption » (Lc 9, 51) : « Alors que s’accomplissaient les jours de son assomption. » C’est encore Luc qui, au jour de l’ascension, emploie à propos du Christ : assumptus est (Ac 1, 2-11). Assumptus, c’est le participe passé du verbe assumo qui signifie « saisir en tirant vers soi ».

Pour revenir à l’Apocalypse, l’enfanté transféré est d’abord le Christ en son mystère pascal, son mystère de passage, allant sans solution de continuité de la passion à la session glorieuse à la droite du Père. Mais, s’il ne s’agit pas de sa naissance à Noël, de quelle naissance s’agit-il ?

Expliquons-nous. Juste avant de la subir, Jésus a comparé sa passion à un enfantement douloureux. « La femme, lorsqu’elle enfante, est angoissée parce que son heure est venue. Mais, lorsqu’elle a enfanté, elle ne se souvient plus de ce qu’elle a souffert dans sa joie qu’un homme soit venu au monde. » (Jn 16, 21) La passion de Jésus aboutit à l’enfantement d’un homme nouveau, d’une humanité nouvelle, dans son état nouveau jusqu’alors inconnu et cela dans la personne même du Verbe fait chair. A Noël, Jésus est né selon la chair (Rm 1, 2). Il naît fils d’Adam, fils de l’homme. Saint Paul va jusqu’à oser dire :« dans la similitude de la chair du péché » (Rm 8, 3). En cet état il se trouve dominé autant que cela lui est possible par Satan, le prince de ce monde, « l’homicide », ayant pouvoir de la mort et qui l’a exercé sur lui. Né selon la chair, du sein d’une mère vierge, il a voulu faire mourir en lui cette humanité charnelle issue d’Adam et de son péché. Et saint Paul affirme que « notre vieil homme a été crucifié avec lui », en lui, en même temps que lui.

Pourquoi essentiellement le Christ est-il mort ? Nous ne pouvons pas répondre autre chose que : pour ressusciter, c’est-à-dire pour renaître. Écoutons Jn 10, 17 : « Tel est le commandement reçu de mon Père : donner ma vie pour la reprendre. » Il faut mourir pour renaître en un état humain nouveau. Le mystère mort-résurrection est celui d’une mort pour une renaissance. La mort est requise pour que la nouveauté soit absolue. Dieu ne retape pas du vétuste. Il fait table rase et repart à neuf. Par cette renaissance le Fils de Dieu retourne à la matrice originelle, minérale. Il nous dit qu’il sera in corde terrae « au cœur de la terre, au sein de la terre » (Mt 12, 40). Il renaîtra d’un tombeau, d’un roc vierge (Lc 23, 53). Arraché au pouvoir de l’ennemi qu’il avait laissé agir sur lui, passé au-delà de la mort, transféré en une vie pour Dieu, une vie à Dieu, comme dit saint Paul vivit Deo (Rm 6, 11). L’instant charnière est celui de la résurrection. A partir de cet instant unique, dans le Christ, l’homme devient par grâce nova creatura (2 Co 5, 17 ; Ga 6, 15).

Ce mystère d’arrachement et d’assomption est magnifiquement résumé dans les versets initiaux de l’épître aux Romains. Le texte nous parle du Fils de Dieu qui est né de la semence de David et donc d’Adam secundum carnem « selon la chair ». Jésus naît de Marie selon la chair, Fils de l’homme, dans l’état où tout homme se trouve en naissant, dans la ressemblance de la chair du péché. Ensuite il a été établi Fils de Dieu en toute sa puissance, secundum spiritum « selon l’Esprit qui sanctifie » et cela ex c’est-à-dire à partir de la résurrection des morts. L’humanité selon l’Esprit s’inaugure à l’instant même de la résurrection, au secret du tombeau vierge. Elle naît dans le Christ assumé par l’Esprit de vie. Saint Paul parle de « l’Esprit qui a ressuscité Jésus d’entre les morts ».

