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Réponse aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicantereaux et ministreaux de Genève

par Pierre de Ronsard



Parmi les chefs-d’œuvre ignorés de Ronsard – et soigneusement enterrés par l’Éducation totalitaire qui se prétend nationale – figure certainement la Réponse aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicantereaux et ministreaux de Genève, qu’il publia en 1563.

Pour illustrer l’article de Gérard Bedel, en voici quelques extraits dont on appréciera l’étonnante variété :

• le ton polémique, sensible dès l’apostrophe initiale (Quoi ? tu jappes, mâtin, afin de m’effrayer), se mêle de burlesque lorsque Ronsard prétend exorciser son contradicteur ;

• il s’ennoblit lorsque Ronsard affirme sa foi chrétienne dans un passage exceptionnellement solennel, tissé d’allusions au Symbole de Nicée et aux évangiles ;

• il se fait bucolique pour décrire la vie quotidienne du poète, en réponse aux calomnies des prédicants genevois.

Quelles que soient les limites de la religion de Ronsard – une religion installée […] amputée de sa dimension mystique et missionnaire, déplorait le père Calmel [1] – ces vers méritent d’être connus. S’ils ne sont pas, comme ils le devraient, lus, étudiés, appris et récités dans les classes, qu’ils le soient au moins dans les familles chrétiennes [2].

Le Sel de la terre.

✵ 

Vive riposte au calomniateur

Apostrophe initiale

Quoi ? tu jappes, mâtin, afin de m’effrayer,

Qui n’osais ni gronder, ni mordre, n’aboyer,

Sans parole, sans voix, sans poumons, sans haleine,

Quand ce grand duc vivait, ce laurier de Lorraine

Qu’en violant le droit et divin et humain,

Tu as assassiné d’une traîtresse main [3] !

Et maintenant enflé par la mort d’un seul homme

Tu médis de mon nom que la France renomme,

Aboyant ma vertu, et faisant du bragard [4]

Pour te mettre en honneur, tu te prends à Ronsard. […]

Ronsard exorcise son contradicteur

Mais devant que parler, il faut exorciser

Ton démon qui te fait mes démons dépriser [5].

 

Fuyez, peuples, fuyez, que personne n’approche !

Sauvez-vous en l’église, allez sonner la cloche

A son dru et menu ; faites flamber du feu,

Faites un cerne en rond, murmurez peu à peu

Quelque sainte oraison, et mettez en la bouche

Sept ou neuf grains de sel, de peur qu’il ne vous touche.

Le voici ! je le vois : écumant et bavant,

Il se roule en arrière, il se roule en avant,

Affreux, hideux, bourbeux ; une épaisse fumée

Ondoie de sa gorge en flammes allumée

II a le diable au corps : ses yeux cavés dedans,

Sans prunelle et sans blanc, reluisent comme ardents [6] 

Qui par les nuits d’hiver errent dessus les ondes,

Abreuvant dans les eaux leurs flammes vagabondes :

Il a le museau tors, et le dos hérissé,

Ainsi qu’un gros mâtin des dogues pelissé.

 

Fuyez, peuples, fuyez ; non, attendez la bête,

Apportez cette étole : il faut prendre sa tête,

Et lui serrer le cou, il faut semer épais

Sur lui de l’eau bénie avec un aspergès,

Il faut faire des croix en long sur son échine.

Je tiens le monstre pris, voyez comme il chemine

Sur les pieds de derrière, et comme il ne veut pas,

Rebellant à l’étole, accompagner mes pas.

 

Sus, sus, prêtres, frappez dessus la bête prise

Que par force on le traîne aux degrés de l’église.

Ainsi le gros mâtin des enfers [7] fut traîné

Quand il sentit son col par Alcide enchaîné. […]

 

Ainsi ce loup-garou son venin vomira,

Quand de son estomac le diable s’enfuira. […]

Les quatre humeurs

Voyez combien d’humeurs différentes [8] lui sortent

Qui de son naturel les qualités rapportent :

La rouge que voilà, le fit présomptueux,

Cette verte le fit mutin tumultueux,

Et cette humeur noirâtre et triste de nature,

Est celle qui pipait [9] les hommes d’imposture,

La rousse que voilà le faisait impudent,

Bouffon, injurieux, brocardeur, et mordant,

Et l’autre que voici visqueuse, épaisse, et noire,

Le rendait par sur tous hargneux au consistoire [10].

