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La constitution dogmatiqueDEI FILIUS

 

 


               

 

« Cette prétention de tout réduire à la nature, c’est ce que le concile du Vatican appelle le naturalisme. Dans ce système, la nature devient une sorte d’enceinte fortifiée et de camp retranché, où la créature s’enferme comme dans son domaine propre et tout à fait inaliénable. Elle s’y pose comme y étant complètement maîtresse d’elle-même, armée d’imprescriptibles droits, ayant à demander des comptes, mais n’en ayant jamais à rendre. » 

Mgr Pie, commentaire de la constitution Dei Filius.


Préambule : le naturalisme, voilà l’ennemi 

par Mgr Pie

Le vif et bruyant débat qui entoura la définition du dogme de l’infaillibilité pontificale fait souvent oublier le premier texte de Vatican I : la constitution Dei Filius, sur la foi catholique (de fide catholica), qui fut solennellement promulguée le 24 avril 1870.

Réaffirmant et définissant avec autorité les fondements même de la foi, ce document est pourtant de première importance.

Après un préambule sur les erreurs modernes, qui est principalement dû au collaborateur de Mgr Pie, l’abbé Charles Gay [1], quatre chapitres traitent successivement :

1. — de Dieu créateur de toutes choses,

2. — de la Révélation divine,

3. — de la foi,

4. — de la foi et de la raison.

Mgr Pie, membre éminent de la commission qui élabora ce texte, l’a ensuite commenté aux prêtres de son diocèse [2]. Ses explications sur le préambule mettent bien en valeur la composition et la portée du document conciliaire.

Le Sel de la terre.

 

 

Un concile ne fait point une œuvre vague, mais une œuvre précise, une œuvre actuelle, une œuvre appropriée à la situation des choses, à la disposition des esprits, aux souffrances et aux nécessités de l’époque. Nous sommes au dix-neuvième siècle, et le concile du Vatican est le dix-neuvième concile œcuménique [3]. Chaque concile n’a pas toujours correspondu à chaque siècle en particulier : quelques siècles n’en ont pas eu, et d’autres en ont vu plusieurs. Mais toujours l’Église, par ces conciles, a rendu la pensée et le jugement de Dieu sur les temps auxquels les conciles s’assemblaient ; toujours elle a prescrit le remède et offert l’antidote aux maux et aux erreurs des générations en face desquelles elle se trouvait.

Pour nous convaincre de cette vérité générale, et de son application au cas actuel, nous commencerons par lire avec soin, nous méditerons mot par mot, syllabe par syllabe, le texte du préambule de la première constitution vaticane. Vous ne tarderez pas à le reconnaître, Messieurs : ce préambule ne se rapporte pas seulement à la constitution particulière en tête de laquelle il est placé. C’est bien plutôt une introduction générale, où nous est révélée la pensée mère de l’ouvrage entier. Pour qui sait comprendre, il y a là le programme de tout le concile. Déjà le mot propre y est dit sur notre temps, sur notre société, sur notre siècle : le mot vrai, le mot lumineux, le mot décisif, le mot divin.

La pente actuelle des esprits et des cœurs, le trait principal des caractères, l’habitude des individus, la coutume des sociétés, la loi qui les régit et l’esprit politique qui les gouverne, le mouvement de la science et par suite la direction des études et de toute l’éducation, l’état général qui en résulte, enfin le signe propre de notre temps, c’est ce que le concile déclare tout d’abord, et nomme de son vrai nom qui est le naturalisme .

Qu’est-ce que le naturalisme ? La réponse nous sera faite bientôt. Mais il a une origine, il a une filiation. Toute époque a ses racines, comme tout homme a ses ancêtres. Rien ne vient de soi-même, et nul n’est purement soi-même. Il importait donc de savoir de quelle façon le siècle présent sort des autres et les continue, par quelle genèse la grande erreur des temps modernes dérive des erreurs précédentes.

Ici, Messieurs, je vous demande d’avoir entre vos mains et quelquefois sous vos yeux le texte littéral dans lequel nous allons pénétrer. Pour orienter et soulager votre attention, je vous fais remarquer que le préambule dont nous devons peser tous les termes, se compose de sept paragraphes. Vous suivrez mes développements avec plus de facilité, si vous voulez bien mettre un chiffre à la marge de chacun de ces sept alinéas.

Effets salutaires des conciles œcuméniques (§ 1)

Dei Filius et generis humani Redemptor Dominus noster Iesus Christus, ad Patrem cœlestem rediturus, cum Ecclesia sua in terris militante, omnibus diebus usque ad consummationem sæculi futurum se esse promisit. Quare dilectæ sponsæ præsto esse, adsistere docenti, operanti benedicere, periclitanti opem ferre nullo unquam tempore destitit.

Fils de Dieu et Rédempteur du genre humain, Notre-Seigneur Jésus-Christ, sur le point de retourner à son Père céleste, a promis d’être avec son Église militante sur la terre, tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles. C’est pourquoi, il n’a cessé jamais en aucun temps d’être près de son épouse bien-aimée, de l’assister dans son enseignement, de bénir ses œuvres et de la secourir en ses périls.

Hæc vero salutaris eius providentia, cum ex aliis beneficiis innumeris continenter apparuit, tum iis manifestissime comperta est fructibus, qui orbi christiano e conciliis œcumenicis ac nominatim e Tridentino, iniquis licet temporibus celebrato, amplissimi provenerunt.

Or, tandis que cette Providence salutaire a constamment éclaté par beaucoup d’autres bienfaits innombrables, elle s’est montrée très manifestement par les fruits abondants que l’univers chrétien a retirés des conciles, et nommément du concile de Trente, bien qu’il ait été célébré en des temps mauvais.

