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La primauté de Pierredans la sainte Écriture

par le père Emmanuel O.S.B.,de Mesnil-Saint-Loup

Le père Emmanuel-Marie André (1826-1903), abbé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance et curé de Mesnil-Saint-Loup, est bien connu de nos lecteurs. Son remarquable Catéchisme de la famille chrétienne est toujours disponible aux éditions Dominique Martin Morin et son ouvrage sur La sainte Église aux éditions Clovis. Un numéro entier du Sel de la terre (nº 44, 480 pages) lui a été consacré [1] et plusieurs de ses études ont été rééditées dans notre revue, puis aux éditions du Sel.

Le père Emmanuel, très soucieux des chrétiens d’Orient, fonda en 1885 une Revue de l’Église Grecque-Unie qui devint en avril 1890 la Revue des Églises d’Orient [2]. Il y publia plusieurs articles sur la primauté de l’évêque de Rome. Nous reproduisons ci-dessous les principaux :

  I. — Tu es Petrus (exégèse de Mt 16, 18) [3] ;

 II. — La primauté de saint Pierre dans l’Évangile [4] ;

III. — La primauté de saint Pierre dans le nouveau Testament [5] ;

IV. — Les douze difficultés de M. *** (réponse aux questions d’un Grec séparé sur la primauté de Pierre) [6].

On pourra compléter avec l’article « La question de l’union chez les Orientaux » déjà reproduit dans notre numéro 44 (p. 459-461).

Le Sel de la terre.

— I —

Tu es Petrus

Il n’y a pas, au sujet des prérogatives du prince des Apôtres, de texte plus clair que le Tu es Petrus : et cependant l’esprit des hommes a cherché des ténèbres là même où l’Esprit de Notre-Seigneur avait mis la lumière.

Toutes les fausses interprétations données à ce texte ont pour point de départ la différence que présente le texte grec entre PevtroV  et pevtra. Nous lisons en effet dans saint Matthieu

                           Su; ei\ PevtroV, kai; ejpi; tauvth/ th`/ pevtra/...

Et de même dans le latin :

                   Tu es Petrus, et super hanc petram… [Mt 16, 18]

On s’est donc imaginé qu’il y avait de la différence entre Petrus et petra : Petrus, disait-on, c’est bien l’apôtre, mais petra c’est autre chose : saint Augustin lui-même s’y est laissé tromper [7].

Calvin, qui n’était pas tendre pour saint Pierre, avait remarqué que saint Paul avait dit : Petra autem erat Christus (1 Co 10, 4), et il se servit de ce passage pour affirmer que le mot petra de notre texte désignait Notre-Seigneur lui-même, comme si le Sauveur eût dit : Tu es Pierre, toi, et sur une autre pierre, qui est moi-même, je fonderai mon Église. Il n’est guère possible, croyons-nous de faire violence à un texte d’une manière plus criante. Aussi cette interprétation est manifestement absurde, et nous la laissons volontiers à Calvin, son auteur [8].

La foi de saint Pierre

Mais voici une autre interprétation : le mot petra désignerait la foi dont saint Pierre avait fait un acte si explicite en confessant la divinité du Sauveur. Alors l’Église serait fondée sur la foi : c’est l’interprétation que suivent les Orientaux désunis, en sorte que ce texte ne conférerait rien à saint Pierre.

Il est vrai que quelques Pères, parmi les Grecs et parmi les Latins, ont donné une explication qui se rapproche de celle-ci, mais avec une différence très importante qu’il nous faut mettre en lumière. Citons saint Jean Chrysostome : dans son homélie LV sur saint Matthieu, il explique le mot pevtra, pierre, de la confession de la foi : ∆Epi; tauvth/ th`/ pevtra/, toutevsti th`/ pivstei th`V oJmologiva~, sur cette pierre, c’est-à-dire sur la foi de la confession [9].

Or la foi pouvant être considérée in abstracto, c’est-à-dire en elle-même comme une vertu chrétienne, ou bien in concreto, c’est-à-dire comme elle était en ce moment en saint Pierre, il faut remarquer que les Grecs désunis veulent la considérer ici in abstracto, tandis que saint Jean Chrysostome la considérait in concreto, comme elle était en saint Pierre, en sorte que l’Église est fondée sur la foi, non sur la foi simpliciter mais sur la foi de saint Pierre.

Que telle ait été la pensée de saint Jean Chrysostome, c’est ce qui est démontré par son texte même. Le voici :

 

∆Epi; tauvth/ th`/ pevtra/, toutevsti th`/ pivstei th`V oJmologivaV. ∆Enteu`qen deivknusi pollou;V mevllontaV h[dh pisteuvein, kai; ajnivsthsin aujtou` to; frovnhma, kai; poimevna poiei`. 

Sur cette pierre, c’est-à-dire la foi de la confession. Il montre par là que le nombre des croyants sera grand, il élève les pensées de Pierre, et il le fait pasteur [10].

 

Il le fait pasteur ! Tout est là : l’Église est fondée sur la foi de Pierre, et nous pensons que c’est d’ici qu’a été tiré le nom si souvent donné à saint Pierre dans les offices grecs : Pevtre, pevtra pivstewV.

Dans l’homélie LXXXIII sur saint Matthieu, saint Chrysostome dit expressément que Notre-Seigneur fonda son Église sur la confession de saint Pierre : th;n ejkklhsiavn ejpi; th`/ oJmologiva/ aujtou` oijkodomhvsaV  [11].

Le texte original

Mais toutes les difficultés d’interprétation ne reposent que sur un trompe-l’œil, à savoir sur la différence matérielle qui se trouve entre les mots : PevtroV et pevtra, différence purement apparente, et qui se réduit à rien si l’on se reporte à la parole même de Notre-Seigneur, telle qu’il l’a prononcée de sa bouche divine. Notre-Seigneur ne parlait avec ses apôtres ni grec ni latin, mais syriaque [12], et si nous ouvrons le nouveau Testament  syriaque nous y trouvons ce texte :

. ytdxl hynba apak adh lxw apak wh tna

dont la traduction littérale est celle-ci :

Tu es Képha (roc), et sur ce Képha (roc) j’édifierai mon Église.

Ceci prouve évidemment que le mot Petra du grec et du latin désigne la même chose et la même personne que Pevtro~ et Petrus : et si l’on voulait donner à la phrase syriaque la tournure de nos langues modernes, il faudrait dire simplement : Tu es le roc sur lequel j’édifierai mon Église.

On nous dira peut-être que la version syriaque du nouveau Testament ne prétend pas nous donner les paroles mêmes du Sauveur, qu’elle n’est pas contemporaine de saint Matthieu mais il faut observer que la version syriaque a pu être faite sur le texte même de saint Matthieu qui n’existe plus, et si elle a été faite sur le grec, elle prouve clairement qu’au temps de sa rédaction on ne donnait pas au mot petra un sens autre que Petrus, et c’est précisément ce que nous avons affirmé [13].

3. L’explication de saint Léon

L’Église grecque exalte et admire merveilleusement les enseignements de saint Léon ; elle lui chante :

 

∆OrqodoxivaV ojdhgev, eujsebeivaV didavskale kai; semnovthtoV, th`V oijkoumevnhV oJ fwsthvr, tw`n oJrqodovxwn qeovpneuston ejgkallwvpisma, Levwn sofev, tai`V didacai`V sou pavntaV ejfwvtisaV, luvra tou` pneuvmatoV  [14].

Guide de l’orthodoxie, maître de la piété et de la religion, lumière de la terre entière, gloire des orthodoxes recevant l’inspiration de Dieu, sage Léon, par tes enseignements tu as éclairé tous les hommes, toi la lyre du Saint-Esprit.

 

Comment ce grand docteur entendait-il le Tu es Petrus ? Écoutons son beau langage :

 

Et ego dico tibi : hoc est, sicut Pater meus tibi manifestavit divinitatem meam, ita et ego tibi notam facio excellentiam tuam, quia tu es Petrus : id est, cum ego sim inviolabilis petra, ego lapis angularis, qui facio utraque unum, ego fundamentum, præter quod nemo potest aliud ponere (Ep 2, 14 et 20) : tamen tu quoque petra es, quia mea virtute solidaris, ut quæ mihi potestate sunt propria, sint tibi mecum participatione communia. Et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam, et portæ inferi non prævalebunt adversus eam. Super hanc inquit fortitudinem æternum extruam templum, et Ecclesiæ meæ cœlo inferenda sublimitas, in hujus fidei firmitate consurget [15].

Et moi je te dis : c’est-à-dire, comme mon Père t’a manifesté ma divinité, moi aussi je te fais connaître ton excellence, car tu es pierre, c’est-à-dire comme je suis, moi, la pierre inviolable, moi la pierre angulaire qui unis les deux murailles, moi le fondement en dehors duquel nul ne peut en poser un autre (Ep 2, 14 et 20) : toi aussi tu es pierre, parce que tu es affermi par ma vertu, et ce qui m’est propre à moi par puissance, tu le possèdes avec moi par participation. Et sur cette pierre j’édifierai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Sur cette base solide j’élèverai le temple éternel, et mon  Église qui doit être portée jusqu’au ciel, s’élèvera sur la fermeté de cette foi.

L’Orient célèbre en saint Léon la lyre du Saint-Esprit ; quand donc prêtera-t-il une oreille docile à ses enseignements salutaires ?

— II —

La primauté de Pierre dans l’Évangile

T

out homme impartial doit croire de cœur et confesser de bouche que la primauté de saint Pierre est appuyée on ne peut plus solidement sur la sainte Écriture. Cette proposition n’a pas besoin de preuves : l’évidence ne se démontre pas. Ouvrons le saint Évangile. Toujours et partout saint Pierre tient le premier rang parmi les douze : les écrivains sacrés parlent toujours de lui avec distinction ; tout l’Évangile est plein des faveurs que Notre-Seigneur lui a faites. Signalons les témoignages les plus saillants.