 

Je me fâche de voir ce méchant animal

Vomir tant de venins : tout le cœur m’en fait mal.

Faites venir quelque homme expert en médecine

Pour l’abreuver du jus d’une forte racine,

Si son mal doit guérir, l’ellébore [11] sans plus

Guérira son cerveau lunatique et perclus.

 

Je pense, à voir son front, qu’il n’a point de cervelle

Je m’en vais lui sonder le nez d’une éprouvelle

Certes il n’en a point, le fer est bien avant,

Et en lieu de cerveau son chef est plein de vent [12]. […]

Solennelle profession de foi

Je crois en Dieu le Père tout-puissant

J’ai le chef élevé pour voir et pour connaître

De ce grand univers le seigneur et le maître :

Car en voyant du ciel l’ordre qui point ne faut [13]

J’ai le cœur assuré qu’un moteur est là-haut,

Qui tout sage et tout bon gouverne cet empire

Comme un pilote en mer gouverne son navire ;

Et que ce grand palais, si largement voûté,

De son divin ouvrier ensuit la volonté.

Et en Jésus-Christ son Fils unique, notre Seigneur

Or, ce Dieu tout-puissant, plein d’éternelle essence,

Tout rempli de vertu, de bonté, de puissance,

D’immense majesté, qui voit tout, qui sait tout,

Sans nul commencement, sans milieu, ni sans bout,

Dont la divinité très royale et suprême

N’a besoin d’autre bien sinon de son bien même,

Se commençant par elle, et finissant en soi ;

Bref, ce prince éternel, ce seigneur, et ce roi,

Qui des peuples le père et le pasteur se nomme,

Ayant compassion des misères de l’homme,

Et désirant qu’il fût du péché triomphant,

En ce monde envoya son cher unique enfant,

Éternel comme lui et de la même essence,

Ayant du Père sien la gloire et la puissance.

Or ce Fils bien-aimé qu’on nomme Jésus-Christ,

(Au ventre virginal conçu du Saint-Esprit)

Vêtit sa déité d’une nature humaine,

Et sans péché, porta de nos péchés la peine ;

Publiquement au peuple en ce monde prêcha ;

De son Père l’honneur non le sien il chercha,

Et, sans conduire aux champs ni soldats, ni armées,

Fit germer l’Évangile aux terres Idumées [14].

II fut accompagné de douze seulement,

Mal logé, mal vêtu, vivant très pauvrement,

(Bien que tout fût à lui de l’un à l’autre pôle)

II fut très admirable en œuvre et en parole,

Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux,

Rendit l’oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ;

II soûla de cinq pains les troupes vagabondes,

II arrêta les vents, il marcha sur les ondes,

Et de son corps divin, mortellement vêtu [15],

Les miracles sortaient, témoins de sa vertu.

 

Le peuple qui avait la cervelle endurcie,

Le fit mourir en croix, suivant la prophétie ;

II fut mis au tombeau, puis il ressuscita ;

Puis, porté dans le ciel, à la dextre monta

De son Père là haut, et n’en doit point descendre

Visible, que ce monde il ne consume en cendre.

Je crois au Saint-Esprit, à la sainte Église catholique

 

Quand vainqueur de la mort dans le ciel se haussa,

Pour gouverner les siens une Église laissa,

A qui donna pouvoir de lier et dissoudre,

D’accuser, de juger, de damner et d’absoudre,

Promettant que toujours avec elle serait,

Et, comme son époux, ne la délaisserait.

 

Cette Église première, en Jésus-Christ fondée,

Pleine d’un saint Esprit, s’apparut en Judée :

Puis saint Paul, le vaisseau [16] de grâce et de savoir,

La fit ardentement en Grèce recevoir ;

Puis elle vint à Rome, et de là fut portée

Bien loin aux quatre parts de la terre habitée.

 

Cette Église nous est par la tradition

De père en fils laissée en toute nation

Pour bonne et légitime, et venant des Apôtres :

Seule la confessons, sans en recevoir d’autres.

