+ Des visions sur l’Évangile (suite)
DANS le numéro 7 de la revue, nous avons fait une recension du livre de l’abbé Gérard Herrbach, Des visions sur l’Évangile (éditions du Communicantes, 1993). Cette recension nous a valu plusieurs lettres de nos lecteurs. Les uns prennent la défense de Marie d’Agréda, d’autres d’Anne-Catherine Emmerich, d’autres enfin de Maria Valtorta.
Nous avons voulu faire une simple recension du livre de l’abbé Herrbach, livre qui nous paraît intéressant. Nous ne prétendons pas pouvoir faire ici le procès détaillé des trois voyantes, ni pouvoir répondre à toutes les questions qui nous sont posées. Ce n’est pas notre rôle ni de notre compétence.
Faisons quelques simples réflexions sur le courrier que nous avons reçu.
Tout d’abord on peut remarquer que ceux qui défendent Marie d’Agréda et Anne-Catherine Emmerich sont généralement opposés à Maria Valtorta. Voici deux extraits de lettres :
M. l’abbé Herrbach pratique ce qu’il faut bien appeler la technique de “l’amalgame” (…) puisqu’il met les visions de ces deux mystiques authentiques sur le même pied que les élucubrations-fleuves souvent contraires à la foi, voire à la morale chrétienne, de la fausse mystique Maria Valtorta.
Pour ce qui est de Maria Valtorta : je suis heureux d’apprendre que Mgr Lefebvre a exprimé sa réserve au sujet de son œuvre. (…) Il est dommage que la mise en garde contre Maria Valtorta dans le livre de l’abbé Herrbach ait rejailli sur les deux autres.
Mais, à l’inverse, des défenseurs de Maria Valtorta se trouvent opposés aux deux autres voyantes. Citons par exemple un extrait d’une longue lettre écrite par un polytechnicien spécialiste de Maria Valtorta (il a écrit plusieurs livres sur elle) :
1 – Maria d’Agréda
Je lui consacre 15 pages dans mon livre, portant sur :
— l’analyse historique des détails (sous l’angle chronologique),
— l’analyse textuelle des détails (par rapport au Nouveau Testament et aux dogmes de la foi catholique),
— l’analyse de faisabilité des détails (par rapport à ce que l’on sait du contexte de l’époque),
— l’analyse du merveilleux ;
au terme de cette analyse je conclus à l’irrecevabilité des visions, au fond, du fait des multiples erreurs monumentales de tous ordres qu’elles contiennent, sans qu’il soit besoin d’aller chercher des justifications de forme pour asseoir le jugement [1]. N’oublions pas que Maria d’Agréda mit en forme ses « visions » par écrit dès 1637, mais qu’elle fut conduite pour des raisons inconnues (personnelles ou pressions extérieures ?) à les brûler. Ce ne fut que 23 ans plus tard, en 1660, qu’elle les réécrivit, au « mieux » de ses souvenirs, c’est-à-dire sans pouvoir se départir de son évolution personnelle et de celle des mœurs de son époque, au cours de ces 23 ans.
2 – Anne-Catherine Emmerich
Cinq pages m’ont suffi pour analyser ce qu’écrit sur ses visions son « porte-plume », Clément Brentano.
Le contenu de ces écrits :
— n’a rien à voir avec ce que l’on sait des mœurs civiles et religieuses chez les Juifs à l’époque du Christ,
— est incompatible en de multiples points avec le contenu des Évangiles,
— est rempli d’erreurs topographiques flagrantes et d’invraisemblances historiques, sans parler de multiples fantasmagories délirantes.
Là encore les justifications de forme ne sont absolument pas nécessaires pour conclure à l’irrecevabilité de ces écrits en tant que visions inspirées par le ciel [2].
Après avoir lu le livre de l’abbé Herrbach, le courrier qui nous a été adressé, et quelques autres documents, voici notre opinion, jusqu’à plus ample information, sur cette question :
Les arguments apportés en faveur de Maria Valtorta ne nous paraissent pas convaincants. Nous comprenons bien que ce livre ait pu être mis à l’index sous Pie XII.