1. Première rencontre et changement de nom

André rencontra d’abord son frère Simon, et il lui dit : Nous avons trouvé le Messie [c’est-à-dire le Christ]. Et il l’amena à Jésus. Jésus, l’ayant regardé, lui dit : Vous êtes Simon, fils de Jean : vous serez appelé Céphas, c’est-à-dire Pierre.  [Jn 1, 41-42]

Remarquons ce regard du Sauveur : « Jésus, dit saint Cyrille d’Alexandrie, jeta sur Simon un de ces regards qui conviennent à Dieu, scrutateur des reins et des cœurs [16]. » Tu t’appelleras Céphas. Ce changement de nom ne se fit pas sans un grand mystère ; car, selon la doctrine des Pères, ce fut pour nous apprendre que cet apôtre serait par lui-même, et par ses successeurs, la base, le fondement, la pierre ferme et le rocher inébranlable sur lequel l’Église serait appuyée. Dans l’Écriture, le changement de nom entraîne toujours avec lui une signification profonde. En changeant le nom d’Abram en celui d’Abraham, le Seigneur le désignait comme le père de la multitude des croyants ; en nommant Jacob Israël, il signalait celui par qui il voulait se laisser vaincre ; en faisant ajouter, par Moïse, au nom de Osée celui de Josué ou Jésus, il indiquait au peuple juif qu’il lui fallait un chef de ce nom pour l’introduire dans le pays de ses pères. Est-ce en vain qu’il aurait dit à son apôtre : Tu t’appelleras Céphas ? Non, pour chacun des trois personnages que nous avons rappelés, le nom qui lui était imposé avait un sens prophétique, et ce sens s’est vérifié. Il en sera de même pour Simon ; son nom de Pierre se vérifiera lorsqu’un peu plus tard il sera définitivement constitué chef de l’Église.

2. Le deuxième appel

Après cette première entrevue, Simon et André étaient retournés à leurs filets. Leur vocation définitive est rapportée en saint Matthieu (4, 18-20) saint Marc (1, 18-20) et saint Luc (5, 8-11).

Cette seconde vocation de saint Pierre est accompagnée dans saint Luc de détails fort intéressants. Notre-Seigneur se trouvait sur le bord du lac de Génésareth. Il vit deux barques arrêtées près du rivage ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets. Jésus, qui était environné d’une grande multitude, entra dans une de ces barques  qui était à Simon, et le pria de s’éloigner un peu de la terre ; et, s’étant assis, il enseignait le peuple de dessus la barque. La barque de saint Pierre devient ainsi la chaire du haut de laquelle le Sauveur fait descendre la parole de Dieu sur les foules. La nacelle de saint Pierre n’est-elle pas une image frappante de l’Église, dont saint Pierre est le chef visible par lui-même d’abord, et ensuite par ses successeurs ? Tableau admirable ! Jésus enseignant les foules de dessus la barque de Pierre, et en même temps, symbole merveilleux des prérogatives dont saint Pierre sera bientôt honoré.

Mais, ce passage de saint Luc nous ouvre encore d’autres horizons.

Quand le Sauveur eut cessé de parler – continue le texte sacré –, il dit à Simon : Menez votre nacelle en pleine eau, et jetez vos filets pour pêcher. Duc in altum.

Saint Ambroise commente ainsi cette parole : Duc in altum, id est in profundum disputationum [17]. Plonge dans les abîmes de la controverse, tu as toute autorité et tout pouvoir en ces matières ; c’est là ton élément. Définir les questions doctrinales les plus ardues, voilà la mission que je te confie. Duc in altum. Ne crains pas de sombrer en pleine mer, car je suis avec toi dans ta barque.

3. Saint Pierre, premier des Apôtres

Et voici les noms des douze apôtres : le premier est Simon qu’on appelle Pierre… [Mt 10, 2]

Pourquoi Simon est-il appelé premier, primus ? Il n’était le premier ni par l’âge ni par la vocation. André était son aîné, et avait amené lui-même son frère à Jésus-Christ. De plus, l’évangéliste ne fait pas une énumération, car il ne parle ni d’un second, ni d’un troisième… Le mot primus désigne conséquemment la dignité, la prérogative, ou mieux la primauté de Pierre. Les autres évangélistes mettent aussi saint Pierre en tête de la liste des douze, ce qui est d’autant plus remarquable qu’ils n’ont pas gardé le même ordre dans l’énumération des autres apôtres. Pierre occupe toujours le premier rang, comme Judas le traître est toujours rejeté au dernier.

Le mot primus peut donc se traduire : le principal, le chef (korufhv, vertex, comme saint Chrysostome désigne saint Pierre). Le protestant Bèze était tellement embarrassé par ce petit mot, qu’il a osé écrire qu’un papiste l’avait ajouté.

4. La marche sur les eaux

Pierre est le plus zélé, le plus fervent de tous. Pendant une furieuse tempête, les apôtres voient Jésus marcher sur les flots pour venir à leur secours. Leur frayeur est extrême, mais Jésus les rassure. Saint Pierre reconnaît la voix de son maître. Son amour pour Jésus ne lui permet pas d’attendre plus longtemps. Il court au-devant de Jésus, et son ardeur soutenue par sa foi le porte sur les eaux (Mt 14, 28-32).

Sur ce passage, saint Chrysostome, le grand docteur de l’Église grecque,

exalte merveilleusement la foi et l’amour de saint Pierre :

Saint Pierre ne dit pas: Priez et suppliez Dieu, afin que je puisse aller à vous, mais : Commandez-moi d’aller à vous. Voyez combien sa ferveur est extrême !

Voyez aussi la grandeur de sa foi. Je sais bien que, demandant des choses au-dessus de ses forces, il lui arriva maintes fois d’être en péril. Mais ici, pressé par son amour et non par une vaine ostentation, il demande une chose immense ; car, personne n’aimait Jésus comme lui. C’est pourquoi il ne dit pas : Commandez-moi de marcher sur les eaux, mais Commandez-moi d’aller à vous. De même, après la résurrection, il ne peut attendre les autres ; mais, vaincu par sa ferveur, il court devant. En cette occasion, il montre non seulement son amour, mais encore sa foi. Il croyait que, non seulement le Christ pouvait marcher sur la mer, mais encore qu’il pouvait accorder aux autres d’y marcher. Animé par sa foi, il adresse à Jésus la prière que nous avons dite, afin d’être plus tôt avec lui [18].

5. Tu es Petrus

Jésus étant venu aux environs de Césarée de Philippe, interrogeait ses disciples, disant : Que disent les hommes du Fils de l’homme ? Ils lui dirent : Les uns, que c’est Jean-Baptiste ; les autres, Élie ; d’autres, Jérémie, ou quelqu’un des prophètes. Jésus leur dit : Et vous, qui dites-vous que je suis ? Simon-Pierre prenant la parole, dit : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. Et Jésus lui répondit : Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, parce que ce n’est pas la chair et le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je fonderai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. [Mt 16, 13-18]

Saint Chrysostome fait une remarque admirable sur cette réponse de saint Pierre.

Et vous, qui dites-vous que je suis, vous, dis-je, qui êtes toujours avec moi, qui m’avez vu opérer tant de miracles, vous-mêmes qui, en mon nom, avez aussi opéré quantité de prodiges ? Que répond alors saint Pierre, la bouche, la tête du collège apostolique ? Tous sont interrogés, et lui seul répond. Lorsque Jésus demande à ses disciples l’opinion du peuple sur son compte, tous répondent. Mais Jésus leur demande leur propre sentiment ; et alors, saint Pierre, prévenant les autres, s’empresse de répondre, et dit sans hésiter : Vous êtes le Christ [19].

Sur le même texte, ce Père dit encore que Jésus-Christ constitua alors saint Pierre pasteur de l’Église.

Sur le Tu es Petrus, écoutons Bossuet :

Jésus-Christ, en commençant, parlait encore à plusieurs : Allez, prêchez, je vous envoie ; Ite, prædicate, mitto vos (Mt 10, 6-7 et 16). Mais, quand il veut mettre la dernière main au mystère de l’unité, il ne parle plus à plusieurs ; il désigne Pierre personnellement, et par le nouveau nom qu’il lui a donné. C’est un seul qui parle à un seul : Jésus-Christ, Fils de Dieu, à Simon, fils de Jonas : Jésus-Christ qui est la vraie pierre, et fort par lui-même, Simon qui n’est pierre que par la force que Jésus-Christ lui communique. C’est à celui-là que Jésus-Christ parle ; et, en lui parlant, il agit en lui et y imprime le caractère de sa fermeté : Et moi, dit-il, je te dis à toi : Tu es Pierre ; et, ajoute-t-il, sur cette pierre, j’établirai mon Église ; et, conclut-il, les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Pour le préparer à cet honneur, Jésus-Christ, qui sait que la foi qu’on a en lui est le fondement de son Église, inspire à Pierre une foi digne d’être le fondement de cet admirable édifice : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Par cette haute prédication, il s’attire l’inviolable promesse qui le fait le fondement de l’Église. La parole de Jésus-Christ, qui fait de rien ce qu’il lui plaît, donne cette force à un mortel. Qu’on ne dise point, qu’on ne pense point que ce ministère de saint Pierre finisse avec lui : ce qui doit servir de soutien à une Église éternelle ne peut jamais avoir de fin. Pierre vivra dans ses successeurs, Pierre parlera toujours dans sa chaire : c’est ce que disent les Pères, c’est ce que confirment six cent trente évêques au concile de Chalcédoine [20].

6. Le paiement du didrachme

Quand ils furent arrivés à Capharnaüm, ceux qui recevaient le didrachme s’approchèrent de Pierre et lui dirent : Votre Maître ne paie-t-il pas le didrachme ? [Mt 17, 23]

Les percepteurs des impôts n’osent pas s’adresser à Jésus pour lui réclamer l’impôt ; c’est pourquoi, dit saint Chrysostome, ils viennent trouver celui qu’ils regardaient comme le premier d’entre les Apôtres.

Et Jésus dit à Simon : Allez à la mer et jetez l’hameçon; et le premier poisson que vous tirerez de l’eau, prenez-le et lui ouvrez la bouche ; vous y trouverez un statère que vous prendrez et leur donnerez pour moi et pour vous.  [Mt 17, 26]

Jésus ne dit pas : pour moi et pour mes disciples ; mais, pour moi et pour vous, Pierre ; comme s’il disait : pour vous, qui êtes le chef et le premier de tous.

