Perquisition chez les augustines
par Joanni d’Arsac
Le 1er mai 1871, les autorités de la Commune perquisitionnent chez les religieuses augustines, rue de la Santé.
Dans un ouvrage paru quelques mois plus tard, Joanni d’Arsac raconte cette visite domiciliaire et ses suites [1].
Le Sel de la terre.
Chacun sait que les capucins ont eu l’honneur d’être en première ligne sur la liste des suspects. La demeure de ces religieux a été pillée avec une méchanceté savante : leurs cellules ont été fouillées, tout une nuit, à la lueur blafarde des flambeaux ; leur chapelle a été saccagée ; on a détruit jusqu’à leur modeste mobilier de bois, pour le seul plaisir de détruire. […]
A côté du couvent des capucins, rue de la Santé, s’élève la maison des religieuses augustines du Saint-Cœur-de-Marie, asile hospitalier pour les femmes, comme l’est celui des frères de Saint-Jean-de-Dieu pour les hommes.
On a raconté aux sectaires de la Commune qu’un souterrain fait communiquer la maison des capucins à celle des dames augustines. Assurément des capucins doivent être cachés chez les sœurs, et il faut s’assurer de la personne de ces ennemis de la République.
Après le sac de la maison des capucins, une centaine de gardes nationaux, appartenant aux bataillons du faubourg Saint-Antoine et de Montrouge, envahit le couvent des sœurs ; ils sont commandés par le capitaine Lalanne, délégué de la Commune. La supérieure est mandée au parloir. Tout le personnel de l’établissement doit descendre dans la cour. Quiconque cherchera à s’évader sera immédiatement fusillé.
Une personne de manières simples et distinguées, d’aspect grave et doux à la fois, paraît au parloir : c’est sœur Sainte-Victoire, la supérieure du couvent, celle que chacun dans le quartier appelle la bonne mère, une femme noble de vertus, douée de beaucoup d’intelligence et d’une rare énergie.
Tout le personnel de l’établissement – dit-elle – ne peut descendre dans la cour. J’ai des malades qui ne peuvent quitter leur chambre sans danger pour leur vie ; je ne puis, sous aucun prétexte, les déranger. Aucune de nous, d’ailleurs, ne songe à passer par les fenêtres ou par les toits ; la porte est assez large ; elle nous suffit. Quant aux capucins que vous recherchez, il ne s’en trouve point ici. Si je vous trompe, prenez ma tête et portez-la à la Commune ; je vous la livre d’avance.
Ces paroles, prononcées avec calme et netteté, firent impression sur le capitaine, qui revint de ses exigences. Il se mit aussitôt, avec cinq ou six des siens, en devoir de visiter la maison, sous la conduite de la révérende mère et de deux autres dignitaires de la communauté.
La visite dura six longues heures. Tout fut fouillé de la cave au grenier. La supérieure obligea le capitaine à faire sa perquisition en conscience. Elle le condamna, non sans quelque malignité, à ouvrir tous les placards, à sonder toutes les caisses, et à monter même sur des tables et des chaises pour s’assurer qu’au-dessus des armoires les capucins n’étaient pas cachés.
Fatigué et confus, le délégué balbutia quelques excuses ; mais il fallut aller jusqu’au bout : chercher dans les serres du jardin et se baisser pour voir si les capucins n’étaient point blottis sous les lits.
Madame la supérieure, croyant alors le moment propice de faire entendre à ces messieurs une bonne parole, dit au capitaine Lalanne :
Mais savez-vous, Monsieur, que vous faites un métier peu digne d’un homme de courage et de cœur ? Votre conduite, chez des femmes inoffensives que vous ne connaissez pas, pourra-t-elle un jour se justifier ? Vos enfants auront-ils plus tard à s’en honorer ? Croyez-moi, capitaine, vous êtes l’instrument d’hommes qui vous perdent et vous abandonneront au moment du danger.
Ce langage sensé remplit le capitaine d’étonnement et d’admiration. La digne supérieure laissa ensuite ces messieurs poursuivre leur œuvre, sous la direction des deux religieuses dont nous avons déjà parlé. Elle vint trouver les fédérés et leur offrit une collation qu’ils acceptèrent de grand cœur. Sœur Sainte-Victoire déboucha elle-même les bouteilles de vin et découpa le pain et le fromage avec un généreux empressement.
— Vois, dit un garde à son camarade, comme les sœurs sont bonnes. Elles nous reçoivent comme des amis, nous qui venons pour les tracasser !
— Oh ! moi, je les connais depuis longtemps – ajouta un autre fédéré. J’ai travaillé aux constructions de la maison, avec plus de quatre-vingts ouvriers, et comme nous avons toujours été bien soignés, je n’ai pas voulu rentrer avec mon fusil.
La révérende mère parla aussi à ces hommes en termes élevés, leur rappelant leur baptême et leur première communion.
Ils protestèrent tous de leurs bonnes intentions, faisant remonter aux chefs et au manque d’ouvrage l’odieux de la besogne dont ils étaient chargés. Ils acceptèrent tous des médailles de la sainte Vierge et de sainte Geneviève ; quelques-uns en demandèrent plusieurs pour leurs enfants ; le capitaine lui-même se montra heureux de recevoir le précieux talisman.