Les Pères du concile partent du principe de toutes choses, qui est Jésus-Christ, Fils éternel de Dieu et Rédempteur du genre humain, laissant ses pouvoirs à son Église, lui passant son mandat, lui donnant son esprit, l’établissant sur des promesses, et s’engageant à être avec elle tous les jours jusqu’à la consommation des siècles. Parole fidèlement tenue car, depuis qu’il est remonté vers son Père céleste, le Fils de Dieu n’a point cessé d’assister son épouse bien-aimée, de l’inspirer dans ses enseignements, de la bénir dans ses œuvres, de lui porter secours dans ses épreuves et ses luttes. Cette assistance salutaire, cette providence surnaturelle, qui s’est révélée sans discontinuité, qui s’est produite de toutes sortes de manières, elle s’est manifestée très sensiblement par les grands fruits que le monde chrétien a retirés de la célébration des conciles œcuméniques.

Vous voyez, Messieurs, la réponse faite, dès ce début, aux accusateurs du concile du Vatican : concile de flatteurs, disait-on, qui allaient abdiquer les droits hiérarchiques de l’Église pour tout concentrer dans la personne du pape ; assemblée de courtisans, qui allaient déposer la démission de l’épiscopat aux mains de Pie IX. Or, il se trouve que cette assemblée, tenue à Rome même, donne de prime abord aux conciles le rôle le plus large qu’il soit possible de leur attribuer. […]

Car le jugement divin subsiste à Rome en permanence dans la personne du successeur de Pierre : non que le pape soit à l’état d’inspiration continue, mais il est continuellement et divinement assisté pour dire à toute l’Église, et par là même à tout le genre humain, ce qu’il est nécessaire et opportun d’entendre et de savoir. Puis, dans des circonstances extraordinaires dont il est juge, il arrive que le chef de l’Église convoque tous les pasteurs du monde, tous les anciens de l’apostolat, tous les pères des églises. Et alors c’est le concile œcuménique parlant avec la solennité, l’éclat et l’efficace qui résultent naturellement d’un tel concert.

C’est ce qu’on vit notamment à Trente. Là, au milieu des ruines déjà faites en Europe par cette odieuse révolution qu’on appelle le protestantisme, on éleva sur le plan immuable et éternel qu’a tracé l’auteur de la foi, comme un temple nouveau et vaste où le genre humain pouvait tenir, peuples et princes, et où le monde moderne, s’il y était entré et resté, eût trouvé, avec la solution des problèmes soulevés par l’orgueil et la convoitise, le remède à la corruption, la fin des discordes, des agitations et des malheurs.

Beaucoup comprirent cette grâce et reçurent le don de Dieu. Pour ceux-là le fruit fut immense, et la merveille de ces profits est encore sous nos yeux. Pour s’encourager lui-même dans son œuvre, entreprise dans des temps non moins ingrats, le concile du Vatican s’est plu à en faire l’énumération sommaire, et il a tracé par là en quelques lignes l’histoire intime des trois derniers siècles de l’Église catholique.

Hinc enim sanctissima religionis dogmata pressius definita uberiusque exposita, errores damnati atque cohibiti ; hinc ecclesiastica disciplina restituta firmiusque sancita, promotum in clero scientiæ et pietatis studium, parata adolescentibus ad sacram militiam educandis collegia, christiani denique populi mores et accuratiore fidelium eruditione et frequentiore sacramentorum usu instaurati. Hinc præterea arctior membrorum cum visibili Capite communio, universoque corpori Christi mystico additus vigor ; hinc religiosæ multiplicatæ familiæ, aliaque christianæ pietatis instituta ; hinc ille etiam assiduus et usque ad sanguinis effusionem constans ardor in Christi regno late per orbem propagando.

En effet, grâce à cette assistance, les dogmes très saints de la religion ont été définis avec plus de précision et exposés avec plus de développements, les erreurs condamnées et arrêtées, la discipline ecclésiastique rétablie et plus solidement raffermie, le clergé excité à l’amour de la science et de la piété, des collèges établis pour préparer les adolescents à la sainte milice, enfin les mœurs du peuple chrétien restaurées par un enseignement plus attentif des fidèles et par un plus fréquent usage des sacrements. Par là encore la communion des membres avec le chef visible a été rendue plus étroite et une nouvelle vigueur a été apportée à tout le corps mystique du Christ ; les familles religieuses se sont multipliées ainsi que d’autres institutions de la piété chrétienne ; et par là aussi une ardeur constante et assidue s’est montrée, jusqu’à l’effusion du sang, pour propager au loin dans l’univers le règne de Jésus-Christ.

Le concile de Trente n’a pas profité à tous ni partout (§ 2)

Verumtamen hæc aliaque insignia emolumenta, quæ per ultimam maxime œcumenicam synodum divina clementia Ecclesiæ largita est, dum grato, quo par est, animo recolimus ; acerbum compescere haud possumus dolorem ob mala gravissima, inde potissimum orta, quod eiusdem sacrosanctæ synodi apud permultos vel auctoritas contempta, vel sapientissima neglecta fuere decreta.

Cependant, tout en rappelant, comme il convient à Notre âme reconnaissante, ces bienfaits insignes et d’autres encore, que la divine Providence a accordés à l’Église, surtout par le dernier concile œcuménique, Nous ne pouvons retenir l’expression de notre douleur amère à cause des maux très graves survenus principalement parce que, chez un grand nombre, on a ou méprisé l’autorité de ce saint Synode ou négligé ses sages décrets.