En son chapitre 3, qui est celui de l’entretien avec Nicodème, Jean affirme la même nécessité de passer de l’état selon la chair à un état selon l’Esprit. « Il faut naître de nouveau et d’en haut. » (Jn 3, 3.5.6) Cela valait d’abord pour l’humanité du Christ. C’est en lui notre Pâque, notre passage, que devrait s’opérer la nouvelle naissance. Et dans quel enfantement douloureux, avec quels cris cum clamore valido (He 5, 7) ! La rupture absolue entre les deux états (selon la chair et selon l’esprit) réclamait la mort. Et le corps mort du Christ entre les mains de Nicodème était la réponse à toutes les questions qu’il s’était posées, aux obscurités qu’il n’avait pu résoudre. « Comment cela peut-il se faire ? »

Bien entendu cette seconde naissance se réalise dans un état de perfection adulte. C’est de cette naissance que parle notre chapitre 12 de l’Apocalypse. Le fruit des douleurs et des cris de la passion, c’est l’homme nouveau recréé selon Dieu à son image. C’est le Christ emporté à Dieu, passé à Dieu, partageant désormais son trône et sa royauté. « Alors sont accomplis les jours de son assomption », comme avait dit Luc. Il a accompli le programme du Père. Il a donné cette vie reçue de Marie par sa naissance selon la chair, il l’a donnée, il l’a perdue, pour la reprendre, mais autre, au-delà de la mort, hors d’atteinte du dragon, victorieuse, royale, dans le dynamisme de l’esprit. Tout cela, il l’a fait, comme dit notre Credo : « Pour nous les hommes et pour notre salut », Sauveur pour les sauvés.

Puisque Jean dans l’Apocalypse voit les choses en Dieu, il est impossible de séparer le Christ chef de tous ceux qui lui sont incorporés et par là sauvés. Le Père ne voit le Christ qu’avec tous ceux qui sont à lui et en lui, qui sont lui. Il est donc évident qu’en notre chapitre 12, l’enfanté assumé est le Christ total, tête et corps en leur unité vivante. Il s’agit du salut au sens objectif du mot, c’est-à-dire de tout ce qui se trouve sauvé, c’est-à-dire arraché et transféré.

Quelle est pour saint Paul l’économie du salut ? « Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et il nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour. » Deux verbes : eripuit et transtulit, totalement harmonisés à l’Apocalypse. Le fruit des douleurs de la femme échappe au dragon dévorateur et est emporté, comme par les serres d’un aigle, jusqu’à Dieu et son trône.

L’aigle qui emporte : cela nous ramène à l’Ancien Testament. Le peuple de Dieu, c’est-à-dire le peuple des sauvés, était préfiguré par le peuple juif arraché à l’Égypte et au pouvoir du pharaon homicide, baptisé dans la mer, conduit au désert vers sa terre. Ce salut de l’Israël selon la chair était la figure de celui de l’Israël de Dieu (1 Co 10, 11). Or comment Dieu décrit-il le salut de son peuple ? Lisons Dt 32, 11. « Comme l’aigle qui provoque au vol ses petits et qui volète au-dessus d’eux, il étendit ses ailes et emporta son peuple » assumpsit eum. Donc encore une assomption.

En une unique assomption transcendant le temps, le Père tire à lui son Fils et ceux qui sont au Christ, en un unique corps. C’est proprement le mystère de sa volonté. La première épître à Timothée nous dit pour conclure qu’il fut « assumé, emporté dans la gloire » assumptus est in gloria (1 Tm 3, 16). Nous l’avons déjà indiqué, les sauvés ne sont pas une certaine somme, un certain nombre ; ils constituent dans le Christ, sous le Christ chef, un corps vivant, une réalité organique, une multiplicité unifiée et construite.

Reportons-nous à l’épître aux Éphésiens. L’apôtre parle de la diversité des membres et des fonctions. « Tout cela, dit-il, doit servir à édifier le corps du Christ jusqu’à ce que nous nous rassemblions tous (in virum perfectum) en un homme [masculin] parfait, à la mesure de l’âge adulte du Christ. » (Ep 4, 12) Ce mâle adulte c’est lui que nous voyons emporté à Dieu en notre chapitre 12.

