ÉDITORIAL
Que faut-il dire aux complotistes ?
La rage est passée de mode. Le fascisme lui-même semble vieillir. Pour noyer son chien, aujourd’hui, il faut l’accuser de complotisme : argument sans réplique, qui permet de disqualifier d’un seul mot et de façon définitive n’importe quel adversaire.
La tendance n’est pas nouvelle [1], mais s’est nettement renforcée au cours des mois passés. La grosse presse multiplie les dossiers alarmants sur le sujet. Avec sa finesse coutumière, elle clarifie d’emblée la situation grâce à un lumineux schéma binaire : d’un côté les gens raisonnables ; en face, les complotistes, tous amalgamés dans la même catégorie infamante en iste. Les gentils et les méchants. Ou plus exactement : les gens instruits (educated people) et les ploucs. Aucune catégorie intermédiaire ou divergente, aucune autre grille d’analyse, aucun effort pour cerner davantage la complexité du réel. Les lecteurs risqueraient de s’y perdre.
Quant à l’idée très dérangeante que la vertu, en ce domaine comme en beaucoup d’autres, pourrait être un sommet entre deux défauts opposés – et qu’il y aurait donc un vice intellectuel de crédulité ou conformisme qui ferait pendant au complotisme, avec toutes sortes de nuances de part et d’autre du juste milieu – n’en parlons même pas : si les joueurs ne sont pas clairement répartis en deux équipes parfaitement distinctes, grâce à deux maillots bien contrastés uniformisant chaque camp, comment nos journalistes pourront-ils comprendre ce qui se passe sur le terrain ?
Un mot qui répand l’amalgame
Il y a donc les complotistes et les gens normaux. C’est tout. Et n’importe quelle mise en cause du discours officiel est, par nature, complotiste. Peu importe le sujet, la qualité de l’argumentation, la solidité des preuves : toutes les contestations relèvent de la même catégorie. Les croyances absurdes sur le pouvoir des « Reptiliens » ou les thèses délirantes du réseau QAnon sont à ranger dans la même case que la simple supposition d’une manigance des laboratoires pharmaceutiques contre l’hydroxychloroquine. Différence de degré, concède le quotidien de référence de la République [2], mais non de nature.
Car, pour les conformistes, seule la structure du propos importe, indépendamment du contenu. Comme pour souligner leur amalgame, ils aiment à parler de « théorie du Complot » : au singulier. Que l’on s’en prenne aux jésuites, aux francs-maçons, aux reptiliens ou aux banques centrales, que l’on s’appuie sur son imagination ou sur des documents certains, que l’on procède de façon prudente et réaliste ou hystérique et monomaniaque, que l’on prétende tout résoudre de façon simpliste ou que l’on se contente de poser quelques questions gênantes, peu importe : tout est à ranger dans le même sac. Tout mérite la même étiquette et le même mépris.
Surtout, ajoutent les psychologues, ne discutez pas avec ces gens-là. N’acceptez sous aucun prétexte de considérer leurs arguments. Ce serait les conforter dans leur logique. Dès que vous apercevez un discours de structure complotiste, refusez le débat.
Vieille méthode, qui fut déjà opposée à Mgr Delassus dénonçant la conjuration antichrétienne [3], et, avec encore plus d’efficacité, aux dissidents d’URSS, internés en hôpital psychiatrique.
Y a-t-il un danger complotiste ?
Pourtant, en sens inverse, il faut admettre que tout n’est pas faux, loin de là, dans la dénonciation officielle du complotisme.
Comment nier que le réseau internet, qui a contribué à libérer beaucoup d’intelligences du conformisme médiatique, a en même temps favorisé à un niveau inouï toutes les formes de désordre mental ou moral ?
• La prolifération anarchique de « l’information » a sans doute permis à quelques prêcheurs de vérité d’accroître leur audience. Mais elle a aussi entraîné un déchaînement sans précédent de fausses nouvelles en tous genres, lancées inconsidérément par des inconscients ou très volontairement par des agences anonymes de désinformation qui travaillent méthodiquement à favoriser telle ou telle cause auprès de telle ou telle catégorie de la population, mêlant habilement le vrai et le faux selon des recettes adaptées à chaque public. Après avoir appâté la cible en relayant les informations qui flattent ses espoirs ou nourrissent ses craintes, le bon désinformateur doit, pour rester crédible, diffuser un certain pourcentage de vérités. Mais ces vérités elles-mêmes peuvent être nuisibles, car l’occultation ou la minimisation de tel ou tel fait capital – dissimulé par tout un flot de nouvelles sans importance – est souvent une désinformation beaucoup plus efficace que la diffusion de mensonges caractérisés.
• L’illusion d’omni-compétence suscitée par internet est encore plus désastreuse. Le paradoxe est bien connu : on trouve tout sur la Toile, sauf le moyen sûr d’y discerner le vrai du faux. Mais la rapidité avec laquelle on accède à l’information – à peu près l’universalité du savoir humain, mêlé à un échantillon tout aussi universel de la bêtise humaine – génère un sentiment de toute-puissance. Elle favorise l’illusion, de plus en plus répandue, qu’on peut facilement, en quelques clics, juger de tout – géopolitique, médecine, théologie ou physique quantique – sans avoir jamais pris le temps ni la peine de se laisser former à ces disciplines, mais avec toute l’assurance du néophyte. C’est la porte ouverte au simplisme et aux explications de type monocausal – méconnaissant la complexité du réel.