 

Elle, pleine de grâce et de l’esprit de Dieu,

Choisit quatre témoins, saint Jean, Luc, Marc, Matthieu,

Secrétaires de Christ, et, pour les faire croire,

Aux peuples baptisés approuva leur histoire.

 

Sitôt qu’elle eut rangé les villes et les rois,

Pour maintenir le peuple, elle ordonna des lois,

Et afin de coller les provinces unies,

Comme un ciment bien fort, fit des cérémonies,

Sans lesquelles longtemps en toute région

Ne se pourrait garder nulle religion. […]

Hors de l’Église, point de salut

Or, cette Église fut dès longtemps figurée

Par l’arche qui flottait dessus l’onde azurée,

Quand Dieu ne pardonnait qu’aux hommes qui étaient

Entrés au fond d’icelle, et dans elle habitaient :

Le reste fut la proie et le jouet de l’onde,

Que le ciel déborda [17] pour se venger du monde :

Aussi l’homme ne peut en terre être sauvé,

S’il n’est dedans le sein de l’Église trouvé. […]

Comment remédier aux abus

II est vrai que le temps qui tout change et détruit,

A mille et mille abus en l’Église introduit,

Enfantés d’ignorance, et couvés sous la targe [18]

Des prélats ocieux [19] qui en avaient la charge.

 

Je sais que nos pasteurs ont souhaité la peau

Plus qu’ils n’ont [20] la santé de leur pauvre troupeau ;

Je sais que des abbés la cuisine trop riche

A laissé du Seigneur tomber la vigne en friche ;

Je vois bien que l’ivraie étouffe le bon blé,

Et si n’ai pas l’esprit si gros ni si troublé,

Que je ne sente bien que l’Église première,

Par le temps, a perdu beaucoup de sa lumière.

 

Tant s’en faut que je veuille aux abus demeurer,

Que je me veux du tout des abus séparer,

Des abus que je hais, que j’abhorre et méprise :

Je ne me veux pourtant séparer de l’Église,

Ni ne ferai jamais : plutôt par mille efforts

Je voudrais endurer l’horreur de mille morts.

 

Comme un bon laboureur, qui par sa diligence

Sépare les bourriers [21] de la bonne semence,

II faut comme en un van de l’Église trier

Les abus, les jeter, et non la décrier,

Et non s’en séparer, mais fermement la suivre,

Et dedans son giron toujours mourir et vivre. […]

La vie simple d’un poète campagnard

M’éveillant au matin, devant que faire rien,

J’invoque l’Éternel, le père de tout bien,

Le priant humblement de me donner sa grâce,

Et que le jour naissant sans l’offenser se passe :

Qu’il chasse toute secte et toute erreur de moi,

Qu’il me veuille garder en ma première foi,

Sans entreprendre rien qui blesse ma province,

Très humble observateur des lois et de mon prince.

 

Après je sors du lit, et quand je suis vêtu

Je me range à l’étude, et apprends la vertu,

Composant et lisant, suivant la destinée

Qui s’est dès mon enfance aux Muses inclinée :

Quatre ou cinq heures, seul, je m’arrête enfermé ;

Puis sentant mon esprit de trop lire assommé,

J’abandonne le livre, et m’en vais à l’église ;

Au retour pour plaisir une heure je devise ;

De là je viens dîner, faisant sobre repas,

Je rends grâces à Dieu : au reste, je m’ébats.

 

Car si l’après dînée est plaisante et sereine,

Je m’en vais promener, tantôt parmi la plaine,

Tantôt en un village, et tantôt en un bois,

Et tantôt par les lieux solitaires et cois [22].

J’aime fort les jardins qui sentent le sauvage,

J’aime le flot de l’eau qui gazouille au rivage.

 

Là, devisant sur l’herbe, avec un mien ami,

Je me suis par les fleurs [23] bien souvent endormi,

A l’ombrage d’un saule, ou, lisant dans un livre

J’ai cherché le moyen de me faire revivre. […]

 

Mais quand le ciel est triste et tout noir d’épaisseur,

Et qu’il ne fait aux champs ni plaisant ni bien seur [24],

Je cherche compagnie, ou je joue à la prime [25],

Je voltige, ou je saute, ou je lutte, ou j’escrime,

Je dis le mot pour rire, et, à la vérité,

Je ne loge chez moi trop de sévérité.