[…] Les Pères du Vatican ne craignent pas de l’affirmer : les maux immenses qui sont survenus depuis trois siècles proviennent en grande partie ou du mépris que plusieurs ont fait des enseignements du concile de Trente, ou de la négligence qui a été apportée à la réformation salutaire ordonnée par ses sages décrets. Si plusieurs nations ou grandes fractions de nations se sont enfoncées de plus en plus dans les ténèbres et les dissensions qu’enfante l’erreur ; si d’autres contrées, demeurées orthodoxes, ont vu pourtant se relâcher et se détendre presque tous les ressorts de la vie chrétienne : c’est que celles-ci ont commis, par rapport à la discipline de Trente, le péché dont celles-là se sont rendues coupables par rapport à ses jugements dogmatiques.

Par ces paroles, Messieurs, se trouve déjà indiqué le partage des travaux qui s’imposent au nouveau concile, lequel devra également reprendre en sous-œuvre et l’œuvre disciplinaire et l’œuvre doctrinale de son devancier. Mais, cela dit, comme la présente constitution sera toute dogmatique, nous rentrons aussitôt dans l’examen de la marche et de l’enchaînement des erreurs.

Variations du protestantisme, conséquences du libre examen (§ 3)

Nemo enim ignorat, hæreses, quas Tridentini patres proscripserunt, dum, reiecto divino Ecclesiæ magisterio, res ad religionem spectantes privati cuiusvis iudicio permitterentur, in sectas paullatim dissolutas esse multiplices, quibus inter se dissentientibus et concertantibus, omnis tandem in Christum fides apud non paucos labefactata est. Itaque ipsa sacra Biblia, quæ antea christianæ doctrinæ unicus fons et iudex asserebantur, iam non pro divinis haberi, imo mythicis commentis accenseri cœperunt.

En effet, personne n’ignore qu’après avoir rejeté le divin magistère de l’Église, et les choses de la religion étant laissées ainsi au jugement privé de chacun, les hérésies proscrites par les Pères de Trente se sont divisées peu à peu en sectes multiples, de telle sorte que, séparées d’opinion et se déchirant entre elles, plusieurs enfin ont perdu toute foi en Jésus-Christ. Ainsi elles ont commencé à ne plus tenir pour divine la sainte Bible elle-même, qu’elles affirmaient autrefois être la source unique et le seul juge de la doctrine chrétienne, et même à l’assimiler aux fables mythiques.

Les hérésies proscrites par le concile de Trente étaient d’accord sur deux points :

1.     rejeter le magistère divin de l’Église,

2.     et soumettre toutes les questions religieuses au jugement de chaque particulier.

Si négatif que fût ce double principe, la prétendue Réforme s’y retrancha comme dans sa forteresse : elle s’intitula fièrement la religion du libre examen. Étant donné un pareil point de départ, il est arrivé ce qui devait arriver : les hérésies ne tardèrent pas à se fractionner en une infinité de sectes, parmi lesquelles éclatèrent de nouvelles dissensions et de nouveaux conflits.

Il ne se pouvait point, en effet, que la société de ceux qui s’obstinaient dans une séparation si manifestement coupable et si solennellement condamnée, ne se désagrégeât elle-même par cette force fatale des conséquences logiques qui n’est qu’une des formes des jugements de Dieu. Ce travail de décomposition et de mort, si visible déjà au temps de Bossuet écrivant son admirable Histoire des Variations, a été s’avançant toujours dans le cours du siècle suivant. On marcha, et l’on dut marcher de doute en doute, de division en division, et finalement de négation en négation à ce point que chez un trop grand nombre, la foi en Jésus-Christ reçut de mortelles atteintes. On s’était glorifié de s’en rapporter uniquement à la sainte Bible, comme à la seule source et au seul juge de la doctrine chrétienne ; et voici qu’on en vint à ne lui plus reconnaître d’inspiration divine, et qu’on alla jusqu’à la reléguer parmi les fables et les mythes. Les pères avaient nié que Dieu fût dans l’Église ; les fils nièrent à leur tour que Dieu fût dans l’Écriture ; et du sein même de ce protestantisme sortirent, des voix qui nièrent, dès la fin du dix-septième, et surtout dans le cours du dix-huitième siècle, que Dieu fût en Jésus-Christ : en attendant qu’une race plus descendue et plus perdue, mais que les premiers révoltés n’avaient pas le droit de déclarer illégitime, eût l’audace d’affirmer que Dieu n’est nulle part. Ici commence proprement le mal de notre époque.

Apparition et propagation du naturalisme (§ 4)

Tum nata est et late nimis per orbem vagata illa rationalismi seu naturalismi doctrina, quae religioni christianæ utpote supernaturali instituto per omnia adversans, summo studio molitur, ut Christo, qui solus Dominus et Salvator noster est, a mentibus humanis, a vita et moribus populorum excluso, meræ quod vocant rationis vel naturæ regnum stabiliatur.

C’est alors qu’a pris naissance et que s’est répandue au loin dans le monde cette doctrine du rationalisme ou du naturalisme qui, s’attaquant par tous les moyens à la religion chrétienne, parce qu’elle est une institution surnaturelle, s’efforce avec une grande ardeur d’établir le règne de ce qu’on appelle la raison pure et la nature, après avoir arraché le Christ, notre seul Seigneur et Sauveur, de l’âme humaine, de la vie et des mœurs des peuples.

