ÉDITORIAL
Commune, copinage et Syllabus
C'est la faute au copinage ! Quinze progressistes l’expliquent dans le quotidien La Croix, au moment même où l’on commémore les catholiques martyrisés par la Commune, il y a 150 ans :
Les otages de la Commune ont été assassinés non pas en raison de leur foi chrétienne, mais en raison de leur affiliation supposée aux ennemis de la Commune. […] La répression féroce des communards, que l’Église institutionnelle laissa faire, a suscité une triste dynamique consistant à faire de certains religieux des boucs émissaires.
[…] Dans de telles conditions, parler de « martyrs » n’est pas justifié. Une question intéressante à se poser serait celle-ci : pourquoi l’appartenance au christianisme a-t-elle pu être perçue comme un critère d’hostilité à la Commune de la part de ses partisans ? La diabolisation du clergé catholique entre sans doute en compte, et doit être critiquée, mais entre aussi en compte le copinage structurel de ce même clergé avec la bourgeoisie capitaliste [1].
Passons, par charité chrétienne, sur la qualité du français.
Passons sur la curieuse inversion chronologique qui imagine que l’arrestation des prêtres et religieux par la Commune – dès le dimanche des Rameaux 2 avril 1871 – pourrait être l’effet d’une « triste dynamique » causée par « la répression féroce des communards » quarante jours plus tard [2].
Passons sur l’étonnante distraction qui commence par négliger les lettres de Mgr Darboy à Adolphe Thiers [3] et va jusqu’à oublier qu’à partir du 24 mai – mercredi de la fameuse Semaine sanglante – il n’y avait plus, sur le siège épiscopal de Paris, aucune autorité institutionnelle capable de freiner la répression féroce des communards.
Ne passons pas, en revanche, sur la triple injustice que commettent nos quinze progressistes
– envers nos martyrs,
– envers les ouvriers de Paris,
– envers la sainte Église.
Y a-t-il eu des martyrs ?
D’abord envers nos martyrs, à qui les Quinze veulent refuser ce titre, au prétexte qu’ils auraient été assassinés non pas en raison de leur foi chrétienne, mais en raison de leur affiliation supposée aux ennemis de la Commune.
Mais qu’est-ce donc que le martyre ?
Qui est l’agent principal ?
Le martyre étant essentiellement un témoignage, l’agent principal en est le martyr lui-même, et non le bourreau, qui en fournit seulement l’occasion. La réalité du martyre dépend donc bien plus des dispositions de celui qui est tué que de celui qui tue. S’il est indispensable que la foi du martyr soit intègre – et publiquement proclamée – il n’est pas nécessaire que l’assassin soit un théologien averti, parfaitement informé de ce qu’il combat.
Croit-on que pour être assuré qu’un homme est martyr, il est nécessaire de connaître très exactement les sentiments du bourreau ? Croit-on même qu’il est très nécessaire que le tortionnaire veuille attenter très exactement au caractère sacré du chrétien victime ? Ce caractère surnaturel échappe partiellement à celui qui ordonne de martyriser un chrétien. Il est évident que si l ’ennemi de la foi connaissait exactement les beautés, bontés et vérités chrétiennes, il admettrait le christianisme plutôt qu’il ne s’appliquerait à lui nuire […].
Certes, il peut arriver que la haine de Dieu soit directe et forte. Mais on ne peut haïr Dieu, qui est le Souverain Bien, sous l’aspect même de Souverain Bien. Selon la psychologie morale de saint Thomas d’Aquin, on ne peut haïr Dieu que dans un jugement de valeur où l’on se met à la place de Dieu, l’aversion de Dieu ayant pour contrepartie essentielle, formelle, la conversion à des intérêts terrestres [4].
Toutes sortes de préjugés, passions, prétextes, emballements populaires ou calculs politiques ont motivé depuis 2000 ans la persécution antichrétienne. Que celle-ci naisse d’une haine instinctive ou raisonnée, gratuite ou intéressée, spontanée ou manipulée, plébéienne ou aristocratique, sectaire ou cynique, pratique ou idéologique, peu importe ! Dès lors qu’elle fournit au chrétien l’occasion de fournir le témoignage du sang et que celui-ci accepte de donner sa vie pour le Christ, le martyre est possible.