Même caractère masculin du salut total dans le Christ en Ga 3, 38 : « Vous tous qui avez été baptisés, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme, car vous êtes tous un dans le Christ [5]. » « Tous un », le latin a le neutre unum : vous êtes une seule chose, une seule réalité. C’est mal traduire le grec qui, lui, est au masculin. Il faudrait en latin unus au lieu de unum. C’est étrange, saint Paul dit qu’il n’y a plus dans le Christ total ni homme, ni femme, et cependant nous constituons en lui une réalité unique, masculine, celle qui est signifiée dans l’Apocalypse, enfantée par la femme et emportée à Dieu ; pourquoi cela ? Dieu a voulu une incarnation au masculin. C’est un fait qui doit avoir un sens et des motifs sérieux.

Qu’est le Fils, seconde personne de la Sainte Trinité ? Il est « l’image parfaite de son Père » (Col 1, 15). « Il est l’empreinte de son être et le rayonnement de sa gloire. » (He 1, 3) Il est donc image et gloire : image glorifiante. Or comment saint Paul définit-il l’homme au masculin ? Vir : imago et gloria Dei (1 Co 11, 7). Le mâle est l’image et la gloire de Dieu, au plan créé. Il y a donc parfaite connaturalité entre le Fils de Dieu image et gloire, et le mâle image et gloire. Il convenait pour cela que l’incarnation se réalisât au masculin.

Pour Dieu, l’homme et la femme ne sont ni voulus ni créés en même temps. « La femme est créée pour l’homme et non l’homme pour la femme. » (Gn 2 et 1 Co 11, 8-9). L’homme est directement gloire et image de Dieu. La femme ne l’est que par l’homme, par sa référence à l’homme, par la médiation de l’homme. Le salut se réalise par incorporation au Christ-chef : une incorporation infiniment plus parfaite que ce que nous voyons ou imaginons. Nous devenons le Christ. Il vit en nous. « Si quelqu’un n’a pas en soi l’esprit du Christ, il ne lui appartient pas (non est ejus). » (Rm 8, 9) On pourrait dire : il n’en fait pas partie. Certes, désormais, la femme a autant de droits que l’homme à être incorporée au Christ, à être du corps. Mais il y a assomption en un mystère masculin. Le résultat total ne peut être signifié que par une icône masculine. Tout s’accomplit « in virum perfectum » (en un homme parfait).

En revanche l’Église, le rassemblement des appelés, est figurée par une icône féminine. C’est aussi bien aux hommes que s’adresse l’apôtre lorsqu’il dit à l’Église de Corinthe : « Je vous ai fiancés à un unique époux pour vous présenter à lui comme une vierge pure. » (2 Co 11, 2) En tant qu’épouse du Christ, l’Église faite d’hommes et de femmes se présente sous une icône féminine. Mais, puisqu’il s’agit de noces entre le Christ et l’Église, entre l’Époux et l’Épouse, l’union se consomme dans une incorporation si totale que l’unité charnelle de l’homme et de la femme dans le mariage n’est qu’une ébauche et un balbutiement. L’Époux s’assimile si totalement à l’Église qu’elle devient en lui une seule chair, une seule réalité masculine.

La Genèse nous fait voir la femme tirée du corps de l’homme. On nous présente d’abord Adam seul, puis avec une « semblable à lui », tirée de lui, en complémentarité. La féminité est tirée de la masculinité. En faisant jouer le parallélisme inspiré des deux Adam, on dit habituellement que du côté du Christ, second Adam, endormi sur la croix, l’Église, nouvelle Ève, est sortie. Est-ce absolument exact ? Cela n’est pas certain. Oui, du côté ouvert sortent le sang et l’eau, qui sont les symboles des sacrements de l’eucharistie et du baptême, mais précisément ces sacrements essentiels qui vont faire naître l’Église, la nourrir, assurer sa croissance, sont destinés à l’incorporer au Christ. Il ne s’agit pas de faire sortir l’Église. Il faut au contraire lui donner les moyens d’entrer dans le Christ, d’être in Christo Jesu comme ne cesse de le répéter saint Paul. La féminité issue du côté d’Adam se voit réassumée dans un mystère masculin par l’ouverture du côté du second Adam. Quand l’œuvre du salut sera consommée, l’assimilation de l’Épouse à l’Époux sera totale et seule une icône masculine sera apte à signifier le mystère accompli (Ap 10, 7).