Ce fut alors, en effet, que, suivant les pentes déjà formées et subissant l’impulsion donnée par l’hérésie, on quitta définitivement, et non pas sans mépris, la sphère théologique. C’était un monde trop haut selon les uns, trop orageux d’après les autres, et engendrant plus de querelles qu’il ne donnait de profit. Dans tous les cas, c’était une superfluité véritable, la nature possédant en elle-même toutes les lumières, les forces et les ressources nécessaires pour régler toutes choses ici-bas, tracer la conduite de chacun, protéger les intérêts de tous, et parvenir au terme final de sa destinée qui est le bonheur.

Cette prétention dogmatique et pratique de tout réduire à la nature, c’est ce que le concile du Vatican appelle le naturalisme. Dans ce système, la nature devient une sorte d’enceinte fortifiée et de camp retranché, où la créature s’enferme comme dans son domaine propre et tout à fait inaliénable.

Elle s’y pose comme y étant complètement maîtresse d’elle-même, armée d’imprescriptibles droits, ayant à demander des comptes, mais n’en ayant jamais à rendre. Elle considère de là les voies de Dieu, ses propositions et ses ordonnances, ou du moins ce qu’on lui présente comme tel, et elle juge tout avec une indépendance absolue. En somme, on se suffit, et possédant en soi son principe, sa loi et sa fin, on est son monde, et on devient à peu près son Dieu. Et s’il est par trop manifeste que l’individu pris comme tel, est indigent sur beaucoup de points et insuffisant pour beaucoup de choses, néanmoins pour se compléter, il n’a pas à sortir de son ordre ; il trouve dans l’humanité, dans la collectivité, ce qui lui manque personnellement. Là est le fondement de la doctrine révolutionnaire de la souveraineté de l’homme, incarnée dans la souveraineté du peuple. En somme, la nature est le vrai et l’unique trésor, et c’est assez pour nous d’y puiser.

Cette nature dans laquelle on se retranche ainsi, et dont on s’arme contre Dieu, sans doute c’est d’abord la raison privée. Voilà pourquoi le concile semble parler indifféremment du rationalisme ou du naturalisme comme d’une seule et même erreur, signifiée par deux mots à peu près synonymes : Tum nata est et late nimis per orbem vagata illa rationalismi seu naturalismi doctrina. Cependant il est clair que, sans parler des anges rebelles, l’homme lui-même n’oppose pas seulement à Dieu sa raison révoltée, mais encore et surtout sa volonté, ses puissances, ses appétits, ses besoins, ses passions, tout lui-même, sa nature enfin. De là vient qu’à prendre les mots dans leur rigueur, la seconde expression enchérit sur la première, attendu que le naturalisme couvre une erreur plus vaste, plus absolue, plus radicale que le rationalisme : illa rationalismi seu naturalismi doctrina.

Le concile l’appelle une doctrine. Oui : doctrine fausse, meurtrière, mais système large, suivi, complet, qui embrasse l’erreur sous toutes ses formes et dans toutes ses applications. Et l’on peut dire que, comme le christianisme est l’affirmation de toute vérité et de tout bien, le naturalisme est le règne absolu du mensonge et du mal.

Le naturalisme est donc ce qu’il y a de plus opposé au christianisme. Le christianisme dans son essence est tout surnaturel, ou plutôt c’est le surnaturel même en substance et en acte. Dieu surnaturellement révélé et connu, Dieu surnaturellement aimé et servi, surnaturellement donné, possédé et goûté : c’est tout le dogme, toute la morale, tout le culte et tout l’ordre sacramentel chrétien. La nature y est indispensablement supposée à la base de tout ; mais elle y est partout dépassée. Le christianisme est l’élévation, l’extase, la déification de la nature créée. Or, le naturalisme nie avant tout ce surnaturel. Les plus modérés, ainsi que nous vous l’avons exposé dans nos précédentes instructions synodales, le nient comme nécessaire et obligatoire ; la plupart le nient, comme existant et même comme possible. Quoi qu’on dise, et dans tous les cas, la conséquence patente est que le christianisme est une usurpation et une tyrannie.

Le naturalisme, fils de l’hérésie, est donc bien plus qu’une hérésie il est le pur antichristianisme. L’hérésie nie un ou plusieurs dogmes ; le naturalisme nie qu’il y ait des dogmes, et qu’il puisse y en avoir. L’hérésie altère plus ou moins les révélations divines ; le naturalisme nie que Dieu soit révélateur. L’hérésie renvoie Dieu de telle ou telle portion de son royaume ; le naturalisme l’élimine du monde et de la création. C’est pourquoi le concile dit de cette odieuse erreur « qu’elle est de tout point en opposition à la religion chrétienne : quæ religioni christianæ per omnia adversans ; ayant soin d’ajouter que, si elle se dresse ainsi en hostilité complète contre le christianisme, c’est qu’il est le surnaturel institué, le surnaturel vivant et agissant, le surnaturel fait homme en Jésus-Christ et fait ensuite société et humanité dans l’Église : religioni christianæ, utpote supernaturali instituto, per omnia adversans. Et, parce que c’est là le premier principe du naturalisme, il s’ensuit que sa loi fatale, son besoin essentiel, sa passion obstinée, et, dans la mesure où il y réussit, son œuvre réelle, c’est de détrôner le Christ et de le chasser de partout : ce qui sera la tâche de l’antéchrist et ce qui est l’ambition suprême de Satan : summo studio molitur ut Christo, qui solus Dominus et Salvator noster est, a mentibus humanis, a vita et moribus populorum excluso, meræ quod vocant rationis vel naturæ regnum stabiliatur. Oui, tel est le dernier mot de cet exécrable programme. Le Christ, notre unique Seigneur et Sauveur, c’est-à-dire le Christ qui est deux fois notre maître, maître parce qu’il a tout fait, maître parce qu’il a tout racheté, il s’agit de l’exclure de la pensée et de l’âme des hommes, de le bannir de la vie publique et des mœurs des peuples, pour substituer à son règne ce qu’on appelle le pur règne de la raison ou de la nature.