Poursuivis en tant que chrétiens
Quel que fût exactement le mobile psychologique des persécuteurs de 1871, il est incontestable que Mgr Darboy, les jésuites de Sainte-Geneviève, les séminaristes de Saint-Sulpice, les dominicains et la ïcs du collège Albert-le-Grand et tous les autres ecclésiastiques incarcérés par la Commune ont été poursuivis en tant que prêtres, religieux ou fidèles catholiques.
Mgr Darboy, affirmait à un co-prisonnier :
On ne nous tuerait point parce que je suis Mgr Darboy et vous M. Un tel, mais parce que je suis archevêque de Paris et vous prêtre, et à cause de notre caractère religieux. Notre mort serait donc un martyre.
Dans un tout autre camp, le ministre Jules Simon – déiste et franc-maçon – racontant, à la fin de sa vie, le massacre des dominicains d’Arcueil, constatait :
A Dieu ne plaise que je voie dans les simulacres de tribunal et de procédure de 1793 une atténuation des crimes de la Terreur ; j’y vois plutôt un crime de plus, une dérision sacrilège des formes de la justice. Et cependant on disait à celui qu’on allait tuer : vous êtes accusé de quelque chose, vous êtes ennemi de la République. Mais ici on n’a rien dit ; on n’a rien pu dire ; on n’a pas fait semblant d’avoir un prétexte à mettre en avant ; on n’a pas dit : vous êtes ennemis de la République, on savait qu’ils ne l’étaient pas ; on n’a pas dit : vous avez des rapports avec Versailles, on savait qu’ils n’en avaient pas ; on n’a pas dit : vous avez d évoré le bien du peuple ; non, ils vivaient pauvrement et donnaient tout ce qu’ils avaient. Leurs maisons étaient devenues des ambulances, où Versaillais et communards souffraient côte à côte et mouraient côte à côte. On ne songeait pas à faire un exemple ; la partie était jugée et perdue pendant qu’on procédait à ces égorgements, le vengeur du sang était aux portes. Alors quoi ? Ces hommes ont tué pour tuer parce qu’ils tenaient dans leurs mains sanglantes des chrétiens et des prêtres. Ils n’ont pas essayé de tromper ; ils n’ont essayé aucune apologie ; ils n’ont pas tué étant eux-mêmes dans les affres de la mort. Quand les balles sifflaient à leurs oreilles, quand les pantalons rouges défilaient au coin de la rue, ils tenaient leurs victimes depuis plusieurs jours ; ils les ont traînées à leur suite d’asile en asile avec le dessein constant de les massacrer [5].
Les communards eux-mêmes en étaient conscients. Lorsque le citoyen Amouroux – membre de la loge maçonnique « Les amis de la tolérance » – eut délicatement proposé à la Commune d’exécuter de préférence les prêtres [6], un journal protesta qu’il ne fallait pas « laver l’Église dans le sang, dans le martyre », sous peine d’avoir « pour cinquante ans de plus de cléricalisme [7] ». Même réaction du citoyen Antoine Clavier, nommé commissaire de police dans le XIIe arrondissement, et qui met son pistolet sous la gorge d’un des religieux de la rue Picpus avec la sommation : « Jure qu’il n’y a pas de Dieu, ou tu es mort ». — « Je jure qu’il y a un Dieu », répond simplement le frère Bennat. Les communards pressent le commissaire Clavier d’exécuter sa menace, mais celui-ci se récuse : « Non, j’en ferais un martyr [8] ». Il participera pourtant, le 26 mai, à la fusillade de la rue Haxo.
Les victimes ont-elles accepté la mort avec les dispositions dues ? Le seul juge suprême en est l’Église. Mais tout en se soumettant d’avance à son jugement, on a le droit de relever les faits qui manifestent ces dispositions. Et l’on doit bien constater qu’il n’y a aucune raison de leur refuser a priori le glorieux titre de martyr.
Et d’où vient cette haine ?
Les Quinze tiennent à préciser qu’ils n’entendent pas légitimer l’assassinat – on leur en est reconnaissant – mais seulement le remettre en perspective. Ils affirment doctement :
Le contexte était celui d’une guerre civile et d’une guerre de classes.
