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I. Dieu, créateur de toutes choses 

par Mgr Pie

Le premier chapitre de Dei Filius est intitulé : De Deo rerum omnium creatore. Il est divisé en trois paragraphes qui offrent une triple déclaration dogmatique sur les attributs de Dieu (§ 1), l’acte créateur (§ 2) et le rapport essentiel de la création avec Dieu (§ 3).

Dans son commentaire, l’évêque de Poitiers oppose cette triple déclaration aux blasphèmes contemporains.

Le Sel de la terre.

L’Église doit confesser Dieu en face des blasphèmes modernes

[§ 1] Sancta catholica apostolica Romana Ecclesia credit et confitetur, unum esse Deum verum et vivum, creatorem ac Dominum cœli et terræ, omnipotentem, æternum, immensum, incomprehensibilem, intellectu ac voluntate omnique perfectione infinitum :

La sainte Église catholique apostolique romaine croit et confesse qu’il y a un seul Dieu vrai et vivant, créateur et Seigneur du ciel et de la terre, tout-puissant, éternel, immense, incompréhensible, infini en intelligence et en volonté et en toute perfection ;

Ici, Messieurs, la sainte Église accomplit ce que, depuis Jérusalem et Nicée, elle a toujours placé en tête de son devoir doctrinal et de ses solennelles professions de foi. Credo in Deum, dit le symbole des apôtres ; Credo in unum Deum, dit le symbole de Nicée. Mais aujourd’hui, Dieu ayant été travesti, défiguré, nié, notre concile pose dans tout son jour la doctrine révélée par laquelle Dieu s’est affirmé lui-même à nous : Sancta catholica apostolica romana Ecclesia credit et confitetur unum esse Deum verum et vivum, et le reste que nous expliquerons bientôt.

En effet, le devoir et le besoin de l’Église est de confesser Dieu avant toutes choses. C’est son devoir. Comme le Christ qui l’a fondée et députée, l’Église est née et ne vit que pour rendre témoignage à la vérité (Jn 18, 37), et d’abord à celle où toutes les autres ont leur origine et leur appui. Elle est donc le témoin de Dieu, son héraut, sa voix sensible.

C’est en même temps son besoin. Car l’abondance du cœur fait jaillir les paroles des lèvres ; et parce que l’Église a reçu l’Esprit de Dieu, elle a en elle une plénitude de lumière, de vie, de charité divines qui la presse et la force de dire Dieu au monde. « Elle croit, et elle confesse : Credit et confitetur ». Hélas ! cette fois, c’est plus qu’un hommage rendu ; c’est une réparation faite, et c’est en même temps un remède présenté aux hommes contre un mal si affreux qu’il semblerait devoir être impossible.

Saint Jean signale dans l’Apocalypse une femme vêtue de rouge, assise sur une bête rouge, et il dit qu’elle est « pleine de noms de blasphème : plenam nominibus blasphemiæ » [1].

Cette femme représente la cité des méchants, que l’Écriture nomme aussi « Babylone » [2], et ailleurs « l’église de ceux qui trament le mal [3] » ou « la synagogue de Satan [4] ». Née avec le péché, cette société durera jusqu’au jugement final ; elle est par conséquent contemporaine de tous les siècles. Toutefois, parmi tant de vicissitudes où le cours du temps et le mouvement des hommes et des choses la font passer, elle a pour ainsi dire, ses âges d’or, où tout lui vient en aide, où son règne est plus libre et plus étendu, et où elle semble triompher de la cité de Dieu : C’est l’heure des méchants et la puissance des ténèbres [5].

L’accusera-t-on de n’être pas un juge éclairé, ni un historien exact, celui qui dira que notre siècle, assurément grand par tant de grandes œuvres que Dieu y a faites, et par tant de grâces insignes dont il a daigné le combler, a été néanmoins pour cette cité du mal une ère singulièrement propice et favorable ? Parmi les libertés réclamées, reconnues, instituées, passées, dit-on, à l’état de nécessité dans l’ordre des faits, en même temps qu’à l’état de principes et d’axiomes dans l’ordre des idées et des lois, nous avons eu au premier rang la liberté du blasphème.