En notre chapitre 12, l’assumé mâle est l’icône de tout le mystère d’assomption de tous ceux qui, en un seul corps, sont sauvés dans le Christ, arrachés au démon, transférés à Dieu et à son règne. Nous rejoignons l’affirmation de l’apôtre : « Le Père nous a déjà fait asseoir aux cieux dans le Christ Jésus. » (Ep 2, 9) En harmonie citons les textes de l’Apocalypse. D’abord : « Au vainqueur, je donnerai de s’asseoir avec moi sur mon trône, de même que moi j’ai vaincu et suis venu m’asseoir avec mon Père sur son trône. » (Ap 3, 21) Et cet autre texte : « A celui qui vaincra, je donnerai pouvoir sur les nations et il les fera paître avec une verge de fer comme on brise les vases d’argile. » (Ap 2, 26)

En tout cas, comme la femme sa mère, l’enfanté est un ensemble. L’ensemble le plus unifié qui puisse exister. « Un seul corps, un unique Esprit » qui en est l’âme et qui est l’Esprit-Saint lui-même, unité substantielle du Père et du Fils (Ep 4, 4). « Le Père et moi nous sommes un. » (Jn 10, 30) La femme est l’icône d’un ensemble, d’une hiérarchie d’éléments et de plans divers.

Plaçons-nous à celui des douleurs de l’enfantement qui la font crier et se tordre. C’est une souffrance collective, ascendante, culminant en un sommet. D’abord une sorte de base, toute la souffrance non humaine dans le cosmos, puis toutes les souffrances et les morts de l’humanité pécheresse. Au sommet : la passion du Christ et sa mort. Souffrance éminemment féconde et régénératrice. Jésus lui-même, nous l’avons vu, a comparé sa passion aux douleurs d’une femme « parturiente ». A cette passion féconde s’accorde immédiatement la compassion de la très sainte Vierge à qui le Christ s’adresse en disant « femme ». Puis la compassion de tous les saints, martyrs, pénitents, somme de toutes leurs épreuves sanctifiées et fécondes. Ainsi saint Paul se voit lui-même en un rôle maternel par rapport à ses chrétiens : « Mes petits enfants que j’enfante à nouveau jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous. » (Ga 4, 19) Pourquoi ne pas parler d’Église parturiente ? L’ensemble des chrétiens emportés dans la gloire du Christ constitue l’Église triomphante. Mais ici-bas les chrétiens dans les épreuves et la souffrance sont comme Paul des parturients, unis à la fécondité de la passion du Christ, de la compassion de la Vierge Marie et des saints.

 

Suite du commentaire du chapitre 12

 

— Reprenons au verset 6. La femme est vue dans le ciel, mais elle est sur terre. Elle n’est pas emportée au ciel comme celui qu’elle enfante pour le ciel. Elle est l’Église parturiente subissant épreuves et persécutions pendant une durée symbolique de douze cent soixante jours, soit encore quarante-deux mois ou trois ans et demi, c’est-à-dire la moitié de sept, l’épreuve étant miséricordieusement coupée en deux (Mc 13, 20).

 

— Avec ce regard rapide jeté sur la femme persécutée qui fuit au désert où Dieu lui a préparé une place, où elle est protégée et nourrie, recommence un cercle. Après la femme : le dragon. Pas d’événement vraiment nouveau, mais davantage de détails sur le dragon et sur le tiers des étoiles qu’il entraîne dans sa chute. Pourquoi tombent-ils ces anges du dragon ? Parce qu’ils sont précipités du ciel par l’archange Michel et ses soldats. Nous sommes au verset 7. « Et il advint une guerre dans le ciel : la guerre que Michel et ses anges eurent à livrer au dragon. Et le dragon fit la guerre ainsi que ses anges. » Suspense !