De cette guerre de classes, à les entendre, le clergé fut une victime collatérale : victime, sans doute, d’une diabolisation, qui « doit être critiquée », mais victime, surtout, de son propre copinage avec la bourgeoisie capitaliste.
Que cette bourgeoisie capitaliste ait pu jouer un rôle dans ladite diabolisation, ne semble avoir effleuré l’esprit d’aucun des Quinze. Dans leurs schémas historiques et dans leurs clichés, la bourgeoisie capitaliste est forcément catholique. Si les ouvriers ont basculé dans l’anticléricalisme, ce n’est donc pas sous l’influence d’une bourgeoisie voltairienne qui a répandu ses préjugés antichrétiens dans toute la population, mais au contraire en réaction contre une bourgeoisie catholique enfermée dans son égoïsme. D’ailleurs, l’idée même d’une pénétration des idées bourgeoises dans la classe ouvrière n’est-elle pas contraire au principe explicatif de base, qui est la lutte des classes ?
Tout fiers d’être dans le camp du Progrès et de la Justice sociale, les Quinze n’envisagent bien sûr pas un instant que leurs allégations puissent être injustes pour la classe ouvrière et calomniatrices envers le peuple de Paris. Et pourtant, que disent les témoins de l’époque ?
Pour la défense des ouvriers
Un grand polémiste dont les outrances n’altéraient pas un redoutable don d’observation affirmait de façon décidée :
Ce fut l’élément bourgeois qui fut surtout féroce dans la Commune, la Bourgeoisie viveuse et bohème du Quartier Latin ; l’élément Peuple au milieu de cette crise effroyable resta humain, c’est-à-dire français. Les inspirateurs des mesures violentes furent des lettrés comme Pyat, comme Delescluze, des clercs d’huissier comme Ferré, des étudiants, des ratés, des aigris comme Rigault, Dacosta, Vésinier. L’école des Frères, où la plupart des ouvriers avaient été élevés, produisit moins d’instigateurs de tueries que l’Université [9].
Ceux qui voudraient récuser ce témoignage à la seule vue du nom du témoin sont ici invités à se confronter au réel. C’est un fait que le terrible procureur de la Commune, Raoul Rigault, n’était pas de famille ouvrière. L’officier polonais Walery Wroblewski, qui ordonna l’arrestation des religieux d’Arcueil, ne l’était pas davantage. Ni les journalistes Henri Rochefort et Jules Vallès, qui excitèrent si efficacement la haine anticléricale. Ni Charles Longuet, qui fit la même chose dans les colonnes du Journal Officiel de la Commune. (Tous les cinq, en revanche, étaient francs-maçons.)
Jules Guesde et les préjugés bourgeois
Si nos quinze progressistes récusent ce point de vue, s’ils réclament un témoin bien-pensant, d’une moralité irréprochable, qu’ils écoutent le socialiste Jules Guesde. Voici, dans son intégralité, la conclusion de son éloge de la Commune. Le lecteur pressé pourra sauter directement à l’aveu essentiel, souligné en italiques. Mais s’ils sont soupçonneux, les Quinze auront tout le contexte :
Toute la révolution du 18 Mars [= la Commune de Paris] est dans ce fait : la bourgeoisie, toutes les factions de la bourgeoisie chassées du gouvernement et le gouvernement pris en main par le prolétariat parisien.
Peu importe l’usage qu’ont pu faire de ce pouvoir, dans des circonstances exceptionnellement difficiles, les travailleurs non préparés, n’ayant encore ni but, ni méthode.
Peu importe qu’imbus des idées bourgeoises sur la propriété, ils aient organisé eux-mêmes leur défaite en « respectant » la Banque de France.
Peu importe qu’égarés par d’autres idées non moins bourgeoises, négligeant le véritable et unique ennemi : le capitalisme, pour un adversaire de fantaisie : le cléricalisme, ils aient pris leurs otages dans les archevêchés et les sacristies, alors qu’ils avaient Rothschild au bout de leur mandat d’amener.
Peu importe qu’ayant à venger leurs assassinés d’avril et de mai, le fusil de leurs représailles se soit trompé de cible, perdant ses balles de désespoir dans la carcasse de « quelques obscurs jésuites », lorsque patrons et financiers traînaient par les rues à la douzaine.