Vous venez de voir – dit saint Chrysostome – l’honneur que Jésus-Christ vient de faire à saint Pierre. Admirez maintenant la philosophie de cet apôtre. Saint Marc, qui fut disciple de saint Pierre, n’a point parlé de cet évènement, sans doute parce qu’il faisait un grand honneur à saint Pierre. Saint Marc a relaté avec un grand soin le reniement de saint Pierre. Mais, pour les faits qui font honneur à son maître, le disciple n’en dit rien, à la prière sans doute de celui-là [21].

7. Pierre parle au nom des Douze

Tout l’Évangile est plein des autres faveurs que Notre-Seigneur a faites à saint Pierre. Pierre est un des trois Apôtres témoins de la Transfiguration : par les propositions qu’il fait à Notre-Seigneur sur le Thabor, il paraît visiblement le premier des trois (Mt 17, 4). Lorsque Jésus alla ressusciter la fille de Jaïre, l’un des principaux chefs de la Synagogue, ne voulant avoir avec lui que trois disciples, il nomma saint Pierre le premier pour l’accompagner (Mc 5, 37).

Saint Pierre parle ordinairement au nom des Douze. Notre-Seigneur avait prêché aux Juifs de Capharnaüm que sa chair était véritablement une viande, et son sang véritablement un breuvage. Non seulement le peuple grossier, mais aussi plusieurs de ses disciples en furent scandalisés et se retirèrent de sa compagnie. Alors il adressa la parole à ses Apôtres, et leur dit : Et vous voulez, vous aussi, vous en aller ? Mais saint Pierre répond avec beaucoup de tendresse, au nom de ses confrères :

Seigneur, à qui pourrions-nous aller ? Vos paroles sont des paroles de vie éternelle, et nous croyons fermement, et nous sommes entièrement persuadés que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. [Jn 6, 68-69]

Il y a un instant, nous avons également entendu saint Pierre confesser la divinité du Christ au nom de tous les Apôtres.

Pierre pose souvent des questions à Notre-Seigneur. Il lui demande quelle récompense ils devaient attendre de sa bonté, lui et les autres Apôtres qui avaient tout quitté pour le suivre (Mt 19, 27). Ce fut aussi l’interrogation de saint Pierre et de trois autres Apôtres, qui lui fit déclarer, un peu avant sa passion, les signes terribles de la ruine de Jérusalem et ceux de la consommation des siècles (Mc 13, 3). A la suite de cette même interrogation, Notre-Seigneur rapporte les belles paraboles des dix vierges et des cinq talents. Évidemment, saint Pierre a conscience de la mission qui lui incombe. A lui le devoir d’instruire, d’enseigner ses frères. Il a besoin de savoir, et il ne se lasse point de demander, et pour dissiper sa propre ignorance, et pour rompre le pain de l’enseignement aux brebis qui bientôt lui seront confiées. Le beau génie de saint Chrysostome a remarqué que saint Pierre se lançait souvent dans de semblables questions [22].

8. Pierre toujours le premier

Arriva donc le jour des azymes, où il fallait immoler la Pâque. Et Jésus envoya Pierre et Jean disant : Allez nous préparer la Pâque, afin que nous la mangions. [Lc 22, 78]

 

Voilà quelque chose de grand qui se prépare et quelque chose de plus grand que la pâque ordinaire, puisqu’il envoie les deux plus considérables de ses Apôtres : saint Pierre qu’il avait mis à leur tête, et saint Jean qu’il honorait de son amitié particulière [23].

*

Il vint donc à Simon-Pierre, et Pierre lui dit : Quoi ! Seigneur, vous me laveriez les pieds ! [Jn 13, 6]

Ce texte de saint Jean nous fournit encore une preuve de la primauté de saint Pierre.

Il ne faut pas penser – dit saint Augustin – que Jésus vint à saint Pierre après avoir lavé les pieds de quelques autres. Mais il commença par lui. Quelqu’un ignore-t-il que saint Pierre est le premier des Apôtres ? — Quis enim nesciat primum apostolorum esse beatissimum Petrum [24] ?

*

Nous passons la nuit douloureuse de la Passion ; saint Pierre y apparaît toujours le premier, même dans ses fautes, comme l’a dit Bossuet.

L’aurore de la résurrection a brillé : les saintes femmes, qui avaient trouvé le sépulcre vide, sont venues en toute hâte communiquer leurs alarmes aux Apôtres. Pierre et Jean courent au tombeau. Jean était arrivé le premier, mais il n’entra point dans le monument, attendant respectueusement l’arrivée de Pierre (Jn 20, 5-9). Écoutons Bossuet :

Jean arrive le premier; mais le respect le retient, et il n’ose entrer devant Pierre dans les profondeurs, c’est Pierre qui voit le premier les linges de la sépulture posés en un coin du tombeau sacré, et les premières dépouilles de la mort vaincue. Voyez comme l’Église se forme avec toute sa bienheureuse subordination au sépulcre de Jésus-Christ ressuscité [25].

*

Et se levant à l’heure même, ils [les disciples d’Emmaüs] retournèrent à Jérusalem, et ils trouvèrent les onze et ceux qui étaient de leur compagnie assemblés et disant : Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il a apparu à Pierre [Lc 24, 33-34].

 

Il avait apparu à des femmes pieuses, mais on ne parlait parmi les frères que du témoignage de Simon, qui les devait confirmer. [Bossuet.]

9. Pierre pêcheur et berger (Jn 21)

Après cela, Jésus se montra encore à ses disciples près de la mer de Tibériade. […] Simon Pierre leur dit : Je m’en vais pêcher. [Jn 21]

 

Lorsqu’ils allèrent â la pêche où Jésus devait paraître pour montrer les effets de la pêche spirituelle, pour laquelle il les avait choisis, ce fut Pierre qui dit le premier : Je m’en vais pêcher ; et les autres le suivirent en disant : Nous y allons aussi. Le bien-aimé disciple, qui connut Jésus le premier, l’indiqua à Pierre seul et il lui dit : C’est le Sauveur. Ce fut Pierre et non pas Jean qui se jeta dans la mer ; ce fut Pierre et non pas Jean ni les autres qui amenèrent au Sauveur les cent cinquante-trois poissons mystérieux qui ne rompaient point le filet, et qui figuraient les vrais fidèles qui devraient demeurer pris heureusement dans les rets de la prédication évangélique. Pierre, toujours à la tête de cette pêche mystérieuse, à qui Jésus avait dit spécialement durant sa vie mortelle : Mène la nacelle en pleine eau et je te ferai pêcheur d’hommes ; qui, à la parole de Jésus, avait amené en effet tant de poissons que deux barques en furent pleines, jusque presque à couler à fond : ce Pierre lui-même conduit cette pêche encore plus belle et plus mystérieuse que les apôtres firent sous les yeux de Jésus-Christ ressuscité. Et tout cela, en figure de la prédication apostolique, qui, commencée par Pierre le jour de la Pentecôte et les jours suivants, amena tant de milliers d’âmes à Jésus-Christ et forma à Jérusalem le corps de l’Église qui devait ensuite se multiplier avec une telle fécondité par toute la terre.

Voilà ce que figurait cette pêche des Apôtres, saint Pierre étant à la tête et les confirmant par son exemple [26].

*

 Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? [Jn 21, 15]

 

Le Seigneur ne s’adresse qu’à Pierre, et ne dit rien aux autres. Pourquoi ? Pierre était la bouche des apôtres, le chef et la tête de leur société. […] Le Seigneur oublie, pour ainsi dire, le reniement de Pierre, et lui confie le soin de ses frères. Il ne lui rappelle point son apostasie, il ne lui en fait pas de reproche ; il lui dit simplement : Si tu m’aimes, accepte le soin de tes frères ; montre l’amour que tu as manifesté en toutes rencontres, et dans lequel je me complais encore maintenant. Donne pour mes brebis cette même vie que tu voulais livrer pour moi. [Saint Chrysostome [27]]

 

Pierre, depuis le moment de sa conversion, pour acquitter dignement cette dette [de la charité], n’a cessé de croître dans l’amour de son divin Maître : et son amour, par ces différents progrès, est enfin parvenu à un degré si éminent qu’il ne saurait atteindre ici-bas à une plus grande perfection. [Bossuet [28]]

*

 Pais mes agneaux, pais mes brebis... [Jn 21, 17]

 

Pais les mères comme les petits : ce qui revient au commandement de les affermir dans la foi, puisque cela même c’est gouverner le troupeau. C’est, dis-je, le gouverner, que d’y affermir cet esprit de foi, et le paître par la parole [29].

 

Ainsi s’achève l’Église ; le corps des apôtres reçoit sa dernière forme en recevant de la main de Jésus-Christ ressuscité un chef qui le représente sur la terre. L’Église est distinguée éternellement de toutes les sociétés schismatiques, qui, faute de reconnaître un chef établi de Dieu de cette sorte, ne sont que confusion, et le mystère de l’unité, par lequel l’Église est inébranlable, se consomme [30].

10. Jésus annonce la mort de saint Pierre

Ce chapitre de saint Jean, que nous étudions actuellement, vaut à lui seul tout un traité sur la primauté de saint Pierre. Après l’avoir donné à son Église comme le Vicaire de son amour – ut sui amoris vicarium [31] pour parler avec saint Ambroise, Notre-Seigneur prédit à saint Pierre la manière dont il devait mourir, qui était le supplice de la croix, et lui recommanda de le suivre. Pierre obéit aussitôt, et voyant saint Jean qui suivait aussi, il demanda au Sauveur ce que deviendrait ce cher disciple (Jn 21, 18-22).

Saint Jean Chrysostome a remarqué ici une grande charité de saint Pierre envers saint Jean.

Pierre – dit ce grand docteur – s’attachait à Jean de plus en plus, ce que l’on voit par la suite du récit évangélique, et aussi par les Actes des Apôtres. Le Christ venait de confier, une grande mission à saint Pierre : il avait remis entre ses mains la sollicitude du monde entier, il lui avait prédit son martyre, et lui avait manifesté un plus grand amour qu’aux autres. Pierre, qui désirait Jean pour compagnon, s’adresse au Seigneur : Seigneur, que destinez-vous à celui-ci ? Cette interrogation de saint Pierre tient donc à son grand amour pour saint Jean [32].

Ce n’était donc point une vaine curiosité qui faisait parler saint Pierre.

Lorsque Notre-Seigneur lui dit qu’il ne se mît pas en peine de Jean, mais seulement qu’il le suivît, il ne le fit pas pour le taxer d’aucun vice mais pour lui apprendre que la grâce qu’il lui faisait de lui découvrir le genre de sa mort, était un privilège particulier qu’il n’accordait pas à tous les autres.