 

— Le verset 8 proclame la défaite du dragon : « Et il ne fut plus de force à résister. Une place, la leur, ne fut plus trouvée pour eux dans le ciel. » (Place que viendra occuper l’enfanté de la femme : le Christ et les chrétiens.)

 

— Le verset 9 achève la description : « Et il fut jeté bas [au passé] le dragon, le grand, l’ancien, celui qu’on appelle le diable et Satan, celui qui égare [au présent, donc actuellement] la terre habitée. Il fut jeté sur la terre et ses anges avec lui. » Il ne s’agit pas d’une destruction, mais d’une expulsion définitive. Il est chassé de son lieu naturel, là où il avait été créé, lieu pour lequel il avait été créé.

 

— Cette expulsion est si importante qu’elle va être saluée par un chant triomphal au verset 10. « Et j’entendis une voix puissante qui disait : “Maintenant vont arriver le salut, la force et la royauté de notre Dieu et le pouvoir de son Christ [rappelons-nous la verge de fer du verset 5]. Cela est arrivé parce qu’il a été projeté l’accusateur de nos frères.” [Qui parle ? Les anges, les élus ?] Celui qui les accusait à la face de notre Dieu, de jour et de nuit. »

Nous pouvons déceler ici un rappel des dix cornes du dragon en référence à la Loi. Sous l’Ancien Testament l’homme était accusé en fonction des commandements. Mais à présent les chrétiens sont entrés dans la victoire du Christ : ils ont vaincu l’ennemi « par le sang de l’agneau  » (donc grâce à son sacrifice) et « par la parole de leur témoignage ». C’est-à-dire par leur profession de foi au Christ. Écoutons en écho l’affirmation de saint Jean : « Telle est la victoire qui vainc le monde : notre foi ! » (1 Jn 5, 4)

 

— Ajoutons que cette profession de foi peut aller jusqu’au martyre et au sacrifice de la vie uni à celui de l’agneau. C’est ce qu’indique le verset 12 assez obscur dans son expression : « Ils n’ont pas chéri leur âme [leur vie] jusqu’à la mort » ; le sens est celui-ci : « Ils ne se sont pas aimés eux-mêmes jusqu’à s’accrocher à tout prix à leur vie. Ils ont accepté de se perdre. De perdre la vie. » Nous retrouvons la même idée en Jn 12, 25 et Mt 10, 39 et 16, 25. Ils sont donc passés par le sacrifice du Christ, c’est en lui qu’ils ont été pris et emportés à Dieu, devenus « célestes ».

« Réjouissez-vous, cieux et vous qui y demeurez » emportés jusqu’à Dieu et à son trône. En revanche : « Malheur à la terre et à la mer [d’où viendront les deux bêtes futures], car le diable est tombé vers nous [les “terrestres” opposés au “célestes”] ayant une grande colère et sachant qu’il a peu de temps » : peu de temps ? Il s’agit du temps de l’achèvement du corps, du temps de l’achèvement total, du temps de l’épreuve et des douleurs de la femme, du temps symbolique de trois ans et demi, abrégé par Dieu en faveur des élus, mais nécessaire pour arriver aux cent quarante quatre mille (Ap 6, 11), « jusqu’à ce qu’arrivent à la plénitude, au nombre total, leurs compagnons de service, leurs frères qui doivent être tués, comme ils le furent eux-mêmes, par le dragon “homicide” ».