On l’a nommée diversement. Comme Satan, qui est son père, le monde est naturellement et forcément menteur. S’il était obligé de parler clairement et d’appeler les choses par leur vrai nom, il serait frappé d’impuissance et de mort : la vérité le tue, et la lumière lui est mortelle. Il lui faut vivre de mensonges, d’obscurités, d’équivoques : mensonges et équivoques d’action, mensonges et équivoques de parole. Cette liberté impie s’est donc appelée liberté de conscience, liberté religieuse, liberté de la pensée, liberté de la presse ; mais, en fait et vraiment en droit, c’était la liberté du blasphème. On en a largement usé, et nous ne savons si depuis l’origine du monde on avait blasphémé davantage. Il y a eu le blasphème savant et le blasphème ignare, le blasphème railleur et le blasphème sérieux, le blasphème poli et le blasphème cynique, le blasphème tranquille et le blasphème emporté : plenam nominibus blasphemiæ.

Altération et falsification de la notion de Dieu

qui cum sit una singularis, simplex omnino et incommutabilis substantia spiritualis, prædicandus est re et essentia a mundo distinctus, in se et ex se beatissimus, et super omnia quæ præter ipsum sunt et concipi possunt, ineffabiliter excelsus.

qui, étant une substance spirituelle unique, absolument simple et immuable, doit être proclamé comme réellement et par essence distinct du monde, très heureux en soi et de soi, et indiciblement élevé au-dessus de tout ce qui est et peut se concevoir en dehors de lui.

Mais, ce qui fléchissait et s’altérait de jour en jour sous le poids de ces blasphèmes, c’était la vraie notion de Dieu. On s’est fait des dieux à sa guise ; il s’en est produit de toute marque.

Nous avons eu le Dieu qui règne et ne gouverne pas : Dieu sublime et digne de tout respect, mais sans souci du monde, et que le monde ne peut mieux honorer qu’en s’estimant trop petit pour mériter son regard et à plus forte raison, son intervention.

Nous avons eu le Dieu-idée : idéal absolu, échappant par sa nature même à toute définition, fuyant d’autant plus qu’on cherche à le saisir, et s’évanouissant tout à fait dès qu’on prétend l’avoir saisi.

Nous avons eu le Dieu-être : l’être qui est, mais qui n’existe pas, qui ne vit pas, le Dieu qui ne pense, ni ne veut, ni ne juge, ni n’opère, attendu que ces mots signifient une détermination, et par là même une limite, un amoindrissement, une contradiction, une négation de l’être absolu.

Il y a eu le Dieu-progrès, le Dieu-aspiration : le Dieu qui est un immense devenir, qui s’essaie sans cesse à exister, qui cherche à s’épanouir et à se posséder, qui tend par tout moyen à sa plénitude, à sa perfection, à son bonheur, à sa fin dernière, et qui n’y arrive jamais, parce qu’étant par essence l’aspiration infinie et le progrès éternel, sa vie est de se mouvoir sans s’arrêter jamais et de viser toujours à une fin toujours impossible : ce qui le réduit exactement à l’état des damnés.

Voisin et parent de celui-là, il y a eu le Dieu-monde, le Dieu-cosmique : âme du monde, force secrète, fatale, universelle, vivifiant tout, et si mêlée à tout qu’elle ne se distingue de rien, et que le monde est son expression essentielle et unique. Que dirai-je ? Il y a eu le Dieu-néant, le Dieu-mal, le Dieu hostile, jaloux, tyrannique, oppresseur : je m’arrête [6].

Vous le voyez, Messieurs, c’est le panthéon du blasphème : plenam nominibus blasphemiæ. Or, chacun de ces noms blasphématoires a été donné à Dieu par nos contemporains, par nos concitoyens, et cela plus d’une fois, du haut des chaires de l’enseignement public. Chacune de ces notions absurdes et détestables a pris la place de la notion rationnelle et catholique de Dieu, et cela jusque dans des âmes baptisées et qui croyaient encore n’avoir pas dit formellement adieu à leur baptême.