Dans un prochain article, nous étudierons la primauté de saint Pierre dans les Actes des Apôtres. Les épîtres nous fourniront aussi plusieurs arguments.

 — III —

La primauté de Pierre dans le nouveau Testament

Beaucoup de chrétiens sont tellement étrangers au livre des Actes, qu’ils n’en connaissent même pas l’auteur, et c’est le motif principal qui m’engage à vous en parler. Car, il ne faut point laisser caché dans l’obscurité un trésor aussi précieux. Nous ne retirerons pas moins de profit de ce livre, que du livre des Évangiles : tant est abondante la fontaine de sagesse qui en découle, tant sont purs les dogmes qu’il renferme… Scrutons donc ce livre avec le plus grand soin, car nous y trouverons l’accomplissement des promesses que le Christ avait faites à ses disciples dans l’Évangile.

T

el est le début de la première homélie de saint Jean Chrysostome sur les Actes des Apôtres [33]. Cette invitation chaleureuse du plus grand  docteur de l’Église grecque nous presse d’ouvrir ce livre divin. Recherchons avec soin les lumières qu’il répand sur le dogme de la primauté de saint Pierre.

1. Le remplacement de Judas

Lorsqu’au jour de l’Ascension le Sauveur eut disparu aux regards de ses disciples, ceux-ci retournèrent pleins de joie à la montagne à Jérusalem, et se rendirent à la maison où habitaient Pierre et Jean, Jacques et André. (Ac 1, 9, 14). Pierre est ici nommé le premier comme partout ailleurs. C’en est fait. Pierre est définitivement établi chef de l’Église : dès maintenant il en exerce les pouvoirs. Il conduit au cénacle son petit troupeau, oui, hélas ! bien petit, mais qui avait été qualifié de bienheureux par le Sauveur, et auquel un royaume est promis. Les fidèles, réunis au nombre d’environ cent vingt, attendent dans la retraite et la prière l’accomplissement de la promesse du Père.

Ce fut en ces jours d’attente que Pierre déploya pour la première fois son autorité :

En ces jours – dit le texte sacré – Pierre se leva au milieu des frères, et il leur dit : Mes frères, il faut que ce que le Saint-Esprit a prédit dans l’Écriture par la bouche de David, touchant Judas… soit accompli … [Ac 1, 15, 22]

Notre-Seigneur avait choisi douze apôtres ; ce nombre sacré n’était plus complet depuis la trahison de Judas. Il fallait donner un successeur à ce malheureux apôtre. Le chef du collège apostolique demande à ce dessein les suffrages de toute l’assemblée, quoiqu’il eût pu, selon saint Chrysostome, faire ce choix tout seul.

Voyez la ferveur de saint Pierre, voyez l’affection qu’il porte au troupeau que le Seigneur lui a confié ! Comme il est premier dans cette assemblée ! wJ~ tou` corou` prw`to~. Partout il prend le premier la parole... Mais pourquoi ne pria-t-il pas le Christ de lui indiquer à lui tout seul celui qu’il fallait substituer en la place de Judas ? Voyez encore comme saint Pierre agit d’après le sentiment de tous : il n’est autoritaire en rien, il ne fait rien avec empire. [Saint Chrysostome [34]]

Un peu après, le même saint prévient une objection que l’on pourrait soulever, à cause du titre de frère donné par saint Pierre aux autres disciples.

Notre-Seigneur appelait frères ses disciples. A bien plus forte raison il convient que saint Pierre emploie le même langage à leur égard.

Des auteurs ont noté soigneusement l’autorité souveraine avec laquelle saint Pierre, en cette rencontre, commenta l’Écriture.

La première parole de Pierre – dit l’abbé Darras – est un acte de solennelle et doctrinale interprétation de l’Écriture. En recevant les clefs du royaume céleste, il a reçu le dépôt des livres saints, et la mission d’en ouvrir le sens mystérieux. A la première page des Actes, Pierre exerce souverainement sa prérogative dogmatique. Il faut que Judas soit remplacé, parce que David l’a prédit. Mais David nomme-t-il quelque part et désigne-t-il expressément par son titre et ses fonctions Judas Iscariote ? Non ; cependant le regard prophétique de David a vu la trahison du Golgotha. Saint Pierre l’affirme… Et le collège apostolique accepte la parole de Pierre. Prééminence de saint Pierre, direction suprême de l’Église, autorité doctrinale, interprétation souveraine de l’Écriture, telles sont les grandes choses qui nous apparaissent au berceau de l’Église. Pierre commande, et les cent vingt disciples exécutent son ordre. Viri fratres, oportet. Et statuerunt duos [35].

2. Simon est devenu Pierre

Bossuet décrit avec son éloquence ordinaire le changement subit qu’opéra dans les Apôtres, et surtout dans saint Pierre, la descente du Saint-Esprit.

De quoi donc avaient besoin les Apôtres ? De vertu, de force, de puissance, pour être capables de prêcher sans crainte l’Évangile, et de goûter la joie de souffrir pour Jésus-Christ. Voilà de quoi ils avaient besoin : tous, et saint Pierre comme les autres ; ils avaient besoin, par-dessus la foi et par-dessus l’amour qu’ils avaient déjà, de recevoir une vertu, une puissance d’en haut. Elle vint cette vertu et le Saint-Esprit descendit. Les voilà forts : Pierre ne craint plus, Pierre est Pierre, c’est-à-dire un rocher contre qui se brisent tous les flots : et comment ? Par la nouvelle vertu qui lui est venue d’en haut. Marche, Pierre ; dis hardiment que tu suivras Jésus-Christ jusqu’à la mort. Tu le peux ; et voici le temps que le Sauveur avait marqué : Tu ne peux me suivre à présent, mais après tu le pourras (Jn 13, 36). Voilà ce temps arrivé : parlez, Pierre ; allez à la tête du troupeau attaquer le monde, subjuguer le monde ; vous avez expérimenté votre impuissance, vous avez connu la grâce, vous l’avez reçue vous n’avez plus rien à craindre, vous pouvez tout [36].

Mais il nous tarde de voir les heureux effets de l’éloquence divine, dont le Saint-Esprit avait gratifié le prince des apôtres.

3. Discours de Pierre à la Pentecôte

Les merveilles qui avaient accompagné la descente du Saint-Esprit réunirent autour du Cénacle une foule immense, et composée de Juifs venus de presque tous les pays du monde. Saint Pierre, à qui il appartenait d’inaugurer la prédication apostolique, prononça son premier discours public devant cette foule hostile et railleuse. Trois mille personnes se convertirent à sa parole (Ac 2, 41). Saint Chrysostome, en cette occasion, remarque que saint Pierre était la bouche des apôtres ; il exalte aussi merveilleusement le courage et la douceur du saint apôtre.

Pierre était la bouche de tous, mais les onze l’entouraient, approuvant ses paroles par leur témoignage. Il éleva la voix, dit saint Luc, c’est-à-dire, il parlait avec la plus entière liberté, afin que tous reconnussent qu’il devait à la grâce du Saint-Esprit de parler avec tant de force, au milieu d’une foule tumultueuse, lui qui n’avait pu supporter l’interrogation d’une vile servante. C’était aussi pour témoigner de la résurrection du Seigneur. Les moqueries, les plaisanteries des auditeurs ne pouvaient émouvoir les apôtres, la venue du Saint-Esprit les ayant rendus supérieurs aux choses de la terre. Considérez principalement saint Pierre, voyez quel homme il devient après la descente du Saint-Esprit, lui auparavant tellement lâche, tellement timide que la question d’une méprisable servante l’avait fait trembler. Voyez aussi l’harmonie parfaite qui règne entre les apôtres : ils cèdent unanimement la parole à saint Pierre, car il n’était pas opportun qu’ils parlassent tous ensemble [37].

Le même saint docteur ajoute qu’en cette circonstance, saint Pierre manifesta une grande douceur et bonté au lieu de repousser hautement, fièrement, comme elles le méritaient, les ignobles injures d’une vile populace, le saint apôtre, le souverain pasteur de l’Église répond simplement et avec le plus grand calme : « Ceux-ci ne sont pas ivres comme vous pensez. »

Dans l’homélie VI, saint Chrysostome, commentant toujours le discours de saint Pierre, appelle celui-ci « le bienheureux premier parmi cette bienheureuse assemblée, l’amant du Christ, celui à qui ont été confiées les clefs du royaume céleste [38]. »

On ne se lasse pas d’entendre saint Jean Chrysostome faire l’éloge de saint Pierre.

4.  L’ombre de saint Pierre

Le même jour, saint Pierre guérit un boiteux à la porte du temple, guérison qui donna occasion à son second discours au peuple. Ce second coup de filet fut encore plus heureux que le premier, puisque cinq mille hommes se convertirent (Ac 4, 4). Les princes des prêtres ne purent plus contenir leur fureur, Pierre et Jean furent jetés en prison. Quelle joie inonda le cœur des saints apôtres ! Qu’ils furent heureux de souffrir, les premiers, la persécution pour le nom de Jésus-Christ !

Sur la guérison du boiteux, saint Chrysostome, selon son habitude, aime à remarquer la primauté de Pierre en tout « De nouveau, dit-il, c’est Pierre qui opère le prodige et qui prend la parole. »

Il nous faut passer rapidement sur quelques autres faits, qui font éclater merveilleusement la divine prérogative de Pierre. Ainsi c’est lui qui frappe de mort Ananie et Saphire (Ac 5, 3-10). Il exerce donc la magistrature suprême. Il nous apparaît encore le premier comme thaumaturge. « On apportait les malades dans les rues, et on les mettait sur des lits et des grabats, afin que lorsque Pierre passerait, son ombre au moins en couvrît quelqu’un d’eux, et qu’ils fussent délivrés de leurs maladies » (Ac 5, 15).

 La confiance du peuple était grande – dit saint Chrysostome – on avait même plus de confiance en lui qu’en Notre-Seigneur. Mais d’où venait cette grande confiance ? De cette parole du Sauveur : Quiconque croit en moi fera les miracles que je fais, et même de plus grands [39].