Il faudrait, Messieurs, ne rien savoir de ce qui se passe de notre temps, soit dans la région des idées, soit dans celle des actes et des événements, pour ne pas se rendre compte que tel est le signe de l’époque, sa note caractéristique, son erreur, son crime et son mal.

Conséquences du naturalisme : panthéisme, athéisme, matérialisme

Relicta autem proiectaque christiana religione, negato vero Deo et Christo eius, prolapsa tandem est multorum mens in pantheismi, materialismi, atheismi barathrum, […]

Mais la religion chrétienne étant ainsi laissée et rejetée, Dieu et son Christ niés, l’esprit d’un grand nombre est tombé dans l’abîme du panthéisme, du matérialisme et de l’athéisme, […]

Mais l’abîme appelle un abîme, et les chutes provoquent d’autres chutes. Cette erreur du naturalisme, qui est partout, qui explique tous nos agissements, elle enfante à son tour des erreurs nombreuses et affreuses. Car, en ce monde où tout est mêlé, où les forces destinées au bien sont si souvent surprises par le mal et confisquées à son profit, les ténèbres elles-mêmes sont fécondes, et l’Écriture atteste que la mort a ici-bas sa génération comme la vie. La religion chrétienne étant donc délaissée et rejetée, le vrai Dieu et son Christ étant niés, qu’est-il arrivé ? Le concile va nous faire la réponse : prolapsa tandem est mens multorum in pantheismi, materialismi, atheismi barathrum. Ainsi trois monstres naissent de ce monstre ; trois gouffres s’ouvrent devant ceux qui, désertant les hauteurs de la grâce et de la foi chrétienne, tombent dans l’abîme du naturalisme : le panthéisme, l’athéisme, le matérialisme.

En effet, si la nature est tout, la nature est Dieu. Si, en vertu de ce que nous sommes, nous devenons à Dieu une véritable limite ; si nous avons un droit qui puisse être opposé au sien, une puissance en état de résister à sa puissance, une vie qui se maintienne d’elle-même et se perfectionne sans le secours de sa propre vie et de sa bienfaisante action, il est clair que nous sommes divins par le fait même de notre existence, que l’humanité est divine, que par sa solidarité avec la race humaine chaque individu est déifié. Et parce que la race humaine tient à tout et résume tout, elle est l’expression la plus élevée, et en puissance au moins, l’expression la plus parfaite de la divinité. Finalement, tout est Dieu, et il n’y a de vrai Dieu que l’universalité des êtres. C’est l’impur panthéisme.

Mais si tout est Dieu, nul n’est personnellement Dieu. Si Dieu est vous et moi, il n’est ni moi ni vous. Si Dieu est aussi divers que le sont les hommes et les choses, il est plus que divers, il est contradictoire, il est oui et non. Étant le oui et le non, il s’exclut lui-même, il n’est pas. Voilà l’athéisme.

Et s’il n’y a pas de Dieu, c’est-à-dire de premier Esprit, y a-t-il vraiment des esprits ? Qui a vu des esprits ? Qui a vu des âmes ? L’âme, la substance spirituelle, qu’est-ce autre chose qu’une pure conjecture, une induction pour le moins contestable, et qui, n’étant pas et ne pouvant pas être fondée sur l’expérience, ne saurait jamais être élevée aux rangs d’une donnée scientifique. Comment affirmer l’invisible, l’impalpable, l’invérifiable ? Il n’y a de certain que ce qui est démontré, il n’y a de démontré que ce qui est attesté par les sens ou établi par le calcul. L’homme est chair et n’est que chair ; il est matière, et la matière est tout ce qui existe. C’est l’abject matérialisme.

Conséquence ultérieure du naturalisme : le socialisme

[…] ut iam ipsam rationalem naturam, omnemque iusti rectique normam negantes, ima humanæ societatis fundamenta diruere connitantur.

[…] à ce point que, niant la nature raisonnable elle-même et toute règle du droit et du juste, ils s’efforcent de détruire les derniers fondements de la société humaine.

Est-ce tout ? Dans l’ordre des doctrines, il semblerait difficile de descendre plus bas. Mais les idées gouvernent et commandent les actes. Or, parce qu’il y a encore une société, et que, même après qu’elle a méconnu Dieu, trahi Dieu, expulsé Dieu, la société est obligée, sous peine de mort, de s’attribuer et d’exercer des droits divins, par exemple d’affirmer certains principes, d’établir des lois, d’instituer des juges, de se protéger elle-même par des armées, enfin d’opposer des digues à ce qu’elle nomme encore le mal, et que d’autres appellent le bien, attendu que c’est la satisfaction d’un besoin naturel, d’une vie naturelle, de cette nature enfin qui est le vrai et l’unique divin ; à cause de cela, et en haine des éléments conservateurs qu’elle est forcée de retenir, la société naturelle se voit en butte à toutes les agressions dont l’ordre surnaturel avait été le point de mire. A son tour, elle est la grande ennemie, la grande usurpatrice, le grand tyran, le grand obstacle qu’il faut renverser et détruire à tout prix : société politique et civile, société même domestique, car les deux sont fondées sur la stabilité du mariage qui est pour la nature un joug intolérable, sur l’hérédité qui est une violation manifeste de l’égalité naturelle, et enfin sur la propriété qui est le vol par les individus d’un bien appartenant par nature, à tous. Et ainsi, de négations en négations, le naturalisme conduit à la négation des bases mêmes de la nature raisonnable, à la négation de toute règle du juste et de l’injuste, par suite au renversement, de tous les fondements de la société. Nous voici au socialisme et au communisme.