Toutes ces fautes – qui ne se répéteraient pas aujourd’hui – disparaissent devant et dans cet événement qui est un avènement : la classe dépossédée maîtresse pendant deux mois de l’outil de toutes les transformations sociales, l’État.
C’est cette conquête – malheureusement provisoire – de l’État par les prolétaires de Paris que nous fêtons et que fête avec nous le prolétariat du monde entier, internationalement d’accord pour placer dans l’expropriation politique de la classe politique le secret et l’instrument de son expropriation économique [10].
En bref, d’où vient, pour Jules Guesde, la haine anticléricale des communards ? – De l’influence des préjugés bourgeois. Et là encore, la confrontation au réel permet de contrôler les affirmations du témoin.
Les catholiques face au Second Empire
Faut-il rappeler la longue lutte de Mgr Pie contre l’impiété des classes dirigeantes et contre la propagande anticatholique de l’Université impériale ? Si l’évêque de Poitiers leur paraît trop contre-révolutionnaire, les Quinze peuvent écouter celui d’Orléans. Cinq ans avant la Commune, tout en étalant son amour de la démocratie [11], Mgr Dupanloup s’alarme des progrès de l’impiété. Il souligne lourdement qu’elle provient des classes dirigeantes et que c’est par elles qu’elle se répand dans le peuple.
L’évêque cite Stuart Mill :
Une croyance qui a gagné les esprits cultivés d’une société est sûre, ou plus tôt ou plus tard, à moins que la force ne l’écrase, de parvenir à la multitude [12].
Il s’effraie « de retrouver non seulement les idées, mais le langage même des écoles et des écrivains athées chez des ouvriers [13] ».
Il annonce que l’ouvrier français « d’ordinaire bon, honnête, religieux » (p. 105) est en train de se laisser corrompre par la presse anticatholique :
Dira-t-on que ces théories d’impiété et d’immoralité sont trop savantes pour être accessibles aux masses, et ne pourront jamais devenir populaires ? Grande erreur que de le penser. Ces théories ne sont pas du tout savantes, et rien ne devient plus aisément populaire que ce qui lâche la bride à toutes les passions. […]
L’athéisme des lettrés et des riches appelle l’athéisme du peuple, et l’on sait comment l’un traduit l’autre, en quel style et en quels actes.
Et je le demande, que pourrait-il rester de raison, de bon sens public, de dignité, de vie honnête, de civilisation véritable, chez un peuple à qui l’on aurait persuadé que l’homme n’a pas d’autre Dieu à adorer que lui-même [14] ?
Il insiste :
Le peuple, le vrai peuple, les classes laborieuses, les modestes et respectables familles où vivent encore les croyances gardiennes des mœurs, et, avec la foi et les mœurs, toutes les vertus, ce sont les profondes assises sur lesquelles repose une nation ; c’est là comme le cœur d’un pays. Tant que le mal n’est pas descendu jusque-là, tant que le peuple demeure sain d’esprit et de cœur, quelques progrès qu’aient fait dans d’autres régions les idées subversives, il y a encore une source de vie dans la société ; mais si cette source même vient à être corrompue, que restera-t-il ? […]
Et voilà le grand mal, voilà le crime […] dont j’accuse la presse qui s’est vouée à populariser l’impiété […] [15].
L’évêque d’Orléans signale le soutien apporté par le Second Empire à cette presse antireligieuse :
Depuis dix ans, de nombreux journaux qui défendaient la religion ont été supprimés en France, dans nos diverses provinces. Et tous ceux, très nombreux, qui ont été autorisés depuis ce temps, tous, à part quelques très rares exceptions, sont hautement des journaux antichrétiens. De telle sorte qu’en fait, aujourd’hui, dans l’état actuel de la presse, la religion et l’impiété se trouvent en présence et en lutte dans les positions que voici : quelques défenseurs isolés restent çà et là sur la brèche, sans qu’on leur permette de recruter aucun auxiliaire nouveau ; tandis que la grande masse des journaux et des revues attaque, avec un concert et une audace qui vont toujours croissant, non seulement le pape, mais Jésus-Christ, l’Évangile, l’Église tout entière, son clergé, ses ordres religieux, tout son enseignement avec les calomnies les plus odieuses ; et cela partout, chaque jour, tous les matins, dans tous les ateliers, les restaurants, les cafés, les cabarets, les gares de chemin de fer […] [16].