Faut-il s’étonner après cela du degré de faiblesse, de misère et de honte auquel est descendue cette société ignorante et contemptrice de Dieu ? Le sage l’avait bien dit : « Or, ils sont vains tous les hommes chez qui la science de Dieu n’existe pas à la base de tout le reste : Vani autem sunt omnes homines in quibus non subest scientia Dei » [7].

Entendez-vous ? Vani omnes : quels qu’ils soient et de quelques avantages qu’ils se glorifient, ce ne sont plus vraiment des hommes, mais des ombres et des fantômes d’hommes, des hommes qui ne tiennent plus debout, des hommes inconsistants, fuyants, insaisissables, et qui ne savent plus eux-mêmes rien saisir ni retenir : génération vouée au malheur, et qui est réduite à chercher ses sauveurs parmi les morts, comme si les morts pouvaient offrir une espérance de salut : In felices autem sunt, et inter mortuos spes illorum est [8]. Que si ce peuple est emmené captif, s’il est démembré, s’il est livré à la merci de tous ses ennemis du dehors et du dedans, la cause en est qu’il a perdu la clef de toute science, et de toute sagesse et le principe de toute force en perdant la connaissance de Dieu : Propterea captivus ductus est populus meus, eo quod non habuerit scientiam ; voilà pourquoi ses chefs périssent d’inanition, et ses multitudes altérées d’ordre et de paix se dessèchent dans le trouble et le désordre : et nobiles ejus interierunt fame, et multitudo ejus siti exaruit [9]. A cause de cela, le monstre des révolutions, cet enfer anticipé, a dilaté ses flancs et ouvert sa bouche sans aucun terme, et les plus forts, les sublimes et les glorieux, sont descendus dans ce gouffre avec le commun du peuple : Propterea dilatavit infernus animam suam, et aperuit os suum absque ullo termina et descenderunt fortes ejus, et populus ejus, et sublimes gloriosique ejus, ad eum [10]. Juste châtiment de la divinité outragée. Car ce n’est plus le Dieu inconnu [11] des païens, c’est le Dieu méconnu, et méconnu de ceux qu’il a instruits lui-même, et qu’il a honorés de sa divine adoption : Filius enutrivi et exaltavi ; ipsi autem spreverunt me [12].

Triple déclaration dogmatique sur les attributs de Dieu, l’acte créateur et le rapport essentiel de la création avec Dieu

[1. Sur les attributs de Dieu.]

Il fallait donc, et pour l’honneur de Dieu, et pour le salut des âmes, et pour la délivrance des sociétés, il fallait tout d’abord affirmer le vrai Dieu, le Dieu unique, le Dieu vivant, créateur, tout puissant, éternel, incompréhensible quoique parfaitement connaissable et réellement connu, infini dans son intelligence, infini dans sa volonté, infini dans ses perfections qui sont toute perfection ; substance d’une unité, d’une singularité, d’une simplicité absolues ; spirituelle par conséquent, et par là même immuable, réellement et essentiellement distincte du monde.

Il fallait affirmer de Dieu qu’il a de lui-même et en lui-même la plénitude de sa félicité : si bien que son bonheur, non plus qu’aucune de ses perfections, n’est susceptible d’aucun surcroît ; et qu’il vit, qu’il existe dans une complète indépendance, à des hauteurs qui dépassent inexprimablement tout ce qui peut, en dehors de lui, être ou se concevoir.

[2. Sur l’acte créateur.]

[§ 2] Hic solus verus Deus bonitate sua et omnipotenti virtute non ad augendam suam beatitudinem, nec ad acquirendam, sed ad manifestandam perfectionem suam per bona, quæ creaturis impertitur, liberrimo consilio « simul ab initio temporis utramque de nihilo condidit creaturam, spiritualem et corporalem, angelicam videlicet et mundanam, ac deinde humanam quasi communem ex spiritu et corpore constitutam [13] ».

Ce seul vrai Dieu, par sa bonté et sa vertu toute-puissante, non pas pour augmenter son bonheur, ni pour acquérir sa perfection, mais pour la manifester par les biens qu’il distribue aux créatures, et de sa volonté pleinement libre, a créé de rien, dès le commencement du temps, l’une et l’autre créature, la spirituelle et la corporelle, c’est-à-dire l’angélique et celle qui appartient au monde, et ensuite la créature humaine formée, comme étant commune, d’un esprit et d’un corps.