• La dictature de l’émotion couronne inévitablement le processus, car l’internaute, privé des moyens réels de discerner le vrai du faux, ne peut plus se déterminer que d’après ses sentiments. Il accepte sans vérification ce qui confirme ses pressentiments, repousse sans examen ce qui les contrarie. La rapidité avec laquelle les nouvelles se succèdent, la prégnance de l’audiovisuel, la pression mimétique des réseaux sociaux et la sélection personnalisée des algorithmes – qui vous enferment progressivement dans les sources d’informations correspondant à vos préférences – renforcent le processus et font rapidement oublier l’importance du raisonnement logique ou de la vérification des sources. Les faits gênants aussi bien que les contradicteurs sont systématiquement écartés, non dans un effort de confrontation raisonnable – essayant d’y discerner au moins la part de vérité qui pourrait nuancer ou compléter le point de vue adverse – mais avec une hostilité systématique, appuyée sur des procès d’intention. On n’agit plus selon la raison, mais selon la passion.
Une question de méthode
Deux crises intellectuelles majeures se rejoignent aujourd’hui :
• Une crise de confiance, car les pouvoirs révolutionnaires, après avoir systématiquement détruit la confiance en toutes les autorités naturelles ou surnaturelles, prôné partout le libre examen individuel, et déclaré que la foi (acceptation confiante de la vérité révélée par Dieu) était indigne de la raison humaine, exigent maintenant, de façon de plus en plus dictatoriale, qu’on accepte aveuglément, sans examen, tout ce qui émane des instances mondialistes. Illogisme trop manifeste pour ne pas susciter des réactions.
• Une crise de la logique, puisque les mêmes pouvoirs révolutionnaires ont détruit les méthodes classiques d’enseignement qui avaient prouvé, depuis plus de deux millénaires, leur efficacité pour apprendre à penser.
La plupart de nos contemporains, complotistes comme conformistes, n’ont plus aujourd’hui ni principes sûrs, ni méthode efficace pour discerner le vrai.
Dans ce désastre général, l’Église continue, sans se lasser, de proposer le remède. Elle en a même fait un précepte juridique.
Le canon 1366, en effet, ne prône pas seulement la doctrine de saint Thomas d’Aquin. Il ordonne d’instruire les clercs « selon la méthode, la doctrine et les principes du Docteur Angélique [4] ». Car saint Thomas ne se contente pas d’enseigner des vérités (une doctrine). Il apprend à remonter aux principes et il donne une méthode que l’Église recommande avec instance.
C’est que l’expérience de plusieurs siècles lui a parfaitement appris que la méthode de l’Aquinate l’emporte singulièrement sur toutes les autres, soit pour former les étudiants, soit pour approfondir les vérités peu accessibles [5].
Face à la crise intellectuelle, Le Sel de la terre, fidèle à sa mission première, fournit dans ce numéro des conseils pour aborder la lecture de la Somme théologique, l’œuvre maîtresse de saint Thomas d'Aquin.
Il scrute un complotisme curieusement peu dénoncé : celui des « mythistes », qui vont jusqu’à nier l’existence historique de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Il se penche sur la « grande réinitialisation » (grand Reset), fréquemment associée à ce qu’on nomme les théories du complot (article de Luc Pacioli).
Enfin, dans les documents, il donne la parole à Mgr Vigano, cet archevêque qui, nous dit-on, « passerait la mesure » et dont les « outrances » rappelleraient « le ton abusif » de Jérôme Savonarole [6]. En lisant ce qu’écrit l’ancien nonce aux États-Unis, nos lecteurs pourront se demander si Mgr Vigano ne gêne pas plutôt parce qu’il dénonce la Rome conciliaire telle qu’elle le mérite, sans se contenter d’un combat à fleurets mouchetés.
[1] — Voir notamment « La parole aux anti-complotistes » dans Le Sel de la terre 49 (p. 200).
[2] — William Audurau dans Le Monde du 18 janvier 2021.
[3] — « On ne raisonne pas avec les malades de cette sorte ; on les envoie à l’hôpital. » Mgr John Ireland à propos de Mgr Delassus dans Le Figaro du 25 juin 1899. Voir Le Sel de la terre 28, p. 78-79 ou bien Louis Medler, Mgr Delassus, éditions du Sel.
[4] — Code de droit canonique de 1917, canon 1366, 2.
[5] — Encyclique Humani generis de Pie XII (12 août 1950).
[6] — Le magazine La Vie (3 décembre 2020) a consacré au conspirationnisme tout un dossier ciblant princip alement Mgr Vigano, désigné comme « le nonce déchu ». En réalité, Mgr Vigano a donné sa démission à 75 ans, atteint par la limite d’âge, et n’est donc pas plus « déchu » que Benoît XVI ou n’importe quel évêque à la retraite, mais l’expression a été forgée pour évoquer l’ange déchu (le latin nuntius – d’où vient nonce – correspondant au grec aggelos – ange). A y bien penser, le terme « déchu » ne conviendrait-il pas beaucoup mieux à La Vie ex-catholique ? — Elle n’est malheureusement pas la seule à attaquer le prélat.