 

— Ici, nouveau cycle et retour à la femme, au verset 13 qui reprend presque mot à mot le verset 6. « Quand le dragon eut constaté qu’il avait été projeté sur la terre, il se mit à poursuivre la femme, celle qui avait enfanté le mâle. Dieu veille et l’aide à s’enfuir en lui donnant les ailes de l’aigle, le grand. » C’est un rappel du Deutéronome où Dieu emporte son peuple sur ses ailes, au désert. Et c’est au désert que la femme se réfugie. Il faut donc noter qu’elle ne peut aller au ciel et que c’est seulement celui qu’elle a enfanté qui est emporté par les serres de l’aigle. Au désert, « elle a un lieu préparé » pour le temps de son épreuve qui est celui de l’enfantement du Christ total. En ce lieu, elle est nourrie pour toute la durée des trois ans et demi « pour un temps, des temps, et la moitié du temps ». Elle est protégée et éloignée de la face du serpent (qui n’approche donc que dans la mesure où Dieu le permet).

 

— Après ce regard sur la femme, retour au serpent qui essaie d’agir à distance. Nous sommes au verset 15. « Le serpent envoya de sa bouche, derrière la femme (qui se réfugie au désert), de l’eau comme un fleuve afin qu’il la fît “emporter par le fleuve”. » Que représente ce fleuve de bave diabolique ? Dans l’Apocalypse, l’eau, ou plutôt les eaux, « ce sont des peuples » (Ap 17, 15). Cet écoulement des peuples, ce sont les convulsions de l’histoire qui normalement devraient emporter l’Église, la prendre dans leur courant – ce sont ceux qui « ont le diable pour père » –, « les fils du diable » qu’il engendre par sa bouche, par le mensonge et l’erreur (Jn 8, 44 et 1 Jn 3, 10). Ces vagues de persécuteurs devraient venir à bout de la femme et l’empêcher d’enfanter celui qui doit l’être. Mais c’est en vain. Chaque vague, chaque génération persécutrice sont absorbées par la terre (verset 13) qui les engloutit dans la mort : « Elle ouvre sa bouche » – la gueule des enfers – et absorbe le fleuve à mesure, venant en aide à la femme jamais rejointe.

Le psaume 124 exprime parfaitement cette situation : « Sans Yahvé qui était pour nous, quand on sauta sur nous, alors ils nous avalaient tout vifs dans le feu de leur colère. Alors des eaux nous submergeaient, le torrent passait sur nous, alors il passait sur notre âme en eaux écumantes. Béni soit Yahvé qui n’a point fait de nous la proie de leurs dents. Notre âme comme un oiseau s’est échappée du filet de l’oiseleur. Voici : le filet s’est rompu et nous avons échappé. »

Et ces versets du psaume 54 : « Et je dis : Qui me donne des ailes comme à la colombe que je m’envole et me pose ? Voici, je m’enfuirai au loin. Je gîterai au désert. J’aurai bientôt un asile contre le flux de leur langue ! »

 

— Le troisième cycle s’achève : après avoir présenté la femme puis le serpent dans leur lutte, un dernier regard, mais très intéressant, sur l’enfanté. Verset 17 : Nous reparlons de la colère du serpent contre la femme qui enfante, colère qui de fait s’acharne contre celui qu’elle doit enfanter. « Il s’en alla faire la guerre avec le reste de sa descendance. » Il est donc clair que l’enfanté est un collectif : après s’être acharné contre le chef à présent hors d’atteinte, l’ennemi poursuit ceux qui en constituent le corps. Ils vivent ici-bas, mais gardent les commandements de Dieu et croient au Christ : « Ils ont en eux le témoignage du Christ. » Ils lui appartiennent donc par leur profession de foi et la pratique de ses commandements.

 

***

  

 

Ici s’achève notre chapitre 12.

Son analyse comportant trois visées successives sur la femme qui enfante, le dragon ennemi et l’enfanté emporté dans la gloire nous a permis de présenter d’une manière peut-être originale, mais suivant très fidèlement le texte inspiré, le mystère du salut chrétien. C’était notre propos, souhaitons d’avoir réussi.

***

[1] — Faut-il rappeler que le mot apocalypse signifie révélation sans aucune connotation de catastrophe ou de châtiment ?