On ne trouva ni fusils, ni munition, ni souterrain, ni capucins ; mais on emporta des médailles, et le souvenir d’une visite faite gentiment, d’après le mot de ces messieurs. Le couvent ne fut assujetti à aucune réquisition.
Depuis ce jour, le capitaine Lalanne est venu à plusieurs reprises présenter ses respects à Madame la supérieure et lui promettre sa protection dans le cas où elle pourrait lui devenir nécessaire, en ces temps de malheurs.
— Je puis être conduit à Cayenne, a-t-il ajouté, et si ce sort m’est réservé, je vous recommande ma femme et mes enfants.
La révérende mère, en femme habile et charitable, a profité de l’intermédiaire du capitaine Lalanne pour faire parvenir à l’archevêque, à Mazas, ainsi qu’à Mlle Darboy, sa sœur, à la Conciergerie, du linge et quelques douceurs que les augustes prisonniers ont reçus avec reconnaissance.
Mgr Darboy a pu faire parvenir plusieurs lettres à la supérieure des Augustines. Nous citons la suivante, dont l’original a été dans nos mains :
Mazas.
L’archevêque de Paris prie les dames Augustines d’agréer tous ses remercîments pour leurs attentions obligeantes ; il ne manque de rien. Mais il pense beaucoup à sa sœur, détenue à la Conciergerie ; il craint qu’elle n’ait pu se procurer comme lui le nécessaire, et il serait bien reconnaissant de ce que ces dames pourraient faire pour elle.
Patience et courage. † G.
Le citoyen commandant la place à l’ex-préfecture de police est venu, lui aussi, deux fois, dans la voiture de M. Piétri, escorté de gardes à cheval, faire visite à Madame la supérieure. Plusieurs officiers d’état-major se sont également rendus au couvent des Augustines pour remercier sœur Sainte-Victoire des bontés qu’elle avait pour les gardes nationaux chargés d’occuper la maison des capucins.
Nous devons dire, pour rendre hommage à la vérité, que tous ces Messieurs se sont montrés vis-à-vis de la révérende mère exquis de politesse et d’urbanité. Continuant son rôle, Madame la supérieure leur a reproché le terrorisme et les spoliations de la Commune, prédisant d’amers repentirs aux fauteurs de la guerre civile.
Le commandant de place sait ce qui l’attend ; mais il est prêt et espère bien échapper aux griffes de la réaction [2].
Quoi qu’il puisse arriver, il s’est mis, comme le capitaine Lalanne, aux dispositions de la vénérable citoyenne de la rue de la Santé. Grâce à lui, Madame Sainte-Victoire a pu continuer ses envois à Monseigneur et faire partir de Paris cinq capucins et quarante-six ecclésiastiques.
Aujourd’hui Mlle Darboy, est en liberté. D’autre part, M. Lalanne a apporté au couvent des Augustines des objets religieux et les reliques enlevées à la chapelle des capucins. Il a proposé de faire livrer à la révérende mère quatre mille bons de pain trouvés à l’archevêché ; mais la supérieure a refusé de recevoir, même dans l’intérêt de ses pauvres, les quatre mille bons volés par la Commune.
[1] — Joanni d’Arsac, La Guerre civile et la Commune de Paris en 1871, Paris, Curot, 1871, p. 514-519. — Joanni d’Arsac (1836-1891) fut professeur d’histoire chez les jésuites de Sainte-Geneviève et chez les dominicains d’Arcueil.
[2] — Édouard Drumont affirmera plus tard : « Gaston Da Costa excita particulièrement contre les prêtres Rigault, gamin féroce, sans doute, qui fut comme une manière de petit Néron ivre de toute-puissance, mais qui avait de bons moments et qui aurait fait infiniment moins de mal sans l’acolyte qui le poussait. Ce fut à Raoul Rigault que beaucoup d’ecclésiastiques durent de pouvoir quitter Paris, et cela, dans des circonstances bien singulières, et dont je puis garantir l’exactitude. Un capitaine de la Commune, Lalanne, obsédé toujours par cette idée de voir des souterrains partout, avait été faire une perquisition chez les Augustines de la rue de la Santé. Il ne trouva pas de souterrains naturellement, mais fut frappé par l’accueil qu’il reçut de la supérieure qui était une femme d’une haute intelligence ; il parla d’elle à Raoul Rigault. Le délégué à la Police fit atteler la voiture de Pietri, et vint causer plusieurs fois avec la religieuse. « Je devine ce que vous n’osez pas me demander, disait-il en s’en allant, des laissez-passer pour vos calotins… en voilà. Je suis sûr que si j’étais vaincu vous me cacheriez encore ici… » La personne qui m’a donné ces détails était absolument convaincue que lorsque Raoul Rigault fut surpris, rue Gay-Lussac, c’est vers le couvent des Augustines qu’il se dirigeait. » (Édouard Drumont, La France Juive, Paris, Marpon et Flammarion, 1886, t. 1, p. 404-405.) (NDLR.)