« Les apôtres qui étaient à Jérusalem, ayant appris que ceux de Samarie avaient reçu la parole de Dieu, leur envoyèrent Pierre et Jean. » (Ac 8, 14)

Pierre n’est pas ici envoyé comme un subordonné auquel on donne des ordres, mais il est prié de se rendre à Samarie car, il lui convenait mieux qu’à tout autre, en sa qualité de chef suprême de l’Église, de recevoir dans son sein les nouveaux convertis.

A Samarie, Pierre rencontra le premier des hérésiarques. Il l’anathématisa, comme souverain juge dans l’Église, et lui donna le premier monitoire canonique : Fais pénitence.

5. Saint Pierre visite les Églises

Jusqu’ici saint Pierre était resté à Jérusalem, où sa présence était réclamée par la cruelle persécution qui avait couronné le premier martyr saint Etienne. Il ne pouvait alors, en sa qualité de pasteur du peuple chrétien, abandonner à la rage des persécuteurs les nouveaux fidèles.

Mais dès que la paix fut rendue à l’Église, saint Pierre entreprit sa première visite pastorale. Il parcourut les communautés des fidèles qui s’étaient formées en Palestine (Ac 9, 32).

Comme un général inspecte son armée – dit saint Chrysostome – Pierre parcourait les églises, observant leur ordre, leur discipline, attentif à tout ce qui réclamait sa présence. Voyez-le courir de tous côtés et partout occuper le premier rang. Il est le premier, quand il s’agit de l’élection d’un apôtre ; il est le premier pour dire aux Juifs que les apôtres ne sont pas ivres : dans la guérison du boiteux, dans la prédication Pierre précède les autres. Il est le premier devant le Sanhédrin ; il paraît le premier dans l’affaire d’Ananie : et son ombre guérissait les malades… Il est encore le premier, quand il est besoin de faire des miracles [40].

C’est pendant ce voyage que saint Pierre reçut l’ordre d’admettre les Gentils dans l’Église (Ac 10, 34-43). Car c’est à lui, dit saint Épiphane, qu’il appartient d’ouvrir les portes de l’Église [41].

6. L’arrestation de saint Pierre et le concile de Jérusalem

Et voyant que cela, [la mort de saint Jacques] plaisait aux Juifs, le roi fit encore arrêter Pierre [Ac 12, 3].

Telle est la tactique des persécuteurs : ils s’emparent du pasteur, afin de laisser les brebis sans protection. Le récit des Actes nous apprend qu’alors la consternation fut grande parmi les fidèles. Tous se mirent en prières pour réclamer le père de leurs âmes. « Or, pendant que Pierre était ainsi gardé clans la prison, l’Église faisait sans cesse des prières à Dieu pour lui » (Ac 12, 5). Grande marque de l’amour que les fidèles portaient à Pierre. Tous réclamaient leur père si bon, si plein de tendresse [42].

Il n’est point dit que les fidèles aient rien fait de semblable pour prévenir le martyre de saint Jacques. D’où vient cet intérêt singulier à la conservation de saint Pierre, sinon parce que l’Église sentait d’autant plus vivement la perte qu’elle était menacée de faire, que ce n’était pas seulement un apôtre dont elle allait être privée, mais le prince des apôtres son chef ?

Lorsque la question des observances légales eut été soulevée à Antioche par quelques fidèles venus de Judée, Paul et Barnabé furent envoyés à Jérusalem où se trouvait alors saint Pierre (Ac 15, 2). Les apôtres présents dans la ville s’assemblèrent pour délibérer. Saint Pierre prend la parole le premier, pour montrer que depuis longtemps Dieu avait décidé la question et donné à entendre que ni les Gentils, ni même les Juifs, n’étaient plus obligés à la circoncision (Ac 15, 7-10).

Voilà ce que nous apprennent les Actes des Apôtres sur la primauté de saint Pierre. Tous les témoignages que nous avons apportés sont incontestables : la lumière qu’ils répandent n’est obscurcie par aucun nuage. Tout homme de bonne foi qui aura lu sincèrement ce livre divin, cette sublime histoire de l’Église primitive, le reconnaîtra sans peine.

7. Dans les épîtres de saint Paul

Nous trouvons dans les épîtres de saint Paul quelques mots qui, dans leur brièveté, font ressortir magnifiquement les divins privilèges accordés à Pierre le pêcheur. Je ne peux lire ces paroles de l’Apôtre dans l’épître aux Romains : « Votre foi est célèbre dans le monde entier » (Ro 1, 8), sans y voir un éloge de saint Pierre qui avait prêché la foi dans la ville de Rome ainsi que saint Chrysostome le dit sur cet endroit (saint Chrys. Hom. II in Epist. ad Rom.). La fermeté dans la foi, la solide instruction des disciples font éloquemment l’éloge du maître. Rien d’étonnant à ce que Pierre, qui avait reçu la charge de confirmer ses frères, ait su faire de solides chrétiens. La foi romaine fut célèbre dans tous les temps, témoin la réponse faite à l’empereur saint Henri qui demandait pourquoi à Rome on ne chantait pas le symbole à la messe : L’Église de Rome, répondirent les ecclésiastiques interrogés, ne chante pas le symbole parce qu’elle n’a jamais erré dans la foi.

Au bout de trois ans, je vins à Jérusalem pour voir Pierre et je demeurai quinze jours avec lui [Ga 1, 18].

Chacun connaît le commentaire que Bossuet a donné de ce verset :

 Il fallait que le grand Paul, Paul revenu du troisième ciel, vînt voir Pierre à Jérusalem : non pas Jacques quoiqu’il y fût ; un si grand apôtre « frère du Seigneur » (Gal 1, 19), évêque de Jérusalem, appelé le Juste et également respecté par les chrétiens et par les juifs : ce n’était pas lui que Paul devait venir voir ; mais il est venu voir Pierre, et le voir selon la force de l’original, comme on vient voir une chose pleine de merveille, et digne d’être recherchée, le contempler, l’étudier, dit saint Jean Chrysostome, et le voir comme plus grand aussi bien que plus ancien que lui, dit le même Père : le voir néanmoins, non pour être instruit, lui que Jésus-Christ enseignait lui-même par une révélation si expresse, mais afin de donner la forme aux siècles futurs, et qu’il demeurât établi à jamais que quelque docte, quelque saint qu’on soit, fût-on un autre saint Paul, il faut voir Pierre [43].

Saint Paul, ainsi que les évangélistes, a soin de faire une mention spéciale de saint Pierre lorsqu’il parle des Apôtres. Nous citerons le verset 5 du chapitre 9 de la première épître aux Corinthiens :

N’avons-nous pas le pouvoir de mener avec nous une femme sœur, comme font les autres apôtres, et les frères de Notre-Seigneur, et Céphas ?

Les commentateurs grecs font remarquer que saint Pierre est ainsi nommé en dernier lieu, pour signifier son excellence et sa dignité au-dessus des autres apôtres.

Au chapitre quinzième de la même épître, l’Apôtre, parlant de la résurrection du Seigneur, dit qu’il se montra d’abord à Céphas, puis aux onze apôtres.

Mais il est temps de terminer cette petite étude, qui est plus que suffisante pour fermer la bouche à quiconque prétendrait que le nouveau Testament n’offre pas trace de la primauté de saint Pierre, ainsi qu’a osé l’écrire, il y a deux ans à peine, le rédacteur d’une certaine revue grecque.

— IV —

Les douze difficultés de M. ***

U

n grec non-uni, qui lit notre Revue, nous a fait l’honneur de nous écrire une lettre des plus aimables, nous soumettant ses difficultés et nous priant de lui répondre par la Revue.

Sans plus tarder, nous lui adressons notre réponse, laquelle suivra naturellement l’ordre des douze difficultés.

Première difficulté

Est-il nécessaire logiquement et indiscutablement, ou bien faut-il croire comme un dogme de foi, d’après les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ « Tu es Pierre... » qu’il donne à saint Pierre une certaine autorité ou prééminence sur les autres apôtres ses collègues ? Des paroles ci-dessus conclut-on logiquement et indiscutablement que les autres apôtres sont soumis à saint Pierre selon l’ordre apostolique et que pour cette raison ils lui doivent la soumission ?

Réponse

A ces questions nous répondons affirmativement : c’est là la foi antique, comme notre correspondant pourra s’en convaincre en parcourant les livres liturgiques de l’Église grecque toutes les fois qu’il est question de saint Pierre. Nous citons quelques textes :

A la fête des chaînes de saint Pierre (16 janvier), l’Église grecque loue saint Pierre qu’elle appelle :

 

JH krhpi;V th`V ∆EkklhsivaV

Kai; hJ pevtra th`V pivstewV. (À Vêpres.)

La Base de l’Église et le Roc de la Foi.

JO prw`toV tw`n ajpostovlwn. (À Matines.)

Le premier des Apôtres.

Tw`n ajpostovlwn prwtovqronoV. (À Vêpres.)

Celui qui occupe le premiersiège entre les Apôtres

 

C’est pour la même raison que l’Église grecque donne à saint Pierre le titre d’Archipasteur [44], titre que saint Pierre lui-même a le premier donné à Notre-Seigneur (1 Pe 5, 4). Nous aimons à citer le texte :

 

Su; ejpaxivwV pevtra proshgoreuvqhV, ejn h|/ th;n ajkravdanton pivstin oJ KuvrioV th`V ∆EkklhsivaV ejkravtunen, ajrcipoimevna tw'n logikw`n probavtwn poihvsaV se.

À bon droit tu as été appelé pierre (petra), sur laquelle le Seigneur a consolidé la foi inébranlable de l’Église, t’ayant fait archipasteur de ses brebis spirituelles.

 

Le titre de premier des Apôtres est particulièrement remarquable. Il est donné à saint Pierre dans l’Évangile (Mt 10, 2). Et pourquoi ce nom si ce n’est parce que Notre-Seigneur a mis saint Pierre à la tête des apôtres et de l’Église entière ? Saint André avait été appelé avant saint Pierre, et pourtant saint Pierre lui est préposé.

Ce n’est pas seulement par ses textes liturgiques que l’Église grecque rend hommage à la primauté de saint Pierre, mais par ses docteurs et ses saints. Nous citerons seulement saint Théodore Studite. Il dit :

• C’est maintenant le jour du salut, pour nous unir à la plus élevée des Églises de Dieu, à Rome, th/` korufh`/ tw`n ∆Ekklhsiw`n tou` Qeou`, ÔRwvmh/, et par elle aux trois Patriarches [45].