Vous voyez, Messieurs, que rien n’a échappé aux Pères du Vatican ; vous voyez qu’avec cette sobriété de paroles qui sied si bien à qui parle au nom de Dieu, ils ont tracé le fidèle portrait de notre époque et raconté toute son histoire. Nous ne pensions pas toutefois qu’avant une année écoulée nous dussions lire, transcrites en caractères de sang et de feu, ces déductions naturalistes pacifiquement exposées dans nos actes, et que les événements dussent fournir au texte du concile une démonstration si prochaine et un si effrayant commentaire [4].

Complicité chez les catholiques (§ 5)

Hac porro impietate circumquaque grassante, infeliciter contigit, ut plures etiam e catholicæ Ecclesiæ filiis a via veræ pietatis aberrarent, in iisque, diminutis paullatim veritatibus, sensus catholicus attenuaretur. […]

Il est donc arrivé malheureusement que, cette impiété s’étendant de toutes parts, plusieurs des fils de l’Église catholique eux-mêmes sont sortis du chemin de la vraie piété, et qu’en eux le sens catholique s’est oblitéré par l’amoindris-sement successif des vérités. […]

Cependant le mal n’atteint jamais de pareilles proportions que si, à côté du nombre relativement petit de ceux qui agissent, il y a le grand nombre de ceux qui laissent faire. Il en est des phénomènes moraux et sociaux comme des phénomènes physiques : ils ne se produisent et surtout ne se développent jamais entièrement hors des milieux qui leur sont favorables. Ce milieu nécessaire, sinon à sa naissance, du moins à son progrès, le naturalisme l’a trouvé. Il a rencontré des complicités jusque chez ceux qu’il n’atteignait pas complètement. On dit qu’en temps de peste, ceux-là même qui échappent à la contagion subissent pourtant plusieurs symptômes de l’influence morbide. Hélas ! il s’est formé peu à peu autour de nous un air ambiant, devenu très malsain pour beaucoup de chrétiens de notre temps.

Diminution progressive des vérités, affaiblissement du sens catholique, et par suite, déviation de la vraie piété c’est ainsi qu’après avoir signalé le mal du dehors, l’Église met courageusement à nu la plaie du dedans.

Oui, par suite d’un voisinage et d’un commerce continu, il est arrivé que le naturalisme politique a déteint sur un christianisme qui s’est qualifié « libéral ». Le programme de conciliation entre la doctrine chrétienne et les principes modernes a été posé, développé, défendu par des plumes non moins habiles qu’honnêtes. On s’est laissé persuader, on a laissé enseigner et l’on a enseigné soi-même, que la nature avait ses provinces absolument libres ; que la raison, dans son ordre propre, n’avait aucun compte à rendre à la foi ; que ni la science ni la philosophie n’étaient à aucun titre les servantes de la théologie, mais bien ses sœurs, et peut-être ses sœurs aînées ; que la politique surtout avait son domaine, non pas seulement distinct, mais complètement séparé et indépendant. Par un effet de ces mirages trompeurs, le divin là même où l’on y croyait, a perdu de son prestige, et partant, de son empire. Le surnaturel, même pour ceux qui l’acceptaient et en vivaient, a paru plus restreint dans son étendue, plus limité surtout dans la sphère de son action légitime, qu’on ne l’avait pensé durant tout le cours des siècles précédents. Le christianisme, tenu toujours pour religion céleste, et devant garder ici-bas une place des plus honorables et véritablement sacrée, n’a plus été considéré comme le principe, la loi suprême et la fin dernière de toutes les choses humaines et temporelles. Jésus-Christ, reconnu roi des âmes et législateur suprême des consciences, a vu plus que contester sa royauté sur les nations et sur la création entière. Et l’on est sorti par-là, comme dit le concile, des voies de la vraie piété : de la piété envers le père qui est Dieu ; de la piété également commandée, également nécessaire envers la mère qui est la sainte Église. Si l’on était encore soumis, on avait cessé d’être filial, parfois même d’être respectueux. En obtempérant aux ordres, on refusait sa sympathie et même son approbation aux conduites. On accusait promptement et volontiers ; on blâmait sans difficulté ni scrupule. Au nom de sa sagesse propre et de son expérience et de sa science, on mettait en question, on révoquait en doute, on attaquait plus ou moins ouvertement la science, l’expérience, la sagesse divine et surnaturelle de l’Église, spécialement de l’Église romaine et du Saint-Siège ; on réclamait contre plusieurs de ses volontés déclarées, qu’on jugeait intempestives et attentatoires au droit et à la liberté des opinions. En somme, la lumière baissait dans les esprits en même temps que la foi et la charité dans les âmes les principes s’y effaçaient, les vérités s’y diminuaient, le sens catholique s’y émoussait. C’était là un grand mal en lui-même ; et c’était aussi un immense dommage à cause des divisions qui en résultaient, et qui, en mettant un obstacle absolu à la coalition plus nécessaire que jamais de toutes les forces religieuses, donnaient sur nous à l’ennemi des avantages de plus d’une sorte.

Ces avertissements, Messieurs, s’adressent à nous tous. Ce ne sont pas seulement les chrétiens du siècle, ce sont les hommes même du sanctuaire qui doivent scruter leur propre conscience, et reconnaître la mesure dans laquelle ils ont contribué à ce malheur et participé à cette défaillance. 