 

Puis, quand la nuit brunette a rangé les étoiles,

Encourtinant [26] le ciel et la terre de voiles,

Sans souci je me couche, et là, levant les yeux

Et la bouche et le cœur vers la voûte des cieux,

Je fais mon oraison, priant la Bonté haute

De vouloir pardonner doucement à ma faute. […]

 

Voilà comme je vis, si ta vie est meilleure,

Je n’en suis envieux, et soit à la bonne heure. […]


[1]    — Voir Roger-Thomas Calmel o.p. (1914-1975), « Ronsard et ses discours aux réformés » dans École chrétienne renouvelée (Paris, Téqui, 1958), p. 94-99 (texte reproduit dans Le Sel de la terre 12 bis, p. 313-317).

[2]    — Pour faciliter la lecture, nous avons systématiquement adopté l’orthographe moderne. Nous avons également ajouté quelques sous-titres et quelques notes explicatives.

[3]    — La Réponse de Ronsard est datée du 24 février 1563, jour de la mort du duc de Lorraine François de Guise (1520-1563), poignardé par traîtrise. Voir Le Sel de la terre 100, p. 137.

[4]    — Bragard : du moyen français braguer : orner, parer, et, par extension, faire le fier.

[5]    — Démon : toute sorte d’esprit, bon ou mauvais – et même le génie poétique. Le démon à exorciser est diabolique, mais dans sa Remontrance au peuple de France, Ronsard dit avoir été protégé des influences protestantes par un « bon démon » (vers 211-214).

[6]    — Comme ardents : comme des feux follets.

[7]    — Le gros mâtin des enfers : le chien Cerbère saisi dans les Enfers par Hercule, ici surnommé Alcide. Allusion aux Métamorphoses d’ Ovide (VII, 408-419).

[8]    — Combien d’humeurs différentes : selon la médecine antique, quatre humeurs – sang (rouge), bile (verte), « bile noire » (en réalité, sang désoxygéné présent dans la rate, noirâtre) et lymphe (rousse) – influençaient les passions humaines et contribuaient à former, selon la prédominance de l’une ou l’autre, les quatre tempéraments : sanguin (présomptueux), bilieux (tumultueux), mélancolique (triste) et flegmatique (impudent, bouffon, etc.). — En fait, le malheureux contradicteur de Ronsard se trouve réunir les défauts des quatre tempéraments, mais particulièrement la bile noire qui est évoquée deux fois.

[9]    — Pipait : attrapait, trompait.

[10]  — Consistoire : réunion des dirigeants d’une communauté protestante.

[11]  — Les grains de l’ellébore sont supposés guérir la folie. — Voir La Fontaine : « Ma commère, il vous faut purger /Avec quatre grains d'ellébore » (Le lièvre et la tortue).

[12]  — « Ronsard est dépourvu de méchanceté. Son discours au prédicant est quelquefois ironique, mais d’une ironie sans méchanceté. Il l’injurie ; il le met plus bas que terre : c’est le cas de le dire ; mais il ne lui porte pas de coup perfide. Perfide, ce mot qu’on dirait inventé par Racine, ce mot ne se trouve pas dans Ronsard ; ni le mot, ni le sentiment. » R. Th. Calmel (voir Le Sel de la terre 12 bis, p. 316)

[13]  — Point ne faut : ne connaît pas de défaillance.

[14]  — Terres Idumées : la Judée et ses environs.

[15]  — Mortellement vêtu : revêtu d’une enveloppe mortelle.

[16]  — Vaisseau : vase.

[17]  — Déborda : fit déborder.

[18]  — Targe (du latin targum) : bouclier, protection.

[19]  — Ocieux : oisifs, négligents.

[20]  — Plus qu’ils n’ont [souhaité] la santé

[21]  — Bourriers : morceaux de paille restant mêlés au blé battu.

[22]  — Cois (du latin quietus) : tranquilles.

[23]  — Par les fleurs : parmi les fleurs.

[24]  — Seur : sûr.

[25]  — Prime : jeu de cartes répandu en Europe aux 16e et 17e siècles.

[26]  — Encourtinant : enveloppant.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 115

p. 156-163

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