Il fallait aussi affirmer la vérité, la parfaite liberté, l’absolue gratuité de l’acte créateur. Sans nul doute, cet acte et l’univers entier qu’il produit manifestent la divinité comme toute œuvre manifeste son auteur. La création fait connaître Dieu par la puissance qu’il y déploie, et par l’étonnante beauté dont il lui a plu de la revêtir ; elle le fait même aimer à cause des innombrables biens dont il a daigné la remplir, et surtout par la révélation qu’elle nous apporte de cette bonté radicale qui l’a porté à tirer les êtres du néant. Malgré cela, à parler en rigueur, Dieu n’a ici aucun intérêt personnel, il n’y saurait avoir aucun profit, et sa nature l’en rend incapable : d’où vient que cette gloire contingente pour laquelle tout est fait et tout se devait faire, elle ne lui est nullement nécessaire, elle ne lui est par elle-même d’aucune utilité, d’aucun avantage. C’est à nous qu’elle en apporte : car cette gloire consistant tout entière en ce que Dieu soit connu et aimé, et la créature ne pouvant être parfaite et heureuse que par cette connaissance, il s’ensuit que cette gloire extérieure de Dieu implique notre félicité, et parait tellement s’y résoudre qu’elle s’identifie finalement avec elle.

C’est ce qu’exprime merveilleusement un texte de saint Hilaire souvent allégué par les théologiens à l’appui de la doctrine que nous venons d’établir.

Dieu – dit le grand docteur – veut être aimé de nous : non pas qu’il retire pour lui-même aucun fruit de notre amour ; mais cet amour bien plutôt nous profitera, à nous qui l’aimerons. L’épanchement de la bonté divine, comme le rayonnement du soleil, comme la chaleur du feu, comme le parfum de la plante, ne sert pas à celui de qui il provient, mais à celui qui en use [14].

[3. Sur le rapport essentiel de la création avec Dieu.]

[§ 3] Universa vero, quæ condidit, Deus providentia sua tuetur atque gubernat, « attingens a fine usque ad finem fortiter, et disponens omnia suaviter » (Sg 8, 1). « Omnia enim nuda et aperta sunt oculis eius » (He 4, 13), ea etiam, quae libera creaturarum actione futura sunt.

Or, Dieu protège et gouverne par sa Providence tout ce qu’il a créé, atteignant avec force d’une fin à l’autre et disposant toutes choses avec suavité, car, toutes choses sont nues et ouvertes devant ses yeux, même celles qui doivent arriver par l’action libre des créatures.

Enfin, Dieu affirmé, le monde affirmé comme créature de Dieu, il fallait établir leurs rapports, et d’abord le rapport essentiel sur lequel sont fondés tous les autres. Il fallait dire d’un mot qu’après la création, Dieu et le monde ne restent pas étrangers l’un à l’autre ; que la dignité de Dieu aussi bien que sa bonté, ce qui revient à dire sa nature, l’obligent à surveiller incessamment et à gouverner souverainement les créatures auxquelles il a spontanément conféré l’existence ; qu’il a son but, son plan, ses lois, ses forces, ses ressources, ses industries, et que, comme il n’y a rien ni personne qui échappe à sa connaissance, il n’y a rien non plus ni personne qui puisse même un instant être hors de son atteinte, hors de ses lois, hors de sa volonté.

Cinq canons complètent ce premier chapitre, base de toute la religion

A cette triple déclaration dogmatique se joignent les cinq canons qui la fortifient et la protègent en frappant d’anathème les erreurs qui lui sont opposées, spécialement l’athéisme, le matérialisme, le panthéisme sous toutes ses formes, et enfin l’erreur de ceux qui nient la création, ou prétendent qu’elle est nécessaire, ou lui assignent un autre but que celui que Dieu lui a donné.

 

Can. 1. Si quis unum verum Deum visibilium et invisibilium Creatorem et Dominum negaverit : anathema sit.