Les arguments apportés en faveur de Marie d’Agréda et d’Anne-Catherine Emmerich sont plus sérieux. Ils reposent essentiellement sur des approbations qui ont été données par des autorités ecclésiastiques à des ouvrages relatant des visions des deux voyantes.
Pour Marie d’Agréda, il faudrait vérifier s’il y eut des approbations de Rome après que Clément XIV eut imposé un silence éternel à la cause de béatification. S’il y en a eu, comme l’affirme la préface d’un ouvrage qu’on nous a adressé [3], il nous semble que l’abbé Herrbach aurait dû tenir compte de ces approbations et en parler dans son livre pour les expliquer.
Pour Anne-Catherine Emmerich, nous avons noté que cette voyante présente les caractères d’une authentique mystique. L’abbé Herrbach accuse son secrétaire, Clément Brentano, d’avoir ajouté plusieurs erreurs et bizarreries dans les récits qu’il nous a transmis. Il faudrait voir dans quelle mesure les approbations ecclésiastiques qu’on nous a signalées ne concernent pas des ouvrages expurgés de ces erreurs. Par exemple dans une édition approuvée par les pères Monsabré O.P. et Bourard O.P., il nous est dit que le R. P. Duley « a mis en ordre les visions ».
Nous prions nos lecteurs de bien vouloir nous excuser si nous n’entrons pas plus avant dans ce débat, mais il nous semble qu’il y a plus important aujour-d’hui que d’enquêter sur ce sujet. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que nous méconnaissions l’utilité des révélations privées, surtout quand elles ont été approuvées par l’Église [4].
A l’intention des lecteurs qui voudraient approfondir la question de la place des révélations privées dans la vie chrétienne, nous signalons l’excellent article du père Calmel O.P., « Brumes du “révélationnisme” et lumière de la foi », paru dans le nº 181 d’Itinéraires (mars 1974). Citons-en les premières et les dernières lignes :
« J’appelle “révélationnisme” une confiance désordonnée dans les révélations privées, confiance qui n’est pas assez éclairée et rectifiée par la raison et par la foi. L’expérience montre que les chrétiens atteints soit d’“apparitionnisme” soit de “révélationnisme” sont gens difficiles à guérir. Je voudrais au moins que leur maladie ne soit pas trop contagieuse et c’est pourquoi je rédige cette note. Pour sûr je ne reproche pas à ces frères dans la foi de croire au merveilleux d’ordre privé, ni à son rôle indispensable dans l’Église, mais bien de le situer pratiquement au-dessus de l’Écriture et de la Tradition ; ensuite d’équiparer les faits merveilleux les plus différents ; enfin de laisser désorbiter leur vie intérieure par le merveilleux, au lieu de la mettre sous l’empire des vertus théologales qui sont le centre véritable de toute vie dans le Christ. »
A la fin de son article, après avoir rappelé l’utilité de certaines révélations privées comme celles de Lourdes ou de Fatima, le père Calmel conclut ainsi :
« Tout ceci pour dire que les révélations privées et, d’une façon générale, tous les charismes ont une place dans la vie de l’Église, un rôle non négligeable, non surérogatoire, mais nécessaire ; il faut donc les mettre à leur place : les subordonnant à l’autorité du magistère véritable (tout autre que le faux magistère moderniste), les situant dans la ligne de la Révélation divine, nous laissant réveiller, toucher, convertir, édifier par l’accent miraculeux avec lequel ils nous redisent les paroles de la vie éternelle. »
Fr. P.-M.
Abbé Gérard Herrbach, Des visions sur l’Évangile, éditions du Communi-cantes, 1993, 15x21, 162 p., 75 F. (On peut se procurer l’ouvrage aux éditions Fideliter, 112 route du Waldeck, 57230 Eguelshardt).
[1] — Ce jugement serait sans doute à nuancer. Même dans une vraie vision, le voyant peut parfois y mêler du sien et y introduire des éléments faux (NDLR).
[2] — Remarquons ici que l’exactitude des visions, si elle n’est pas explicable naturellement, peut l’être par le préternaturel angélique. Elles ne sauraient prouver l’origine divine des visions (NDLR).
[3] — Et cette préface dit aussi que la cause de béatification a été reprise (NDLR).
[4] — Voir par exemple Le sel de la terre 6, p. 170 et sq.

