+ L’ésotérisme chrétien n’est pas « la droite du Père »
Le numéro 114 de l’Action Familiale et Scolaire (31 rue Rennequin, 75017 Paris) vient de mettre les chrétiens en garde contre le livre d’Éric Vatré, La droite du Père. Enquête sur la Tradition catholique aujourd’hui. Un certain nombre de théologiens et de journalistes se sont laissé duper. Comment se défier d’un ouvrage auquel ont participé aussi bien Jean Madiran que le R.P. Congar, Thibon, Paupert ou Frossard aussi bien que Dom Gérard, l’abbé Laguérie aussi bien que le R.P. Marie-Dominique Philippe ? Leurs interventions, toujours intéressantes, parfois remarquables, encourageraient à recommander un livre dont l’auteur est parvenu à rassembler tant de talents divers, tant de courants, en apparence opposés, qui finalement semblent converger.
Malheureusement, sur les vingt-sept personnalités interrogées par Éric Vatré, huit, selon « l’Action Familiale et Scolaire », et sans doute dix, car, ayant lu le livre, ce que j’avais négligé de faire, j’ajouterai volontiers Olivier Germain-Thomas et Luc de Goustine, relèvent de l’ésotérisme chrétien. Leurs réponses occupent cent cinquante pages, soit un tiers du livre. Ce choix est d’autant plus surprenant que l’un, au moins, Jean Phaure, professe ouvertement le paganisme. Pourquoi l’avoir présenté comme un chrétien ? Les autres sont, du moins pour moi, d’illustres inconnus et pourtant je me flatte de connaître assez bien la mouvance traditionaliste, à deux exceptions toutefois, Jean Borella qui collabora longtemps à La Pensée Catholique de l’abbé Luc Lefevre. Comment ce prêtre, d’une irréprochable orthodoxie, a-t-il pu se laisser abuser par cet esprit, au demeurant brillant, qui a écrit des pages superbes sur le rôle de l’Esprit-Saint dans la procession trinitaire, mais dont les derniers articles témoignaient d’une dangereuse dérive gnostique ?
Et puis il y a Michel-Michel. Ce professeur à l’Université de Grenoble, père de famille exemplaire, fut mon élève. Il y a quelques mois encore, il tenait à manifester publiquement l’attachement qu’il me portait. Qu’il en vienne à placer sur le même plan Maurras et Guénon me semble si aberrant que je dois essayer de comprendre. Il faut sans doute incriminer l’influence funeste de Joseph de Maistre. Ce grand écrivain contre-révolutionnaire, courageux défenseur du pape, avait, dans sa jeunesse, appartenu à la maçonnerie. Assez naïvement, il croyait pouvoir l’utiliser afin de favoriser un rapprochement des Églises chrétiennes pour lutter contre le rationalisme de la philosophie des lumières. Désabusé, il avait rompu avec elle. Nul néanmoins ne se fait initier impunément. La maçonnerie régulière prétend que ce fut Dieu, au jardin d’Eden, qui aurait confié à Adam une tradition secrète, laquelle, en dépit du péché originel, continua de se transmettre, d’âge en âge. Cette conception d’une tradition primordiale n’a pas été inventée par les maçons. On la trouve déjà dans des écrits, juifs ou judéo-chrétiens, que ni le judaïsme ni l’Église n’ont reconnus. Elle fut reprise par une secte gnostique, les sethiens, ainsi nommés parce que la tradition primordiale, dont ils se prétendaient les détenteurs, aurait été confiée par Adam à son fils Seth.
L’erreur de Joseph de Maistre, de même que celle d’autres chrétiens, comme Marsile Ficin, qui, au XVIe siècle, voulait constituer une kabbale chrétienne, fut de croire qu’il était possible de mettre au service de l’Église cette « tradition primordiale », qui instituait, à côté de l’Écriture et de la tradition apostolique, une troisième source de la révélation, celle-là « ésotérique », réservée à une chaîne d’initiés, mais préparant l’humanité à recevoir le message du Christ. L’Église devait condamner cette forme de traditionalisme. Cependant, du fait du prestige de Joseph de Maistre, elle s’est perpétuée dans des cercles royalistes et contre-révolutionnaires, comme « La Place Royale ».
Ceux-ci devaient se rallier à Guénon. Cet ésotériste, qui mourut musulman, se réclamait de la tradition primordiale. Il combattait le monde moderne, son matérialisme, qui imposait la loi du nombre et le règne du quantitatif. Bien plus, il s’était détaché de la maçonnerie, dont il critiquait le rationalisme, et cherchait à utiliser l’Église dans sa lutte contre toutes les formes de modernisme. Le caractère aristocratique de sa « métaphysique », empruntée à Plotin et au néo-platonisme, tout autant qu’au « Vedenta » hindouiste, ne représente qu’une forme supérieure de paganisme, dont l’historien peut retracer aisément la transmission, des Rose-Croix à la maçonnerie « spiritualiste ».
Je ne sais si Éric Vatré a, sciemment ou non, trompé Madiran, Dom Gérard ou l’abbé Laguérie. Il se peut qu’il ait été lui-même abusé. Cependant le fait est là, son livre contribue à faire pénétrer dans l’Église, et plus particulièrement dans les milieux traditionalistes la forme la plus subtile et la plus pernicieuse de néo-paganisme, en jouant sur la confusion entre la tradition catholique et la « tradition primordiale » des gnostiques, reprise par la maçonnerie. Il faut remercier « l’Action Familiale et Scolaire » d’avoir dénoncé l’imposture dont sont victimes des catholiques de foi et de bonne foi tels qu’un Michel-Michel.
Extrait du Courrier Hebdomadaire de Pierre Debray 1 197 [1], 15 septembre 1994, p. 4-5, à propos du livre de VATRÉ Éric, La droite du Père. Enquête sur la Tradition catholique aujourd’hui, Guy Trédaniel, 1994, 17 x 24, 372 p., 130 F.
[1] — « Résidence Victoria », 76-82 Bd d’Angleterre, 85000 La Roche sur Yon.