Can. 1. Si quelqu’un nie un seul vrai Dieu, Créateur et maître des choses visibles et invisibles : qu’il soit anathème.

Can. 2. Si quis præter materiam nihil esse affirmare non erubuerit : anathema sit.

Can. 2. Si quelqu’un ne rougit pas d’affirmer qu’en dehors de la matière, il n’existe rien : qu’il soit anathème.

Can. 3. Si quis dixerit, unam eandemque esse Dei et rerum omnium substantiam vel essentiam : anathema sit.

Can. 3. Si quelqu’un dit qu’il n’y a qu’une seule et même substance ou essence de Dieu et de toute chose : qu’il soit anathème.

Can. 4. Si quis dixerit, res finitas, tum corporeas tum spirituales, aut saltem spirituales, e divina substantia emanasse ; aut divinam essentiam sui manifestatione vel evolutione fieri omnia ; aut denique Deum esse ens universale seu indefinitum, quod sese determinando constituat rerum universitatem in genera, species et individua distinctam : anathema sit.

Can. 4.  Si quelqu’un dit que les choses finies, soit corporelles, soit spirituelles, ou du moins les spirituelles, sont émanées de la substance divine ; ou que la divine essence par la manifestation ou l’évolution d’elle-même devient toutes choses ; ou enfin que Dieu est l’Être universel et indéfini qui, en se déterminant lui-même, constitue l’universalité des choses réparties en genres, espèces et individus : qu’il soit anathème.

Can. 5. Si quis non confiteatur, mundum, resque omnes, quae in eo continentur, et spirituales et materiales, secundum totam suam substantiam a Deo ex nihilo esse productas ; aut Deum dixerit non voluntate ab omni necessitate libera, sed tam necessario creasse, quam necessario amat seipsum ; aut mundum ad Dei gloriam conditum esse negaverit : anathema sit.

Can. 5. Si quelqu’un ne confesse pas que le monde et que toutes les choses qui y sont contenues, soit spirituelles, soit matérielles, ont été, quant à toute leur substance, extraites du néant par Dieu ; ou dit que Dieu a créé, non par sa volonté libre de toute nécessité, mais aussi nécessairement que nécessairement il s’aime lui-même ; ou nie que le monde ait été fait pour la gloire de Dieu : qu’il soit anathème.

Sur la question des canons et des anathèmes à l’encontre de ces erreurs si radicales et de ceux qui les professent, une divergence se produisit de la part de plusieurs membres du concile. Ils estimaient que l’Église n’ayant pas mission de juger ceux du dehors, les athées, les matérialistes, les panthéistes étaient en rupture trop manifeste avec elle pour être atteints par ses censures. Ce sentiment n’a pas prévalu et ne pouvait pas prévaloir. Les Pères ont répondu qu’il ne s’agissait point ici d’infidèles ni d’idolâtres, mais de sophistes baptisés, vivant, parlant et enseignant au milieu de la société chrétienne, et qui pour la plupart n’ont pas et se défendent d’avoir le caractère d’apostats publics et dénoncés. Il eût été anormal, au contraire, que des erreurs moins extrêmes fussent ensuite flétries par l’anathème, si celles-ci n’avaient porté d’abord le stigmate de la réprobation la plus solennelle. […]

Observez en outre, Messieurs, que les cinq canons dont nous venons de parler impliquent dans leur énoncé le caractère essentiellement contingent et relatif de toutes les créatures, leur totale et inéluctable dépendance du créateur, et, à cause de leur fin très excellente, la dignité suréminente de leur être, la grandeur de leur vie, l’importance de leurs actes, pareillement aussi l’action suprême et indispensable de la providence divine, attendu que la créature ne saurait parvenir à cette fin si elle n’est assistée de celui-là même qui la lui assigne. Rapprochez dis-je, toutes ces données dans votre esprit ; et vous aurez dans ce premier chapitre, le fondement de la religion et la base même du christianisme.

