Le coup de maître de Satan
Ce texte de Mgr Lefebvre, daté du 13 octobre 1974, est aujourd’hui épuisé en librairie [1]. Il garde pourtant toute son actualité.
Le Sel de la terre.
NOUS SAVONS PAR LA GENÈSE et mieux encore par Notre-Seigneur lui-même que Satan est le père du mensonge. Au verset 44, chapitre 8 de l’Évangile de saint Jean, Notre-Seigneur apostrophe les Juifs en leur disant :
Le Diable est votre père et vous voulez accomplir ses désirs. Depuis toujours il est homicide et il demeure hors de la vérité, puisqu’il n’y a pas de vérité en lui, sa parole est mensongère parce que de sa nature il ment, il est en effet menteur et père du mensonge…
Satan est homicide dans les persécutions sanglantes, père du mensonge dans les hérésies, dans toutes les fausses philosophies et dans les paroles équivoques qui sont à la base des révolutions, des guerres mondiales, des guerres civiles.
Il ne cesse d’attaquer Notre-Seigneur dans son corps mystique : l’Église. Il a, au cours de l’Histoire, employé tous les moyens dont l’un des derniers et des plus terribles a été l’apostasie officielle des sociétés civiles. Le laïcisme des États a été, et est toujours un immense scandale pour les âmes des citoyens. Et c’est par ce biais qu’il a réussi peu à peu à laïciser et à faire perdre la foi à de nombreux membres de l’Église, à tel point que ces faux principes de séparation de l’Église et de l’État, de liberté des religions, d’athéisme politique, de l’autorité tirant son origine des individus ont fini par envahir les séminaires, les presbytères, les évêchés et même le concile Vatican II.
Pour ce faire, Satan a inventé des mots clés qui ont permis aux erreurs modernes et modernistes de pénétrer dans le Concile : la liberté s’est introduite par la liberté religieuse ou liberté des religions ; l’égalité par la collégialité qui introduit les principes de l’égalitarisme démocratique dans l’Église ; et enfin la fraternité par l’œcuménisme qui embrasse toutes les hérésies, les erreurs et tend la main à tous les ennemis de l’Église.
Le coup de maître de Satan sera donc de diffuser les principes révolutionnaires introduits dans l’Église par l’autorité de l’Église elle-même, mettant cette autorité dans une situation d’incohérence et de contradiction permanente ; tant que cette équivoque ne sera pas dissipée, les désastres se multiplieront dans l’Église. La liturgie devenant équivoque, le sacerdoce le devient aussi ; le catéchisme l’étant devenu également, la foi, qui ne peut se maintenir que dans la vérité, se dissipe. La hiérarchie de l’Église elle-même vit dans une équivoque permanente entre l’autorité personnelle reçue par le sacrement de l’ordre et la mission de Pierre ou de l’évêque et les principes démocratiques.
Il faut reconnaître que le tour a été bien joué et le mensonge de Satan merveilleusement utilisé. L’Église va se détruire elle-même par voie d’obéissance. L’Église va se convertir au monde hérétique, juif, païen, par obéissance, au moyen
– d’une liturgie équivoque,
– d’un catéchisme ambigu et fait d’omissions
– et d’institutions nouvelles basées sur des principes démocratiques.
Les ordres, contrordres, circulaires, constitutions, mandements seront si bien manipulés, si bien orchestrés, soutenus par la toute-puissance des moyens de communication sociale, par ce qui reste des mouvements d’A.C. (Action Catholique) devenus tous marxisants, que tous les braves fidèles, les bons prêtres répèteront, le cœur brisé mais consentant : il faut obéir ! A qui, à quoi ? On ne sait au juste : le Saint-Siège, le Concile, les commissions, les conférences épiscopales ? On s’y perd comme dans les livres liturgiques, les ordos diocésains, l’inextricables fouillis des catéchismes, des Prières du Temps Présent, etc. Il faut obéir, quitte à devenir protestant, marxiste, athée, bouddhiste, indifférentiste, peu importe ; il faut obéir à travers les reniements des prêtres, l’absentéisme des évêques – sauf pour condamner ceux qui veulent garder la foi –, à travers le mariage des consacrés à Dieu, la communion des divorcés, l’intercommunion avec les hérétiques, etc., il faut obéir. Les séminaires se vident, se vendent, ainsi que les noviciats, les maisons religieuses, les écoles ; on pille les trésors de l’Église, les prêtres se sécularisent et se profanent dans leur tenue, dans leur langage, dans leur âme !… il faut obéir. Rome, les conférences épiscopales, le synode presbytéral le veulent. C’est ce que tous les échos des Églises, des journaux, des revues répètent : aggiornamento, ouverture au monde. Malheur à celui qui ne consent pas. Il a droit à être piétiné, calomnié, privé de tout ce qui lui permettait de vivre. C’est un hérétique, c’est un schismatique, qu’il meure, c’est tout ce qu’il mérite.
Satan a vraiment réussi un coup de maître : il a réussi à faire condamner ceux qui gardent la foi catholique par ceux-là mêmes qui devraient la défendre et la propager.
Il est temps de retrouver le sens commun de la foi, de retrouver la véritable obéissance à la vraie Église cachée sous ce faux masque de l’équivoque et du mensonge. La vraie Église, le vrai Saint-Siège, le successeur de Pierre, les évêques en ce qu’ils se soumettent à la Tradition de l’Église, ne nous demandent pas et ne peuvent nous demander de devenir protestants, marxistes ou communistes. Or, on pourrait croire, à lire certains documents, certaines constitutions, certaines circulaires, certains catéchismes, qu’on nous sollicite à abandonner la vraie foi au nom du Concile, de Rome, etc.