Situation qui ne doit rien au hasard, puisque le ministre de l’Intérieur et des Cultes, Gustave Rouland, dans le Mémoire sur la politique à suivre vis-à-vis de l’Église qu’il remit en avril 1860 à Napoléon III, prônait précisément l’interdiction des journaux catholiques, assortie d’un soutien discret à la presse anticléricale [17]. Étant franc-maçon, il exprimait sans doute là une haine personnelle. Mais il y voyait aussi un intérêt politique : la presse d’opposition, discrètement encouragée à critiquer l’Église plutôt que le gouvernement, et parfois payée pour cela, détournait habilement le mécontentement populaire sur une voie peu dangereuse pour le pouvoir.
L’Église prend ainsi des coups des deux côtés : dénoncée d’un côté comme la complice du Second Empire – par des journalistes parfois stipendiés par ce même Empire –, elle déplaît également au pouvoir impérial, qui reproche aux évêques leur liberté de ton et organise une persécution feutrée. Beaucoup des prêtres assassinés par la Commune – les jésuites, les dominicains d’Arcueil, l’abbé Allard – avaient été tracassés, auparavant, par les ministres de Napoléon III [18].
Vous avez dit : copinage ?
Une guerre de religions
Une guerre civile et une guerre de classes, affirment les Quinze.
Ne voient-ils pas, encore plus terrible, la guerre de religions ?
Ne connaissent-ils pas la religion moderne – celle de l’homme qui se prend pour Dieu – dressée, depuis 1789, contre la religion du Dieu fait homme ?
Ne savent-ils pas la lutte héroïque menée par les papes catholiques contre cette nouvelle religion satanique ? N’ont-ils jamais entendu parler du fameux Syllabus de Pie IX, qui déclencha, en 1864, un tollé mondial, parce qu’il osait dénoncer l’idolâtrie de la Raison, l’idolâtrie de la Liberté, l’idolâtrie du Progrès et l’idolâtrie de l’État, qui envahissaient la Terre ?
Ignorent-ils la persécution qui s’abattit sur l’Église, précisément parce qu’elle refusait tout copinage avec cette idolâtrie moderne ?
C’est justement la 80e et dernière proposition du Syllabus : celle qui fit pâlir d’effroi tous les modérés de l’époque, ces catholiques libéraux qui rêvaient de réconcilier l’Église avec l’époque et qui découvrirent avec horreur que le pape condamnait – oui, condamnait – la proposition suivante :
Le pontife romain peut et doit se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la culture moderne [DS 2980].
En même temps que le libéralisme doctrinal – idolâtrie de la Liberté – le Syllabus condamnait évidemment le principe du libéralisme économique. Émile Keller le nota immédiatement et ce n’est pas un hasard si son commentaire du Syllabus eut une si grande influence, dès janvier 1871, juste avant la Commune, sur Albert de Mun et René de la Tour du Pin. Les deux champions de la doctrine sociale de l’Église y découvrirent la nocivité sociale des principes de 1789 avec toutes leurs conséquences : laïcisme, individualisme, absolutisation de la propriété privée, destruction des corps intermédiaires [19]. Notons au passage que le concile Vatican I, qui avait commencé à travailler sur la question ouvrière, fut empêché de poursuivre ses travaux par les révolutionnaires de Garibaldi [20], et que le champion français du Syllabus, Émile Keller interviendra encore auprès du Saint-Siège, en 1881, dix ans avant Rerum novarum, pour le supplier d’enseigner avec autorité les principes économiques et sociaux dont le siècle a besoin [21].
L’Église ou la Révolution
Avant d’accuser le clergé du 19e siècle, les Quinze sont-ils sûrs d’être purs ? N’ont-ils jamais copiné eux-mêmes avec ces principes de 1789 qui ont tant fait souffrir les ouvriers ? Échappent-ils à toute connivence avec les puissants du jour ? A toute complicité avec l’idolâtrie moderne ?