Comme il n’y a pas de vérité dans le monde qui ne suppose les trois vérités capitales de l’existence du Dieu vivant et personnel, de la réalité de la création et de l’état essentiel de l’être créé, enfin de la providence qui est l’action de Dieu sur toutes ses créatures ; de même il n’y a pas d’erreur qui ne se réduise définitivement aux erreurs condamnées ici. Elles sont du moins le terme fatal et dernier où sont précipités les esprits qui s’égarent, le dernier mot de leur délire, l’adieu suprême qu’ils font à Jésus-Christ, à l’Église et à leur propre raison.

Je ne quitterai point ce chapitre, Messieurs, sans réitérer la recommandation que je vous ai faite autrefois à ce même sujet [15]. La notion exacte de Dieu, en tant qu’elle est du domaine de la connaissance surnaturelle ou même naturelle de l’homme, est le premier de tous les dépôts confiés à l’Église. La science propre du sacerdoce se nomme la théologie. Or, si la théologie est l’étude de toutes les opérations divines et de tous les rapports avec Dieu, elle est avant tout l’étude de Dieu lui-même, de l’être divin envisagé dans ses attributs et ses propriétés. Appliquez-vous donc avec prédilection à ce magnifique traité De Deo, tel que la théodicée chrétienne, à l’aide des lumières de la raison et des lumières de la foi, le présente à vos méditations.

On devient meilleur et meilleur encore – disait saint Augustin – en poursuivant un si grand bien, qu’on ne cherche que pour le découvrir, qu’on ne découvre que pour le chercher encore car si la recherche conduit aux douceurs de la découverte, la découverte stimule à une nouvelle recherche plus avide [16].

Procurez-vous à vous-mêmes, Messieurs, ces vives satisfactions, également profitables à votre science et à votre piété, et profitables aussi à votre ministère. Protégez par ces enseignements la foi de vos peuples ; protégez leur raison qui n’est pas moins attaquée que leur foi. Je le répète, la base du christianisme réside dans une saine théodicée voilà pourquoi la bonne et véritable philosophie est le prélude indispensable de la science religieuse. Ce premier chapitre, que nous venons de développer, et qui paraît seulement un vestibule, est donc déjà un temple. Quand une fois ces fondements ont été posés dans les intelligences et dans les cœurs, des brèches pourront être faites aux murailles, des pierres pourront en être détachées ; mais l’édifice demeurera, puisque Dieu ne sera point éliminé de son temple : templum Dei quod estis vos [17], et les dommages seront tôt ou tard réparés.


[1]    — Ap 17, 3-4.

[2]    — Ap 17, 5.

[3]    — Ecclesiam malignantium (Ps 24, 5).

[4]    — Ap 22, 53.

[5]    — Hæc est hora vestra et potestas tenebrarum (Lc 22, 53).

[6]    — Voir : concile d’Agen (1859), De recentioribus circa naturam divinam erroribus, t. 1, c. 2.

[7]    — Sg 13, 1.

[8]    — Sg 13, 10.

[9]    — Is 5, 13.

[10]  — Is 5, 14.

[11]  — Ac 17, 23.

[12]  — Is 1, 2.

[13]  — 4e concile du Latran, c. 1, Firmiter.

[14]  — « Amari se a nobis exigit : non utique amoris in se nostri fructum aliquem sui causa percipiens, sed aurore ipso nobis potius, qui eum amabimus, profuturo. Bonitatis autem usus, ut splendor solis, ut lumen ignis, ut odor succi, non præbenti proficit, sed utenti. » Saint Hilaire, Enarrationes in Psalmos, Ps. 2, n° 15.

[15]  — Troisième Instruction synodale sur les erreurs du temps, § V, VII. (Texte dans Le Sel de la terre 95 ; voir particulièrement p. 120-124. NDLR.)

[16]  — Melior meliorque fit quærens tam magnum bonum, quod et inveniendum quæritur, et quærendum invenitur ; nam et quæritur ut inveniatur dulcius, et invenitur ut quæratur avidius. Saint Augustin, De Trinitate, l. 15, c. 2.

[17]  — 1 Co 3, 17.

Informations

L'auteur

Successeur de saint Hilaire sur le siège épiscopal de Poitiers, Mgr Louis-Édouard Pie (1815-1880) est un des grands docteurs catholiques du 19e siècle. 

Tout le numéro 95 du Sel de la terre lui est consacré.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 112-113

p. 214-222

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