Nous devons refuser de devenir protestants, de perdre la foi, d’apostasier comme l’a fait la société politique après les erreurs répandues par Satan dans la Révolution de 1789. Nous refusons d’apostasier serait-ce au nom du Concile, de Rome, des conférences épiscopales.
Nous demeurons attachés par-dessus tout à tous les conciles dogmatiques qui ont défini pour l’éternité notre foi. Tout catholique digne de ce nom doit refuser tout relativisme, toute évolution de sa foi en ce sens que ce qui a été défini solennellement autrefois par les conciles ne serait plus valable aujourd’hui et pourrait être modifié par un autre concile, à plus forte raison s’il n’est que pastoral.
La confusion, l’imprécision, les modifications des documents sur la liturgie, la précipitation dans l’application, manifestent à l’évidence qu’il ne s’agit pas d’une réforme inspirée par l’Esprit-Saint. Cette manière de faire est tellement contraire aux habitudes romaines agissant toujours cum consilio et sapientia (avec conseil et sagesse). Il est impossible que l’Esprit-Saint ait inspiré la définition de la messe selon l’article VII de la constitution [2] et, encore plus inouï, qu’on ait éprouvé la nécessité de la corriger ensuite, ce qui est un aveu de malfaçon dans la plus importante réalité de l’Église : le saint sacrifice de la messe.
La présence des protestants pour la réforme liturgique de la messe, il faut l’avouer, pose un dilemme auquel il paraît difficile d’échapper. Ou leur présence signifiait qu’ils étaient invités à réajuster leur culte aux dogmes de la sainte messe, ou qu’on leur demandait ce qui dans la messe catholique leur déplaisait, afin qu’on évitât de laisser subsister une expression dogmatique qu’ils ne pouvaient admettre. Il est évident que c’est cette seconde solution qui a été adoptée, chose inconcevable et certainement pas inspirée par l’Esprit-Saint.
Quand on sait que cette conception de la « messe normative » est celle du père Bugnini et qu’il l’a imposée tant au Synode qu’à la commission de Liturgie, on peut penser qu’il y a Rome et Rome : la Rome éternelle dans sa foi, ses dogmes, sa conception du sacrifice de la messe, et la Rome temporelle influencée par les idées du monde moderne, influence à laquelle n’a pas échappé le Concile lui-même – qui, à dessein et par la grâce de l’Esprit-Saint, s’est voulu seulement pastoral.
Saint Thomas se demande dans la question de la correction fraternelle s’il convient qu’elle s’exerce parfois vis-à-vis des supérieurs. Avec toutes les distinctions utiles, l’Ange de l’École répond que cela doit se faire quand il s’agit de la foi. Or, qui peut en toute conscience dire qu’aujourd’hui la foi des fidèles et de toute l’Église n’est pas menacée gravement dans la liturgie, dans l’enseignement du catéchisme et dans les institutions de l’Église ?
Qu’on lise et relise saint François de Sales, saint Bellarmin, saint Pierre Canisius et Bossuet, et l’on retrouvera avec étonnement qu’ils avaient à lutter contre les mêmes errements. Mais cette fois, le drame extraordinaire est que ces défigurations de la Tradition nous viennent de Rome et des conférences épiscopales ; si donc l’on veut garder sa foi, force nous est bien d’admettre que quelque chose se passe, dans l’administration romaine, qui est anormal. Nous devons certes tenir à l’infaillibilité de l’Église et du successeur de Pierre, nous devons aussi admettre la situation tragique dans laquelle se trouve notre foi catholique par les orientations et documents qui nous viennent de l’Église, la conclusion retourne à ce que nous disions au début : Satan règne par l’équivoque et l’incohérence qui sont ses moyens de combat et qui trompent les hommes de peu de foi. Cette équivoque doit être levée courageusement afin de préparer le jour que la Providence choisira pour la lever officiellement par le successeur de Pierre.
Qu’on ne nous dise pas rebelles ou orgueilleux car ce n’est pas nous qui jugeons mais c’est Pierre lui-même qui, comme successeur de Pierre, condamne ce qu’il encourage par ailleurs, c’est la Rome éternelle qui condamne la Rome temporelle. Nous préférons obéir à l’éternelle.
Nous pensons en toute conscience que la législation mise en acte depuis le Concile est pour le moins douteuse et en conséquence nous en appelons au canon 23 qui traite de ce cas et nous demande de nous en tenir à la loi ancienne.
Ce sont là des paroles qui paraîtront à certains outrageuses de l’autorité. Elles sont au contraire les seules qui protègent l’autorité et qui la reconnaissent vraiment, car l’autorité ne peut être que pour le Vrai et le Bien et non pour l’erreur et le vice.
Le 13 octobre en l’anniversaire des apparitions de Fatima – 1974.
Que Marie daigne bénir ces lignes et leur faire porter des fruits de vérité et de sainteté.
+ Marcel Lefebvre.
[1] — Il a été édité en brochure aux éditions saint-Gabriel, en 1974. On peut en trouver le texte sur internet. Voir : http://la.revue.item.free.fr/econe_persecution_francais__coup_satan.htm.
[2] — L’article 7 de l’Institutio Generalis du nouveau missel : « La Cène du Seigneur, appelée aussi la messe, est la sainte assemblée ou le rassemblement du peuple de Dieu qui se réunit sous la présidence du prêtre afin de célébrer le mémorial du Seigneur. C’est pourquoi à ce rassemblement local de l’Église s’applique éminemment la promesse du Christ : là, où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, là je suis au milieu d’eux. » Cet article 7, signé par le pape Paul VI, fut ensuite modifié, tout en gardant la même date de signature. Voir Louis Salleron, La Nouvelle Messe, Paris, NEL, 2e éd., 1980, ch. 2. (NDLR.)

