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L’enfant de l’insurgé

par Julie Lavergne

En avril 1871, la conteuse Julie Lavergne (1823-1886), qui aurait facilement pu se réfugier en province, décide de rester à Paris, avec son mari Claudius – maître verrier – et plusieurs enfants, pour ne pas faillir à son devoir. Lorsque Louis Veuillot envisage de déménager à Versailles la rédaction de L’Univers, qui ne peut plus être distribué à la province depuis Paris, elle insiste pour qu’on maintienne une édition parisienne, afin de ne pas abandonner la place. Léon Aubineau en sera chargé, tandis que Louis et Eugène Veuillot dirigent, à Versailles, l’édition de province.

Depuis Paris, Julie Lavergne envoie à la rédaction versaillaise plusieurs reportages – notamment sur les bagarres des 11 et 12 mai, à l’église Saint-Sulpice – qui sont publiés de façon anonyme.

Le témoignage intitulé « L’enfant de l’insurgé » paraît dans L’Univers du 9 juin. Il est également anonyme, mais de nombreux détails trahissent l’identité de l’auteur. Julie Lavergne a en effet encore près d’elle, à la maison, une fille nommée Marie (qui entrera peu après en religion). Elle a perdu plusieurs enfants en bas âge, dont le dernier était nommé Louis-Pie. Elle a elle-même raconté ailleurs la construction de la barricade sous sa fenêtre, la réquisition des passants à cet effet et l’incendie de la maison voisine de la sienne.

Ce petit récit, qui offre toutes les garanties d’authenticité, semble n’avoir jamais été republié depuis.

Le Sel de la terre.

 

 

Dès le premier jour où fut commencée la barricade, je le remarquai. Il arrachait les pavés, les portait, les empilait activement, tandis que les fédérés s’arrêtaient à chaque minute, songeant bien plus à boire et à insulter les passants qu’ils contraignaient d’apporter des pavés, qu’à travailler eux-mêmes à la barricade. Tous donnaient des commissions à l’enfant, il courait de çà, de là, alerte, infatigable, réquisitionnant des outils, apportant du vin, des vivres, etc. Personne ne prenait soin de lui. Il passa la nuit couché sur le pavé ; ses vêtements en lambeaux laissaient voir sa chair à nu. — Dès le lever du jour, il se remit à l’œuvre et continua jusqu’au soir. Émue de pitié, je l’appelai et lui fis servir un bon dîner. Le pauvre enfant avait bien faim. Ses mains et son visage étaient terreux, ses cheveux et ses vêtements dans un état d’affreuse malpropreté.

Marie le fit jaser. Il était intelligent et parlait bien. Elle lui dit :

— Veux-tu que je te donne une médaille de la Sainte Vierge ?

— Oh ! oui, dit-il, je la connais bien, la Sainte Vierge. Quand ma mère vivait, j’allais à la messe avec elle ; mais depuis qu’elle est morte, je ne suis plus entré dans l’église.

— Que fait ton père ?

— Il se bat, et je me bats comme lui. Soyez tranquille, madame, nous vous défendrons bien. Jamais les Versaillais n’entreront.

— Pauvre petit, lui dis-je, ils sont entrés hier ; Montmartre est pris ; vous jouez un jeu désespéré. Écoute, tu es bien las : veux-tu coucher ici ? je te donnerai des habits.

— Non, je suis soldat, je veux coucher par terre comme les autres. Les Versaillais n’auraient qu’à venir !

— Ne te laisse pas prendre, au moins ! Viens ici, je te sauverai. Comment t’appelles-tu ?

— Louis Espérance.

Louis ! C’est le nom du dernier enfant que Dieu nous a repris. En l’entendant, nos cœurs tressaillirent. Mon mari insista avec moi. Je caressai ce malheureux enfant, mais il était si fermement persuadé qu’il faisait son devoir que je n’osai tenter d’ébranler sa conviction.

Le mercredi matin les balles sifflaient dans la rue : les fédérés la traversaient le moins possible. Leurs sentinelles se tenaient à plat ventre, et quand il fallait les relever, tous couraient comme des lièvres. Le petit Louis seul traversait la rue au pas, la tête haute regardant au loin et montrant du doigt le point d’où venaient les balles.

Je l’appelai encore. « Tu es un brave, Louis, écoute-moi. Viens quand tu voudras. Je te mettrai les habits de mon fils, je dirai que tu es à moi. Je ne t’abandonnerai jamais. » Tout fut inutile. « Adieu, madame, dit-il, on va venir nous relever. Je vais me battre plus loin. »

Il me tendit sa petite main noire. Je la serrai : quel homme on pourrait faire de cet enfant ! me disais-je.

Il rejoignit les insurgés. Bientôt après, ceux-ci mirent le feu à la maison voisine de la nôtre, et s’enfuirent.

Je ne l’ai plus revu. Est-il mort ? Est-il prisonnier ? Je crois qu’il serait revenu ici s’il avait échappé.

Pauvre petit Louis ! Il y avait en lui l’étoffe d’un héros !

Nobles créatures de Dieu, enfants innocents, maudits soient les misérables qui vous ont perdus !

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 116

p. 214-215

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