Au-delà de leur cas personnel, dont Dieu seul est juge, peuvent-ils soutenir, la main sur le cœur, que l’Église de Vatican I était structurellement compromission et copinage, tandis que Vatican II offre un lumineux exemple d’intransigeance doctrinale et de résistance à l’esprit du monde ?
Laissons la conclusion à l’oraison funèbre de Mgr Darboy :
Oui, il faut se décider entre le Christ et la Révolution ; entre l’Évangile, seul fondement de la justice sociale, et des utopies menteuses qui n’ont amoncelé que des ruines.
Oui, il est temps de choisir entre ceux qui meurent et ceux qui tuent ; ceux qui tuent au nom de la liberté, de la fraternité universelle, de la civilisation, du progrès, et ceux qui meurent victimes comme le Christ et, comme le Christ, aimant, bénissant, pardonnant jusqu’au dernier soupir.
« La mort des martyrs, disait saint Jean Chrysostome, c’est la condamnation et l’ignominie du démon ; c’est en même temps la confirmation du christianisme, le fondement de la confiance de l’Église, l’école de la sagesse, le principe et la source de tous les biens. » Oui, il en est et il en sera ainsi.
Ces scènes, qu’on a si justement appelées un mystère effroyable d’iniquité, sont tout simplement la logique du mal poussée jusqu’à ses extrêmes conséquences. Les voilà dans toute leur horreur, ces doctrines perverses dont nous n’avions pas peur tant qu’elles s’enveloppaient de formules discrètes et n’étaient qu’une attaque mesurée et polie contre Dieu, contre son Christ, contre l’Église, contre les principes fondamentaux de la morale et du devoir. L’esprit du mal s’est dévoilé là dans toute sa hideuse laideur. Que ce soit pour son éternelle ignominie et sa définitive condamnation !
Mais la mort des martyrs, c’est aussi la confirmation du christianisme et le fondement de la confiance de l’Église.
Le christianisme ! Il s’est montré là tel qu’il s’était fait voir aux premiers siècles de son histoire. Le monde a vieilli ; lui n’a pas changé ! C’est toujours la même foi, la même patience, la même sérénité, le même tranquille et humble courage ! A travers les siècles, tous nos martyrs se donnent la main ; ils continuent la même tradition. Puisse aujourd’hui, comme au temps de Tertullien, leur sang féconder la terre et préparer une abondante moisson de vertus chrétiennes [22] !
[1] — Texte publié dans La Croix du 2 juin 2021 – au lendemain d’une violente agression contre une procession catholique honorant les martyrs – sous la signature de Foucauld Giuliani, Marie-Hélène Lafage, Paul Piccarreta, Maurice Joyeux s.j., Marion Sénat, Pierre-Louis Choquet, Benoît Sibille, Anne Waeles, Grégoire Trémeau, Marguerite Fauroux, Georges et Aurélie Frechinos de Robien, Jean-Victor Elie, François Mandil, Gabriel Amieux. Tous se disent catholiques.
[2] — Voir, dans ce numéro, les Repères chronologiques.
[3] — Le 8 avril 1871, Mgr Darboy envoie à Thiers une lettre entièrement consacrée aux « actes barbares » qui auraient été commis par l’armée régulière : « On aurait fusillé les prisonniers et achevé les blessés sur le champ de bataille ». L’évêque affirme avoir du mal à y croire, mais suggère une enquête et conclut : « Je vous en conjure donc, Monsieur le président, usez de tout votre ascendant pour amener promptement la fin de notre guerre civile, et en tout cas pour en adoucir le caractère, autant que cela peut dépendre de vous. » — Thiers répondra le 14 avril : « Les faits sur lesquels vous appelez mon attention sont absolument faux, et je suis véritablement surpris qu’un prélat aussi éclairé que vous, Monseigneur, ait admis un instant qu’ils pussent avoir quelque degré de vérité. Jamais l’armée n’a commis ni ne commettra les crimes odieux que lui imputent des hommes, ou volontairement calomniateurs, ou égarés par le mensonge au sein duquel on les fait vivre. […] Les hôpitaux de Versailles contiennent quantité de blessés appartenant à l’insurrection, et qui sont soignés comme les défenseurs de l’ordre eux-mêmes. […]. Je repousse donc, Monseigneur, les calomnies qu’on vous a fait entendre […]. »
[4] — M.-M. Gorce o.p., « La cause des martyrs d’Arcueil », dans La Vie Intellectuelle, t. XXXV, n° 2 (25 avril 1935), p. 212-213.