[2] — Note brève sur l’interprétation du texte de l’Apocalypse. C’est un livre à part, vraiment à part, à cause de son genre littéraire qui est absolument déroutant pour un occidental et ses catégories intellectuelles. Nous nous trouvons désarmés devant un foisonnement d’images hétéroclites qui nous paraissent quelquefois incohérentes. Comment arranger dix cornes sur les sept têtes du dragon du chapitre 12 ? Curieusement l’Apocalypse est le livre le plus difficile à illustrer esthétiquement. Un homme avec une épée qui lui sort de la bouche : en long ou en travers ? Il faut utiliser ces images et ces nombres comme un langage. Il faut se nourrir du sens, mais ne rien imaginer comme figuration concrète. Au chapitre 17, verset 15, on nous donne une équivalence aquae populi sunt « les eaux : ce sont des peuples ». Dans le chapitre que nous voulons scruter, cette équivalence va nous permettre de comprendre ce qu’est ce fleuve qui sort de la gueule du dragon et cette terre qui vient au secours de la femme en s’ouvrant pour avaler cette eau (Ap 12, 16). Je voudrais signaler un écueil fréquent et l’éviter. On nous dit au départ que ce livre est tout à fait dépaysant, qu’il faut rompre avec nos habitudes et nos méthodes. Mais inconsciemment, immédiatement, nous nous attaquons au texte avec les routines qu’on vient de dénoncer et des méthodes qui ne sont pas faites pour lui. D’où des résultats médiocres et un certain dépit. C’est un peu ce qui se passe quand un ami nous invite pour la première fois au restaurant chinois. « Il faut être prêt, nous dit-il, à être désorienté, dépaysé. » Ceci posé, l’ami demande des fourchettes à la place des baguettes, du pain à la place du riz et du vin comme boisson. Le chapitre 12 tout particulièrement, pour être analysé avec profit, demande qu’on ne prenne pas le texte verset après verset selon une logique longiligne. Si les choses se succèdent dans le texte, elles ne se succèdent pas forcément temporellement dans la réalité. C’est dans le regard du voyant qu’elles sont vues successivement. Il ne s’agit pas de : « Après cela, il se passa cette autre chose » mais : « Après avoir vu cela, je vis cette autre chose », ou plutôt : « J’eus un autre regard sur la même chose. Je reviens sur la première vision. » Le symbole de l’apôtre Jean n’est pas simplement l’aigle, mais « un aigle en vol » (Ap 4, 7) et « il vole au zénith » (Ap 8, 13). L’aigle décrit des cercles d’ampleurs et d’altitudes diverses sur un même axe vertical, au-dessus de l’objet qu’il considère. Il revoit autrement ce qu’il a déjà vu et décrit, ou davantage en détail ou plus globalement ou encore avec un élément qui n’avait pas été perçu d’abord. Ainsi, en notre chapitre 12, il y a trois passages circulaires sur un ensemble de trois personnages principaux qui sont : la femme qui enfante, l’enfant sauvé et le dragon ennemi.

[3] — Comme nous le verrons plus loin, on peut y voir aussi la Vierge Marie (NDLR).

[4] — L’utilisation liturgique et ensuite iconographique d’un texte d’Écriture est faite très souvent au sens « accommodatice » [c’est-à-dire un sens fondé sur une analogie entre la pensée de l’Esprit-Saint et le sens que l’on prête à sa parole, ou encore sur une simple allusion ; ainsi, par exemple, dans le cas présent il y a une analogie entre l’humanité qui enfante le Christ total et la compassion de la sainte Vierge. On peut donc voir ici l’enfantement spirituel des fils de la Vierge, mais cette interprétation est seconde par rapport à celle qui est proposée par l’auteur – NDLR]. C’est le cas ici avec l’introït de la fête de l’Assomption de la Vierge signum magnum, avec de très nombreuses œuvres d’art représentant l’Immaculée Conception. Cette icône de l’Apocalypse n’est pas sans relation avec la Vierge Marie en sa compassion féconde.

[5] — Voir sur cette question Le sel de la terre 3, l’article du père Éloi, p. 20 et sq. (NDLR).

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 11

p. 8-24

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