 

• Les hérétiques se sont séparés de l’Église Romaine, du siège le plus élevé, ajpo; tou' korufiakou` qrovnou, dans lequel le Christ a posé les clefs de la foi, contre laquelle les portes de l’enfer, c’est-à-dire les bouches des hérétiques, n’ont point prévalu jusqu’ici et ne prévaudront pas jusqu’à la fin du monde, comme l’a promis Celui qui ne meurt pas [46].

Si notre correspondant souhaitait une plus ample explication du texte Tu es Petrus, nous le prions de se reporter à notre Revue, 6° année, n° 3, page 421 : il y trouvera un peu de grammaire et beaucoup de doctrine.

Deuxième difficulté : le fondement des Apôtres

Si l’Église de Jésus-Christ est fondée seulement sur saint Pierre personnellement comme vous l’enseignez, alors pourquoi l’apôtre saint Paul enseigne-t-il que l’Église de Jésus-Christ est fondée sur le fondement des Apôtres et des prophètes, à savoir de tous ensemble et non de Pierre seul, ni d’Isaïe seul, la pierre angulaire étant Jésus-Christ ? Est-ce qu’en parlant ainsi, l’Apôtre trompe ou est trompé ? Un chrétien doit-il croire cet enseignement de saint Paul, ou bien le rejeter comme mensonger et antichrétien ?

Réponse

Si l’on voulait mettre le passage cité de saint Paul en contradiction avec le Tu es Petrus de saint Matthieu, on pourrait tout aussi bien mettre saint Paul en contradiction avec lui-même, car il a écrit : Nul ne peut poser un autre fondement outre celui qui a été posé, lequel est Jésus-Christ (1 Co 3, 2). De ce passage, si on voulait le considérer à part, il semble qu’on pourrait conclure que ni les Apôtres ni les Prophètes ne peuvent être fondements de l’Église. Et pourtant ils le sont, puisque saint Paul le dit clairement dans le passage allégué par notre correspondant. De plus, au chapitre 12e de l’Apocalypse, les douze Apôtres sont appelés les douze fondements de la Jérusalem céleste, c’est-à-dire de l’Église. Ils sont appelés les fondements, et ils le sont, mais chacun dans un certain ordre, une certaine mesure. Jésus-Christ est le fondement premier, principal, et nul n’en peut poser un autre qui soit principal comme il l’est. Mais lui-même a posé à côté de lui des fondements secondaires. Jésus-Christ est le fondement divin, par qui tout l’édifice est construit et se soutient : les prophètes et les Apôtres sont fondements secondaires, nous dirions volontiers ministériels, parce qu’ils tiennent tout ce qu’ils sont du Christ, et par son ordre ils enseignent la foi et gouvernent le peuple chrétien.

Ils gouvernent, disons-nous, et ici encore il faut ajouter selon l’ordre établi par Jésus-Christ. Car il a préposé Pierre à tout le troupeau, et les Apôtres l’ont gouverné en union avec Pierre et en subordination à son autorité suprême, autorité incontestablement marquée par les Clefs du royaume céleste que Notre-Seigneur lui a mises en main,

Si les Apôtres avaient été tous fondements de l’Église au même titre et dans la même mesure, il y aurait eu dans l’Église douze sièges apostoliques, et ces douze sièges subsisteraient encore ; mais ces douze sièges n’ont jamais existé ; il n’y en a qu’un, et c’est celui de saint Pierre ; c’est le siège de celui à qui le Sauveur a dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre j’édifierai mon Église, non pas telle Église particulière, mais mon Église, c’est-à-dire l’édifice tout entier.

Écoutons saint Léon, que l’Église grecque appelle la lyre du Saint-Esprit, écoutons cette belle doctrine :

Tu es Pierre, c’est-à-dire, comme je suis, moi la pierre inviolable, moi la pierre angulaire, moi le fondement en dehors duquel nul ne peut en poser un autre ; toi aussi, tu es pierre, parce, que tu es affermi par ma vertu, afin que ce qui m’est propre à moi par puissance, tu le possèdes avec moi par participation [47].

Troisième difficulté : l’élection de Mathias

Si l’apôtre Pierre était reconnu par les autres apôtres comme leur chef, pourquoi, à l’élection de saint Mathias, au lieu de le nommer de son autorité, demande-t-il le suffrage des autres ? Si Pierre a été établi par le Seigneur comme le chef des autres, pourquoi ne fait-il pas seul l’élection ? Comment les autres apôtres ne se sont-ils pas opposés à cette disposition, s’ils savaient que le Seigneur l’avait constitué leur chef ? Ne fallait-il pas que les autres apôtres, se conformant à la disposition de leur divin Maître, obéissent à saint Pierre leur chef ?

Réponse

Saint Jean Chrysostome va lui-même répondre à cette difficulté. Dans sa troisième homélie sur les Actes des Apôtres, le saint Docteur dit précisément au sujet de l’élection de saint Mathias :

 

∆En tai`V hJmevraiV tauvtaiV, ajnasta;V PevtroV ejn mevsw/ tw`n maqhtw`n ei\pe: ... Kai; wJV qermovV, kai; wJV eJmpisteuqei;V para; tou` Cristou` th;n poivmnhn, kai; wJV tou` corou` prw`toV, ajei; provteroV a[rcetai tou` lovgou...

En ces jours-là, Pierre s’étant levé au milieu de ses disciples, dit… ardent comme il l’était, et comme ayant reçu du Christ la charge du troupeau et comme le premier du chœur, toujours il est le premier à prendre la parole [48]

 

Ayant rappelé comment saint Pierre confia l’élection à ses frères, le saint Docteur ajoute :

 

 

Ti; ou\n ; eJlevsqai [to;n Pevtron] aujto;n oujk ejnh`n ; kai; pavnuge. ∆All∆ i{na mh; dovxh/ carivzesqai, tou`to ouj poiei`.

Quoi donc ? Ne pouvait-il pas lui-même faire l’élection ? Il le pouvait très bien, mais il n’en fait rien pour ne pas paraître avoir des complaisances [particulières pour son élu] [49].

 

Ainsi, d’après saint Jean Chrysostome, Pierre pouvait lui seul faire l’élection : il le pouvait comme ayant reçu du Christ la charge du troupeau, comme étant le premier du chœur. S’il ne le fait pas, c’est par un motif de charité pour ses frères, de modestie pour lui-même, et peut-être aussi parce qu’il n’avait pas encore reçu le Saint-Esprit, comme le remarque saint Jean Chrysostome.

Il nous semble qu’après avoir entendu l’incomparable Docteur, notre correspondant a vu s’évanouir toutes ses difficultés.

Quatrième difficulté : Pierre envoyé en Samarie (Ac 8, 14)

Si l’apôtre saint Pierre était vraiment le chef des apôtres, pourquoi les autres apôtres l’envoient-ils avec Jean à Samarie ? Ce fait ne montre-t-il pas que tous les apôtres étaient égaux entre eux quant au pouvoir apostolique, et obéissaient seulement à Jésus-Christ, le seul chef de l’Église reconnu de tous ?

Réponse

Qui voudrait chercher des difficultés avec ce texte considéré isolément pourrait en trouver tout son content. Il ne suffirait pas de dire « que ce fait prouve que tous les apôtres étaient égaux », il faudrait aller plus loin et dire que si Pierre et Jean ont été envoyés par les apôtres, c’est que les dix autres apôtres étaient les supérieurs de Pierre et de Jean. Évidemment cela prouverait trop, et dès lors cela ne prouve rien.

Comme nous avons des textes qui prouvent clairement la primauté de saint Pierre, il faut bien reconnaître que le passage allégué des Actes (Miserunt ad eos Petrum et Joannem, Ac 8, 14) ne prouve rien contre la primauté de saint Pierre. Les apôtres ayant appris que la Samarie avait reçu la parole de Dieu, conférèrent ensemble de ce qu’il y avait à faire pour ces nouveaux fidèles : le résultat de la délibération fut que Pierre et Jean iraient les visiter. C’est en ce sens que les apôtres envoyèrent Pierre et Jean. Et comme Pierre et Jean étaient apôtres l’un et l’autre, il faut reconnaître qu’ils furent les auteurs de leur mission, et qu’elle n’implique nullement l’égalité des apôtres entre eux, pas plus que la soumission de Pierre et de Jean au reste des apôtres.

Cinquième difficulté : Céphas  repris par saint Paul

Si saint Pierre était reconnu et était réellement le chef des apôtres, et si les autres apôtres lui étaient soumis, alors pourquoi saint Paul le reprend-il et le traite-t-il de dissimulé ? L’apôtre saint Paul ignorait-il cette supériorité, et en conséquence était-il en opposition avec le choix du Sauveur ?

Réponse

Nous lisons dans l’épître aux Galates :

Céphas étant venu à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il était répréhensible… [2, 11].

Il n’est point prouvé que Céphas ici nommé soit l’apôtre saint Pierre. De nombreux auteurs, à partir de Clément d’Alexandrie, disent qu’il y avait un disciple de Notre-Seigneur du nom de Céphas, et que c’est de lui qu’il est ici question. Ce sentiment a été soutenu dans tous les temps par de nombreux auteurs.

En admettant que le Céphas repris par saint Paul soit réellement l’apôtre saint Pierre, il faut reconnaître qu’il s’agit ici d’un fait de conduite personnelle, et non d’une doctrine ou d’un enseignement, et la répréhension de saint Paul ne saurait détruire, ni même infirmer la parole du Sauveur : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église.

Sixième difficulté : le concile de Jérusalem

Si véritablement et incontestablement saint Pierre est établi le chef des autres apôtres, ou, ce qui est la même chose, le pontife suprême de toute l’Élise, ne fallait-il pas qu’en vertu de ce privilège il présidât le concile de Jérusalem ? ou au moins que les autres apôtres lui donnassent la présidence ? Pourquoi n’impose-t-il pas son sentiment comme une loi pour l’Église ? Pourquoi ne dit-il pas Je juge, mais obéit-il à l’ensemble du concile, acceptant le sentiment de Jacques, le frère du Seigneur, lequel, bien qu’il ne fût pas du nombre des douze, n’en préside pas moins le concile, et tranche avec autorité la question, disant : Je juge, sans prendre la peine de demander si son avis était oui ou non approuvé de saint Pierre ?