[5] — Jules Simon dans Le Correspondant, 25 mai 1896, p. 588-589.
[6] — Réunion du 17 mai à l’Hôtel de ville. Voir le Journal Officiel [de la Commune], n° 138 (18 mai 1871), p. 307-308.
[7] — Cet article du Rappel est curieusement reproduit à la dernière colonne de la dernière page du dernier numéro paru du Journal Officiel de la Commune, le matin même de l’exécution de Mgr Darboy (n° 144, 24 mai 1871).
[8] — Ildefonse Alazard, Biographie et mémoires du frère Marin Fouquet, Paris, Bureau des Annales des Sacrés-Cœurs (rue Picpus), 1913, p. 107.
[9] — Édouard Drumont, La Fin d’un monde, Paris, 1889, p. 118.
[10] — Jules Guesde (1845-1922), La Commune de 1871, Paris, 1936, collection « Classiques français du socialisme », p. 45-46.
[11] — Mgr Dupanloup, L’Athéisme et le péril social, Paris, Douniol, 1866, p. 166.
[12] — Cité par Mgr Dupanloup, ibid., p. 150-151.
[13] — Mgr Dupanloup, ibid., p. 105.
[14] — Mgr Dupanloup, ibid., p. 159-161.
[15] — Mgr Dupanloup, ibid., p. 163.
[16] — Mgr Dupanloup, ibid., p. 98.
[17] — Ce Mémoire a été publié par Léon Pagès en 1873 (à Bourges, chez E. Pigelet) puis en 1879 (à Paris, chez Pillet et Dumoulin). Dans cette deuxième édition, les recommandations contre la presse catholique figurent en page 21, celles en faveur de la presse anticléricale aux pages 15-16. — Sur Gustave Rouland (1806-1878) et son affiliation maçonnique, voir Le Sel de la terre 112-113, p. 97-100.
[18] — Pour le détail des persécutions exercées contre les dominicains d’Arcueil – particulièrement par le ministre Gustave Rouland – voir Thomas-Dominique Reynier o.p., Vie du père Captier, Paris, Albanel, 1875, p. 158-206. — Au terme d’un bras de fer avec le ministre, le père Captier reçut du Préfet l’ordre de rendre ses élèves à leurs familles et de disperser les membres de sa congrégation (16 novembre 1863). Il n’obéit que très partiellement, puisqu’il se contenta d’éloigner quelques religieux, tout en gardant les élèves et en revêtant, pendant quelques mois, la soutane noire à la place de l’habit dominicain – qu’il portait cependant en dehors de l’école. Il attendit de voir si le gouvernement irait plus loin. Lorsque le commissaire de police vint inspecter, on lui montra que personne, dans l’école, ne portait l’habit blanc des prêcheurs. Un policier fit remarquer que, l’habit ne faisant pas le moine, rien n’assurait que les enseignants n’étaient plus dominicains. Mais le commissaire, soucieux de conciliation, trancha : « Ceci dépasse notre compétence, nous ne pouvons demander que ce que nous pouvons voir ». Les religieux reprirent leur habit dès qu’on changea de ministre.
[19] — Voir Albert de Mun « La question sociale au 19e siècle », reproduit dans Le Sel de la terre 114, p. 158-171. — Proudhon reconnaissait de son côté : « Ce qui a créé la distinction […] de classe bourgeoise et de classe ouvrière ou prolétariat […], c’est précisément le droit inauguré en 89 » (De la Capacité politique des classes ouvrières, Paris, Dentu 1865, p. 61).
[20] — Voir le schéma préparatoire dans Le Sel de la terre 112-113, p. 446-453.
[21] — Voir Émile Keller, « Contre la séparation de l’Église et de l’économie » (1881) reproduit dans Le Sel de la terre 80, p. 163-171.
[22] — P. Adolphe Perraud, Oraison funèbre de Mgr Georges Darboy (prononcée à Notre-Dame de Paris le mardi 18 juillet 1871), Paris, Adrien Le Clere, 1871, p. 67-68.

