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Sa Majesté le Roi Félix Premier

 

 

On connaissait déjà le genre littéraire de la politique-fiction : des hommes poli­tiques connus, de stature nationale ou in­ternationale, sont mêlés à des événements mi-réels, mi-imaginaires, dans un récit alerte qui refait l’histoire ou l’annonce, au gré des désirs, rêves ou regrets de l’auteur. Ici, le père Marziac a choisi d’écrire un roman de politique religieuse fiction, per­suadé, avec toute la Tradition, que la res­tauration de l’ordre social et politique, dans sa plus haute définition, passe par l’instauration du règne du Christ-Roi dans les États. Ainsi voyons-nous le prési­dent de la Côte-d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, aujourd’hui disparu, touché en son grand âge par l’urgence de ce retour au Christ, prendre en main, tout au long de l’année 1995, le salut poli­tique, social et spirituel de son peuple, et en faire un exemple pour le monde, et d’abord la France. Les vingt-cinq cha­pitres du roman montrent donc par le dé­tail ce que pourraient être les paroles et les actions d’un chef d’État chrétien qui ferait passer la théorie des grandes encycliques anti-libérales  dans la plus humble pra­tique politique et sociale : le propos du père Marziac est à cet égard une gageure originale. Donc, en quelques mois, le vieux président remet de l’ordre et de la moralité dans la presse, la télévision et le cinéma, grands modeleurs d’esprits ; puis il incite l’épiscopat, son interlocuteur pri­vilégié, aux retrouvailles avec la liturgie traditionnelle, christianise le contenu de l’enseignement, instaure le corporatisme dans l’organisation professionnelle, intro­duit des conditions de moralité et de piété dans les élections locales ainsi qu’un droit de veto des curés, limite l’expansion so­ciale de l’islam, fait apposer le Sacré-Cœur sur le drapeau ivoirien, sans oublier de presser vivement le président François Mitterrand, chef d’État légal de la « fille aînée de l’Église », de suivre son chemin, et de préparer les voies au retour de la royauté chrétienne en France. Lui-même se fait sacrer roi, à la fin du livre, pour que cessent les conflits désastreux de la démo­cratie libérale.

Mais cette action présidentielle se nourrissant, comme on l’a dit,  d’une doctrine, on voit le futur roi Félix Ier re­commander, citer et commenter, pour ses ministres aussi bien que pour son épisco­pat ignorant, les grandes encycliques anti-libérales, les livres de Monseigneur Lefebvre, les ouvrages les plus marquants de la contre-révolution et, bien sûr..., ceux du père Marziac ! Parallèlement, persuadé de la puissance des armes spirituelles, il multiplie les prières publiques, les vœux et les consécrations. L’épiscopat ivoirien, fi­nalement conquis, presse le pape de re­mettre de l’ordre dans l’Église, ce que le saint-père se décide enfin à accomplir, transformé par le témoignage des évêques africains et converti par les Exercices de saint Ignace qui rythment tout l’ouvrage.

On ne saurait reprocher au père Marziac d’avoir imaginé ce retour à l’ordre divin à travers un peuple et des hommes déterminés et, bien mieux, il faut le féliciter d’avoir franchi ce pas que nombre de penseurs se gardent bien de franchir, celui de la théorie à la pratique ; combien agréent totalement l’enseigne­ment de la Tradition et combattent les errements de la secte moderniste, mais seraient bien embarrassés si le pouvoir, un jour prochain, leur était remis et qu’ils dussent faire régner le Christ-Roi hic et nunc sur leur (notre ?) pays. Ils préfèrent sans doute n’y point trop songer, oubliant que l’action est, avec la pensée, l’un des deux constituants de la vie de l’homme, particulièrement de l’homo politicus. De fait, la réalité politique concrète est si complexe, l’imbrication du bien et du mal si invétérée et  les conflits de devoirs et de droits si subtils dans l’état de corruption où se trouvent nos sociétés, que deux écueils guettent l’homme politique chré­tien : ou bien il ne fait rien, sous prétexte que les temps ne sont pas mûrs, ce qui est impie, ou bien il veut tout tout de suite, sous prétexte de plaire davantage à Dieu, ce qui peut être suicidaire, le suicide n’étant pas à confondre avec le martyre ! La seule ligne de démarcation authenti­quement chrétienne est tracée par la vertu cardinale de prudence, dont justement la pratique n’est pas donnée dans les livres, étant affaire de cas d’espèce. Mû par son affection pour le défunt président Houphouët-Boigny, le père Marziac a donc voulu fictivement le voir incarner cette vertu de prudence, pétrie de bonté et d’indulgence comme d’autorité et de fer­meté inébranlables, prudence chrétienne qui, tout au long du roman, emporte tous les bastions de la résistance à la réforme.

Mais simultanément, le père Marziac triche, d’une bien innocente tricherie ! Car connaissant les hommes comme il les connaît (notamment par les Exercices), il ne peut pas croire une seconde qu’à ce vent de grâce qui souffle sur le peuple ivoirien en cette année 1995, tous les cœurs s’ouvrent aussi uniment et unani­mement : clercs, ministres, journalistes, étudiants, ouvriers, jeunes et vieux répon­dent d’un seul cœur à l’appel du vieux président, et les rares récalcitrants sont vite remis dans le droit chemin avec quelques coups de baguette ou le travail des champs. Allons donc  ! S’il s’agissait de la réalité, nous verrions se coaliser les puissances des ténèbres (maçons, marxistes, progressistes divers et idiots utiles de tout acabit) pour bloquer à tous les étages de la société cette restauration chrétienne, sans omettre les oukases de l’ONU, le blocus économique démocrati­quement voté par les grandes nations, la cessation des prêts financiers occidentaux et la rupture des marchés commerciaux : bref, à court terme, l’asphyxie, puis la guerre civile, plus ou moins spontanée, sans parler de l’assassinat politique pur et simple. S’il s’agissait d’un roman, au sens classique du terme, on verrait chez nombre de protagonistes (clercs ou laïcs) cette obstination dans le mal, ce refus de la lumière, cette duplicité et cette bassesse d’âme qui constituent le ressort essentiel d’une action dramatique : il y faut des méchants et des traîtres ! Il apparaît donc que le roman du père Marziac n’est ni la réalité (on s’en serait douté), ni un roman, mais une parabole, et c’est la meilleure définition qu’on en peut donner : à mi-chemin entre la terre et le ciel, la parabole  propose, avec une naïveté et une candeur voulues, jusque dans les paroles du divin Maître qu’on ne saurait accuser d’irréa­lisme, la voie toute grande ouverte du salut à tous ceux, particuliers ou sociétés, qui veulent s’y engager. S’ils voulaient seulement s’y engager ! Le règne du Christ-Roi ne peut être pour nous une simple « idée » : c’est une ambition ter­restre réaliste et à réaliser ; et, si cet Omnia instaurare in Christo s’accomplit fictivement en terre lointaine, voyons-y une fraternelle invitation à ne pas être devancés, dans l’établissement du Royaume, par ceux-là mêmes que nous avons évangélisés, car il est des premiers qui seront peut-être des derniers.

Dominique Viain.

 

Père Jean-Jacques Marziac, Sa majesté le Roi Félix Premier, Roman fiction, Duquesnes-Diffusion, 1993, 16 x 22,5, 227 p., 120 F.

Disponible chez l’auteur :

Maison Saint-Joseph, Le Treilhou, 82300 CAUSSADE.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 11

p. 188-190

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