Réponse

Notre correspondant nous paraît s’être fait une idée peu exacte du concile de Jérusalem. Il semble n’y pas voir de président : il ne s’aperçoit pas que saint Pierre ait porté une décision. La décision lui semble tombée de la bouche de saint Jacques : or, dans son sentiment, saint Jacques, évêque de Jérusalem, n’était pas apôtre. De cette manière de comprendre le concile de Jérusalem, il s’ensuivrait qu’en présence des Apôtres qui restaient muets, la décision du concile lui a été dictée par un évêque particulier étranger au collège apostolique.

Nous voyons les choses d’un autre œil. Aussi nous disons que le concile a été présidé par saint Pierre. La preuve, nous n’allons pas la chercher bien loin. Saint Pierre parle le premier : nous en concluons qu’il est le président de l’assemblée. Rappelons-nous le mot de saint Jean Chrysostome « Pierre, comme ayant reçu du Christ la charge du troupeau, et comme le premier du chœur, est le premier à prendre la parole. »

Non seulement Pierre parla, mais il trancha la question des rites judaïques, affirmant que c’est par la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ que  nous sommes sauvés. Et quand il eut parlé, toute la multitude se tut. Le concile avait parlé par la bouche de son chef.

Après que Paul et Barnabé eurent raconté leurs missions et leurs miracles, saint Jacques que nous croyons avoir été du nombre des douze Apôtres, prit la parole et montra comment la décision portée par saint Pierre était conforme aux oracles des prophètes.

Septième difficulté : la lettre du concile de Jérusalem

Si, par suite des paroles du Seigneur : Tu es Pierre... Je te donnerai les clefs du royaume... Pais mes brebis... Étant converti, confirme tes frères... saint Pierre eût été considéré comme ayant l’autorité sur toute l’Église, comme le premier des Apôtres, ou, ce qui revient au même, comme ayant autorité sur toute l’Église, pourquoi ne commence-t-il pas la lettre du concile par ces mots : « Il a paru bon à moi (Pierre) », mais dit-il : « Il a paru bon aux Apôtres et aux prêtres de l’Église ? » Il n’y a là pas un mot de supériorité ou de distinction pour l’apôtre saint Pierre. Est-ce vrai, cela, oui ou non ?

Réponse

Il est vrai que dans la lettre du concile saint Pierre n’a pas écrit : « Il a semblé bon à moi, Pierre » ; mais de ce que cette lettre ne mentionne point la primauté de saint Pierre, il ne serait pas logique d’en conclure que cette primauté n’existe pas. Ce serait un raisonnement de la force de celui-ci : Saint Matthieu, saint Marc et saint Jean n’ont pas dit un mot du cantique de la sainte Vierge, donc le Magnificat n’existe pas.

Huitième difficulté : Pierre au même rang que les autres ?

Quand saint Paul écrit dans sa première épître aux Corinthiens : « Que personne ne se glorifie dans des hommes, car tout est à vous, soit Paul, soit Apollo, soit Céphas... » savait-il que Jésus-Christ avait institué Pierre chef des Apôtres ? Et s’il le savait, comme il devait le savoir, comment énumère-t-il Pierre au même rang que les autres sans aucune distinction de primauté ?

Réponse

En écrivant ainsi aux Corinthiens, saint Paul n’ignorait pas que Notre-Seigneur avait institué saint Pierre le chef de son Église. Il ne le dit pas, c’est vrai ; mais il ne le nie pas davantage. Il ne songeait point alors à traiter du gouvernement de l’Église ; mais il enseignait aux Corinthiens à ne point mettre leur gloire dans les hommes, attendu que ces hommes n’avaient d’autorité dans l’Église que pour le salut des fidèles. Et il en est ainsi de tous, dit l’Apôtre, soit de Paul qui a porté chez vous l’Évangile, soit d’Apollo qui a travaillé après lui dans l’Église de Corinthe, soit de Céphas lui-même, le chef de toute l’Église. C’est dans cette même pensée que les papes s’appellent serviteur des serviteurs de Dieu.

Il suit de là que la huitième difficulté n’est pas une difficulté. Nous avons vu qu’il en était ainsi des précédentes, et nous avons quelque confiance qu’il en sera de même des suivantes.

Neuvième difficulté : Paul supérieur à Pierre ?

 Si Jésus-Christ a établi saint Pierre chef des Apôtres, et en conséquence le Souverain Pontife de l’Église, auquel tous les autres Apôtres et aussi toutes les Églises doivent obéir, alors, comment saint Paul ose-t-il affirmer qu’il est plus élevé que les autres ? « Sont-ils ministres de Jésus-Christ ? Je le suis plus qu’eux. » Est-ce que saint Paul se glorifie à la manière des Pharisiens, ou veut-il par envie ébranler la primauté de saint Pierre ; ou bien ne parle-t-il de la sorte que parce que les Apôtres ne connaissaient rien de cette primauté, et, en conséquence, la doctrine relative à cette primauté n’est-elle pas une invention postérieure dont les Apôtres n’avaient aucune connaissance ?

Réponse

Ici encore il faut observer que qui prouve trop ne prouve rien. Et si, dans ces mots : « Sont-ils ministres de Jésus-Christ ? Je le suis plus qu’eux », saint Paul voulait nous apprendre que dans la hiérarchie ecclésiastique il est plus que les autres Apôtres, il nous faudrait reconnaître d’après ce texte la primauté de saint Paul. Et comme c’est chose que l’Antiquité n’a jamais connue, il s’ensuit que telle n’a pu être la pensée de saint Paul et que tel n’est point le sens de ses expressions. L’Apôtre se compare ici non aux vrais Apôtres de Notre-Seigneur, mais aux faux apôtres dont il a parlé plus haut et qui avaient jeté le trouble dans l’Église de Corinthe :

Ejusmodi pseudoapostoli sunt operarii subdoli, transfigurantes se in Apostolos Christi. Ces gens-là sont de faux apôtres, des ouvriers astucieux qui se déguisent en apôtres du Christ.  [2 Co 11, 13]

Saint Paul dit donc aux Corinthiens qu’il est plus apôtre, plus ministre de Jésus-Christ que ces hommes de trouble, que ces ouvriers du diable d’où il est clair que saint Paul est bien loin de vouloir ébranler la primauté de saint Pierre, de laquelle évidemment il n’est nullement question ici.

Dixième difficulté : l’humilité de saint Pierre

Si saint Pierre a reçu réellement de Notre-Seigneur Jésus-Christ l’autorité sur les autres Apôtres, et par suite sur les autres Églises, pourquoi n’enseigne-t-il pas cela, mais se nomme-t-il lui-même consenior, prêtre avec les autres et témoin des souffrances du Christ, dans la première de ses Épîtres ? Certainement par humilité. Mais alors je demande pourquoi ceux qui se prétendent ses héritiers directs ne l’imitent pas, mais cherchent de toutes manières à imposer aux autres leur doctrine.

Réponse

L’humilité de saint Pierre n’est point un argument contre son autorité tout au contraire, car, plus Notre-Seigneur a fait grand celui de ses Apôtres sur lequel il a fondé son Église, plus il convient à celui qui a hérité un si grand honneur de ne se point glorifier à la manière des Pharisiens, mais de donner à tous les fidèles l’exemple de l’humilité et de toutes les vertus.

Si dans sa première épître saint Pierre n’a pas prêché sa primauté, il faut pourtant reconnaître qu’il y parle avec une magnifique autorité, enseignant tous les fidèles et les pasteurs eux-mêmes, comme il convenait à celui qui avait la charge de tout l’univers, suivant saint Jean Chrysostome. Th;n oijkoumevnhn ejneceivrise [50].

D’autre part, saint Pierre, au concile même de Jérusalem, a montré assez sa primauté, comme nous l’avons fait observer, car il était le choisi d’entre les Apôtres, la bouche des disciples et le coryphée du chœur, c’est le même saint Jean Chrysostome qui nous l’enseigne :  [EkkritoV h\n tw`n ajpostovlwn, kai; stovma tw`n maqhtw`n, kai; korufh; tou` corou'. Et plus loin, le même saint Docteur se demande comment il se fait que Notre-Seigneur ayant tant aimé saint Pierre, c’est à Jacques qu’échut le siège épiscopal de Jérusalem, et il répond que c’est parce que Notre-Seigneur instituait saint Pierre le docteur de l’univers. Tou`ton th'V oijkoumevnhV ejceirotovnhse didavskalon [51].

Onzième difficulté : saint Pierre évêque de Rome ?

Est-il historiquement certain et incontestablement démontré que saint Pierre a, le premier, introduit le christianisme à Rome, et que, le premier, il a fondé l’Église de Rome et que par suite il en a été le premier évêque ?

Réponse

Le fait de la venue de saint Pierre à Rome, de son pontificat en cette grande cité, de son martyre et de la conservation de son tombeau, est tellement notoire que tous les historiens l’ont mentionné, toutes les Églises l’ont confessé et le confessent encore dans leurs prières les plus solennelles, et jamais un doute ne s’éleva sur ce point d’histoire, si ce n’est au 16e siècle et parmi les protestants : c’était un peu tard après une possession incontestée de seize siècles.

Aussi, nous n’hésitons point à dire que le doute sur ce point n’est nullement possible : notre correspondant ne saurait ignorer que l’Église grecque rend hommage à la présence de saint Pierre à Rome. Certes, nous aimons à relire avec lui ce Stichiron du 30 juin, fête de tous les Apôtres :

 

JH korufaiva krhpi;V tw`n ∆Apostovlwn, ta; pavnta katevlipeV, kai; hjkolouvqhsaV tw`/ Didaskavlw//, bow`n aujtw`/ : Su;n soi; qanou`mai, i{na kai; zhvsw th;n makarivan zwhvn. Th`V  JRwvmhV de; gevgonaV su; prwtepivskopoV, th`V pammegivstou tw`n povlewn dovxa kai; klevoV, kai; ∆EkklhsivaV, Pevtre, eJdraivwma, kai; puvlai  {A/dou ouj katiscuvsousin, o[ntwV tauvthV Cristo;V wJV proevfhsen : o}n iJkevteue sw`sai kai; fwtivsai ta;V yuca;V hJmw`n [52].