Gravité de ces défections

Variis enim ac peregrinis doctrinis abducti, naturam et gratiam, scientiam humanam et fidem divinam perperam commiscentes, genuinum sensum dogmatum, quem tenet ac docet sancta mater Ecclesia, depravare, integritatemque et sinceritatem fidei in periculum adducere comperiuntur.

Car, entraînés par des doctrines diverses et étrangères, et confondant à tort la nature et la grâce, la science humaine et la foi divine, ils finissent par altérer le sens propre des dogmes que tient et enseigne notre mère la sainte Église, et par mettre en péril l’intégrité et la sincérité de la foi.

Et jusqu’où n’a pas été l’entraînement de quelques-uns ? Ce qu’on refusait aux vraies et pures doctrines, on l’accordait à toutes sortes de doctrines nouvelles et étrangères, et l’on tentait des amalgames pitoyables, des alliances impossibles entre les unes et les autres. Alors et fatalement on a perdu la science et le sens des limites. Où Dieu avait établi la distinction pour faire l’union dans l’ordre, on a fait la confusion ou la séparation, c’est-à-dire, dans les deux cas, le désordre et la mort. L’Allemagne a voulu faire de la théologie une philosophie transcendante. La France a prétendu contrôler la foi par la science. La religion, pour un trop grand nombre, n’a plus guère été qu’un sentiment, la foi un instinct, la charité un enthousiasme, la prière une pieuse rêverie. On a composé des histoires, des histoires même bibliques et ecclésiastiques, on est allé jusqu’à écrire des vies de saints, en se donnant pour tâche de tout expliquer, ou à peu près, par des causes naturelles, et en ramenant presque tout à des faits humains, dirigés sans doute par la Providence, mais simplement humains. La voie une fois ouverte, on ne s’est point arrêté ; on a pareillement humanisé les dogmes et les mystères, humanisé la morale et le culte. Ayant naturalisé les préceptes, on a pris à parti les conseils comme autant d’exagérations plus propres à faire des fanatiques qu’à former de véritables hommes et surtout de vrais citoyens. On a rêvé je ne sais quels progrès, je ne sais quelles conditions d’existence sociale, en dehors de la foi, en dehors de l’Église et du Christ, en dehors de tout principe surnaturel ou même de tout principe métaphysique. On a systématiquement écarté, supprimé, aboli la question divine, prétendant supprimer par là ce qui divise les hommes, et rejetant ainsi de l’édifice la pierre fondamentale, sous prétexte qu’elle est une pierre d’achoppement et de contradiction.

Bref, là où la rupture n’a pas été consommée avec le christianisme, le sens orthodoxe des dogmes catholiques a été dénaturé, l’intégrité et la pureté de la foi a été mise en péril. Et l’affaiblissement ou la falsification des doctrines réagissant nécessairement sur tout le reste, la génération moderne, dans ses pensées, dans ses œuvres, dans son caractère, dans sa vie, est devenue hésitante, pusillanime, médiocre, tolérante pour le mal plus encore que pour les méchants, insouciante de l’erreur et parfois pleine de bienveillance pour elle, par-dessus tout impuissante et inhabile pour le bien, incapable de pourvoir à sa propre stabilité et de conjurer sa ruine même matérielle.

L’Église a résolu d’apporter remède à de si grands maux (§ 6)

Quibus omnibus perspectis, fieri qui potest, ut non commoveantur intima Ecclesiæ viscera ? Quemadmodum enim Deus vult omnes homines salvos fieri, et ad agnitionem veritatis venire ; quemadmodum Christus venit, ut salvum faceret, quod perierat, et filios Dei, qui erant dispersi, congregaret in unum : ita Ecclesia, a Deo populorum mater et magistra constituta, omnibus debitricem se novit, ac lapsos erigere, labantes sustinere, revertentes amplecti, confirmare bonos et ad meliora provehere parata semper et intenta est.

En présence de toutes ces calamités, comment se pourrait-il faire que l’Église ne fût pas émue jusqu’au fond de ses entrailles ? Car, de même que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et qu’ils arrivent à la connaissance de la vérité, de même que Jésus-Christ est venu afin de sauver ce qui était perdu et de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu qui étaient dispersés ; de même l’Église, établie par Dieu mère et maîtresse des peuples, sait qu’elle se doit à tous, et elle est toujours disposée et préparée à relever ceux qui sont tombés, à soutenir les défaillants, à embrasser ceux qui reviennent à elle, à confirmer les bons et à les pousser vers la perfection.

Quapropter nullo tempore a Dei veritate, quæ sanat omnia, testanda et prædicanda quiescere potest, sibi dictum esse non ignorans : « Spiritus meus, qui est in te, et verba mea, quæ posui in ore tuo, non recedent de ore tuo amodo et usque in sempiternum ». 

C’est pourquoi elle ne peut s’abstenir en aucun temps d’attester et de prêcher la vérité de Dieu qui guérit toutes choses, car elle n’ignore pas que c’est à elle qu’il a été dit : Mon Esprit qui est en toi et mes paroles que j’ai posées en ta bouche ne s’éloigneront jamais de ta bouche, maintenant et pour l’éternité [Is 59, 21].