Toi le principal fondement des Apôtres, tu as tout quitté, et tu as suivi le Maître, lui criant : Avec toi je mourrai, afin qu’avec toi j’arrive à la vie bienheureuse. Tu es devenu le premier évêque de Rome, la gloire et l’honneur de cette cité la plus grande de toutes, et le fondement de l’Église, ô Pierre ! et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle, comme le Christ l’a prédit : prie-le donc de sauver et d’éclairer nos âmes.

 

Notre correspondant nous a dit qu’il cherchait la vérité : qu’il fasse à saint Pierre la prière que nous avons empruntée à ses livres, et Notre-Seigneur ne manquera pas d’éclairer et de sauver son âme.

Douzième difficulté : Rome ou Jérusalem ?

Enfin, laquelle de toutes les Églises a les plus solides et les plus justes raisons d’avoir la primauté sur toutes les autres, celle de Rome qui a été fondée seulement par le sang des Apôtres, ou celle de Jérusalem qui l’a été par le sang même de Jésus-Christ ?

Réponse

L’Église de Jérusalem a la gloire d’avoir été consacrée par le sang même du Sauveur ; elle l’a vu naître, elle l’a vu mourir ; elle conserve son tombeau : à ce point de vue rien n’égale la gloire de l’Église de Jérusalem ; mais quand Notre-Seigneur a voulu se créer un vicaire sur la terre, auquel il confia le soin de tout le troupeau, de tout l’univers, comme dit saint Jean Chrysostome, il attribua cet office non à une Église, mais à l’un de ses Apôtres, à saint Pierre et, dès lors, partout où était saint Pierre, là était l’autorité suprême dans l’Église ; d’abord elle fut à Jérusalem, puis à Antioche, et enfin à Rome, où saint Pierre est mort et où lui survit la dignité du Pasteur suprême.

C’est donc là que Dieu a placé le roc de la foi, comme dit l’Église grecque : Pevtre, hJ pevtra th`V pivstewV.

Et maintenant, nous saluons notre correspondant, le remerciant de l’occasion qu’il nous a donnée de rendre témoignage à notre foi, et souhaitant du fond du cœur que nos réponses aient eu l’avantage de satisfaire à son pieux désir de connaître la vérité.

 


[1]    — Ce numéro est toujours disponible à nos bureaux, au prix de 20 € (plus port).

[2]    — Voir « Le Père Emmanuel et l’Orient chrétien » dans Le Sel de la terre 44, p. 424-449.

[3]    — Article publié en 1890 dans le tome II de la Revue, p. 421.

[4]    — Article publié en 1892 dans le tome III de la Revue, p. 289.

[5]    — Suite de l’article précédent, ibid., p. 421.

[6]    — Étude publiée en 1892 en trois articles successifs, t. III, p. 348, 362, 378.

[7]    — Pour saisir la difficulté, il faut distinguer le français, le latin, le grec et l’araméen :

• En français, le prénom Pierre est identique au substantif pierre : seul le genre diffère (le prénom est masculin ; le substantif féminin).

• En latin, le prénom s’achève par une terminaison masculine en –us (Petrus) tandis que le substantif porte une terminaison féminine en –a (petra).

• En grec, le cas est analogue, avec un prénom masculin en os (Petros) et un substantif féminin en a (petra), avec la différence que le substantif petros existe aussi. Les substantifs petros (masculin) et petra (féminin) peuvent tous deux se traduire par pierre. On peut donc se demander pourquoi la sentence n’emploie pas deux fois ce mot petros (Tu es Petros et sur ce petros j’édifierai mon Église). Beaucoup d’objections protestantes se fondent sur cette différence Petros/petra. Mais en fait, le mot petros désigne une petite pierre que l’on peut lancer ou tenir dans la main, et non, comme petra, un rocher pouvant servir de fondement à un bâtiment. Celui qui a traduit en grec la sentence du Christ a donc dû employer la forme masculine Petros pour traduire le prénom masculin, puis la forme féminine petra pour désigner le roc capable de soutenir les fondations d’un grand édifice (de même qu’en Mt 7, 25 : l’homme qui a bâti sa maison sur le roc [petra] et en Mt 27, 60 : un sépulcre taillé dans le roc [petra]).

• En araméen, le nom Kêphâ que Jésus avait donné à Simon Pierre (et qui a ensuite été hellénisé en Cephas) signifie le roc, le rocher. Jésus a donc pu répéter exactement le même mot : Tu es Kêphâ et sur ce kêphâ je bâtirai mon Église. — Dans l’araméen palestinien que Jésus employait, la correspondance du prénom et du substantif est encore plus parfaite qu’en français puisque les deux mots sont masculins. En syriaque (araméen oriental), le substantif est féminin : la situation est donc analogue au français : Pierre/pierre. (NDLR.)

[8]    — Cette interprétation si contraire au bon sens – elle suppose une maladresse inimaginable chez l’évangéliste, qui aurait tout fait pour que la phrase soit mal comprise – est clairement démentie par le contexte. Jésus ne se contente pas de dire : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Il poursuit immédiatement : Je te donnerai les clés du Royaume des cieux. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux (Mt 16, 19). — Jésus emploie donc trois images qui se renforcent :

1) le roc, fondement de l’édifice, image de l’autorité qui maintient la stabilité et l’unité ;

2) les clés, symbole d’une autorité souveraine (Is 22, 22 et Ap 3, 7) ou, au moins, d’une autorité déléguée : le maître du palais – qui assurait la régence en l’absence du roi – recevait solennellement les clés du palais lors de son investiture ;

3) le pouvoir de lier, expression hébraïque qui désigne encore l’autorité.

Les deux dernières phrases manifestent un pouvoir donné à Pierre sur la portion terrestre du Royaume des cieux, c’est-à-dire sur l’Église militante. La première sentence doit, logiquement, aller dans le même sens, et ne peut, en tout cas, être séparée des autres. (NDLR.)

[9]    — PG 58, col. 534.

[10]  — PG 58, col. 534.

[11]  — PG 58, col. 741.

[12]  — On dirait aujourd’hui : araméen. (On appelait couramment syriaque, au 19e siècle, l’ensemble des dialectes araméens, tandis que l’on réserve aujourd’hui ce terme à un dialecte araméen oriental, distinct de l’araméen palestinien.) (NDLR.)

[13]  — Les travaux modernes suggèrent une solution intermédiaire : les versions syriaques de l’Évangile (Vetus Syra et Peshitta, aux 3e et 4e siècles) ont bien été traduites sur le grec – et non directement sur l’original sémitique de saint Matthieu – mais en tenant compte de traditions plus anciennes qui remontent à des sources sémitiques. De toute manière, quoi qu’il en soit précisément de leur origine, l’argument du père Emmanuel reste imparable : ces textes prouvent au moins qu’aux 3e et 4e siècles, on ne donnait pas au mot petra un sens autre que Petrus. (NDLR.)

[14]  — En l’office de saint Léon, 18 février.

[15]  — Saint Léon, Sermo IV (al. III) in anniversario assumptionis suæ (PL 54, col. 150).

[16]  — Saint Cyrille d’Alexandrie, Comment. in Joan 1, 42, lib. II (PG 73, col. 220 A-B)

[17]  — Saint Ambroise, in Luc., l. 4 (PL 15, col. 1718).

[18]  — Saint Jean Chrysostome, in cap. XIV Matth, hom. 50 (PG 58, col. 505-506).

[19]  — Saint Jean Chrysostome, in cap. XVI Matth., hom. 54 (PG 58, col. 534).

[20]  — Bossuet, Sermon sur l’unité de l’Église.

[21]  — Saint Jean Chrysostome, in cap. XVII Matth., hom. 58 (PG 58, col. 568).

[22]  — Saint Jean Chrysostome, in cap. XXI Joan., hom. 87 (PG 59, col. 480).

[23]  — Bossuet, Méditations, Cène I.

[24]  — Saint Augustin, Tract. LVI in Joan. (PL 35, col. 1788).

[25]  — Bossuet, 4e sermon pour le jour de Pâques.

[26]  — Bossuet, 4e sermon pour le jour de Pâques.

[27]  — Saint Jean Chrysostome, in cap. XXI Joan., hom. 87 (PG 59, col. 478-479).

[28]  — Bossuet, Panégyrique de saint Pierre.

[29]  — Bossuet, Méditations, Cène I.

[30]  — Bossuet, 4e sermon pour le jour de Pâques.

[31]  — Saint Ambroise, Expos. in Lucam, l. 10 (PL 15, col. 1942).

[32]  — Saint Jean Chrysostome, in cap. XXI Joan., hom. 87 (PG 59, col. 480).

[33]  — PG 60, col. 13-14.

[34]  — Saint Jean Chrysostome, Hom. III in Acta (PG 60, col. 33-34).

[35]  — Abbé Darras, Histoire générale de l’Église, t. V, p. 294.

[36]  — Bossuet, Méditations, Cène I, 16.

[37]  — Saint Jean Chrysostome, Hom. IV in Acta (PG 60, col. 46).

[38]  — PG 60, col. 56.

[39]  — Saint Jean Chrysostome, Hom. XII in Acta (PG 60, col. 102).

[40]  — Saint Jean Chrysostome, Hom. XXI in Acta (PG 60, col. 165).

[41]  — Saint Épiphane, Hér. XXVIII, cap. 2 (PG 41, col. 380).

[42]  — Saint Jean Chrysostome, Hom. XXVI in Acta (PG 60, col. 200).

[43]  — Bossuet, Sermon sur l’unité de l’Église.

[44]  — Ménées, 29 juin, à Laudes.

[45]  — Saint Théodore studite, lib. II, épist. 74 (PG 99, col. 1309 C).

[46]  — Saint Théodore studite, lib. II, épist. 63 (PG 99, col. 1281 A).

[47]  — Saint Léon le Grand, Sermo III in anniversario assumptionis suæ (PL 54, col. 150).

[48]  — PG 60, col. 33.

[49]  — PG 60, col. 33.

[50]  — Saint Jean Chrysostome, Hom. 87 sur saint Jean (PG 59, col. 478).

[51]  — Saint Jean Chrysostome, Hom. 87 sur saint Jean (PG 59, col. 480).

[52]  —  Ménées à Laudes, édition de Venise, 1884.

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 112-113

p. 276-306

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