C’est là, disons-nous le mal de notre temps. Or l’Église, toujours mère, s’en émeut jusqu’au fond des entrailles. Elle sait ce qu’est Dieu, et quelle volonté il a du salut de tous les hommes et de leur avènement à la connaissance de la vérité ; elle sait ce que le Christ est venu faire, quelle œuvre de salut et d’union il est venu accomplir. Les pensées, les amours de Dieu sont ses pensées et ses amours ; elle a hérité de tous les sentiments qui furent au cœur de Jésus-Christ. Elle sait quel est le prix des âmes rachetées par un sang divin ; elle connaît tous les secrets, elle possède toutes les ressources pour ramener ces âmes à Dieu et au salut. Ayant été divinement constituée la mère et la maîtresse des peuples, elle reste mère même envers les ingrats et les contempteurs, elle demeure maîtresse même envers les révoltés et les transfuges. Se reconnaissant débitrice de tous, elle ouvre ses lèvres pour parler, ses bras pour embrasser, son cœur pour qu’on s’y réfugie. Relever ceux qui sont tombés, soutenir ceux qui chancellent, accueillir avec amour ceux qui reviennent, affermir les bons et favoriser leurs progrès vers le mieux : c’est ce à quoi elle se montre toujours prête, toujours attentive. […].

Ce remède est le concile œcuménique (§ 7)

Nos itaque, inhærentes prædecessorum nostrorum vestigiis, pro supremo nostro apostolico munere veritatem catholicam docere ac tueri, perversasque doctrinas reprobare numquam intermisimus. Nunc autem sedentibus nobiscum et iudicantibus universi orbis episcopis, in hanc œcumenicam synodum auctoritate nostra in Spiritu sancto congregatis, innixi Dei verbo scripto et tradito, prout ab Ecclesia catholica sancte custoditum et genuine expositum accepimus, ex hac Petri cathedra in conspectu omnium salutarem Christi doctrinam profiteri et declarare constituimus, adversis erroribus potestate nobis a Deo tradita proscriptis atque damnatis.

C’est pourquoi, persistant à marcher sur les traces de nos prédécesseurs, et selon le devoir de notre charge apostolique, nous n’avons jamais cessé d’ensei-gner et de défendre la vérité catholique et de réprouver les doctrines perverses. Mais, à présent, au milieu des évêques du monde entier siégeant avec nous et jugeant, réunis dans le Saint-Esprit par notre autorité en ce synode œcuménique, appuyés sur la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition, telle que nous l’avons reçue, saintement conservée et fidèlement exposée par l’Église catholique, nous avons résolu de professer et de déclarer, du haut de cette chaire de Pierre, en face de tous, la doctrine salutaire de Jésus-Christ en proscrivant et condamnant les erreurs contraires avec l’autorité qui nous a été confiée par Dieu.

[…] Aux maux extrêmes il faut opposer les remèdes extraordinaires. Dans d’autres circonstances déjà, les évêques ont été invités par leur chef à se grouper autour de lui pour l’entendre, le conseiller, le consoler, le fortifier. Cette fois, en vertu de son autorité souveraine, il les a mandés de tous les points de l’univers où ils remplissent leurs fonctions respectives de docteurs et de pasteurs, il les a convoqués pour siéger et pour juger avec lui, et pour exercer dans cette cour plénière toute l’étendue de leurs attributions de judicature doctrinale ; par ses ordres, ils sont assemblés dans le Saint-Esprit, réunis en concile œcuménique. Et là appuyé sur la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition, telle qu’elle est venue jusqu’à nous, saintement gardée et sincèrement exposée par l’Église, le Pontife romain, du haut de la chaire de Pierre, en présence du monde entier, et par l’autorité divine dont le corps des pasteurs est investi avec lui, a entrepris de professer et de déclarer la doctrine salutaire du Christ, et en même temps de prescrire et de condamner les erreurs contraires à cette doctrine.

Telle est, Messieurs, la préface du concile du Vatican. Si quelqu’un n’en comprend pas l’étendue, la portée, la majesté, la grandeur, il faut le plaindre : l’intelligence lui manque autant que la foi.

Maintenant, Messieurs, attendez-vous que je vous développe dans le même détail chacun des quatre chapitres de la constitution Dei Filius ? Ce travail serait d’une prolixité extrême ; et il vous apporterait, ainsi qu’à moi, une fatigue superflue. J’ose dire que le commentaire d’une partie de ces chapitres est depuis longtemps entre vos mains. Si sobre que je sois dans la seconde partie de cet entretien, résignez-vous à y retrouver, dans un autre langage, la répétition très fréquente de ce qui a fait précédemment l’objet de nos trois instructions synodales sur les erreurs du temps présent [5].


[1]    — Charles Louis Gay (1815-1892) sera sacré évêque auxiliaire de Poitiers en 1877.

[2]    — Mgr Pie, évêque de Poitiers (1815-1880), « Instruction synodale sur la première constitution du concile du Vatican intitulée : Constitutio dogmatica de Fide catholica commençant par Dei Filius » (17 juillet 1871). (Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, Poitiers, Oudin, t. 7). Quelques pages de cette instruction ont été publiées dans Le Sel de la terre 95, p. 185-192.

[3]    — On considere plutôt aujourd’hui ce concile comme le vingtième concile œcuménqiue. (NDLR.)

[4]    — Allusion à la Commune de Paris, en 1871. (NDLR.)

[5]    — Texte intégral de la Troisième instruction synodale sur les erreurs du temps présent (juillet 1862 et août 1863) dans Le Sel de la terre 95, p. 106-163. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Successeur de saint Hilaire sur le siège épiscopal de Poitiers, Mgr Louis-Édouard Pie (1815-1880) est un des grands docteurs catholiques du 19e siècle. 

Tout le numéro 95 du Sel de la terre lui est consacré.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 112-113

p. 198-213

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